Rosa Luxemburg. Assemblée nationale ou gouvernement des conseils ?

DOSSIER : Rosa Luxemburg et la Révolution


 Assemblée nationale ou gouvernement des conseils ? (Rosa Luxemburg)

Rosa Luxemburg, « Die Rote Fahne », 17 décembre 1918.

C’est en ces termes qu’est formulé le deuxième point de l’ordre du jour du Congrès des conseils d’ouvriers et de soldats, et c’est en effet la question cardinale de la révolution dans le moment présent. Ou l’Assemblée Nationale, ou tout le pouvoir aux conseils d’ouvriers et de soldats ; ou le renoncement au socialisme, ou la lutte de classes la plus rigoureuse contre la bourgeoisie, avec le plein armement du prolétariat : tel est le dilemme.

II y a un plan idyllique, qui prétend réaliser le socialisme par la voie parlementaire, par la simple décision d’une majorité. Ce rêve rose ne tient même pas compte de l’expérience historique de la révolution bourgeoise ; sans parler du caractère spécifique de la révolution prolétarienne.

Comment les choses se sont-elles passées en Angleterre? C’est là qu’est le berceau du parlementarisme bourgeois, c’est là qu’il s’est développé le plus tôt, avec le plus de force. Lorsqu’en 1649 l’heure de la première révolution bourgeoise moderne sonna en Angleterre, le parlement anglais avait déjà derrière lui une histoire plus que trois fois centenaire. C’est pourquoi le parlement devint, dès le premier moment de la révolution, son centre, son rempart, son quartier général. Le fameux « Long Parlement » a vu sortir de son sein toutes les phases de la révolution anglaise. Depuis les premières escarmouches entre l’opposition et la puissance royale, jusqu’au procès et à l’exécution de Charles Stuart, ce parlement fut, entre les mains de la bourgeoisie ascendante, un instrument insurpassable, parfaitement adapté.

Et qu’advint-il ? Ce même parlement dut créer une « armée parlementaire spéciale, que des généraux choisis dans son sein conduisirent au combat, pour y mettre en déroute complète, au cours d’une guerre civile longue, âpre et sanglante, le féodalisme, l’armée des « cavaliers » fidèles au roi. Ce ne fut pas dans les débats de l’Abbaye de Westminster, qui était pourtant alors le centre spirituel de la révolution, mais sur les champs de bataille de Marstonmoor et de Naseby, ce ne fut point par les brillants discours prononcés au parlement, mais par la cavalerie paysanne, par les « Côtes-de-Fer » de Cromwell que se décida le sort de la révolution anglaise. Et son développement conduisit du parlement, au travers de la guerre civile, à l’ « épuration ” par la force, à deux reprises, de ce même parlement, et, finalement, à la dictature de Cromwell.

Et en France ? C’est là qu’est née l’idée de l’Assemblée Nationale. Ce fut, dans l’histoire mondiale, une géniale inspiration de l’instinct de classe, lorsque Mirabeau et les autres déclarèrent en 1789 : « Les Trois Etats, jusqu’à maintenant toujours séparés, la Noblesse, le Clergé et le Tiers-Etat, doivent dorénavant siéger en commun en tant qu’Assemblée Nationale.» Cette assemblée devint en effet d’emblée, par la réunion des états, un instrument de la bourgeoisie dans la lutte des classes. Avec l’appui de fortes minorités des deux états supérieurs, le Tiers-Etat, c’est-à-dire la bourgeoisie révolutionnaire, disposait immédiatement dans l’assemblée nationale d’une majorité compacte.

Et qu’advint-il, encore une fois ? La Vendée, l’émigration, la trahison des généraux, la constitution civile du clergé, le soulèvement de 50 départements, les guerres de coalition de l’Europe féodale, et, finalement, comme seul moyen d’assurer la victoire finale de la révolution : la dictature, et avec elle le règne de la terreur. Voilà donc ce que valait la majorité parlementaire pour la défense des révolutions bourgeoises. Et pourtant, qu’était l’opposition entre la bourgeoisie et le féodalisme, auprès de l’abîme géant qui s’est ouvert aujourd’hui entre le travail et le capital ! Qu’était la conscience de classe des combattants des deux camps qui s’affrontaient en 1649 ou 1789, comparée à la haine mortelle, inextinguible qui flambe aujourd’hui entre le prolétariat et la classe des capitalistes !

Ce n’est pas en vain que Karl Marx a éclairé de sa lanterne scientifique les ressorts les plus cachés du mécanisme économique et politique de la société bourgeoise. Ce n’est pas en vain qu’il a fait apparaître, de façon éclatante, tout son comportement, jusqu’aux formes les plus sublimes du sentiment et de la pensée, comme une émanation de ce fait fondamental qu’elle tire sa vie, comme un vampire, du sang du prolétariat.

Ce n’est pas en vain qu’Auguste Bebel, en conclusion de son célèbre discours du congrès du parti de Dresde, s’est écrié: « Je suis et je reste l’ennemi mortel de la société bourgeoise !

C’est le dernier grand combat, dont l’enjeu est le maintien ou l’abolition de l’exploitation, c’est un tournant de l’histoire de l’humanité, un combat dans lequel il ne peut y avoir ni échappatoire, ni compromis, ni pitié.

Et ce combat, qui, par l’ampleur de ses tâches, dépasse tout ce que l’on a connu, devrait mener à bien ce qu’aucune lutte de classes, aucune révolution n’a jamais mené à bien : dissoudre la lutte mortelle entre deux mondes en un doux murmure de luttes oratoires au parlement et de décisions prises à la majorité !

Le parlementarisme a été, pour le prolétariat, une arène de la lutte de classes, tant qu’a duré le train-train quotidien de la société bourgeoise : il était la tribune d’où les masses, rassemblées autour du drapeau du socialisme, pouvaient être éduquées pour le combat.

Aujourd’hui, nous sommes au milieu de la révolution prolétarienne, et il s’agit aujourd’hui de porter la hache sur l’arbre del’exploitation capitaliste elle-même. Le parlementarisme bourgeois, comme la domination de classe de la bourgeoisie, dont il est l’objectif politique essentiel, est déchu de son droit à l’existence. C’est maintenant la lutte de classes sous sa forme la plus dépouillée, la plus nue, qui entre en scène. Le capital et le travail n’ont plus rien à se dire, ils n’ont plus maintenant qu’à s’empoigner dans un corps à corps sans merci pour que le combat décide lequel sera jeté à terre.

La parole de Lassalle vaut aujourd’hui plus que jamais : l’action révolutionnaire consiste toujours à exprimer ce qui est. Et ce qui est s’appelle : ici est le travail — ici le capital ! Pas d’hypocrite négociation à l’amiable, là où il y va de la vie et de la mort, pas de victoire de la communauté, là où il s’agit d’être d’un côté ou de l’autre de la barricade. C’est clairement, ouvertement, honnêtement, et avec toute la force que confèrent la clarté et l’honnêteté, que le prolétariat doit, en tant que classe constituée, rassembler dans ses mains la puissance politique tout entière.

« Egalité des droits politiques, démocratie ! », nous scandèrent pendant des décades les prophètes grands et petits de la domination de classe bourgeoise.

« Egalité des droits politiques, démocratie ! », leur scandent aujourd’hui, comme un écho, les hommes à tout faire de la bourgeoisie, les Scheidemann.

Oui, ce mot d’ordre doit maintenant devenir une réalité, car l’ « égalité politique ” s’incarne au moment où l’exploitation économique est radicalement anéantie. Et la « démocratie“, la domination du peuple commence lorsque le peuple travailleur s’empare du pouvoir politique. II s’agit d’exercer sur les mots d’ordre mésusés par les classes bourgeoises pendant un siècle et demi la critique pratique de l’action historique. II s’agit de faire, pour la première fois, une vérité de la devise de la bourgeoisie française en 1789, « Liberté, Egalité, Fraternité ” — par la suppression de la domination de classe de la bourgeoisie. Et comme premier pas, voici le moment, devant le monde entier, et devant les siècles de l’histoire mondiale, d’inscrire hautement à l’ordre du jour: Ce qui jusqu’à présent se présentait comme égalité des droits et démocratie — le parlement, l’assemblée nationale, le droit de vote égal — était mensonge et tromperie ! Le pouvoir tout entier aux mains des masses travailleuses, comme une arme révolutionnaire pour l’extermination du capitalisme — cela seul est la véritable égalité des droits, cela seul est la véritable démocratie !

 

 Repris de sur communisme.wordpress.com (14 mai 2009) : Fin décembre 1918 était fondé par les internationalistes de la Ligue Spartakus, en particulier Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht, le KPD, Parti Communiste d’Allemagne. Avec l’élaboration d’un programme, “Ce que veut la Ligue Spartakiste“, il s’agissait alors de répondre aux exigences de l’heure, celles d’une crise révolutionnaire où le prolétariat allemand voulait en finir avec le régime capitaliste qui avait causé les atrocités de la première guerre impérialiste. Ce texte de Rosa Luxemburg, “Assemblée nationale ou gouvernement des conseils ?” pose la question qui est celle de toute période révolutionnaire : quelle classe doit diriger ? Maintenir l’odieuse oppression de la classe au pouvoir ou briser sa domination ? En 1918, au vu des charniers de la première guerre mondiale, Rosa Luxemburg écrivait “avancée vers le socialisme ou retombée dans la barbarie”. La défaite de la révolution allemande et finalement de la révolution mondiale commencée en Russie, ont donné raison à la phrase prophétique de Rosa Luxemburg. Face à la crise de 1929, le capitalisme n’a réussit à maintenir son système que grâce aux horreurs du nazisme et de la deuxième guerre mondiale. A l’heure où commence la pire crise économique depuis 1929, il est du devoir de celles et ceux qui veulent changer le monde, non pas d’inventer un “socialisme du 21ème siècle”, mais d’étudier les textes fondamentaux du marxisme. En posant le problème “Assemblée nationale ou gouvernement des conseils ?”, c’est bien la question permanente de toute classe opprimée qui est posée… Continuer à subir la dictature de la classe dirigeante, la bourgeoisie, ou briser son appareil d’Etat.

 

Article originel : comprendre-avec-rosa-luxemburg.over-blog.com

18 Juil 2015

La révolution russe – Lettre de Rosa Luxemburg à Luise Kautsky le 15 avril 1917. « Ne comprends-tu donc pas que c’est notre propre cause qui l’emporte et triomphe là-bas »

Dossier: Rosa Luxemburg et la Révolution

Document 1 : une première réaction de Rosa Luxemburg à la Révolution russe.

 « Ne comprends-tu donc pas que c’est notre propre cause qui l’emporte et triomphe là-bas … Je sais ce qui te déprime, c’est que je ne sois pas en liberté, pour rassembler les étincelles qui jaillissent là-bas. … A tout instant, je suis à mon poste et, dès que la possibilité m’en sera offerte, je m’empresserai de taper de mes dix doigts sur la clavier du piano du monde, que cela fera un beau vacarme! »

Chère Loulou, Wronke, le 15 avril 1917

Ta courte lettre d’avant Pâques, m’a vivement inquiétée par son ton d’extrême abattement et je me suis promis sur-le-champ de te laver la tête une fois de plus. Dis-moi, comment peux-tu, telle une triste cigale,  continuer à chanter ta chanson si désolée, tandis que de Russie nous parviennent ce choeur, ces chants d’alouette si clairs? Ne comprends-tu donc pas que c’est notre propre cause qui l’emporte et triomphe là-bas, que c’est l’histoire mondiale en personne qui y livre ses combats et, ivre de joie, dans la Carmagnole? Quand notre cause, celle de tous, connaît un tel développement, ne devons-nous pas oublier toutes nos misères privées?

Je sais ce qui te déprime, c’est que je ne sois pas en liberté, pour rassembler les étincelles qui jaillissent  là-bas, pour aider et orienter les choses en Russie et ailleurs aussi. Pour sûr, ce serait beau et tu peux imaginer quels fourmillements je ressens dans tous les membres et comment chaque nouvelle de Russie me traverse comme une décharge électrique jusqu’au bout des doigts. Mais de ne pouvoir participer à ces mouvements ne me rend pourtant nullement triste et il ne me vient pas à l’idée en gémissant sur ce que je ne puis changer, de gâcher la joie que j’éprouve à voir ce qui se passe.

Vois-tu, l’histoire des dernières années précisément et, en remontant dans le passé à partir de celle-ci, toute l’histoire m’ont appris qu’on ne doit pas surestimer l’action de l’individu. Au fond, ce qui agit et force la décision, ce sont les grandes forces invisibles, les forces plutoniennes des profondeurs et, finalement tout se met en place, pour ainsi dire de « soi-même ». N’interprète pas mal ce que je te dis! Ce faisant, je ne prône pas je ne sais quel optimisme fataliste et commode, destiné à masquer sa propre impuissance, et que je déteste chez Monsieur ton époux précisément. Non, non! A tout instant, je suis à mon poste et, dès que la possibilité m’en sera offerte, je m’empresserai de taper de mes dix doigts sur la clavier du piano du monde, que cela fera un beau vacarme! Mais comme, non par ma faute, mais par contrainte externe, j’ai été mise en congé d’histoire mondiale, je ris un bon coup, je suis heureuse quand cela marche même sans moi, et je crois dur comme fer que tout cela se passera bien. L’histoire sait toujours mieux que quiconque comment s’en sortir, alors qu’elle paraît s’être engagée dans une impasse sans le moindre espoir d’issue (…)

Et à présent tâche un peu d’être gaie, tu m’entends? Ne récrimine pas contre le temps gris, étudie plutôt la beauté et la diversité toute particulière d’un ciel gris.

Je t’embrasse de tout cœur.

Cette lettre est largement répandue et traduite. Cette version est publiée dans la revue Commune, N°18, mai 2000 (Prairial an 208)

Illustration : Soviet de Petrograd


Repères chronologiques sur le site du collectif smolny et qui permettent de mieux situer cette lettre dans son contexte historique. Il faut tenir compte du fait que Rosa Luxemburg est alors emprisonnée et qu’elle ne dispose certainement pas de toutes les informations, mais qu’elle connaît vraisemblablement les bouleversements politiques et les mouvements populaires de février-mars.

Janvier

-9 janvier : Grève de 50 000 ouvriers et manifestation à Petrograd en commémoration du Dimanche rouge de 1905.

Février

-22 février : Lockout aux usines Poutilov.

-23 février : Journée internationale des femmes et grande manifestation à Petrograd contre les difficultés d’approvisionnement. Les « Cinq Glorieuses » débutent spontanément.

-25 février : Grève générale à Petrograd.

-26 février : Heurts violents entre manifestants et armée.

-27 février : Mutinerie à Petrograd. Mise en place d’un double pouvoir : le Comité provisoire de la Douma et, le Soviet des députés ouvriers de Petrograd.

Mars

-1° mars : Par son Prikaz (“ordre”) n°1, le Soviet de Petrograd invite les soldats à élire des comités dans chaque unité, ce qui va dissoudre la discipline dans l’armée. Les grandes places de Petrograd se transforment en lieux de meeting permanent ; des centaines de soviets, des milliers de comités d’usine et de quartier, de paysans, de cosaques, de « ménagères », de milices … fleurissent en quelques semaines ; plus de 150 quotidiens ou hebdomadaires accompagnent cette « libération de la parole ».

-2 mars : Formation d’un gouvernement provisoire libéral, présidé par le prince Lvov ; abdication de Nicolas II.

-6 mars : Publication du programme du gouvernement provisoire : amnistie, convocation d’une Assemblée constituante élue au suffrage universel, poursuite de la guerre.

Avril

-3 avril : Arrivée de Lénine à Petrograd.

-4 avril : Lénine expose aux bolcheviks ses “Thèses d’avril”.

-20-21 avril : “Journées d’avril” : vives réactions du Soviet à la note Milioukov (confirmant aux Alliés l’engagement de la Russie dans la guerre) ; manifestations et violents heurts dans les rues de Petrograd entre manifestants et contre-manifestants.

Article originel: La révolution russe – Lettre de Rosa Luxemburg à Luise Kautsky comprendre-avec-rosa-luxemburg.over-blog.com

 

Ta R.

18 Juil 2015

La bataillon féminin « Rosa Luxemburg » durant la lutte contre le franquisme … en miniatures

Etonnant, non …  mais souvenir du nom donné, dans une de nos principales luttes, à une unité de l’armée républicaine espagnole. Alors, nous faisons une petite place à cet article  sur le blog.

Posted by despertaferro on 11 Jul 2015, 17:00 This amazing and rare unit is going to reinforce my SCW Republican Army. They are mostly metal figures from the Catalan manufacturer Minairons; resin vehicles also from Minarons and a few plastic figures from BUM to bulk up numbers. These wonderful figures represent one of the female battalions that fight against Franco’s fascists during the Spanish Civil War. The vehicles are a Ford AA ambulance and a couple of “Autoametralladora Bilbao”. This Spanish manufactured armored vehicle was intended just for police use before the war break up. Once the fight begun, they were pressed into military service with very little success, being his armor too thin to protect the crew from anything but small arms fire.Like most part of the military units of the Republican Army, this battalion has taken his name from some important revolutionary character of the beginning of the XX century. With Karl Liebknecht, Rosa Luxemburg was a communist leader that died in Berlin in 1919 murdered by Freicorps members during the repression of the Spartacist Revolution. I hope you like them!

 

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17 Juil 2015

Du 4 août 1914 en Allemagne au 14 juillet 2015 grec – la logique funeste du réformisme. En contre-point à Rosa Luxemburg

Quand un article fait écho aux réflexions et à l’action de Rosa Luxemburg, nous aimons à le reprendre. C’est le cas de cet article venu de Grèce et qui montre la logique du réformisme que Rosa Luxemburg a combattue inlassablement, intellectuellement et politiquement. Rosa Luxemburg, qui sera assassinée par ces forces, comme toute la révolution spartakiste, et auparavant comme les millions de morts de la boucherie de 14/18 issue du ralliement de  la social-démocratie en Allemagne mais aussi dans tous les pays :  cette faillite de l’Internationale que décrit Rosa Luxemburg dans la brochure de Junius.


Journées funestes – du 4 août 1914 allemand au 14 juillet 2015 grec

14 juillet par Yorgos Mitralias, Athènes, le 13 juillet 2015. A lire sur http://cadtm.org/Journees-funestes-du-4-Aout-1914

 

Le funeste lundi 13 juillet 2015 peut revendiquer un seul précédent. Le 4 août tout aussi funeste du parti Social-démocrate allemand au parlement de Berlin, qui a sonné le début de la tragédie du XXe siècle. Une tragédie dont les conséquences se font sentir encore aujourd’hui…

Et pourtant, aujourd’hui comme alors, tout ce gâchis avait été précédé par des dizaines, voire des centaines de serments de fidélité aux valeurs du socialisme, au Non inébranlable que les socialistes allaient adresser aux chantages de la droite, du capital et des bourgeois. « Plus jamais la guerre » ils promettaient alors. « Je ne deviendrai pas un nouveau Papadimos » nous disaient-ils hier.

Mais, hélas, nos bons bureaucrates ont cédé aux pressions : ils ont voté alors les crédits de guerre et ils ont consenti aujourd’hui à la transformation de la Grèce en colonie de la dette. Naturellement, tout en affirmant toujours « qu’ils ont évité le pire » et tout en promettant que très bientôt ils vont revenir au droit chemin.

Évidemment, nous savons que la suite des événements a été tout autre. Non seulement ils ne sont pas revenus sur leurs pas… socialistes, mais ils se sont éloignés de plus en plus vite de leurs racines, pour arriver finalement à traverser le Rubicon de classe et se transformer en bons et loyaux gestionnaires du système capitaliste et de sa…barbarie.

Cependant, attention. La marche des bureaucrates vers leur total avilissement et la complète trahison de leurs aspirations juvéniles, a -et continue d’avoir- sa propre logique implacable. Pour atteindre son infamie actuelle, la social-démocratie a dû non seulement nettoyer de ses rangs les impénitents des « lignes rouges » de son passé, mais aussi à les exterminer ! En effet, c’était un leader et ministre à elle le Bluthund (chien ensanglanté) Noske qui a tiré au canon contre les quartiers ouvriers des villes allemandes, a noyé dans le sang la révolte du Spartakus Bund, a assassiné Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht et… a préparé le terrain pour l’apparition et le triomphe final du monstre national-socialiste.

Et maintenant ? Serait-il vrai que tout ça n’est que des vieilles histoires qui ne sont plus de mise à notre époque « postmoderne » ? Si on croit ce qui est en train de se passer depuis qu’a été signé l’infâme accord de Bruxelles, on n’oserait pas affirmer que l’histoire ne se répète pas. La tête de Zoé et de Lafazanis |1| n’est plus demandé par leurs seuls habituels ennemis de classe, mais aussi et surtout par leurs camarades d’hier. Et malheureusement ce sont ces derniers qui se distinguent par une haine féroce à l’instar des divers Noske qui remplissent l’histoire de la social-démocratie de ces 100 derniers ans…

Alors, attention puisque l’histoire ne se répète pas toujours comme farce mais aussi comme tragédie. Comme alors, peuvent aussi aujourd’hui se produire, et sont déjà produits, des choses que la veille paraissaient tout simplement impossibles et impensables. Des choses qui dépassent l’entendement humain, comme par exemple qu’il est possible que les camarades d’hier puissent faire front commun avec leurs ennemis de classe pour réprimer les « romantiques impénitents » qui persistent à dire que « l’âne ne vole pas » ! |2|
Et le pire est qu’on entrevoit déjà dans le gouvernement et dans Syriza plusieurs médiocrités bureaucratiques qui semblent poser déjà leur candidature pour devenir demain des clones du « Bluthund » Noske…

Nous savons que la plupart des gens de gauche de bonne foi ne peuvent ni expliquer ce qui se passe, ni digérer d’un jour à l’autre la « trahison » de leurs camarades. Leur confusion est justifiée et compréhensible. D’ailleurs, n’était-ce pas Lénine lui-même qui, plusieurs jours après le funeste 4 Août 1914, refusait de croire que son bon ami Kautsky et son parti avaient voté les crédits de guerre, et continuait à considérer des « faux » et produits de l’Etat Major Allemand les exemplaires du quotidien du SPD qui faisaient l’éloge de la participation des sociaux-démocrates à l’ « Union Sacrée » et à la première boucherie mondiale ?…

Cependant, aujourd’hui comme alors l’enjeu est tellement historique d’importance vitale qu’il nous oblige à sortir au plus vite de notre perplexité et de notre confusion actuelle. C’est-à-dire, avant qu’il ne soit trop tard non seulement pour les citoyens et gens de gauche grecs mais aussi pour les travailleurs et la Gauche dans l’Europe toute entière. Et cela parce que ce Syriza –souvent idéalisé- a été jusqu’à hier la référence et l’espoir des millions des gens dans notre vieux continent, et l’actuelle soumission sans conditions de sa direction menace d’avoir des conséquences catastrophiques et de longue durée bien au-delà des frontières grecques.

En d’autres termes, c’est maintenant l’heure des grandes décisions puisque ça urge pour chacun et chacune de nous – en Grèce et en Europe – de choisir qui abandonnera et qui accompagnera pour le reste de la route ! Oui, c’est sûr que ce choix n’est ni facile ni anodin surtout à un moment où la Gauche et les mouvements sociaux ne sont pas au sommet de leur forme. Pourtant, il nous est imposé par les terribles dangers de nos temps, par les nuages noirs de la menace néofasciste qui s’amoncellent au-dessus de l’Europe, par l’actuelle arrogance et l’insolence sans limites du capitalisme triomphant qui ne peut promettre que des grands malheurs à l’humanité.

Il y a un siècle, le début de la nécessaire reconstruction et recomposition avait eu comme point de départ un certain Zimmerwald. Quel pourrait être le Zimmerwald de nos temps si difficiles et dangereux ?

15 Juil 2015

Sur Gallica – La Neue Zeit (1892/1893 – 11ème année – 1er tome) – Un journal majeur dans l’œuvre de Rosa Luxemburg

La Neue Zeit a joué un rôle essentiel pour Rosa Luxemburg dès les premières années de son action politique. Ce document peut être consulté sur le site Gallica et permet de visualiser quel était alors ce journal que Rosa Luxemburg contacte pour expliquer ses positions sur la Pologne et ensuite pour ses premiers grands articles en Allemagne.

Cette onzième année commence par un éditorial sur les dix années d’existence du journal et regroupe des articles des principaux collaborateurs du journal :

Titre : Die Neue Zeit (Stuttgart)

Titre : Die Neue Zeit : Revue des geistigen und öffentlichen Lebens

Auteur : Sozialdemokratische Partei Deutschlands

Éditeur : J. H. W. Dietz (Stuttgart)

Éditeur : Paul Singer (Stuttgart)

Date d’édition : 1883-1923

Contributeur : Kautsky, Karl (1854-1938). Directeur de publication

Contributeur : Cunow, Heinrich (1862-1936). Directeur de publication

Contributeur : Bebel, August (1840-1913). Collaborateur

Contributeur : Mehring, Franz (1846-1919). Collaborateur

Contributeur : Luxemburg, Rosa (1871-1919). Collaborateur

Type : texte,publication en série imprimée

Langue : Allemand

Format : application/pdf

Droits : domaine public

Identifiant : ark:/12148/cb328230485/date

Source : Bibliothèque nationale de France, département Littérature et art, 4-Z-343

Relation : http://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb328230485

Description : Périodicité : Mensuel (1883-1889) ; hebdomadaire (1890-1923)

Description : Etat de collection : 1892-1893

Provenance : bnf.fr

Date de mise en ligne : 15/10/2007

Rechercher dans ce périodique

f1.highres

14 Juil 2015

Rosa Luxemburg à Franz Mehring, le 27 février 1916

Südende, le 27 février 1916

Très cher ami!

Permettez-moi de répéter ici les quelques mots par lesquels j’ai essayé de vous dire de vive voix pourquoi votre personne et votre activité nous sont particulièrement chères, et le resteront à tout jamais. Cela fait des décennies que vous êtes, chez nous, à votre poste ; un poste que personne d’autre que vous ne saurait tenir. Vous êtes le représentant de la véritable culture dans tout son éclat et toute sa splendeur. Si, selon Marx et Engels, le prolétariat allemand est l’héritier historique de la philosophie classique allemande, vous êtes l’exécuteur testamentaire de cet héritage. Vous avez sauvegardé ce qui restait du précieux trésor de ce qui fut la culture de la bourgeoisie et l’avez, du camp de la bourgeoisie, apporté au nôtre, celui des déshérités.

Par vos livres comme par vos articles vous avez noué entre le prolétariat allemand et, non seulement la philosophie classique allemande, mais aussi la poésie classique, des liens infrangibles, non seulement à Kant et Hegel, mais aussi à Lessing, Schiller et Goethe. Par chaque ligne tracée par votre plume magnifique vous apprenez au prolétariat que le socialisme n’est pas une question de gros sous [Messer-und-Gabel-Frage, littéralement, des questions de couteau et de fourchette, des questions alimentaires, NdT] mais un mouvement culturel, une grande, une haute vision du monde. Et depuis plus d’une génération vous vous êtes donné pour tâche de défendre cet héritage, de monter la garde sur lui.

Certes, depuis la terrible catastrophe de la Guerre mondiale, les héritiers de la philosophie classique ont aujourd’hui l’air de misérables mendiants rongés par la vermine.  Mais les lois d’airain de la dialectique historique, que vous avez su, jour après jour, si magistralement expliquer au prolétariat, impliquent que les mendiants, les gueux, d’aujourd’hui se redresseront et deviendront demain des combattants rudes et fiers. Et si tôt que l’esprit du socialisme retrouvera sa place dans les rangs des prolétaires allemands, leur premier geste sera de se saisir de vos écrits, fruits du travail de toute une vie, écrits dont la valeur est impérissable et dont jaillit toujours le souffle d’une noble et puissante conception du monde.

Aujourd’hui, alors que les intellectuels d’origine bourgeoise nous trahissent et abandonnent en masse pour retourner à la mangeoire des puissants, nous pouvons les regarder s’en aller avec un sourire méprisant : Allez-vous-en ! Nous avons ravi à la bourgeoisie allemande le meilleur de ce qui lui restait en fait d’esprit, de talent et de caractère : Franz Mehring.

Cordialement vôtre à jamais
Rosa Luxemburg

Version Originale en allemand

Sehr verehrter Freund!

Sie müssen mir gestatten, hier nur die wenigen Worte zu wiederholen, in denen ich Ihnen mündlich zu sagen suchte, weshalb mir Ihre Persönlichkeit und Ihre Wirksamkeit besonders teuer sind und immer bleiben werden. Sie stehen bei uns seit Jahrzehnten auf einem eigenen Posten, den niemand außer Ihnen verwalten kann: Sie sind der Vertreter der echten geistigen Kultur in all ihrem Glanz und Schimmer. Wenn nach Marx und Engels das deutsche Proletariat der historische Erbe der klassischen deutschen Philosophie ist, so sind Sie der Vollstrecker dieses Vermächtnisses gewesen. Sie haben aus dem Lager der Bourgeoisie gerettet und zu uns, ins Lager der sozial Enterbten, gebracht, was noch an goldenen Schätzen der einstigen geistigen Kultur der Bourgeoisie übriggeblieben war. Durch Ihre Bücher wie durch Ihre Artikel haben Sie das deutsche Proletariat nicht bloß mit der klassischen deutschen Philosophie, sondern auch mit der klassischen Dichtung, nicht nur mit Kant und Hegel, sondern mit Lessing, Schiller und Goethe durch unzerreißbare Bande verknüpft. Sie lehrten unsere Arbeiter durch jede Zeile aus Ihrer wunderbaren Feder, daß der Sozialismus nicht eine Messer-und-Gabel-Frage, sondern eine Kulturbewegung, eine große und stolze Weltanschauung sei. Und diese zu verteidigen, auf ihrer Warte zu stehen ist seit mehr als einem Menschenalter Ihr Amt. Jetzt sehen freilich die Erben der klassischen Philosophie – seit dem furchtbaren Zusammenbruch im Weltkriege – wie elende Bettler aus, die von Ungeziefer gefressen werden. Aber die ehernen Gesetze der geschichtlichen Dialektik, die Sie so meisterhaft dem Proletariat tagaus, tagein zu erklären wußten, werden es mit sich bringen, daß sich die Bettler, die „Geusen“ von heute, wieder aufraffen und morgen zu stolzen und schroffen Kämpfern werden. Und sobald der Geist des Sozialismus in die Reihen des deutschen Proletariats wieder einzieht, wird seine erste Gebärde sein – nach Ihren Schriften. nach den Früchten Ihrer Lebensarbeit zu greifen, deren Wert unvergänglich ist und aus denen immer derselbe Odem einer edlen und starken Weltanschauung weht. Heute, wo uns Intelligenzen bürgerlicher Herkunft rudelweis verraten und verlassen, um zu den Fleischt0pfen der Herrschenden zurückzukehren, können wir ihnen mit verächtlichem Lächeln nachblicken: Geht nur! Wir haben der deutschen Bourgeoisie doch das Letzte und Beste weggenommen, was sie noch an Geist, Talent und Charakter hatte: Franz Mehring.Ich bleibe immer herzlich

Rosa Luxemburg, Socialisme et Culture. Publié le par promadmin Nous publions ci-dessous une lettre de Rosa Luxemburg à Franz Mehring en date du 27 février 1916. Cette lettre présente un grand intérêt pour la lutte révolutionnaire, tout particulièrement le passage sur la nature du combat du prolétariat. A notre connaissance elle n’a jamais été traduite en française. La traduction que nous proposons est de notre camarade Henry Nowak. http://www.promethee-1871.com/rosa-luxemburg-socialisme-et-culture/

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Quelques liens avec des articles parus sur comprendre-avec-rosa-luxemburg.over-blog.com

Franz Mehring. « Karl Marx. Histoire de sa vie »

comprendre-avec-rosa-luxemburg.over-blog.com Une maison d’éditions (Bartillat) publie en poche la biographie de Marx de Franz Mehring. Franz Mehring est de ceux que l’on peut suivre du début à la fin de la correspondance de Rosa Luxemburg. Il y apparaît…

14/12/2009

Parution de L’histoire de la social-démocratie allemande de 1863 à 1911 de Franz Mehring

comprendre-avec-rosa-luxemburg.over-blog.com L’histoire de la social-démocratie allemande de 1863 à 1891 Auteur : Franz Mehring traduit de l’allemand par Dominique Petitjean et Monique Tesseyre Collection : Histoire 768 pages ISBN : 9782915727340 Date…

19/04/2013

Franz Mehring. Sur « comprendre-avec-rosa-luxemburg ».

comprendre-avec-rosa-luxemburg.over-blog.com Juste un petit hommage de rosa luxemburg à franz mehring article – 04/06/08 – Juste un petit hommage de Rosa Luxemburg à franz mehring – (extrait d’une lettre à franz mehring Biographie de marx de franz mehring….

19/05/2013

Une de L’Internationale publié en 1915 par R. Luxemburg et Franz Mehring

comprendre-avec-rosa-luxemburg.over-blog.com Ceci est la page de couverture du journal publié en avril 1915. On y voit le titre Die Internationale, revue mensuelle pour une pratique et théorie du marxisme. Il est indiqué qu’il est édité par Rosa Luxemburg…

14/06/2009

Franz Mehring – une image, un symbole

comprendre-avec-rosa-luxemburg.over-blog.com Repris sur le site la bataille socialiste. Ce timbre à l’effigie de Franz Mehring est rare, car en dehors par exemple d’une série en France sur les femmes révolutionnaires où figurait Rosa Luxemburg, il est…

23/12/2009

Juste un petit hommage de Rosa Luxemburg à Franz Mehring

Pour consulter le blog : comprendre-avec-rosa-luxemburg.over-blog.com Rosa LUXEMBURG : (extrait d’une lettre à Franz Mehring, le 27 février 1916) sur le site culture.revolution.free.fr Vous avez sauvé du camp de la bourgeoisie et vous nous avez apporté…

04/06/2008

Projet Ducange – Franz Mehring

comprendre-avec-rosa-luxemburg.over-blog.com A consulter sur le site de l’Institut d’Histoire de la révolution française de Paris I Et sur le blog, les articles dans la catégorie « Ils l’ont accompagnée »: textes-de-franz-mehring-disponibles-en-allemand-sur-le-net-…

11/03/2011

Jaurès et Mehring – informations sur un article

comprendre-avec-rosa-luxemburg.over-blog.com A lire sur le site de l’Université de Paris I Projet Ducange (Franz Mehring) Franz Mehring, né en 1846, a d’abord été un farouche opposant au socialisme avant de rejoindre les rangs de la social-démocratie…

16/07/2010

Textes de Franz Mehring disponibles en allemand sur le net

comprendre-avec-rosa-luxemburg.over-blog.com Marxists’ Internet Archive Deutschsprachiger Teil Franz Mehring 1846 – 1919 Zur Zeit sind folgende Texte in Deutsch verfügbar – entweder hier im Archiv oder über Links zu anderen Webseiten: 26. Okt 1892 Die…

14/01/2010

Un témoignage sur la captivité de Franz Mehring

comprendre-avec-rosa-luxemburg.over-blog.com Il n’y a pas seulement Liebknecht qui ait attiré sur lui les foudres de l’autorité militaire, en 1915, 1916 et 1917. Je ne saurais oublier le spectacle pathétique de ce brave vieillard qui fut interné avec…

11/03/2011

Biographie de Marx de Franz Mehring. Les apports de Rosa Luxemburg et Clara Zetkin

comprendre-avec-rosa-luxemburg.over-blog.com Je n’aurais pas eu cependant, la prétention de me croire mieux que d’autres à même d’embrasser toute l’étendue proprement colossale du savoir de Marx. Ne serait-ce, par exemple, que pour donner au lecteur,…

19/12/2009

Membres du groupe Die Internationale. Dès le soir du 4 août, Rosa Luxemburg réunit chez elle les opposants à la guerre …

comprendre-avec-rosa-luxemburg.over-blog.com Sur le blog: 3. L’Internationale / Die Internationale – 1915 Note sur wikirouge Le Gruppe Internationale (en Allemand : Groupe International) rassemblait les opposants à la Première guerre mondiale dans le…

14/07/2014

Extrait de lettre de Rosa Luxemburg à Franz Mehring. « Ne pas céder un pouce de terrain »

Pour consulter le blog: comprendre-avec-rosa-luxemburg.over-blog.com Sur le site SMOLNY, dans la notice biographique consacrée à Mehring, on trouve cet extrait d’une lettre que Rosa Luxemburg adresse à celui dont elle se sentait si proche. C’est écrit…

16/07/2008

4 août 1914. Rosa Luxemburg réunit chez elle les opposants à la guerre …

comprendre-avec-rosa-luxemburg.over-blog.com Pour une lecture plus sereine: http://comprendreavecrosaluxemburg2.wp-hebergement.fr/ Gilbert Badia, Le Spartakisme. L’Arche, 1967 – Chapitre 1 – P 15 à 20. Au soir du 4 août … Le 4 août 1914, le parti social-démocrate…

12/08/2014

Gustavo II Adolfo de Suecia, según Franz Mehring

comprendre-avec-rosa-luxemburg.over-blog.com Il existe trop peu de documents sur le net sur Franz Mehring. Pour nos visiteurs qui maîtrisent l’espagnol, nous souhaitons donc, donner accès à celui-ci. 1 de febrero de 2008 Cuando estudiaba Historia en la…

14/01/2010

Simple, précise, politique … utile. Une lecture de 13 textes de Rosa Luxemburg

comprendre-avec-rosa-luxemburg.over-blog.com « Nous croyons les mésanges charbonnières et moi au printemps à venir. » Les 13 textes ont été choisis par Françoise Beurrey et sont lus à plusieurs voix avec simplicité et conscience. A écouter réellement treize…

29/05/2014

4 août 1914. Temoignage de Eberlein »« Au sortir du travail, je me dépêchais d’aller chez la camarade Rosa (Luxemburg)… »

comprendre-avec-rosa-luxemburg.over-blog.com Le futur dirigeant du Parti communiste allemand, Hugo Eberlein raconte ce mardi 4 août dans ses souvenirs : « Au sortir du travail, je me dépêchais d’aller chez la camarade Rosa (Luxemburg). Elle était couchée…

05/08/2014

« Ce mensuel doit son existence à la camarade Luxemburg » – Introduction à la revue Die Internationale

comprendre-avec-rosa-luxemburg.over-blog.com Die Internationale Eine Monatsschrift für Praxis und Theorie des Marxismus (Mensuel pour une pratique et théorie du Marxisme) Avril 1915 – Paru le 15 avril 1915 – N° 1 Introduction Cette revue doit son existence…

14/07/2010

Rosa Luxemburg « Je défends le point de vue de la grève de masse »

comprendre-avec-rosa-luxemburg.over-blog.com Lettre à Franz Mehring , Plauen, le 9 décembre 1911 Très honorable camarade, Je ne puis m’empêcher de vous envoyer une pensée au milieu de ma tournée de propagande, que j’accomplis entièrement dans l’esprit…

06/05/2009

Pourquoi la biographie de Marx par Mehring est-elle si précieuse?

comprendre-avec-rosa-luxemburg.over-blog.com A la fin de la préface rédigée par Franz Mehring en mars 1918 pour sa biographie de Marx, on trouve ces mots qui, à la fois, en donnent toute la philosophie et expliquent pourquoi cette biographie de Marx est…

15/12/2009

Une histoire de l’Internationale, revue de Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht (1)

Pour consulter le blog: comprendre-avec-rosa-luxemburg.over-blog.com Une histoire de l’Internationale, journal publié en 1915 et qui aura un seul numéro (extrait de l’ouvrage de Badia) De Stuttgart, un membre de l’opposition, Crispien, avait envoyé le…

17/09/2008

Le journal Die Internationale dans la correspondance de Rosa Luxemburg.

comprendre-avec-rosa-luxemburg.over-blog.com Ces extraits de lettres sont des annotations disséminées dans la correspondance. Ils s’ajoutent aux articles parus sur le blog et rassemblés dans l’un des dossiers du blog. (Voir page d’accueil). lIs donnent…

29/05/2010

« 3 août 1914, je marchai dans la nuit avec Rosa Luxemburg … La guerre était là et le prolétariat ne bougeait pas… »

comprendre-avec-rosa-luxemburg.over-blog.com Le 3 août 1914, je marchai dans la nuit avec Rosa Luxemburg … La guerre était là et le prolétariat ne bougeait pas. « Le 3 août 1914, je marchai dans la nuit avec Rosa Luxemburg du bâtiment du journal Vorwärts,…

05/08/2014

Die Neue Zeit, un journal où Rosa Luxemburg écrit ….

Pour consulter le blog: comprendre-avec-rosa-luxemburg.over-blog.com Les différence d’analyses n’empêchent pas de reprendre des articles informatifs, rares. Ainsi celui-ci sur la Neue Zeit. Parce que ce journal fut si important pour Rosa Luxemburg et…

16/05/2008

Décembre 1900 dans la correspondance de Rosa Luxemburg

comprendre-avec-rosa-luxemburg.over-blog.com La campagne électorale à Hambourg Ses liens avec F. Mehring Les thèmes sur lesquels elle intervient: politique mondiale, le socialisme en France, la question économique La correspondance peut nous permettre…

15/04/2011

12 Juil 2015

Rosa Luxemburg – Lettres en prison – Emprisonnement 1, Zwickau pour outrage à l’empereur.

Les lettres de prison ont bouleversé, étonné, participé de la prise de conscience de nombreux lecteurs depuis les années 70 et la première publication chez Bélibaste de la très belle traduction de Michel Aubreuil, des lettres à Sonia Liebknecht, la jeune femme de Liebknecht, lui-même détenu.  A l’occasion de la Quinzaine Rosa Luxemburg à Saint-Étienne, il nous était apparu important de replacer ces lettres dans le contexte plus général de la prison et des emprisonnements de Rosa Luxemburg. Aujourd’hui, nous avons proposé de reprendre ce travail et cette réflexion dans la série d’émissions sur Rosa Luxemburg sur la radio FPP, dans l’émission de et en hommage à Claudine Roméo, « Naïves questions de philosophie ». Nous sommes donc allés à la recherche tout d’abord des indications précises sur les 5 emprisonnements de Rosa Luxemburg : dates, lieux, actes d’accusation. (Sur le site, lire Les cinq emprisonnements de Rosa Luxemburg), ceci est peu connu ou peu présent dans l’esprit de ceux qui suivent sa pensée et son action. Puis à la recherche des lettres en allemand et en français pour donner un accès direct à ces courriers. Les sources disponibles sont les lettres à Leo Jogiches chez Denoël en 1971, les lettres à Karl et Luise Kautsky aux PUF, les ouvrage de Gilbert Badia, Vive la lutte chez Maspéro l’édition allemande Gesammelte Briefe chez Dietz Verlag. Quelques lettres sont déjà disponibles sur le net. La plupart ont dû être saisies pour pouvoir être publiées ici. Pour les traductions, certaines ont été reprises telles quelles, d’autres ont été revues, certains courriers ont été traduits par nos soins (Nous préciserons ce point très rapidement dans cet article pour chacun des courriers cité). Il s’agit donc d’un travail de fond et inédit dont nous espérons qu’il rencontrera l’intérêt de tous. Comme à l’habitude, nous vous invitons à proposer des précisions, à rectifier des erreurs possibles, et à indiquer des améliorations concernant les traductions. Nous pensons cependant qu’en l’état, ce travail peut déjà être utile à nombre d’entre vous. Nous avons souhaité d’autre part dans l’émission aborder le problème de la prison en elle-même et faire le lien avec la prison aujourd’hui, c’est pourquoi nous avons intitulé cette série non pas lettres de prison, mais lettres en prison, en espérant contribuer à faire comprendre ce que peut signifier l’emprisonnement à partir de ce que Rosa Luxemburg a vécu.

Le premier article de la série est consacré au premier emprisonnementElle le connaîtra du 26 août au 25 octobre 1904 pour « outrage à l’empereur » après une condamnation le 16 janvier par le tribunal régional de Zwickau. Elle est déjà une militante très connue du mouvement ouvrier allemand et revient du Congrès de l’Internationale auquel elle a pris une part importante. Son chef d’inculpation, avoir critiqué Guillaume II dans l’un de ses nombreux discours publics. Condamnée à trois mois, elle effectue sa peine dans la prison de Zwickau. Une amnistie la libère plus tôt que prévu, le 25 octobre. Une lettre très humoristique sur ce point adressée à Henriette Roland-Horst van Schalk fait référence à cette sortie « précoce ».

Avant-hier, j’ai été libérée, brusquement et pour moi inopinément, ou pour être plus exacte on m’a pratiquement mise à la porte de la prison de manière pour moi tout à fait inattendue, car j’ai fait quelques difficultés pour profiter des bienfaits de l’amnistie prononcée en Saxe … Mais rien n’y a fait et je me suis retrouvée à Friedenau à l’air libre de la Prusse à un cheveu près à un mois de ma sortie prévue

Quelques remarques à la lecture de ces lettres.

Vivre l’emprisonnement :

Comme le montrent ces courriers avant l’incarcération et comme pour chacun de ses emprisonnements, les risques n’empêcheront en aucun cas Rosa Luxemburg de continuer un travail politique intensif, et l’on retrouve ici cette distance ironique qu’elle montrera (ou affectera) face à ce qui n’est quand même pas chose banale. D’autant qu’il s’agit là de la première fois où elle est incarcérée. Remarquons pour cet emprisonnement comme pour les autres que c’est bien pour un discours, et donc pour des mots et des idées qu’elle est emprisonnée. L’emprisonnement lui-même, Rosa Luxemburg le vivra toujours comme une poursuite obstinée et dans n’importe quelles conditions de son travail politique. C’est ce travail qui interfère à tout moment dans ses lettres. Et l’on peut penser aujourd’hui quand on la lit aux militants politiques emprisonnés et maintenus à l’isolement et qui transforment cet isolement en réflexion, écriture, vie intense. Lors de cet emprisonnement Rosa Luxemburg se consacre à la lecture et à la réflexion, et elle se dira « triste » pour rire qu’une amnistie l’interrompe dans ces si riches et si belles escapades.

L’annonce de l’amnistie m’a interrompue dans la plus belle des excursions dans le monde escarpé de Leibnitz.

Écrire en prison

Comme aujourd’hui, le courrier reste un moment essentiel de l’emprisonnement. Rosa Luxemburg ne peut écrire que très peu. Ses correspondants seront donc peu nombreux : les Kautsky, Leo Jogiches. Pour Leo Jogiches, elle est obligée de masquer l’identité de son correspondant, qui se transforme en femme et auquel elle est obligée d’écrire en allemand. Là encore, cela donne des courriers souvent très décalés. Elle cherche à maintenir le contact politique, se sent impuissante à aider ceux qui sont dehors dans la peine et s’énerve quand son correspondant, pourtant plein de bonne volonté la réduit aux aspects matériels ou santé!

Ma chérie [il s’agit de Leo Jogiches]! Réjouis-toi, voici une nouvelle lettre de moi pour rassurer ton cœur qui craint tant pour mon estomac! Sur ma propre demande, je suis donc revenue à la pitance de l’établissement au lieu des repas (amenés du restaurant), et cela m’a fait du bien. Mon estomac en a eu assez de ces mets supérieurs et rêve de Rousseau. Aussi, depuis une semaine, je me plonge dans les délices végétariens, comme le roi Nabuchodonosor quand, en vertu d’un verdict des Dieux, il dut marcher à quatre pattes et brouter de l’herbe (Heine affirme que c’était de la salade). Nota bene, je reçois chaque soir un morceau de viande. Tu peux donc être tout à fait tranquille et abandonner définitivement ce sujet. Et si tu pouvais bien renoncer en général à tout ce côté « tante aux petits soins » – à ta préoccupation de mon bonheur corporel, aux projets de m’envoyer des fruits etc., – ce sont des choses dont je pourrais dire dans le latin de cuisine de Bismarck : Nescio quod mihi magis farcentitum esset, – en bon allemand : je ne sais pas ce qui me serait le plus égal[Jeu de mot avec Wurst, saucisse, dans l’expression allemande].

Organiser le quotidien dans et hors de la prison

Pour celui qui a vécu la prison et aussi pour les autres, les lettres à Leo Jogiches sur l’achat de vêtements prendront tout leur sel en imaginant celui-ci à la quête de la pièce souhaitée, « l’odyssée de l’achat d’un corsage » comme la nomme Rosa Luxemburg nous est particulièrement chère, d’autant que c’est une lettre qui ne risque pas du fait de son contenu d’être souvent reprise. Nous aimons aussi beaucoup l’image de Rosa Luxemburg en cour de promenade « sans chapeau », ou  celle sur l’usure plus rapide des vêtements:

c’est bizarre les vêtements s’usent encore plus vite ici qu’à la maison, bien que l’on ne fasse rien et qu’il ne se passe rien

Ecrire le quotidien en prison

« Les chicanes » comme elle dit à J.Bruhns. On trouve dans ces lettres en réponse à ses correspondants la description laconique du quotidien emprisonné

Tu veux tout savoir de moi. Je me lève à 6 heures, distribution du café , promenade de 8 à 9 heures, repas à midi, de 1 à 2 promenade, à 3 heures café, à 6 heures dîner, de 7 à 9 travail à la lumière de la lampe, 9 heures, extinction des feux. Je reçois le Berliner Tageblatt. Je lis beaucoup, je pense aussi pas mal …

Et une description superbement métaphorique  d’une cellule

Il faut de plus que je te décrive ma cellule! Tu en demandes beaucoup, my darling. Où puis-je prendre les pinceaux et les couleurs pour t’en décrire la richesse. D’ailleurs j’ai trouvé récemment au mur un inventaire hectographié de ma cellule, où je vis à mon grand étonnement qu’il comportait environ vingt objets. Alors que j’étais sûre qu’elle était complètement vide. La morale de l’histoire : dès qu’un homme a l’impression d’être vraiment pauvre, qu’il s’asseye et qu’il fasse un inventaire de ses biens terrestres, et il découvrira combien il est riche. Toi aussi, tu devrais faire souvent un inventaire de tes richesses et si tu ne m’oublies pas en faisant celui-ci, comme tu as si souvent l’habitude de le faire, tu verras que tu es un véritable Crésus.

Ecrire la prison

Dès cet emprisonnement, on trouve dans ses lettres, ce qui a tant bouleversé les lecteurs des lettres à Sonia Liebknecht : la  description sensible des sensations de ce quotidien enfermé :

C’est le soir, une douce brise descend dans ma cellule par le vasistas, agite doucement mon abat-jour vert et tourne lentement les pages du Schiller ouvert sur ma table. Dehors, dans la rue, on ramène lentement un cheval à l’écurie: le bruit rythmé et lent de ses sabots sur le pavé résonne dans le silence du crépuscule. De très loin presque imperceptibles me parviennent les sons fantasques d’un harmonica, sur lequel tout en cheminant quelque apprenti cordonniers « souffle » une valse. Dans ma tête résonne une strophe que j’ai lue récemment je ne sais plus où …

Et ces remarques si profondes qu’elles résonnent en nous longuement

J’ignore moi-même où ; la vie joue avec moi un éternel jeu de cache-cache. Il me semble toujours qu’elle n’est pas en moi, pas là où je me trouve, mais quelque part plus loin

J’ai apprécié le calme et la solitude, dans lesquels j’ai pu me reconstruire intérieurement. Dans le contact avec les autres, j’ai toujours un sentiment d’être tiraillée, toute nouvelle impression m’attire d’un côté, et je suis tout à fait esclave de l’instant présent. Dans la solitude, je me retrouve et je remets de l’ordre dans la « sensibilité » polonaise de mon âme.

 

Nous vous souhaitons donc bonne lecture.

D.V.P.


 EMPRISONNEMENT 1 : Zwickau 26 août – 25 octobre 1904 pour outrage à l’Empereur. Condamnation le 16 janvier.

Avant et après l’emprisonnement

A Julius Bruhns, le 14 janvier 1904 : … Mais je dois malheureusement me rendre demain à Zwickau pour mon procès (Outrage à l’Empereur).

A Paul Löbe le 21 janvier 1904 : Cher camarade, grand merci pour votre sympathie, mais, en réalité, je ne prends l’affaire que du bon côté et m’étonne que tous mes amis prennent une telle vétille autant au sérieux ! N’oubliez pas que je viens d’un pays où on a l’habitude de mesurer les peines de prison en années et non pas en mois. J’arriverai à surmonter merveilleusement ces trois mois et je me réjouis déjà de la rare occasion de pouvoir lire tranquillement toute la journée.

A Paul Löbe le 3 août 1904: « Ne m’en veuillez pas, mon ami, mais je ne peux vraiment pas. Je goûte ici la fraîcheur estivale pour prendre quelques forces avant mes vacances de trois mois … C’est pourquoi j’ai tenu trois meetings sur la Russie et je suis allée en Posnanie et à Bromberg seulement parce que j’avais promis de tenir de petites réunions publiques avant mon incarcération. Ne m’en veuillez pas, je viendrai avec plaisir à Breslau lorsque je sortirai du trou.

Et à Bruhns, une quinzaine de jours après être sortie de prison : « Ce n’est que maintenant que je parviens à vous remercier pour votre salut amical. Depuis que je suis de nouveau en liberté, je perds énormément de temps avec toute sorte de « maux nécessaires ». Je vous dirai donc en bref que j’ai supporté fort bien mes 9 semaines de prison et que j’ai beaucoup travaillé. La prison était tout à fait supportable, bien qu’agrémentée de toute une série de chicanes ridicules du règlement. » (ZN 8, p. 99-100.) Traduction à lire sur le site Smolny

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A Luise Kautsky, Zwickau, cellule N° 7, 1er septembre 1904

Chère Luigina! Je vous remercie pour votre carte. Ne vous faites pas de souci pour moi, je vais très bien : je suis entourée d’air, de soleil, de livres et de plein de témoignages de gentillesse humaine. N’attendez pas cependant de nombreuses lettres de moi. Je n’ai l’autorisation d’écrire qu’une lettre par mois et seulement s’il y a un événement important. Mais je recevrai, j’espère, toutes les lettres qui me seront adressées. Mon adresse, Zwickau, Amtsgerichtsgefängnis. Transmettez ces informations à mon appartement Cranachstrasse. Encore deux demandes : dites à mon frère, celui qui est médecin, de ne pas venir, cela n’a aucun sens. Et si mon article paraît, pouvez vous me l’envoyer ainsi que la réponse de Karl…. Ecrivez-moi. Mes pensées vont au syndicat des mineurs de charbon de Rhénanie-Westphalie et vers vous et en Hollande. Votre Rosa, toujours et irrémédiablement heureuse.

A Leo Jogiches, Zwickau, le 9 septembre 1904 : vendredi. 6 semaines donc exactement 1/6ème de la peine effectuée. RL écrit à Leo en allemand et comme s’il était une femme.

Chère Léonie, Il me faut t’adresser quelques demandes urgentes. Il est temps de me faire parvenir un corsage plus chaud: le corsage bleu zéphire que je porte est déjà sale et je trouverais dommage de porter le corsage de voile gris, il s’abimera ici très vite ; c’est bizarre les vêtements s’usent encore plus vite ici qu’à la maison, bien que l’on ne fasse rien et qu’il ne se passe rien. Lily m’a promis une jupe (la bleue elle aussi a trop servi et la noire avec sa traîne superbe s’adapte mal à la cellule). Jozio, qui m’a rendu visite voulait le lui rappeler et je l’attends d’un jour à l’autre. Je n’aurai pas besoin du chapeau jusqu’à ma sortie de prison (le 26 novembre, 11 heures!), car je sors seulement dans la cour et sans chapeau. Pour le corsage, prends du 44, le plus simple sera le mieux, en laine et d’une couleur passe-partout. Munio a fait la demande auprès de la direction pour que l’on me verse 100 marks pour mon pécule, mais j’ai refusé parce que Dietz a fait le nécessaire. C’est dommage que j’aie eu justement une migraine quand Jodzio est venu me voir, car sinon je me sens très bien.

La deuxième demande est que tu adresses la deuxième partie de la lettre à Karl …. Envoie moi tout ce que tu reçois pour moi et écris plus souvent sans attendre de lettre de moi. Je n’aurai pas rapidement une autre possibilité de t’écrire.

Tu veux tout savoir de moi. Je me lève à 6 heures, distribution du café , promenade de 8 à 9 heures, repas à midi, de 1 à 2 promenade, à 3 heures café, à 6 heures dîner, de 7 à 9 travail à la lumière de la lampe, 9 heures, on dort. Je reçois le Berliner Tageblatt. Je lis beaucoup, je pense aussi pas mal …

Tu m’as promis de lire un livre chaque jour. Est-ce que tu le fais. Il le faut, je sens de nouveau l’importance d’une lecture sérieuse quotidienne. Cela vous sauve, l’esprit et les nerfs…

Tu peux aussi m’envoyer des bas (la plus petite taille féminine), mais fais-les laver avant, car les nouveaux déteignent sur les pieds. Environ trois paires…

J’ai trouvé dans le 3ème tome une mèche de cheveux gris, je ne sais pas s’ils sont de ta mère ou de la mienne, mais cela m’a fait plaisir …

A Karl Kautsky, Zwickau, après le 20 septembre

Et maintenant pour toi, ma chère Luise, ou plutôt seulement pour toi puisque toute la lettre t’est aussi adressée. Tu comprends souvent mieux ou plus vite ce que je ressens – Pas vrai! – (à supposer qu’il y ait quelque chose à « comprendre »). Je voulais t’écrire si longuement et je dois m’exprimer si brièvement. Alors te dire seulement que tes lettres déversent plein de soleil dans le cœur, mille mercis pour chaque mot. Tu me donnes une image si vivante de ce qui vous entoure. De ma part, envoie des lettres pleins de choses gentilles à Henriette. Ecris-moi mais uniquement quand tu en as envie, ne te force pas. Je vous embrasse tous, sans oublier les petits. Amitiés à Granny. T Rosa.

A Karl Kautsky, Zwickau, après le 20 septembre 1904

Merci pour la photo de Karl et la charmante dédicace. Le portrait est magnifique, c’est le premier portrait vraiment bon que je vois de lui. Les yeux, l’expression du visage – tout est parfait (il n’y a que la cravate, la cravate avec cette profusion de pois blancs qui littéralement vous fascine! … Une cravate comme celle-là est un motif de divorce. Eh oui, ces femmes! On leur montre l’esprit le plus sublime qui soit, et qu’est-ce qu’elles remarquent d’abord? Ses cravates …). Ce portrait me donne beaucoup de joie. J’ai reçu hier la lettre de granny: elle m’écrit des choses gentilles pour me distraire mais arrive mal à dissimuler son propre abattement. Transmets-lui mon bon souvenir: j’espère qu’elle est de nouveau en bonne forme. C’est vrai ce que je lis dans le Tageblatt? Franziskus aurait démissionné? Mais ce serait une catastrophe … un triomphe pour le 5ème « état » tout entier! On n’a donc pas pu l’en empêche? Cette nouvelle m’a littéralement bouleversée et abattue. Et tu ne me donnes pas le moindre détail sur cette affaire. Tu es horrible!

C’est le soir, une douce brise descend dans ma cellule par le vasistas, agite doucement mon abat-jour vert et tourne lentement les pages du Schiller ouvert sur ma table. Dehors, dans la rue, on ramène lentement un cheval à l’écurie: le bruit rythmé et lent de ses sabots sur le pavé résonne dans le silence du crépuscule. De très loin presque imperceptibles me parviennent les sons fantasques d’un harmonica, sur lequel tout en cheminant quelque apprenti cordonniers « souffle » une valse. Dans ma tête résonne une strophe que j’ai lue récemment je ne sais plus où

            Blotti parmi les arbres est ton petit jardin

            Où roses et œillets attendent ton amant

            Blotti pa mi les arbres est ton petit jardin

 Je ne comprends pas tout le sens des mots; je ne sais même pas s’ils en ont un, mais ils me bercent; avec la brise qui effleure mes cheveux comme une caresse, ils me plongent dans un singulier état d’âme. Cette brise, la traitresse m’attire, m’entraîne déjà loin de nouveau … J’ignore moi-même où ; la vie joue avec moi un éternel jeu de cache-cache. Il me semble toujours qu’elle n’est pas en moi, pas là où je me trouve, mais quelque part plus loin. Jadis chez nous, aux premières heures de l’aube, je me glissais à la fenêtre – c’est qu’il nous était strictement défendu de nous lever avant notre père – je l’ouvrais sans bruit et je guettais ce qui se passait dans la cour, quelques moineaux se chamaillaient en piaillant sans discrétion, et le long Antoni se tenait près de la pompe, vêtu de la courte peau de mouton qu’il portait en hiver comme en été, les deux mains et le menton appuyés sur la manche de son balai; son visage pas débarbouillé et ensommeillé reflétait de profondes pensées. Cet Antoni était un être qui aspirait à s’élever au-dessus de sa condition. Tous soirs, une fois la porte cochère fermée, assis dans le couloir sur la banquette où il dormait, il épelait à voix haute à la lueur douteuse du bec de gaz, le Bulletin officiel de la police, dans toute la maison on entendait cette sourde litanie. Or c’était un intérêt très pur pour la littérature qui le guidait dans cette opération: il n’en comprenait pas en effet un traitre mot, mais éprouvait pour ces caractères en soi un véritable amour. N’empêche qu’il était très exigeant. Comme il me demandait de la lecture, je lui remis un jour Les débuts de la civilisation de Lubbock, que je venais tout juste d’étudier, non sans mal, car c’était mon premier livre sérieux. Il me le retourna deux jours plus tard en me déclarant que l’ouvrage « ne valait rien ». Pour moi, c’est seulement plusieurs années plus tard que j’en suis arrivée à découvrir à quel point Antoni avait raison. Donc Antoni commençait tout d’abord par rester plongé dans une méditation profonde quelques temps, qu’il interrompait soudain par un bâillement sonore, effrayant même, et dont la cour renvoyait l’écho, et chaque fois ce bâillement libérateur signifiait: maintenant au travail. J’entends encore le frottement et le claquement de son balai humide qu’il appuyait obliquement sur les pavés de la cour.; il balayait en prenant soin de décrire sur les bords de jolis arcs de cercle réguliers, esthétiquement dessinés, qui pouvaient ressembler aux festons de quelques dentelles de Bruxelles. Sa façon de balayer la cour était celle d’un poète. Et c’était aussi le plus beau moment de la journée avant que le grand-immeuble-caserne ne s’éveille et que ne commence sa vie bruyante et monotone, pleine de craquements et de coups de marteau. Sur la banalité triviale du pavé, l’aube étendait une paix religieuse; le haut, dans les premiers carreaux, étincelait de l’or matinal du premier soleil et tout en haut flottaient de petits nuages vaporeux qu’un souffle colorait de rose avant qu’ils ne se perdent dans la grisaille du ciel de la grande ville. A cette époque, je croyais dur comme fer que la « vie », la « vraie » vie, était là-bas, quelque part, au-delà des toits. Au fond j’ai été la victime d’un jeu sacrilège; la vraie vie est justement restée là-bas dans la cour où j’ai lu avec Antoni pour la première fois Les Débuts de la civilisation. Je vous embrasse de tout cœur.

La Kumedi de Bâle m’a amusée, Wullshleger obtenant la bénédiction de Rome et, à côté, Son Excellence Millerand chantant les louanges de Berlin … Comment dit-on dans cette vieille chanson de moines: Et pro rege et pro papa, libunt vinum sine aqua? Holdrio! Décidément ce monde devient tous les jours plus beaux.

A Leo Jogiches, Zwickau, 23 septembre 1904 (13-4 = 9) : RL écrit à Leo en allemand et comme s’il était une femme.

« Avant tout, résous l’énigme de la forme cabalistique ci-dessus. Ensuite, merci pour l’envoi. Le corsage est parfait, je l’ai adapté  à moi et le porte tout le temps. Le chapeau est aussi « un bel objet ». Mais n’écris pas si longuement sur de tels thèmes comme une vieille nounou, ma jolie petite tête blonde, sinon je vais m’impatienter vraiment. Quand une lettre du dehors m’arrive enfin, je voudrais lire autre chose que l’odyssée de l’achat d’un corsage. Le Manifeste ne m’a pas été donné, de même que les coupures de presse jointes au courrier de Luise; Dis-lui que cela n’a aucun sens de m’adresser des articles. Bien sûr, tu pouvais tenter l’envoi du Kladderdatsch », je l’aurais reçu. Alors le « Ulk » est mon seul dérivatif, le dernier était fameux. Que tu vives si solitaire est une absurdité et une énormité, je suis très en colère. Surtout avec mon état d’esprit actuel, je hais toute « ascèse » de ce type. Je saisis dans le journal de Mosse, dans le feuilleton, dans les critiques de théâtre le moindre signe de vie, la moindre lueur, chaque nuance et je me promets de vivre pleinement à ma sortie et toi tu vis dans l’abondance et tu te nourris comme Saint Antoine dans le désert de miel sauvage. Tu vas devenir un vrai sauvage de cette manière. Ma petite, quand je sortirai, il y aura un grave conflit entre le vide de ton existence nazaréenne et mon enthousiasme hellène. …

Il faut de plus que je te décrive ma cellule! Tu en demandes beaucoup, my darling. Où puis-je prendre les pinceaux et les couleurs pour t’en décrire la richesse. D’ailleurs j’ai trouvé récemment au mur un inventaire hectographié de ma cellule, où je vis à mon grand étonnement qu’il comportait environ vingt objets. Alors que j’étais sûre qu’elle était complètement vide. La morale de l’histoire : dès qu’un homme a l’impression d’être vraiment pauvre, qu’il s’asseye et qu’il fasse un inventaire de ses biens terrestres, et il découvrira combien il est riche. Toi aussi, tu devrais faire souvent un inventaire de tes richesses et si tu ne m’oublies pas en faisant celui-ci, comme tu as si souvent l’habitude de le faire, tu verras que tu es un véritable Crésus.

Je n’ai pas eu de nouvelles migraines, les névralgies se font aussi tout à fait discrète, je ne suis en délicatesse qu’avec mon très vénérable estomac…Mais je lui réponds que par le plus parfait mépris.

Je ne peux pas travailler ici pour les Editions de Warski, pour différentes raisons, mais aussi pour la raison que je ne veux pas me disperser. Je suis maintenant totalement aspirée par l’économie politique et je pense qu’elle en vaut la peine. Salut Luise et parle avec elle de tout ce que tu possèdes.

Lily ne m’a pas envoyé une jupe, mais excuse le terme, un sous-vêtement. Il m’est très utile, mais ne peut pas remplacer une jupe, et la bleue est presque aussi grisee qu’un ciel de novembre. Si tu as de nouveau quelques sous peux-tu m’en ââcheter un (comme dit ce grand comique de Bendix). Pour la taille, le mieux serait de prendre comme modèle la vieille robe grise que nous avions commandée ensemble l’année dernière au magasin. Encore une chose importante: es-tu allé chercher la lettre que Körsten (Maison des syndicats) a reçu pour moi! Fais-le tout de suite. Je t’embrasse. Ta Rosa.

Envoie un bonjour de ma part à Parvus.

Si tu veux engager Anna, ce qui me ferait plaisir, dis-le immédiatement à la femme du portier.

Ma chérie, ne me torture pas à cause de mon estomac avec 10 questions et 20 conseils. Je les connais par cœur. Et les choses ne changeront pas tant que je n’aurai pas dit adieu à … Je te transmets cette information capitale, seulement pour que tu aies plus confiance en mes rapports « à la Kurupatkin » et que tu ne trouves pas tout cela « trop beau ». Je me réjouis que tu penses à ta garde-robe. Mais s’il te plaît pas de tissu épais et à longs poils, cela fait provincial, prends un tissu anglais, souple, bleu foncé, avec de fines lignes blanches peut-être, et un manteau noir et large, bien coupé, comme je les aime.

A Leo Jogiches, Zwickau, 4 octobre 1904 : RL écrit à Leo en allemand et comme s’il était une femme.

« Ma chérie! Réjouis-toi, voici une nouvelle lettre de moi pour rassurer ton cœur qui craint tant pour mon estomac! Sur ma propre demande, je suis donc revenue à la pitance de l’établissement au lieu des repas (amenés du restaurant), et cela m’a fait du bien. Mon estomac en a eu assez de ces mets supérieurs et rêve de Rousseau. Aussi, depuis une semaine, je me plonge dans les délices végétariens, comme le roi Nabuchodonosor quand, en vertu d’un verdict des Dieux, il dut marcher à quatre pattes et brouter de l’herbe (Heine affirme que c’était de la salade). Nota bene, je reçois chaque soir un morceau de viande. Tu peux donc être tout à fait tranquille et abandonner définitivement ce sujet. Et si tu pouvais bien renoncer en général à tout ce côté « tata aux petits soins » – à ta préoccupation de mon bonheur corporel, aux projets de m’envoyer des fruits etc., – ce sont des choses dont je pourrais dire dans le latin de cuisine de Bismarck : Nescio quod mihi magis farcentitum esset, – en bon allemand : je ne sais pas ce qui me serait le plus égal[Jeu de mot avec Wurst, saucisse, dans l’expression allemande]. M’as-tu entendue crier cette nuit? Imagine-toi que je me réveille soudain à deux heures et demie d’un profond sommeil, je ne reconnais pas ma cellule, en général je ne parviens pas à m’orienter, et dans la plus grande des frayeurs, j’appelle ma mère, mais d’une voix si stridente qu’on aurait pu m’entendre de Friedenau! Et ça a duré dans les dix minutes jusqu’à ce que je prenne conscience que j’appelle sept ans trop tard. Tu ne peux te représenter le pénible sentiment d’accablement qui s’est ensuite emparé de moi; l’ombre de cette aventure nocturne ne m’a pas quittée de tout le jour et je voyais la belle journée ensoleillée comme à travers un voile. Ma pauvre cellule n’y est pour rien, j’ai déjà vécu cela à Friedenau, sauf que ma petite sœur chérie n’a alors rien entendu car elle dormait du « sommeil du juste » et moi je n’ai pas voulu t’en parler car c’était l’un de ces sept jours où tu avais rompu. Je dois te demander plusieurs choses: envoie-moi la série d’articles de Cunom sur les cartels; ils ont paru dans la Neue Zeit, je crois au printemps dernier. Le sujet est coriace et dans les livres que j’ai pris avec moi, je ne trouve guère que du vide. Pourtant ce sont les œuvres les plus « fondamentales » sur ce sujet! La question a été laissée en friche … Si je peux travailler ici? Certainement, tout autour un calme idéal, si ce n’est un joyeux gazouillis d’enfants en dialecte saxon, venant de je ne sais où (J’ignore après tout sur quoi donne ma fenêtre!) – et le cri affairé de canards sur un étang je suppose. Tous les canards doivent être de sexe féminin car ils ne ferment pas le bec un instant, même au milieu de la nuit ils mènent de passionnantes conversations et leur coin-coin est scandé avec une conviction si profonde sur toutes les notes de la gamme que je suis obligée de rire malgré ma colère.

On ne m’a pas permis de recevoir la lettre de Lavigne. Ce que je pensais de Karl et Auguste concorde entièrement avec ce que tu écris. Va chez Luisa comme d’habitude.

Tu aurais dû parler quand même avec Anna. Si je dois l’engager à partir du Nouvel An, pourquoi la pauvre devrait-elle changer deux fois d’emploi et gâcher son livret d’attestations? Ne pourrait-elle tenir le coup jusqu’au Nouvel An là où elle est?

Voilà qui suffit; tu peux attendre maintenant un peu, la lettre suivante est pour Varsovie; nous verrons si tu trouveras en toi assez « de force et de matière » pour m’écrire! …

A Henriette Roland-Holst, 27 octobre 1904

Ma très chère Henriette. Nous voilà à devoir inverser cette fois-ci les rôles et je m’empresse de vous adresser sur votre lit de douleur mes plus cordiales salutations. Avant-hier, j’ai été libérée, brusquement et pour moi inopinément, ou pour être plus exacte on m’a pratiquement mise à la porte de la prison de manière pour moi tout à fait inattendue, car j’ai fait quelques difficultés pour profiter des bienfaits de l’amnistie prononcée en Saxe … Mais rien n’y a fait et je me suis retrouvée à Friedenau à l’air libre de la Prusse à un cheveu près à un mois de ma sortie prévue. Hier, nous avons passé toute la journée à discuter avec Kautsky et ma première « action » aujourd’hui est de vous adresser tous mes remerciements pour votre lettre – qui a été dans ma cellule N°7 d’une grande aide – et ma compassion la plus chaleureuse après votre accident. Je l’avais appris par Hermann [Gorter] et j’étais très inquiète de savoir comment vous alliez, tout en ne pouvant pas le demander ni à vous, ni à Kautsky – n’ayant le droit qu’à une lettre par mois. Puis votre lettre m’est parvenue et m’a quelque peu rassurée. Je suis en colère après cette horrible bicyclette, déjà que je n’aime pas que des femmes roulent en vélo, ceci étant rarement très esthétique. Vous voyez comme je suis terriblement vieux jeu et réellement une « philistine ». J’espère que vous restez de bonne humeur et que vous allez de mieux en mieux.

De mon côté, je me sens tout à fait bien, de mauvaises langues disent même que j’ai grossi (alors même que je suis presque morte de faim durant ces deux mois, la nourriture étant si mauvaise). J’ai apprécié le calme et la solitude, dans lesquels j’ai pu me reconstruire intérieurement. Dans le contact avec les autres, j’ai toujours un sentiment d’être tiraillée, toute nouvelle impression m’attire d’un côté, et je suis tout à fait esclave de l’instant présent. Dans la solitude, je me retrouve et je remets de l’ordre dans la « sensibilité » polonaise de mon âme. J’ai travaillé et lu merveilleusement bien durant ces deux mois. En dehors de ma spécialité, l’économie, j’ai lu un peu de littérature et de philosophie. L’annonce de l’amnistie m’a interrompue dans la plus belle des excursions dans le monde escarpé de Leibnitz. Entre autres, j’aimerais bien savoir, si ce bon vieux gros Huygens qui correspondait avec Leibnitz sur les mathématiques était un ancêtre de notre Cornelius Huygens. Ce serait intéressant de le savoir et pas impossible. – Les impressions d’Amsterdam (je pense au congrès) m’ont donné beaucoup à penser et le résultat a été que selon moi, il serait utile de faire que les différents partis se rapprochent et apprennent à se connaître. Je vois déjà dans le renforcement du sentiment international en soi un moyen pour combattre le caractère borné sur lequel repose une grande partie de l’opportunisme et je trouve que notre presse, la Neue Zeit aussi, a une responsabilité dans cette tendance; j’ai souvent écrit et dit cela à Kautsky; certainement il ne peut pas faire grand chose lui-même. Mais certaines personnalités comme vous, ma blonde madone, pourraient faire beaucoup. Si vous même, n’avez pas le temps d’informer de temps en temps l’Allemagne sur votre mouvement, il faudrait au moins que vous initiiez, organisiez et – dirigiez la chose. Car il ne s’agit pas de transmettre sèchement des faits comme le fait Vorwärts avec une magistrale absence de sensibilité, mais de transmettre l’esprit vivant du mouvement. Ce que vous m’avez écrit de la manifestation des matelots, m’a réjoui le cœur et apporté de l’air frais; Kautsky l’a appris de ma bouche en prison à Zwickau. Pas un mot dans la presse! De mon côté, je vais étudier avec enthousiasme le mouvement hollandais et j’utiliserai pour cela mon prochain séjour chez vous. J’espère aussi trouver en vous un amical Cicérone! Et bien entendu je veux apprendre rapidement le néerlandais. Je n’avais malheureusement pas en cellule les moyens, j’ai essayé de lire en hollandais, mais je n’ai compris qu’un mot sur cinq, six; mais j’ai lu beaucoup en italien, car ce mouvement aussi m’intéresse. Quelle langue peut-on lire pour comprendre ce qui se passe en Scandinavie? Je n’aime pas du tout le trio Danemark, Suède, Norvège car quand je vois le bon Knudsen, il m’est facile de penser que le Danemark fait beaucoup pour le commerce du hareng, mais difficile d’imaginer que le prince Hamlet est né dans ce pays. Mais il faut aussi apprendre à connaître ces trois horribles partis car comme on l’a vu de nouveau à Amsterdam, ils jouent un rôle, même s’il est très négatif, dans l’Internationale. Ce que j’ai trouvé ici concernant le parti, est peu agréable pour moi; je pense à cette interminable controverse au sein du Leipziger Volkszeitung, à laquelle quelques maladresses du côté de Mehring ont contribué (sans qu’il le veuille sans doute) et qui a atteint un niveau si mesquin que je ne peux la suivre qu’en prenant sur moi. Le cirque en France autour de l’unification me semble tout à fait inutile mais de nature à dévoiler de manière éclatante l’hypocrisie de Jaurès. Lui qui a conduit autrefois cette unité à sa perte, doit aujourd’hui se contorsionner pour l’éviter. Dommage que notre Bebel prennent au sérieux les Renaudel, Longuet&co comme promoteurs de cette unité; je crains que nous devions vivre de pénibles quiproquos lors de la prochaine réunion du bureau. A noter, Bebel voudrait faire la prochaine réunion à Paris et Kautsky devrait écrire en ce sens à Servy. C’est une idée totalement fausse, Kautsky lui-même n’est pas enthousiaste. Je vais écrire aussi à Servy une protestation énergique contre cette demande (d’autant que pour moi Bruxelles est lié avec ce qui est le plus beau – à savoir une petite excursion vers Amsterdam). Ce serait bien si votre délégué (Troelsta ou Van Kol) pouvait déposer un recours contre cela. A Paris, les choses ne peuvent qu’aller vers l’échec, au milieu de cette dispute éternelle et passionnée.

 Et maintenant je vous dis provisoirement adieu. Et vous, mon cher chevalier (je vous nomme toujours ainsi parce à cause de votre visage si énergique et de vos yeux gris acier qui lancent des éclairs), vous m’avez promis « une longue lettre » à Zwickau. Je réclame de même à Friedenau comme Shylock, mon dû. Un morceau de votre cœur ou une lettre. je vous embrasse, jolie Henriette et vous souhaite un bon rétablissent et beaucoup de calme et une forte poignée de mains à vous deux. Ecrivez moi vite! Tout à vous, votre Rosa.

27 Juin 2015

Rosa Luxemburg – Lettres en prison – Emprisonnement 2 – Varsovie

Le second article de la série est consacré au deuxième emprisonnement de Rosa Luxemburg du  4 mars à août 1906, à Varsovie.

Celui-ci est très différent des quatre autres emprisonnements car il se produit en plein processus révolutionnaire et c’est pour sa participation que Rosa Luxemburg connaît la prison. En effet, elle rejoint la Pologne alors sous domination tsariste durant la révolution russe de 1905. Elle s’implique comme toujours par les écrits, la rédaction de tracts, la réflexion avec les autres militants. Elle est arrêtée, emprisonnée. L’affaire est, comme elle dit, « somme toute sérieuse » [si sérieuse qu’il y eut plus de 1000 exécutions, dont Kasprasz, mentor de Rosa Luxemburg adolescente, figure historique qui fut exécuté pour avoir défendu une imprimerie] et elle risque réellement l’exécution. Arrêtée sous une fausse identité, elle est d’abord incarcérée à l’Hôtel de Ville puis transférée à la prison de Varsovie. Elle y connaît les conditions des arrestations massives de l’époque, les prisonnières sont arrêtées par dizaines et entassées dans des cellules prévues pour un ou deux prisonniers. Transférée à la prison de Varsovie, elle y retrouve l’emprisonnement en cellule individuelle. Elle sera transférée dans le pavillon X, réservé aux prisonniers jugés dangereux. Protégée par sa nationalité allemande,  elle est finalement assignée à résidence, libérée sous caution et rejoint l’Allemagne en décembre. De nouveau, quelques remarques à partir des lettres

Vivre l’arrestation. Vive la révolution

Face à l’arrestation et malgré sa gravité, Rosa Luxemburg dans ses lettres nous transmet le même humour, la même distance face à l’événement, la même volonté de ne pas s’apitoyer.

Mes très chers amis, Le dimanche 4 au soir, le destin m’a rattrapée: j’ai été arrêtée. J’avais déjà fait viser mon passeport pour le retour et j’étais sur le point de partir. Eh bien, il faut faire s’en arranger. J’espère que vous ne prendrez pas les choses plus à cœur que je ne le fais. Vive la ré …! Avec toutes ses conséquences. Dans une certaine mesure j’aime encore mieux être enfermée ici que de devoir … discuter avec Peus …L’affaire somme toute est sérieuse, mais nous vivons des temps mouvementés où « tout ce qui existe mérite de disparaître ».

Vivre les arrestations massives

Elle nous livre un récit imagé des joyeusetés des arrestations massives qui rappelleront peut-être aux plus anciens quelques joyeuses expériences de la souricière sous l’hôtel de ville parisien, bien que dans des circonstances bien moins « sérieuses ».

Me voici enfermée à l’hôtel de ville où l’on a parqué ensemble « politiques », prisonniers de droit commun et aliénés. Ma cellule, qui est le joyau de l’ensemble (une cellule d’isolement ordinaire prévue pour une personne, en temps normal), abrite 14 pensionnaires; par bonheur, rien que des politiques. Contigües à la nôtre, il y a encore deux grandes cellules prévues normalement pour deux prisonnières Dans chacune, il y a près de 30 personnes. Et déjà, c’est le paradis, à ce qu’on m’a dit; auparavant il y avait 60 personne dans une cellule, dormant à tour de rôle quelques heures par nuit, tandis que les autres « se promenaient ». A présent nous dormons, toutes comme de vraies reines, sur des châlits, en travers, côte à côte comme des sardines, et c’est très bien … Ici, on ne sait pas ce que sont les promenades dans la cour; en revanche les cellules restent ouvertes toute la journée, et on a le droit de circuler dans les couloirs au milieu des prostituées, écouter leurs jolies chansons, leurs expressions fleuries et respirer les parfums des cabinets, également grands ouverts. Ceci uniquement pour vous décrire la situation, mais non point mon état d’esprit, qui est comme toujours excellent.

L’occasion pour rappeler les différences d’incarcération aujourd’hui, l’entassement dans certaines cellules surtout dans les maisons d’arrêt et l’importance de l’intimité du respect de la personne totalement bafouée.

Vivre seule en prison

Pendant de longs mois et années, Rosa Luxemburg vivra seule en prison. Ce qu’elle en retire d’important, elle l’exprime ici : une vie réglée, qu’elle peut régler, une vie de travail, de lecture et de réflexion. Que doit contrebalancer cependant ce qu’elle décrit comme essentiel : les visites, le courrier, les contacts humains, les relations avec le monde des vivants. Ce qu’elle n’aura pas toujours!

Les conditions ici sont incomparablement meilleures, semblables à celles de Zwickau: calme, et ordre et solitude. J’ai à manger plus qu’il m’en faut, promenade quotidienne également. Mais le plus important, ce sont les relations fréquentes avec le monde des vivants, si bien que je suis en contact continuel avec les amis et … je peux écrire!

Et vivre en politique

… et deuxièmement parce que j’ai beaucoup travaillé : depuis mon arrivée ici, j’ai fini ma troisième brochure (deux sont déjà imprimées, la troisième va être mise sous presse d’ici trois jours).

Sortir des écrits clandestinement

Tout au long de ses emprisonnements, Rosa Luxemburg travaillera politiquement et devra faire sortir clandestinement ses écrits et nombre de courriers. Dans les conditions particulièrement dangereuses de la révolution russe, elle rédige et fait sortir des « incongruités », qu’elle reçoit en retour imprimées noirs sur blanc, ce qui l’amuse et la réjouit. C’est de prison et clandestinement que sortiront certains des plus grands textes de Rosa Luxemburg jusqu’à la brochure de Junius.

Lorsque nous serons réunis de nouveau, j’aurai à vous raconter des tas de choses sur mes « impressions de voyage » et nous allons rire comme des bossus, surtout les gamins. Particulièrement, je me réjouis sous cape des « incongruités » que j’expédie d’ici toutes les nuits et de la façon dont elles me reviennent, « noir sur blanc », un ou deux jours plus tard …

Vivre la mise sous tutelle

Mais un être humain mis « à l’ombre » est aussitôt mis sous tutelle, non seulement par les autorités, mais par ses propres amis, et traité sans aucun respect pour ses propres désirs.

De nouveau, ces lettres sont un témoignages précieux sur la prison et sa façon de la vivre.

Et pour conclure, parce que c’est toujours si agréable à lire, sur son humour toujours si incisif quelles que soit la situation, une dernière citation à propos du destinataire de la lettre et en même temps l’un des principaux responsables politiques : Savez-vous aussi quel nom a été le plus souvent prononcé à l’hôtel de ville, dans la cellule no 3, celle des politiques? « Kautsky ». Il y avait en effet en circulation plusieurs brochures traduites dudit monsieur et 15 âmes assoiffées de science soupiraient après elles à qui mieux mieux. « Savez-vous, où est le Kautsky? Comme cela n’en finissait jamais, j’avais souvent envie de m’écrier « aurons-nous bientôt la paix avec votre bougre d’imbécile de Kautsky? » Pourtant je me taisais. Une seule fois, cette question s’étant encore fait en entendre à 10 heures 05 du soir, je n’ai pu me retenir de crier « Oh si, petites sottes, je sais moi, où est Kautsky: il est dans son lit et ronfle à faire trembler les murs. … ».


LETTRES EMPRISONNEMENT 2 – 4 mars – juillet (?) 1906

 

Lettre à Luise et Karl Kautsky, Hôtel de Ville, reçue le 13 mars 1906

Mes très chers amis, Le dimanche 4 au soir, le destin m’a rattrapée: j’ai été arrêtée. J’avais déjà fait viser mon passeport pour le retour et j’étais sur le point de partir. Eh bien, il faut faire s’en arranger. J’espère que vous ne prendrez pas les choses plus à cœur que je ne le fais. Vive la rév. …! Avec toutes ses conséquences. Dans une certaine mesure j’aime encore mieux être enfermée ici que de devoir … discuter avec Peus. On m’a surprise dans une situation plutôt gênante. Mais n’en parlons plus! Me voici enfermée à l’hôtel de ville où l’on a parqué ensemble « politiques », prisonniers de droit commun et aliénés. Ma cellule, qui est le joyau de l’ensemble (une cellule d’isolement ordinaire prévue pour une personne, en temps normal), abrite 14 pensionnaires; par bonheur, rien que des politiques. Contigües à la nôtre, il y a encore deux grandes cellules prévues normalement pour deux prisonnières Dans chacune, il y a près de 30 personnes. Et déjà, c’est le paradis, à ce qu’on me raconte; auparavant il y avait 60 personne dans une cellule, dormant à tour de rôle quelques heures par nuit, tandis que les autres « se promenaient ». A présent nous dormons, toutes comme de vraies reines, sur des châlits, en travers, côte à côte comme des sardines, et c’est très bien – à moins que nous ne soyons conviées à quelque spectacle non prévus, comme hier, par exemple, où nous est arrivée une nouvelle collègue, une femme juive, folle furieuse, qui, pendant 24 heures, nous a tenues en haleine par ses cris et ses galopades à travers toutes les cellules, ce qui a provoqué des crises de nerfs chez plusieurs des politiques. Aujourd’hui, nous en sommes enfin débarrassées et nous n’avons avec nous que trois douces « mychouggene ». Ici, on ne sait pas ce que sont les promenades dans la cour; en revanche les cellules restent ouvertes toute la journée, et on a le droit de circuler dans les couloirs au milieu des prostituées, écouter leurs jolies chansons, leurs expressions fleuries et respirer les parfums des cabinets, également grand ouverts. Ceci uniquement pour vous décrire la situation, mais non point mon état d’esprit, qui est comme toujours excellent. Pour le moment, je suis toujours incognito, mais cela ne durera pas longtemps – car on ne me croît pas. L’affaire somme toute est sérieuse, mais nous vivons des temps mouvementés où « tout ce qui existe mérite de disparaître ». C’est pourquoi, en général, je n’ai aucune foi en les créances et obligations à longue échéance. Aussi, gardez courage et moquez-vous du reste. En somme, chez nous, tant que je vivais, les choses ont marché excellemment. Je n’en suis pas peu fière; cela a constitué, dans toute la Russie, la seule oasis où en dépit « des orages et de la tourmente », le travail et la lutte se sont poursuivis énergiquement et allègrement et nous avons « progressé » comme si nous vivions sous un régime constitutionnel des plus libéraux. Entre autres, l’obstruction (la grève), qui à l’avenir servira de modèle dans toute la Russie, est notre œuvre. Côté santé, je vais très bien. Bientôt, on me transfèrera sans doute dans une autre prison, car l’affaire est sérieuse. Je vous en aviserai alors très rapidement. Et vous, comment allez-vous mes très chers? Que devenez-vous, et Granny et Hans? Mes amitié à l’ami Franziskus … Mon arrestation ne doit pas être ébruitée sans la presse, tant que je n’aie pas été découverte. Mais alors, faites tout le tapage possible, afin que les bonnes gens ici prennent un peu peur.

Je dois conclure. Mille baisers et amitiés. Ecrivez-moi directement à mon adresse: Mme Anne Maczke, prison de l’hôtel de ville, Varsovie. je suis, sachez-le, collaboratrice de la Neue Zeit. mais bien entendu écrivez dans les règles. Amitiés encore. On ferme la cellule, je vous embrasse de tout cœur. votre Anna.

Lettre à Luise et Karl Kautsky, Hôtel de Ville, reçue le 15 mars 1906

Cher Karl, quelques lignes seulement. Je vais bien; aujourd’hui ou demain, on me transfère dans une autre prison. Pour l’heure, rien qu’ une demande: ici se trouve le correspondant de la .LV., un M. Otto Engelmann, de Berlin (tu le connais, c’est ce monsieur blond qui a longtemps demeuré Cranachstrasse). Au cas où l’on s’informerait auprès de la rédaction de la L.V., si le fait est exact, elle devra confirmer qu’il est en effet parti pour Varsovie, il y a quelques mois en qualité de correspondant (si l’on pose la même question pour un autre nom, qu’elle confirme en tout cas). J’ai eu des nouvelles de ma famille: je regrette beaucoup qu’ils prennent mon affaire tellement au tragique et qu’ils vous dérangent tous. Je suis parfaitement sereine. Mes amis insistent pour que j’envoie un télégramme à Witte et écrive au consul. Il n’en est pas question! Ces messieurs attendront longtemps qu’une social-démocrate leur demande protection et justice. Vive la révolution! Soyez gais et dispos, sinon je vous en voudrai sérieusement. Le travail, dehors, avance bien, j’ai lu dernièrement de nouveaux numéros du journal. Hourrah!

Rosa

Ecrivez-moi directement d’ici quelques jours, vous pourrez adresser vos lettres : Prison Pawiak, rue Dzielna, Varsovie, pour la détenue politique unetelle.

Lettre à Luise et Karl Kautsky, Prison Pawiak, reçue le 7 avril 1906

Mes bien-aimés, je ne vous ai pas écrit depuis longtemps. Premièrement, parce que de jour en jour, on me fait espérer que je pourrai peut-être vous télégraphier « au revoir » et deuxièmement parce que j’ai beaucoup travaillé : depuis mon arrivée ici, j’ai fini ma troisième brochure (deux sont déjà imprimées, la troisième va être mise sous presse d’ici trois jours). Dans mon précédent logis, on ne pouvait songer à travailler; aussi s’agissait-il de rattraper ici le temps perdu. D’ailleurs ici encore, je ne dispose que de quelques heures dans la soirée, de 9 heures du soir environ à 2 heures du matin; car le jour, depuis quatre heures du matin, il règne ici, dans toute la maison et dans la cour, un charivari infernal: les collègues « de droit commun », ne font que se disputer et piailler, les « myhouggene » ont des accès de fureur, qui se manifestent, surtout chez le beau sexe, par une étonnante volubilité. A propos, je me suis révélée ici de même qu’à l’hôtel de ville d’une merveilleuse aptitude de dompteuse de folles et il n’est pas de jour où je ne dois pas descendre dans l’arène pour ramener le calme par quelques mots dits à voix basse une forcenée bavarde qui fait le désespoir de tout le monde (c’est, évidemment un hommage involontaire à une langue encore mieux pendue). Ainsi je ne puis me concentrer et travailler que tard dans la soirée et c’est aussi pour cette raison que j’ai négligé en partie ma correspondance. Les nouvelles de chez vous me causent toujours une joie grande et durable, car je relis chaque lettre plusieurs fois jusqu’à ce qu’une autre arrive. Les aimables lignes d’Henriette m’ont fait également grand plaisir. je lui écrirai, sauf si … comme on me le dit aujourd’hui encore « on m’apporte des fleurs pour la dernière fois » (c’est vrai je reçois presque chaque jour des fleurs fraiches). Attendons de voir ce qui arrivera demain. Je suis plutôt sceptique et travaille comme si cela ne me concernait nullement. …

Je ne songe nullement brûler la politesse à l’oncle de Weimar, quels que soient ses mauvais desseins [elle risque l’arrestation en Allemagne], pourvu qu’il me laisse – ce qui est le cas d’ordinaire – un peu de répit et renvoie la grande échéance aux calendes grecques. Car tomber ainsi sans transition, dans ses bras hospitaliers, je n’en ai vraiment pas le temps et j’ai mieux à faire. ainsi donc mes très chers, tâchez de savoir auprès de thébains bien informés, non pas à quoi je dois m’attendre en fin de compte, car je m’en fiche royalement, mais, si dès que le bout de mon nez aura humé la liberté du royaume de Prusse, (car chez moi, c’est toujours le nez qui passe en premier), je ne serai pas saisie par le bout de ce même nez et fourrée au trou, en punition de mon escapade. Car c’est la seule chose qui m’intéresse. Lorsque nous serons réunis de nouveau, j’aurai à vous raconter des tas de choses sur mes « impressions de voyage » et nous allons rire comme des bossus, surtout les gamins. Particulièrement, je me réjouis sous cape des « incongruités » que j’expédie d’ici toutes les nuits et de la façon dont elles me reviennent, « noir sur blanc », un ou deux jours plus tard. ..

Votre rosa

Ecrivez bientôt.

Un souvenir particulièrement cordial à l’ami Fransiskus et à a sa femme. Comment va la L.V.? Je n’en entends pas parler ici. J’ai dit souvent qu’Auguste était capable de faire évanouir les gens à force de parler. Nous y voilà. J’ai cependant une vague idée que cet évanouissement-là devrait sauver notre paladin d’une chute politique et le remettre d’aplomb sur ses jambes, qui devenaient chancelantes. Savez-vous aussi quel nom a été le plus souvent prononcé à l’hôtel de ville, dans la cellule no 3, celle des politiques? « Kautsky ». Il y avait en effet en circulation plusieurs brochures traduites dudit monsieur et 15 âmes assoiffées de science soupiraient après elles à qui mieux mieux. « Savez-vous, où est le Kautsky? Comme cela n’en finissait jamais, j’avais souvent envie de m’écrier « aurons-nous bientôt la paix avec votre bougre d’imbécile de Kautsky? » Pourtant je me taisais. Une seule fois, cette question s’étant encore fait en entendre à 10 heures 05 du soir, je n’ai pu me retenir de crier « Oh si, petites sottes, je sais moi, où est Kautsky: il est dans son lit et ronfle à faire trembler les murs. … ».

Lettre à Luise et Karl Kautsky, Prison Pawiak, avril ou mai 1906

Mes très chers amis j’ai reçu votre lettre du 16. Vous pouvez m’écrire tout ce que vous voulez par la même voie et sous pli recommandé, cela m’arrive très bien. Les conditions ici sont incomparablement meilleures, semblables à celles de Zwickau: calme, et ordre et solitude. J’ai à manger plus qu’il m’en faut, promenade quotidienne également. Mais le plus important, ce sont les relations fréquentes avec le monde des vivants, si bien que je suis en contact continuel avec les amis et … je peux écrire ! Où en est mon affaire? Je n’en ai aucune idée: les amis espèrent me voir bientôt près de vous. … Je suis fort chagrine de savoir que ma famille ait fait si grand cas de mon affaire et l’ait soumise à nos patres conscripti; je m’ y serais formellement opposée. Mais un être humain mis « à l’ombre » est aussitôt mis sous tutelle, non seulement par les autorités, mais par ses propres amis, et traité sans aucun respect pour ses propres désirs. Qu’importe! Mais je te prie instamment, cher Carolus, d’empêcher qu’on ne s’adresse à Bülow; en aucun cas je ne voudrais lui devoir quoi que ce soit car plus tard dans nos campagnes, je ne pourrais plus parler de lui et du gouvernement librement comme il convient.

Votre R.

Les journaux locaux annoncent que je serai traduite en conseil de guerre. Je n’en sais rien pour l’instant: soyez donc tranquilles, c’est certainement un canular.


A propos de Lettres en prison

Les lettres de prison ont bouleversé, étonné, participé de la prise de conscience de nombreux lecteurs depuis les années 70 et la première publication chez Bélibaste de la très belle traduction de Michel Aubreuil, des lettres à Sonia Liebknecht, la jeune femme de Liebknecht, lui-même détenu.  A l’occasion de la Quinzaine Rosa Luxemburg à Saint-Étienne, il nous était apparu important de replacer ces lettres dans le contexte plus général de la prison et des emprisonnements de Rosa Luxemburg. Aujourd’hui, nous avons proposé de reprendre ce travail et cette réflexion dans la série d’émissions sur Rosa Luxemburg sur la radio FPP, dans l’émission de et en hommage à Claudine Roméo, « Naïves questions de philosophie ». Nous sommes donc allés à la recherche tout d’abord des indications précises sur les 5 emprisonnements de Rosa Luxemburg : dates, lieux, actes d’accusation (sur le site, lire Les cinq emprisonnements de Rosa Luxemburg). Ceci est peu connu ou peu présent dans l’esprit de ceux qui suivent sa pensée et son action. Puis à la recherche des lettres en allemand et en français pour donner un accès direct à ces courriers. Les sources disponibles sont les lettres à Leo Jogiches chez Denoël en 1971, les lettres à Karl et Luise Kautsky aux PUF, les ouvrage de Gilbert Badia, Vive la lutte chez Maspéro, l’édition allemande Gesammelte Briefe chez Dietz Verlag. Quelques lettres sont déjà disponibles sur le net. La plupart ont dû être saisies pour pouvoir être publiées ici. Pour les traductions, certaines ont été reprises telles quelles, d’autres ont été revues, certains courriers ont été traduits par nos soins (Nous préciserons ce point très rapidement dans cet article pour chacun des courriers cité). Il s’agit donc d’un travail de fond et inédit dont nous espérons qu’il rencontrera l’intérêt de tous. Comme à l’habitude, nous vous invitons à proposer des précisions, à rectifier des erreurs possibles, et à indiquer des améliorations concernant les traductions. Nous pensons cependant qu’en l’état, ce travail peut déjà être utile à nombre d’entre vous. Nous avons souhaité d’autre part dans l’émission aborder le problème de la prison en elle-même et faire le lien avec la prison aujourd’hui, c’est pourquoi nous avons intitulé cette série non pas lettres de prison, mais lettres en prison, en espérant contribuer à faire comprendre ce que peut signifier l’emprisonnement à partir de ce que Rosa Luxemburg a vécu.

26 Juin 2015

Rosa Luxemburg, « Aujourd’hui, nous avons encore eu une journée d’une beauté inconcevable … Je voudrais crier par-dessus le mur ». Prison de Wronke, 1917

Que dire qui n’a pas été dit sur l’incommensurable beauté de ces lettres écrites au milieu de l’innommable boucherie, derrière les murs … D.V.P.

Aujourd’hui, nous avons encore eu une journée d’une beauté inconcevable. D’habitude, je regagne ma tanière à 10 heures du matin pour travailler, aujourd’hui je n’ai pas pu. J’étais étendue dans mon fauteuil en osier, la tête renversée en arrière, et, sans bouger, j’ai regardé le ciel des heures durant. D’immenses nuages aux formes fantastiques recouvraient le bleu tendre du ciel qui çà et là apparaissait entre leurs pourtours déchiquetés. La lumière du soleil ourlait ces nuages d’un blanc d’écume éclatant, et au cœur, ils étaient gris, d’un gris très expressif, passant par toutes les nuances, du voile argenté le plus doux au ton orageux le plus sombre. Avez-vous déjà déjà remarqué la beauté et la richesse du gris? Il y a quelque chose de si distingué et pudique, il offre tant de possibles. Quelle merveille, tous ces tons gris sur le fond bleu tendre du ciel! Comme une robe grise va bien aux yeux bleu profond.

Pendant ce temps, devant moi, le grand peuplier de mon jardin bruissait, ses feuilles tremblaient comme dans un frisson voluptueux et étincelaient au soleil. Pendant ces quelques heures où j’étais tout entière plongée dans des rêves gris et bleus, j’avais le sentiment de vivre des millénaires. Kipling raconte, dans une de ses histoires indiennes, que chaque jour vers midi, un troupeau de buffles est emmené loin du village. Ces bêtes gigantesques, qui en quelques minutes pourraient écraser sous leurs sabots un village tout entier, suivent docilement la baguette de deux petits paysans à la peau sombre, vêtus d’un simple tricot, qui les conduisent d’un pas décidé au lointain marécage. Là, les bêtes, dans un énorme bruit, se laissent glisser dans la boue, s’y vautrent avec délice et s’y enfoncent jusqu’aux naseaux, pendant que les enfants se protègent des rayons impitoyables du soleil à l’ombre d’un maigre acacia, mangent lentement une galette de riz qu’ils ont emportée avec eux, observent les lézards endormis au soleil et, en silence, regardent vibrer l’espace… « Un après-midi comme celui-là leur semblait plus long qu’à bien des hommes une vie entière », lit-on chez Kipling, si je me souviens bien. Comme cela est bien dit, n’est-ce pas? Moi aussi, je me sens comme ces enfants indiens, quand je vis une matinée comme aujourd’hui.

Une seule chose me fait souffrir: devoir profiter seule de tant de beauté. Je voudrais crier par-dessus le mur: je vous en prie, faites attention à ce jour somptueux! N’oubliez pas, même si vous êtes occupés, même si vous traversez la cour à la hâte, absorbés par vos tâches urgentes, n’oubliez pas de lever la tête un instant et de jeter un œil à ces immenses nuages argentés et au paisible océan bleu dans lequel ils nagent. Faites attention à cet air plein de la respiration passionnée des dernières fleurs de tilleul, à l’éclat et la splendeur de cette journée, parce que ce jour ne reviendra jamais, jamais! Il vous est donné comme une rose ouverte à vos pieds, qui attend que vous la preniez, et la pressiez contre vos lèvres.

Extrait d’une lettre à Hans Diefendbach,
Wronke, 6 juillet 1917, vendredi soir.

In Rosa, la vie, Les Éditions de l’Atelier / Les Éditions ouvrières, Ivry-sur-Seine, 2009. Traduit de l’allemand par Laure Bernardi.

Sur le site: http://dormirajamais.org/rosa/


Hans Diefenbach, médecin sur le front, est mort le 25 octobre 1917. Rosa Luxemburg écrit : J’ai été si longtemps privée de la joie de m’entretenir avec vous., tout au moins par lettre. Mais je devais réserver à Hans D. les quelques lettres que j’avais la permission d’écrire, car il les attendait. C’est fini, maintenant. Mes deux dernières lettres s’adressaient  à un  mort et on m’en a déjà renvoyé une.

18 Juin 2015

A quelques mètres des Jardins « Rosa Luxemburg », la brutalité de l’expulsion d’immigrés. Triste symbole de la social-démocratie en action.

Les Jardins « Rosa Luxemburg » avaient été inaugurés par la municipalité social-démocrate. Tout un symbole! Triste symbole. C’est pour juguler la révolution spartakiste qu’à l’époque la social-démocratie qui prenait le pouvoir avait assassiné Liebknecht, Jogiches, Rosa Luxemburg et des milliers d’ouvriers et soldats en révolution.

Il n’a pas fallu longtemps pour que la réalité rattrape aujourd’hui le symbole. Dans cet espace que la social-démocratie disait dédier à la démocratie par le choix même des noms, c’est ceux que la misère, la guerre, l’impérialisme chassent de leurs pays qu’on chasse aujourd’hui à travers tout Paris, de la Chapelle à la Halle Pajol.

D.V.P.

 

08 Juin 2015