Archives mensuelles: septembre 2014

Rosa Luxemburg, Transformations sur le marché mondial, 18 décembre 1898. Chronique EGO. Inédit

Transformations sur le marché mondial

18 décembre 1898 – Sächsische Arbeiter-Zeitung – Chronique signée ego

 

La bourgeoisie anglaise est de plus en plus troublée par le déclin maintenant visible de la domination mondiale sur le marché mondial. L’auteur de l’ouvrage “Made in Germany” (“Produit en Allemagne”), qui a fait tant de bruit il y a deux ans en Angleterre, Williams, vient de consacrer sous le titre “machine arrière”, un nouvel ouvrage sur ce thème. Selon Williams, c’est l’Angleterre qui fait ainsi “machine arrière”. Tandis que les exportations croissent rapidement dans les autres Etats industriels, elles sont tombées en Angleterre de 215  à 196 millions de livres sterling, tandis que les importations vers l’Angleterre s’accroissent régulièrement chaque année. Ainsi, les exportations et les importations subissent-elles une transformation significative. Sur les 196 millions de livres sterling, total des exportations anglaises, 45 millions concernent selon Williams les matières premières, réimportées ensuite vers l’Angleterre sous la forme de produits finis, provenant essentiellement d’Allemagne.  Ainsi l’Angleterre se trouve reléguée en partie au rôle que jouaient autrefois la plupart des pays par rapport à elle. Sur le marché mondial – en Asie, en Amérique – l’industrie anglaise doit reculer pas à pas. Et ce sont deux autres Etats devenus des puissances de premier plan qui maintenant se battent pour l’hégémonie sur le marché mondial – l’Allemagne et les Etats-Unis.

 

Diverses informations viennent corroborer les affirmations de Williams. Depuis quelques années, le gouvernement anglais lui-même se consacre avec zèle au problème de l’accroissement du commerce de l’Île avec l’étranger. Il envoie des agents vers l’Asie et l’Amérique, pour étudier les conditions de la concurrence et les carences du commerce anglais et il a publié il y a deux mois à peine un ouvrage sur “la concurrence et le commerce extérieur” où sont rassemblés 171 extraits des rapports des divers consulats, et qui constitue une critique approfondie des méthodes commerciales anglaises. Mais dans de tels cas, les mesures de l’Etat ne permettent pas de guérir le mal. Et la domination de l’Angleterre sur le marché mondial – ceci est inévitable dans le cadre de l’évolution générale du capitalisme – approche inexorablement de sa fin.

 

Comme il en a été autrefois de sa domination sans partage, le recul actuel de l’Angleterre sur le marché mondial sera d’une importance primordiale pour l’histoire du mouvement ouvrier en Angleterre. Dans son combat contre le prolétariat et du fait de son emploi de méthodes commerciales différentes, la bourgeoisie anglaise modifie aussi peu à peu ses méthodes de lutte. De nombreux symptômes signficatifs montrent que, ces derniers temps, “l’harmonie entre capital et travail” disparaît aussi en Angleterre et qu’une nouvelle page s’ouvre dans l’histoire de la lutte des classes. Il suffit d’indiquer ici que Williams relie de manière caractéristique les deux phénomènes. Il dit à la bourgeoisie anglaise : “Vous êtes en train de perdre des millions et vous disputez chaque sou aux travailleurs. Là où un conflit pourrait être réglé en un jour par un Conseil de prud’hommes, vous, vous allez jusqu’à mener des guerres industrielles dévastatrices, tandis que vos voisins en profitent pour conquérir les marchés. La lutte des ouvriers dans la branche de la construction mécanique a coûté autant qu’une véritable guerre.

 

Si le déclin industriel de l’Angleterre a pour conséquence que la lutte des classes battent d’un pouls plus rapide et si le prolétariat anglais est alors largement guéri de ce qui restait dans sa pensée de rêveries d’harmonie qui règnerait dans la vie économique et politique, le monde ouvrier n’a pas alors de raison de regretter le recul commercial de l’Angleterre.

 

made in germany

Traduction Dominique Villaeys-Poirré. (1988-1989). Nous sommes ouverts à toute amélioration de la traduction

Première publication en français –  Samedi 27 septembre 2014 sur ce site Comprendre avec Rosa Luxemburg 2.

Texte allemand : dans les Gesammelte Werke, Dietz Verlag, Tome1/1

Pour s’informer sur la chronique signée ego : http://comprendreavecrosaluxemburg2.wp-hebergement.fr/2014/09/16/rosa-luxemburg-une-chronique-nommee-ego/

_________________________________________________

L’Image de une date de 1905 : http://commons.wikimedia.org/wiki/File:Free_Trade_and_Protection.jpg?uselang=fr

La couverture de Made in Germany présentée dans l’article est celle de l’édition de 1896

_________________________________________________

De nombreux articles sont disponibles sur Williams et en particulier sur son ouvrage Made in Germany. Ainsi cet article de 2012 (!) dans l’Usine nouvelle: Made in Germany, made in England : C’est peut-être la plus belle marque du monde ou, en tout cas, la plus efficace. Le made in Germany, aujourd’hui attaqué au niveau européen parce qu’il serait utilisé de manière abusive, est associé partout dans le monde à une image de qualité, de fiabilité et de haut de gamme. Et cela depuis plus d’un siècle.  L’ironie, c’est que ce label ne fut pas inventé outre-Rhin, mais outre-Manche ! À la fin du XIXe siècle, les industriels anglais font face àune concurrence de produits low cost venus d’Allemagne singeant leur marque de fabrique. Dans un pamphlet protectionniste, intitulé “Made in Germany”, Ernest Edwin Williams souligne que même le crayon avec lequel il écrit est allemand. Persuadés de la supériorité technique de leur production, les patrons anglais réussissent à faire voter une loi, le Merchandise marks act, afin de distinguer les produits de Sa Majesté des étrangers. Dès 1887, les biens importés d’Allemagne se voient ainsi affublés du honteux made in Germany. La stigmatisation n’aura les effets attendus que durant quelques années. Dès 1894, un rapport du Parlement allemand note une reprise forte des ventes en Angleterre. Pourquoi ? La qualité et la fiabilité de leurs produits ont fait du made in Germany une valeur sûre aux yeux des clients anglais… Made in Germany ? Invented in England !

27 Sep 2014

Les termes impérialisme et colonialisme – Henri Brunschwig

Colonisation, décolonisation

essai sur le vocabulaire usuel de la politique coloniale

Henri BRUNSCHWIG (1960)

 

Ici, deux extraits de cet article très intéressant sur l’histoire du colonialisme et du terme lui-même paru dans la revue Etudes coloniales. La revue est à connaître absolument et le texte est une reprise d’un article de 1960


 

L’impérialisme

La prise de Tunis en 1880, le protectorat sur les territoires de Makoko, chef des Batéké du Congo, ratifié par les Chambres françaises en novembre 1882, étaient des actes d’expansion territoriale. ils ont inauguré “l’impérialisme colonial” qu’à la suite de la France, presque toutes les grandes puissances pratiquèrent entre 1880 et 1914.

Le terme “d’impérialisme”, dans le sens d’expansionnisme, est récent. Danzat le relève pour la première fois dans un article du Figaro du 4 février 1880. Il ne s’est guère répandu avant que les théoriciens socialistes ne lui fissent un sort. Et, comme il arrive souvent, on eut tendance à étendre au passé la signification qu’il prit au XXe siècle. Il y a là un véritable anachronisme.

L’expansion des années 1880 à 1885 et même au-delà est essentiellement politique. En dépit de quelques allusions à l’intérêt économiques de la colonisation, faites par Jules Ferry avant 1885, ce fut surtout le désir de s’affirmer, de prouver au monde que la France vaincue n’était pas tombée au rang de puissance secondaire, qui motiva l’expansion coloniale : “Il faudra bien, écrivit Gambetta à Jules Ferry au lendemain de la ratification du Traité du Bardo, le 13 mai 1881, que les esprits chagrins en prennent leur parti un peu partout. La France reprend son rang de grand puissance”.

Les mobiles économiques que l’on invoqua plus tard en prétendant que le protectionnisme obligeait les États industriels à se réserver des marchés coloniaux n’existaient pas alors. L’Allemagne seule avait adopté le protectionnisme en décembre 1878. Or, le commerce général de la France avec l’Allemagne passa entre 1878 et 1880 de 88,2 à 945,5 millions de francs. Et le commerce général extérieur de la France avait passé entre 1877 et 1880 de 8 940 à 10 725 millions.

Lorsqu’après la conférence de Berlin, les grandes puissances se partagèrent le monde, elles y furent au moins autant poussées par leur nationalisme que par l’espoir de profits économiques. Quels profits promettait Madagascar en 1895 ? À ce moment, cependant, le facteur économique commençait à se préciser.

L’idée d’une “colonisation de capitaux” remontait au livre de Paul Leroy-Beaulieu sur La colonisation chez les peuples modernes publié en 1874. Elle s’était peu répandue jusque vers 1890, malgré les efforts des sociétés de géographie. Ce sont les grandes compagnies concessionnaires qui la vulgarisèrent. En France, le coryphée en fut Eugène Étienne [ci-contre], fondateur du Groupe colonial de la Chambre des Députés en 1893. Dans ses articles du Temps de septembre 1897, il considéra “l’intérêt”, “la somme d’avantages et de profits devant en découler pour la métropole” comme “le seul critérium à appliquer à toute entreprise coloniale”.

Qu’entendait-il exactement par là ? Dans le passé, comme nous l’avons indiqué, la métropole importait des colonies plus qu’elle n’y exportait. Le bénéfice de ses commerçants apparaissait dans les colonnes du Tableau du Commerce Extérieur. Il en était encore de même en 1897 pour les échanges entre la France et les pays d’outre-mer non colonisés.

Mais partout où la Troisième République s’est installée – comme d’ailleurs en Algérie – la courbe s’était inversée. Depuis leur occupation, la Tunisie, l’Indochine, Madagascar et, Congo excepté, les divers territoires d’Afrique Noire, absorbaient plus de produits qu’ils n’en expédiaient en France. Le bénéfice n’apparaissait pus dans la différence entre la valeur des produits exportés et importés. Se trouvait-il donc dans celle entre les prix d’achat en France et ceux de vente outre-mer des produits exportés ? Sans doute, mais la plupart des colonies ne pouvaient payer qu’avec l’argent que la métropole leur avaient fourni. Cet argent, bien employé en investissements judicieux, laissait escompter des rentes. Elles n’existaient pas encore en 1897 mais tous les espoirs restaient permis.

L’impérialisme différait donc du mercantilisme commercial en ce qu’il spéculait à terme au lieu d’opérer au comptant. Il appartiendra à des études plus approfondies sur ce point de préciser si ce terme est jamais échu ou si l’impérialisme économique aura été, outre-mer, une course de plus en plus rapide après des espoirs toujours déçus. Mais tant que la course dura, elle profita, d’une part à ceux qui participaient et, de l’autre, à ceux qui recevaient l’équipement dont on escomptait les bénéfices.

Le premier à douter de l’intérêt économique du système fut l’Anglais Hobson, dont le livre fondamental : Imperialism, a study, parut en 1902. Il y établissait qu’en Angleterre, la conquête des territoires intertropicaux n’avait pas eu les suites économiques espérées. La part de la Grande-Bretagne dans le commerce extérieur de ses territoires d’outre-mer n’avait pas cessé de baisser et la part du commerce colonial dans l’ensemble du commerce extérieur tendait également à diminuer. Par contre, l’arbitraire, les pratiques dictatoriales vis-à-vis des indigènes, les guerres, s’étendaient. Hobson critiqua la notion de colonies de capitaux en faisant observer l’évolution en Europe du capitalisme commercial vers le capitalisme bancaire.

Il tenta de démontrer que les investissements outre-mer n’étaient pas nécessaires. On y recourait parce qu’en métropole, la production était surabondante. Mais si, au lieu de multiplier les bénéfices, on augmentait le pouvoir d’achat des masses, la surproduction métropolitaine disparaîtrait : la réforme sociale et non les investissements à l’étranger devaient remédier à la surproduction métropolitaine. L’ensemble de la nation en profiterait au lieu d’une petite minorité d’investisseurs, de hauts fonctionnaires et de militaires.

Ces idées, reprises par le socialiste autrichien Rudolf Hilferding [ci-contre] dans Das Finanzkapital (1910), puis par Lénine dans L’Impérialisme, stade suprême du capitalisme vulgarisèrent la conception essentiellement économique de l’impérialisme. Mais, en fait, il continua d’être infiniment plus complexe. C’est le caricaturer que de le réduire à un problème de circulation de capitaux. Et c’est négliger le caractère peut-être le plus remarquable : son aspect moral.

Le nationalisme, qui l’inspira d’abord, était aux yeux de tous, comme il l’est aujourd’hui à ceux des Africains, une vertu. Le racisme, également affirmé, en était une autre. Là encore, l’anachronisme nous menace. Tous les protagonistes de l’expansion coloniale, Jules Ferry, Léopold II, Dilke, Hübbe, Schleiden, Fiske ont distingué les races supérieures des races inférieures. Mais pour insister sur le devoir d’élever ces dernières au niveau supérieur. Ils reprenaient les thèses humanitaires des anti-esclavagistes, l’idée missionnaire des Églises. Ils laïcisaient et nationalisaient la Mission. Le racisme n’était pas la doctrine d’extermination qu’il devint au temps d’Hitler, mais un idéal de civilisation, d’amour et de progrès.

La recherche de progrès économique signifiait aussi la civilisation par le commerce honnête opposé au “trafic honteux” des marchands d’esclaves, des frères humains attardés à des pratiques barbares, à des techniques primitives, à l’exploitation esclavagiste de l’homme par l’homme. Il en résulta que le malaise, par lequel s’explique peut-être en partie la préférence donnée par Jules Ferry au protectorat sur l’annexion, disparut.

Les colonies françaises : progrès, civilisation, commerce

Les impérialistes de 1890 avaient bonne conscience. Ils étaient sincères lorsqu’ils barbouillaient de leurs couleurs nationales les cartes de la “populeuse Asie” et de la “ténébreuse Afrique”. Ils étaient convaincus d’accomplir un devoir. Les opinions publiques, même lorsqu’elles s’élevaient contre les abus qui défiguraient l’oeuvre coloniale, lorsqu’elles démasquaient les profiteurs hypocrites d’Europe ou d’outre-mer, s’inspiraient du même sentiment. Hobson, critiquant l’impérialisme, ne concluait pas à l’abandon des colonies : c’eût été trahir les races inférieures. Ce qu’il souhaitait, c’était une tutelle honnête dans l’intérêt des pupilles et sous contrôle international.

Ainsi, l’impérialisme colonial se définit par un nationalisme expansionniste, assorti de l’exportation de capitaux à la recherche des profits de l’exploitation de ressources nouvelles, pour le plus grand bien des colonisateurs et des colonisés.

 

Colonialisme

“Le mot “colonialisme” est récent. Il apparaît sans doute pour la première fois sous la plume de Paul Louis, qui publia en 1905 une brochure intitulée : Le colonialisme dans la Bibliothèque socialiste. Forgé par les marxistes métropolitains, répandu outre-mer par les “évolués” qui créaient chez eux des nationalismes du type occidental, il condamnait l’impérialisme colonial. Si l’on essaie de serrer son sens de près, on s’aperçoit qu’il désigne d’une part l’exploitation capitaliste des territoires d’outre-mer au profit de la métropole, d’autre part la domination politique de ces territoires et la politique nationaliste d’expansion. Il réunit donc les mêmes éléments que l’impérialisme colonial, à l’exception de la bonne conscience. “Colonialisme” est un terme péjoratif. Il est l’impérialisme privé de son bon droit, l’impérialisme démasqué, devenu immoral.”

Hobson sur http://www.marxists.org/archive/hobson/hobson.jpg

Hobson
sur http://www.marxists.org/archive/hobson/hobson.jpg

Article Les termes impérialisme et colonialisme.Henri Brunschwig  Publié le 24.12.2008 sur comprendre-avec-rosa-luxemburg.over-blog.com

C’est l’un des articles les plus consultés. Nous lui faisons donc une petite place sur Comprendre avec Rosa Luxemburg 2.

La photographiede une est celle de Rudolf Hilferding (wikipedia)

23 Sep 2014

Rosa Luxemburg, Le prix d’une victoire, 19 décembre 1898, Leipziger Volkszeitung. Inédit. Article sur la guerre hispano-américaine

LE PRIX D’UNE VICTOIRE

19 décembre 1898, Leipziger Volkszeitung

 

Les négociations de paix entre l’Espagne et les États-Unis ont scellé la victoire de l’Union. L’Union nord-américaine reçoit un territoire de 4OO OOO km2 avec une population de 12 millions d’habitants, dont 7 millions de race jaune et un million de race noire.

Il est intéressant de se poser la question de savoir combien cette victoire a bien pu coûter aux Etats-Unis. Nous ne comptons pas les pertes en vies humaines car la victoire doit tout d’abord être mesurée à l’aune de ce qui a aujourd’hui la valeur la plus haut : l’argent.

Dès après l’explosion du Maine, le caractère inéluctable de la guerre est apparu clairement à chacun dans l’Union et les préparatifs de guerre ont été rapidement entamés. Aussitôt, le Congrès donna, le 8 mars, son accord pour engager un crédit de 50 millions de dollars pour la « défense nationale », mais ce crédit fut rapidement épuisé, en l’espace de quelques semaines. Les États-Unis dépensèrent 18 millions de dollars pour l’acquisition d’une flotte de 101 bâtiments. Certains croiseurs comme le « Haward » ou le « Yale » revinrent chacun, pour chaque jour de guerre à  2OOO dollars, et le « Saint-Louis » et le « Saint-Paul » à 25OO dollars. Tout aussi onéreux étaient les canons de la marine, puisque chaque boulet de 13 revenait à 500 dollars et chaque boulet de canon de 8 mm à 134 dollars

Les achats nécessaires au renouvellement complet du stock de munitions utilisées par la flotte occasionnèrent une dépense de 65 millions de dollars. La destruction de la flotte espagnole au large de Manille par l’Amiral Dewey a coûté un demi-million de dollars, celle de la flotte de Cevera de même, tandis que les pertes de l’Espagne en bâtiments au large de Santiago devraient se chiffrer aux alentours des 16,5 millions de dollars.

De plus, 125 OOO hommes ont été appelés sous les drapeaux dès le début de la guerre entraînant le quintuplement du budget des armées.

En tout, les dépenses de l’Union pour son armée et sa flotte durant toute la guerre ont atteint 1 25O OOO dollars par jour, alors qu’elles se montent à 25O OOO en temps de paix..

Le crédit de 2O millions de dollars approuvé en mars par le Congrès a donc été très rapidement épuisé et les crédits se sont succédé si bien que la somme allouée se monte au total à 361 788 dollars. Quand il s’est agi de voter ces crédits, le Congrès patriotique, où l’influence discrète du trust de l’industrie sucrière joue un grand rôle, l’a fait avec toujours le plus grand enthousiasme. Mais il fallait bien aussi que ces crédits soient couverts par des liquidités. Et qui allait payer, si ce n’est  la grande masse du peuple des États-Unis.

Le prélèvement des fonds patriotiques pour les besoins de la guerre fut organisé de deux façons. D’abord grâce à ce moyen efficace que constituent pour tout gouvernement capitaliste, les impôts indirects. Dès la déclaration de guerre, l’impôt sur la bière fut doublé, ce qui permit de récolter une somme totale de 3O millions de dollars. Les taxes supplémentaires sur le tabac rapportèrent 6 millions de dollars, le nouvel impôt sur le thé 10 millions et l’augmentation de la taxe d’affranchissement 92. En tout, les ressources provenant des impôts indirects s’élevèrent à 15O millions de dollars supplémentaires. Cependant il fallait en trouver encore 200 millions et le gouvernement des États-Unis eut recours à l’émission d’un emprunt national à 5% sur 2O ans. Mais cet emprunt devait aussi permettre de prendre l’argent des gens modestes, c’est pourquoi l’on organisa cette opération avec un luxe inhabituel à grands renforts de coups de cymbales et de roulements de tambours.

La circulaire annonçant cet emprunt patriotique fut adressée à toutes les banques, à tous les bureaux de poste et aux 24 OOO journaux. Et « le petit gibier » s’y laissa prendre. Plus de la moitié de l’emprunt, soit 1O millions de dollars fut couvert par la souscription de coupures inférieures à 500 dollars et le nombre total de souscripteurs atteignit le chiffre record de 32O OOO , tandis que par exemple le précédent emprunt émis sous Cleveland n’en avait rassemblé que 5O 7OO. Cette fois-ci, les économies des petits épargnants affluèrent, attirées par tout ce vacarme patriotique, elles sortirent de tous les recoins et des bas de laine les plus cachés pour aller remplir les caisses du ministère de la Marine et de la Guerre. Ce sont directement les classes laborieuses et la petite-bourgoisie qui payèrent l’addition de leur propre poche.

Mais ne considérer le prix d’une guerre qu’à partir des fonds dépensés pour sa conduite reviendrait à voir les événements historiques à travers le petit bout de la lorgnette d’un petit boutiquier. La véritable addition à payer pour la victoire sur l’Espagne, l’Union va devoir la régler maintenant et elle dépassera la première.

Avec l’annexion des Philippines, les États-Unis ont cessé d’être une puissance uniquement européenne pour devenir une puissance mondiale. Au principe défensif de la doctrine Monroe succède une politique mondiale offensive, une politique d’annexion de territoires se trouvant sur des continents étrangers. Mais cela signifie un bouleversement fondamental de l’ensemble de la politique étrangère de l’Union. Alors qu’elle avait jusqu’à présent à défendre simplement ses intérêts américains, elle a maintenant des intérêts en Asie, en Chine, en Australie et elle est entraînée dans des conflits politiques avec l’Angleterre, la Russie, l’Allemagne, elle est impliquée dans tous les grands problèmes mondiaux et soumise au risque de nouvelles guerres. L’ère du développement interne et de la paix est terminée et une nouvelle page s’ouvre sur laquelle l’histoire pourra inscrire les événements les plus inattendus et les plus étranges.

Dès maintenant, l’Union nord-américaine doit procéder à une réorganisation de fond de son armée pour défendre les nouveaux territoires qu’elle a acquis. Jusqu’à présent, elle disposait d’une armée modeste (30 OOO hommes dont 12 OOO pour l’infanterie, 6OOO pour la cavalerie, 4OOO pour l’artillerie, 8OOO fonctionnaires et 6O batteries) et d’une flotte d’importance secondaire (81 bâtiments représentant un tonnage de 230 OOO tonnes, 18 amiraux, 12 OOO matelots et 75O mousses.)

Il lui faut à présent procéder à une augmentation énorme de son armée de terre et de sa flotte. A Cuba et à Porto Rico, il lui faudra entretenir au minimum 40 à 50 OOO hommes et au moins autant aux Philippines. En bref, l’Union devra certainement augmenter les effectifs de son armée permanente pour les porter à 15O OOO voire 2OO OOO hommes. Cependant, une telle armée ne pourra pas être constituée sur la base du système actuellement en vigueur aux États-Unis. Aussi passera-t-on probablement au système européen du service militaire et de l’armée permanente dans les délais les plus brefs ; ainsi l’Union pourra-t-elle fêter solennellement son entrée dans le véritable système militariste.

De même la flotte américaine ne pourra pas en rester à ses modestes dimensions actuelles. Les Etats-Unis doivent s’imposer maintenant aussi bien sur l’Océan Atlantique que sur l’Océan Pacifique. Ils se voient donc contraints de rivaliser avec les puissances européennes et surtout avec l’Angleterre et devront donc très bientôt constituer une flotte de tout premier rang. En même temps que la politique mondiale, entrent aussi aux Etats-Unis ses jumeaux inséparables : le militarisme et les intérêts maritimes. L’avenir des Etats-Unis va donc aussi se jouer « sur mer » et les eaux profondes des océans lointains paraissent bien troubles.

Non seulement l’organisation militaire mais aussi la vie économique et la vie intérieure vont être profondément modifiées par les conséquences de cette guerre. Soit les nouveaux territoires ne seront pas intégrés comme pays membres de l’Union avec les mêmes droits et alors les États-Unis qui étaient édifiés sur une base démocratique se transformeront en État tyran. Et l’on peut avoir une petite idée de la façon dont cette domination va s’exercer en se rappelant les premières années qui ont suivi la Guerre de Sécession où les Etats du Sud étaient gouvernés par ceux du Nord et soumis à un régime sans scrupule de pilleurs (carpet-badgeur). Il n’est pas nécessaire de montrer plus avant les effets que peut avoir la domination sur des territoires étrangers, même exercée de manière plus humaine, même dans un pays démocratique, ni comment les fondements de la démocratie sont progressivement remis en question laissant place à la corruption politique.

Soit les territoires seront intégrés à l’Union et au Congrès en tant qu’État avec les mêmes droits  que les autres. Mais on peut se demander quelles conséquences cet afflux d’un courant si profondément différent aura sur la vie politique américaine ; seuls les Dieux peuvent répondre à cette question. La question peut aussi être aisément formulée comme le fit Carlile (l’ancien secrétaire au Trésor de Cleveland) dans le magazine Harper : « La question n’est pas de savoir ce que nous ferons des Philippins, mais ce que les Philippins feront de nous ».

Dans ce dernier cas surgit une autre question importante. Si les habitants des Philippines, sont considérés comme des citoyens ayant les mêmes droits, leur immigration vers les États-Unis ne pourra être interdite du fait même de la Constitution des États-Unis  Mais apparaît alors le fantôme menaçant du « péril jaune », la concurrence des Malais des Philippines et des Chinois qui y sont en grand nombre. Pour prévenir ce danger, une voie médiane est proposée : faire des pays annexés un protectorat ou quelque chose de semblable afin de pouvoir traiter au moins ces territoires comme des pays étrangers. Mais il est clair qu’il s’agirait alors d’un compromis et qu’il ne s’agirait que d’une phase de transition, qui se développera ensuite, soit vers une domination pleine et entière, soit vers une pleine et entière égalité des droits.

Mais on peut s’attendre encore dès maintenant à d’autres conséquences économiques et politiques suite à cette victoire. Du fait de leur entrée dans cette ère nouvelle de la grande politique navale, les États-Unis ressentent le besoin d’une liaison rapide entre les deux océans où ils ont des intérêts. La guerre avec l’Espagne a montré le caractère insupportable du détour forcé que constitue le contournement du continent américain. Aussi l’on s’achemine de plus en plus vers le creusement du Canal du Nicaragua. D’où l’intérêt de l’Union du Nord  pour l’Amérique centrale et le désir d’y prendre pied. En Angleterre, on a compris cela et l’on voit ce qui va se passer avec une résignation forcée. « Il est absurde et de plus très dangereux », écrit le journal anglais l’économiste, « de vouloir se battre contre les faits, et c’est un fait que si les États-Unis veulent établir leur domination sur les côtes de l’Amérique centrale, leur situation géographique leur rendra cette domination possible. » La victoire sur l’Espagne entraîne donc des bouleversements pour l’Union, non seulement pour ce qui concerne sa position par rapport à la politique mondiale mais encore en Amérique même. D’autres effets encore inconnus pour l’instant devraient se faire sentir.

Ainsi, l’Union nord-américaine doit-elle faire face à une situation tout à fait nouvelle dans les domaines militaire, politique et économique, suite à sa guerre victorieuse. Et si l’on considère l’avenir, totalement imprévisible pour ce qui concerne l’Union, on est tenté de s’écrier pour résumer le prix de cette victoire : vae victori ! (Malheur aux vainqueurs !).

Ces bouleversements actuels des conditions d’existence des États-Unis ne tombent pas du ciel. Le saut politique vers la guerre a été précédé par de lents et imperceptibles changements économiques. La révolution ayant lieu dans les conditions politiques exacerbées est le fruit d’une évolution capitaliste progressant doucement durant la première décennie. Les États-Unis sont devenus un État industriel exportateur.

« Nos exportations » déclare Monsieur Gage, le secrétaire d’état au Trésor dans son rapport trisannuel, « se sont montées à 246 297 OOO livres sterling et nos importations à seulement 123 210 OOO livres ». Pour la première fois de notre histoire », constate-t-il avec fierté, « nos exportations de produits manufacturés ont dépassé nos importations ». C’est ce rapide essor économique qui a produit l’enthousiasme pour la guerre d’annexion menée contre l’Espagne, de même qu’il a permis de rassembler les fonds pour en assumer le coût. La bourgeoisie américaine comprend très bien elle aussi la dialectique de son histoire.

« La volonté de nous imposer sur le marché mondial », écrit le journal new-yorkais « Banker’s Magazine » a développé depuis longtemps le désir d’une « strong foreign policy » (d’une politique extérieure forte). L’Union devait devenir « a world power » (une puissance mondiale).

Si l’explosion sur le Maine pouvait donc être le fruit d’un hasard, la guerre avec l’Espagne, elle, ne l’était pas. Et la politique mondiale l’est encore moins.

Nous, qui avec Goethe trouvons « que toute ce qui existe est digne de disparaître » et qui considérons avec intérêt l’état des choses actuel, nous ne pouvons qu’être satisfaits  du cours des événements.

L’histoire a donné un fort coup d’éperon à son poulain et celui-ci a fait un prodigieux bond en avant. Mais pour ce qui nous concerne, nous préférons toujours un galop vif et joyeux à un trot endormi. Nous n’en arriverons que plus rapidement au but.

Mais comme il apparaît comique, face à ces gigantesques bouleversements qui ont lieu dans l’autre hémisphère et qui ont provoqué un ouragan politique impressionnant, le raisonnement de ceux qui, en s’appuyant sur une décennie de statistiques dans le monde, affirment que l’ordre capitaliste est maintenant établi pour un temps indéfini et que cet ordre reposerait sur une base inébranlable. Ils font penser à cette grenouille qui considérant le calme régnant dans son étang boueux, explique que la terre s’est arrêtée de tourner parce qu’elle ne voit aucun souffle de vent agiter la surface verte de cet étang. Mais les événements historiques concernent un bien plus vaste morceau de terre que ce que l’on peut voir en se plaçant dans la perspective (digne de cette grenouille) de la politique « réaliste ».

Traduction 1988, Dominique Villaeys-Poirré – A partir du texte allemand publié dans les Gesammelte Werke, P 295-301, Dietz Verlag, Édition 1982

Pour consulter le site : http://comprendreavecrosaluxemburg2.wp-hebergement.fr/


Source : comprendre-avec-rosa-luxemburg.over-blog.com – traduction 1988 (D.V.P.) – publié le  02.04.2014

Remarquable article, ce texte de Rosa Luxemburg écrit au tout début de son action au sein de la social-démocratie allemande, et au moment même de la signature du traité de Paris, analyse le basculement des États-Unis dans la politique impérialiste et les conséquences de sa victoire sur l’Espagne. On y trouve aussi bien des informations précieuses sur le financement de cette guerre, qu’une réflexion sur les conséquences incalculables et incalculées de cette politique à l’intérieur du pays comme sur le plan mondial.

20 Sep 2014

Rosa Luxemburg. Grève de masse et révolution.

” … Dans les pages qui précèdent nous avons tenté d’esquisser en quelques traits sommaires l’histoire de la grève de masse en Russie. Un simple coup d’œil rapide sur cette histoire nous en donne une image qui ne ressemble en rien à celle qu’on se fait habituellement en Allemagne de la grève de masse au cours des discussions. Au lieu du schéma rigide et vide qui nous montre une « action » politique linéaire exécutée avec prudence et selon un plan décidé par les instances suprêmes des syndicats, nous voyons un fragment de vie réelle fait de chair et de sang qu’on ne peut arracher du milieu révolutionnaire, rattachée au contraire par mille liens à l’organisme révolutionnaire tout entier. La grève de masse telle que nous la montre la révolution russe est un phénomène si mouvant qu’il reflète en lui toutes les phases de la lutte politique et économique, tous les stades et tous les moments de la révolution. Son champ d’application, sa force d’action, les facteurs de son déclenchement, se transforment continuellement. Elle ouvre soudain à la révolution de vastes perspectives nouvelles au moment où celle-ci semblait engagée dans une impasse. Et elle refuse de fonctionner au moment où l’on croit pouvoir compter sur elle en toute sécurité. Tantôt la vague du mouvement envahit tout l’Empire, tantôt elle se divise en un réseau infini de minces ruisseaux; tantôt elle jaillit du sol comme une source vive, tantôt elle se perd dans la terre. Grèves économiques et politiques, grèves de masse et grèves partielles, grèves de démonstration ou de combat, grèves générales touchant des secteurs particuliers ou des villes entières, luttes revendicatives pacifiques ou batailles de rue, combats de barricades – toutes ces formes de lutte se croisent ou se côtoient, se traversent ou débordent l’une sur l’autre c’est un océan de phénomènes éternellement nouveaux et fluctuants. Et la loi du mouvement de ces phénomènes apparaît clairement elle ne réside pas dans la grève de masse elle-même, dans ses particularités techniques, mais dans le rapport des forces politiques et sociales de la révolution. La grève de masse est simplement la forme prise par la lutte révolutionnaire et tout décalage dans le rapport des forces aux prises, dans le développement du Parti et la division des classes, dans la position de la contre-révolution, tout cela influe immédiatement sur l’action de la grève par mille chemins invisibles et incontrôlables. Cependant l’action de la grève elle-même ne s’arrête pratiquement pas un seul instant. Elle ne fait que revêtir d’autres formes, que modifier son extension, ses effets. Elle est la pulsation vivante de la révolution et en même temps son moteur le plus puissant. En un mot la grève de masse, comme la révolution russe nous en offre le modèle, n’est pas un moyen ingénieux inventé pour renforcer l’effet de la lutte prolétarienne, mais elle est le mouvement même de la masse prolétarienne, la force de manifestation de la lutte prolétarienne au cours de la révolution. A partir de là on peut déduire quelques points de vue généraux qui permettront de juger le problème de la grève de masse…”

 

Source : Rosa Luxemburg, Grève de masse, parti et syndicat


 

A  lire sur https://www.marxists.org/francais/luxembur/gr_p_s/greve4.htm

Publié le 7 mars 2009 sur http://comprendre-avec-rosa-luxemburg.over-blog.com/article-28747968.html (Les éléments en gras sont le fait du blog)

Image à la une : Affiche pour le  film d’Eisenstein sur la révolution de 1905 “Le cuirassé Potemkine” http://ygrael.files.wordpress.com/2008/11/potemkine-3.jpg

Ce texte est largement disponible sur le net, il est à la fois une “leçon” d’histoire – comme le sont les textes de Marx et Engels, vivants, pleins d’humour et précis – et une réflexion. Avec les limites de ce que Rosa Luxemburg pouvait savoir – qu’elle avait pourtant déjà perçu – des capacités contre-révolutionnaires de la social-démocratie. Mais cet extrait mont

17 Sep 2014

Rosa Luxemburg, A quoi sert la politique coloniale?, 11 décembre 1898. Chronique EGO. Inédit.

Chronique – 11 décembre 1898 – A quoi sert la politique coloniale

Les rapports annuels des consulats allemands et autres pour l’Asie et l’Amérique centrale montrent que la part de l’Allemagne dans le commerce vers ces deux parties du monde a augmenté de façon surprenante ces dernières années. Ainsi, le consul allemand de Vladivostok (Port russe sur l’Océan pacifique) indique par exemple qu’alors, qu’il y a quelques années encore, l’on ne rencontrait aucun bâtiment allemand dans ces eaux, on a vu en 1897 sur 244 navires marchands ayant accosté dans ce port, 84 bâtiments allemands contre seulement 56 navires russes, 45 japonais, 22 anglais. Les bâtiments allemands assurent une liaison régulière pour le transport de marchandises entre les ports russes et japonais ou chinois. Sur le trafic total des marchandises importées et exportées à Vladivostok, les 2/3 environ ont été assurés par des navires allemands.

En Chine, de même, comme l’indiquait récemment le Bremer-Weser-Zeitung, une ligne commerciale bihebdomadaire est assurée pour la première fois par des bâtiments allemands de la compagnie Rickmers de Brème, entre Shanghai et Han-K’eou, c’est le nom de ce port sur le fleuve Gyang-Tse. L’inauguration de la ligne Rickmers-Gyang-Tse (c’est le nom qu’elle portera) devrait avoir lieu en juin 1899. Le trafic de marchandises entre les deux villes suscitées est très important et cette liaison jouera un grand rôle dans le commerce chinois.

D’autre part, les exportations directes de marchandises allemandes vers l’Asie orientale augmentent elles aussi directement. Dans ce domaine, le port de Han-K’eou prend la première place et va bientôt devenir avec la liaison ferroviaire entre Pékin et Canton, le centre commercial le plus important de Chine. Le trafic de Han-K’eou remonte le fleuve mais il est ensuite empêché par les rapides. Alors que jusqu’à présent, tout le commerce de Han-K’eou était monopolisé par les Anglais, le consul nord-américain indique qu’il est maintenant presque entièrement dominé par les Allemands. Le commerce entre Han-K’eou et l’Allemagne a déjà atteint en 1896 45 mllions de mark.

Le consul anglais de Rio de Janeiro (capital du Brésil) relève le même succès de l’industrie allemande. Ici aussi, il y a peu, les Anglais étaient les maîtres de la situation. « Maintenant », écrit le consul « les Allemands concurrencent dans chaque branche, si fortement les Anglais qu’il est pratiquement impossible de nommer quelque branche que ce soit où ces derniers auraient rapporté un succès face à leurs rivaux.

Au Chili aussi, les exportations allemandes comme le rapporte le dernier numéro du journal anglais l’Economiste, les exportations allemandes ont presque doublé depuis 1887 et devraient bientôt dépasser les exportations anglaises, qui de leur côté n’ont augmenté dans le même temps que d’un tiers.

Que l’on compare maintenant les informations concernant le commerce allemand en Asie et en Amérique avec les misérables résultats du commerce avec l’Afrique sous domination allemande et la question se pose alors. Pourquoi l’Allemagne a-t-elle tant besoin en fait d’une politique coloniale ? Car ce sont justement les pays dont la conquête et l’occupation ont coûté au peuple tant d’argent, qui ont une importance pratiquement nulle pour ce qui concerne le commerce et l’industrie allemands, raisons pour lesquelles on aurait soi-disant entrepris cette conquête. D’autre part, l’industrie allemande s’implante dans les contrées les plus lointaines  dans le cadre de la libre-concurrence avec les autres pays. En Chine aussi, elle s’est implantée bien longtemps avant que ne s’abatte sur le pays la poigne de fer de l’Allemagne et de façon tout à fait indépendante de la conquête de Kia Tchéou.

Aussi quand « l’Economiste allemand », alors qu’il décrit les tâches économiques de la nouvelle session parlementaire, parle des exportations de l’Allemagne en disant qu’elles sont négligées, encore dans les limbes, et cherche par là à justifier la nécessité pour ce pays de développer une armée de terre et un marine puissante, une politique mondiale ambitieuse, les faits réels s’opposent complètement à ces affirmations. Les exportations allemandes se développent d’elles-mêmes et n’ont pas besoin du militarisme. Ce qu’apporte cette aventureuse politique mondiale au peuple allemand, ce n’est pas l’essor commercial et industriel mais seulement d’énormes sacrifices matériels et humains.


Source: article publié le lundi 14 janvier 2008 sur comprendre-avec-rosa-luxemburg.over-blog.com

Traduction: c.a.r.l. (1988-1989)

Le texte original en allemand, support de cette traduction se trouve dans le tome 1/1 des Gesammelte Werke, Dietz Verlag. Edition Berlin 1982, P 283/285

Ce travail, qu’il a accompagné dans les années 86 – 89 et qui inspire ce blog, est dédié à Gilbert Badia, aujourd’hui disparu

16 Sep 2014

Rosa Luxemburg, Constructions de canaux en Amérique du Nord, 4 décembre 1898. Chronique EGO. Inédit.

Un article de la première série de la chronique EGO. 04 décembre 1898. Sächsische Arbeiterzeitung

Les Etats-Unis d’Amérique du Nord ont entamé la construction de deux formidables voies d’eau, qui sont d’une grande importance, non seulement pour le développement économique de ce pays, mais aussi pour celui des États européens.

 La première de ces entreprises consiste en l’élargissement de la voie d’eau Érié-Huron, qui relie l’ensemble constitué par les trois grands lacs, Supérieur, Michigan et Huron, à celui constitué par les deux plus petits, Érié et Ontario. Et à partir de là à l’Océan atlantique, grâce au fleuve Saint-Laurent.

Dès maintenant, cette voie d’eau peut-être considérée comme exemplaire; elle peut être empruntée par des vapeurs transportant jusqu’à 250 tonnes et pouvant aller à une vitesse de 70 à 100 kilomètres par jour. Mais aujourd’hui, on prévoit d’élargir cette voie et de la transformer de telle façon que des bateaux transatlantiques puissent l’emprunter jusqu’à Chicago. Dans ce but, on construit un canal d’une profondeur de 100 mètres et d’un coût d’environ 400 millions de Mark. La principale difficulté de ce nouvel ouvrage réside dans le fait que le niveau de l’eau change à plusieurs reprises; ainsi, par exemple, la différence de niveau entre les lacs Erié et Ontario atteint 100 mètres. Ceci rend nécessaire la construction d’écluses et d’ascenseurs. Il y en aura cinq en tout qui permettront de faire monter les navires transocéaniques grâce à un système d’air comprimé.

Cette nouvelle construction sera d’une immense importance pour le commerce des céréales. Les céréales venant de Chicago, principal centre céréalier des États-Unis seront transportées directement, sans être déchargées jusqu’à l’Atlantique et de là jusqu’en Europe, diminuant fortement les coûts de transport; cela favorisera considérablement la concurrence et aura une grande influence sur la situation de l’agriculture en Europe occidentale, de même qu’en Russie.

L’autre voie d’eau prévue aux États-Unis est la liaison entre les océans pacifique et atlantique par un canal traversant le lac du Nicaragua. L’éloignement des côtes est ici sensiblement plus important qu’à Panama, mais l’existence d’un lac en son milieu devrait en faciliter la construction. Le canal devrait faire 169,4 miles anglais de long et comporter six écluses et son coût devrait être de 280 millions à un milliard de Mark. Grâce à la construction de ce canal, les navires américains pourraient directement et dans les délais les plus réduits relier les ports l’Océan Atlantique à ceux de l’Océan Pacifique sans comme c’est le cas maintenant devoir effectuer ce colossal détour que constitue le contournement de l’Amérique du Sud.

L’extraordinaire signification politique et économique de cette nouvelle voie est claire. Et sa construction devrait, une fois les yankees à l’œuvre, connaître un sort plus heureux que la construction du canal de Panama qui a coûté et en vain tant d’argent à la petite-bourgeoisie française et tant d’honneur à la grande bourgeoisie.

D’une part ces deux gigantesques entreprises sont tout simplement les enfants des intérêts commerciaux et militaires, mais ils survivront à leur créatrice – l’économie capitaliste. Et d’autre part, ils montrent quelles gigantesques forces productives sommeillent au sein de notre société et quel essor connaîtraient le progrès et la civilisation, s’ils étaient enfin libérés des chaînes des intérêts capitalistes.

Source: comprendre-avec-rosa-luxemburg.over-blog.com . Traduction c.a.r.l. (1988-1989) .

1ère partie publiée le 11 juin 2008, sous le nom : Texte inédit de Rosa Luxemburg : La construction de canaux en Amérique du Nord (1)

Le texte original en allemand, support de cette traduction se trouve dans le tome 1/1 des Gesammelte Werke, Dietz Verlag. Edition Berlin 1982, P 282/283


 

Consulter la présentation de cette chronique et les articles dans la catégorie : chronique ego

Ce blog a été créé pour reprendre les articles publiés dans notre blog http://comprendre-avec-rosa-luxemburg.over-blog.com/.Celui-ci est actuellement défiguré par des publicités agressives et mensongères qui dénaturent notre travail. Vous pouvez cependant consulter ces articles en utilisant un bloqueur de publicités tel ADBLOCK, qui vous permettra une lecture sereine.

Présentation de l’article: Nous continuons la publication de courts textes, publiés en 1898/1899 par Rosa Luxemburg et qui sont actuellement inédits en français. Notre volonté est de donner accès à une compréhension fine de l’action et de la pensée de Rosa Luxemburg, en montrant leur genèse, la constance des analyses et leur application aux événements petits et grands de l’époque. Ces textes donnent une photographie du capitalisme en marche – à son stade impérialiste.

16 Sep 2014

Lire Rosa Luxemburg

Textes de Rosa Luxemburg sur notre blog (1): http://comprendre-avec-rosa-luxemburg.over-blog.com/

Ces textes ont été publiés sur notre blog depuis décembre 2007. Certains sont inédits et traduits par nos soins (indiqués en rouge). D’autres ont été transcrits par nous. Enfin, certains ont été repris sur d’autres sites, la source est alors indiquée. La liste sera complétée dans un prochain article. Cliquer sur lire pour accéder au texte.
Notre ancien blog est actuellement envahi contre notre gré par des publicités agressives et mensongères, qui défigurent notre travail. D’où notre migration progressive. Pour ne pas être gêné par ces publicités, il est possible de télécharger un logiciel gratuit tel adblock.
Le Ier mai (1894) : lire
 
L’essor des États-Unis (1898): lire
A quoi sert la politique coloniale? (1898) : lire
La construction de canaux (1899) : lire

L’affaire Dreyfus et le cas Millerand (1899) :
lire

Les lunettes anglaises (1899) :
lire

Interventions au congrès de Hanovre (1899) :
lire

Dans la tempête (guerre russo-japonaise – 1904) :
lire

Social-démocratie et parlementarisme (1904) :
lire

Question de la social-démocratie russe (1904) – 1:
lire

Question de la social-démocratie russe (1904) – 2 : lire

Le Maroc (1911) :
lire
L’armée nouvelle (1911) : lire

Le suffrage féminin (1912) :
lire

Le revers de la médaille (1914) :
lire

Brochure de Junius (1915) : lire

Deux messages de Pâques (1917) :
lire

L’assemblée nationale (1918) :
lire

16 Sep 2014

Sur les courants nationalistes au sein du mouvement polonais. 1ère lettre de Rosa Luxemburg à Kautsky, mars 18996

 kautsky

Karl Kautsky

A Karl Kautsky. Zurich, 5 III [18]96

Monsieur le rédacteur en chef (1),

Par le même courrier, je vous envoie un assez long article (2) sur les courants nationalistes dans le mouvement socialiste polonais. Le sujet – j’espère que vous le constaterez à la lecture de l’article – est tout à fait d’actualité. Le changement d’orientation politique des socialistes polonais d’Allemagne et d’Autriche, préparé de longue main, peut avoir, à mon avis, une autre conséquence immédiate: à l’exemple de ce qui s’est déjà passé en Allemagne, le parti de Galicie se séparerait de la social-démocratie autrichienne. Ce changement d’orientation a déjà entraîné une résolution du peuple galicien (3), à propos de la célébration du premier mai, qui est très importante sur le plan pratique. Et son importance déborde et de loin le cadre du mouvement polonais lui-même, même si on laisse de côté l’intérêt immédiat que le mouvement polonais présente pour les camarades allemands. En effet, tout le mouvement nationaliste parmi les socialistes polonais tente de se donner des apparences marxistes, en invoquant surtout les sympathies dont il jouirait auprès de la social-démocratie allemande et il veut d’autre part gagner les sympathies des socialistes d’Europe occidentale grâce à une feuille qu’il édite spécialement à leur intention: Le Bulletin du parti soc[ialiste] pol[onais] (4).

Mais traiter ce problème semble tout particulièrement indiqué si l’on considère que les représentants de la tendance nationaliste- socialiste se proposent – comme ils l’écrivent eux-mêmes dans l’organe allemaniste – Le Parti ouvrier (5) – de soumettre au Congrès international de Londres une résolution (6) qui sanctionnerait comme une revendication politique du prolétariat la restauration d’un État polonais, ce qui préparerait l’inclusion de cette revendication dans le programme pratique des partis polonais.

Si vous décidez de faire paraître mon article, son importance pratique sera d’autant plus grande qu’il sera publié plus vite, compte tenu de la proximité du Congrès de la social-démocratie autrichienne qui doit traiter de la question du premier mai et d’autres problèmes abordés dans cet article (7).

Veuillez agréer l’assurance de ma considération distinguée.

Rosa Luxemburg

L’allemand étant pour moi une langue étrangère, il se pourrait qu’une expression pas tout à fait correcte se fût glissé dans mon article. Aussi je me permets de vous prier très courtoisement de bien vouloir, le cas échéant, corriger mon article à cet égard.

Mon adresse: Mademoiselle Luxemburg, Universitätsstrasse 77.

Notes:

1. Première lettre de Rosa Luxemburg à la rédaction de la Neue Zeit, c’est-à-dire, à Karl Kautsky.

2. Paru sous le titre “Neue Stromungen in der polnischen sozialistischen Bewegung in Deutschland und Osterreich (“Nouveaux courants dans le mouvement socialiste polonais, en Allemagne et en Autriche”), Neur Zeit, N°32 et 33, VII, t.2,  176-181, 206-216.

3. Il s’agit du Parti social-démocrate de Galicie (devenu Parti socialidte de la Pologne autrichienne).

4. Bulletin officiel du Parti socialiste polonais, édité en français par le PPS en 1895-1899, successivement à Zurich, à Genève, Paris et Londres. De nombreux socialistes étrangers y collaborèrent.

5. Le quotidien Le Parti ouvrier fut fondé en 1888 par Jean Allemane. Après la rupture de ce dernier avec Brousse, intervenue en 1890, il devint l’organe du Parti socialiste ouvrier révolutionaire,connu sous le nom d’allemaniste.

6. Il s’agit de la motion déposée en avril 1896 par l’Union des socialistes polonais à l’étranger, à l’ordre du jour du IVème Congrès de la IIème Internationale qui devait se tenir à Londres du 26 juillet au 2 août 1896.

7. Il s’agit du Vème Congrès du Parti social-démocrate autrichien qui a eu lieu à Prague les 5-6 avril 1896. Ignacy Daszynski, dirigeant du PSD de Galicie, présenta un rapport sur le Congrès de l’Internationalen qui devait se tenir à LOndres

Vive la lutte, Maspéro1976, P 44 et 45

A lire aussi sur le site bataille socialiste

__________________________________________________________________________

De la correspondance de Rosa Luxemburg , 1890-1898

Cette série d’articles met en ligne des indications reprises de la correspondance de Rosa Luxemburg sur des thèmes divers permettant d’approfondir notre connaissance de l’élaboration de la pensée de Rosa Luxemburg, en nous attachant aux tout premiers courriers conservés: soit sur la période 1890-1898. Ce sont  des écrits de jeunesse. en 1890, Rosa Luxemburg a juste 19 ans  Premières années d’exil, en Suisse essentiellement, en France partiellement et jusqu’à son arrivée en Allemagne qui marque son entrée mûrement réfléchie et fracassante dans la social-démocratie allemande

Source :1ère lettre de Rosa Luxemburg à Kautsky, mars 1896. Sur les courants nationalistes dans le mouvement socialiste polonais. comprendre-avec-rosa-luxemburg.over-blog.com

16 Sep 2014

Rosa Luxemburg. Une chronique nommée ego.

Une chronique nommée EGO

 Ego est une chronique signée par Rosa Luxemburg  de décembre 1898 à mars 1899 sous le titre “Tour d’horizon économique et social”

 – Son historique

Rosa Luxemburg a 27 ans. Elle était en exil en Suisse depuis des années. Elle y a contribué à créer le parti social-démocrate polonais sur des bases de classe, le journal du parti et vient d’arriver en Allemagne en mai.

Elle a terminé cette tournée électorale en Haute-Silésie, faite à la demande du parti social-démocrate après sa rencontre avec Auer. On se souvient de ses hésitations à partir, elle qui aurait préféré “agir sur le terrain général“. Mais elle n’est pas encore perçue dans le parti social-démocrate allemand pour ce qu’elle souhaite être, une militante agissant au sein de la social-démocratie allemande et internationale, mais comme une militante polonaise.

Cependant, Rosa Luxemburg, de son côté, n’a pas oublié le but qu’elle s’est donné avec Leo Jogiches et ce sera la seule et dernière fois qu’elle agira en Allemagne dans un contexte uniquement polonais, même si cet engagement restera constant et parallèle.

Dès son retour, elle reprend et développe ses contacts avec les militants allemands et internationaux. Elle avait rencontré Schönlank dans un train, elle commence sa collaboration avec la Leipziger Volkszeitung.

Elle avait prévu de rencontrer Parvus. C’est lui qui finalement devra faire appel à elle. En effet, l’Etat allemand étant intervenu, il oblige Parvus, rédacteur en chef de la Sächsische Arbeiterzeitung, à quitter la Saxe et donc son poste.

Il propose alors la rédaction en chef à Rosa Luxemburg, qui hésite, puis accepte. Cette tâche s’avère difficile. Tout d’abord, elle est prise par la préparation du Congrès, puis elle se voit entraîner dans un de ses premiers conflits avec le courant réformiste, en l’occurrence avec le dirigeant social-démocrate Gradnauer.

Elle démissionne le 2 novembre et est remplacé par une personnalité plus médiane, Ledebour.

De cette brève aventure reste cependant le Tour d’horizon économique et social qu’elle ne veut pas signer de son nom et qu’elle signera du pseudonyme ego. L’origine de ce nom n’est pas attestée

 – Ses contenus

 Les articles de cette chronique sont toujours conjoncturels. Et l’information de seconde main. Il ne s’agit pas d’articles rédigés d’après des recherches propres, mais d’avis donnés à partir de la lecture de la presse sur des événements ayant une dimension économique plus générale.

Les thèmes en sont : la politique coloniale, la Weltpolitik (politique mondiale), le développement économique des principales puissances de l’époque, le marché mondial, les grands travaux.

– La méthode

Rosa Luxemburg fréquente la bibliothèque, s’appuie sur la lecture des journaux, écrit dans l’urgence, mais les thèmes sont toujours soigneusement choisis et l’argumentaire très précisément défini.

 Les articles

EGO 1 (liste à compléter)

04 décembre 1898         Escroquerie capitaliste

04. décembre 1898        Misère de la bureaucratie en France

04 décembre 1898          L’industrie sidérurgique russe

04 décembre 1898          Constructions de canaux en Amérique du Nord

11décembre 1898           A quoi sert la politique coloniale?

11 décembre 1898          L’essor économique des États-Unis

11 décembre 1898          Grands travaux du capitalisme

11 décembre 1898         Qui doit-on sauver des méfaits de l’alcoolisme?

18 décembre 1898          Bouleversements sur le marché mondial

EGO 2 (liste à compléter)

08 janvier 1899                Transformations sur le marché mondial

08 janvier 1899                Les travailleurs des États-Unis et la politique annexionniste

EGO 3 (liste à compléter)

24 janvier 1899                Brillante politique coloniale

24 janvier 1899                 Le désarmement russe

Ces articles ont, on le voit, une unité. Ils sont complémentaires de ceux écrits dans le même temps pour la Leipziger Volkszeitung.

. 19 décembre 1899         Le prix d’une victoire

. 16 février 1899               Bouleversements dans la construction navale

Ils sont les premiers jalons d’une pensée de l’impérialisme et, de ce qui est indissociable pour Rosa Luxemburg, d’une action politique:

Octobre 1899                   Interventions au Congrès de Hanovre contre le militarisme (polémique avec Max Schippel)

21 septembre 1899           Intervention au Congrès de Mayence sur la guerre de Chine

22 septembre 1899           Discours sur la nécessité d’un mouvement de protestation accru contre la guerre de Chine

Et ce qui représente l’apogée de son action: son discours prononcé en tant que rapporteur des commissions sur le  militarisme et la politique coloniale  au congrès le 26 septembre 1900.

En suivant donc cette progression et cette unité dans la pensée et dans l’action, on peut redonner aux articles de cette chronique toute la place qui leur est due.


– A propos de l’écriture des articles à cette époque, il est utile de lire cet extrait d’une de ses lettres


Un choix de lettres avait été publié chez Maspero en 1975 sous le titre “vive la lutte”. A ce projet dirigé par Georges Haupt, participait Georges Badia. Pour l’année 1898 et l’arrivée à Berlin, on trouve un bonne dizaines de lettres. Elles sont adressées en particulier à Martine et Roberl Seidel. Voici celle du 23 juin. à Robert Seidel. (Ce livre est à se procurer absolument!)

Cher ami,

Quelle misère! J’éprouve le besoin de bavarder avec vous et je n’ai plus la moindre feuille de papier à lettre. Vous devrez vous contenter de celui-ci.
La soirée est avancée, je suis assise dans mon fauteuil (à bascule) à mon bureau sur lequel se trouve une lampe avec un grand abat-jour rouge fabriqué par mes soins et je lis Börne. La porte du balcon en face de moi est ouverte et un souffle d’air frais pénètre à l’intérieur – un éclair aveuglant de temps en temps et l’orage commence (que dieu me pardonne cette mauvais prose poétique !…). Comme on se sent bien parfois dans la solitude! … Rendez-vous compte: pas un seul ami dans la grande ville de Berlin aux deux millions et demi d’habitants. Pour l’instant, cette idée me procure un tel plaisir que j’en souris béatement. je ne sais pas si je suis faite d’un mauvais bois qui s’imprègne trop facilement de l’atmosphère ambiante mais je ne peux rester un seul jour dans la foule sans que mon propre niveau intellectuel ne baisse au moins d’un cran. Et cela ne dépend pas tellement de la sorte de gens que je fréquente; c’est la fréquentation elle-même, le contact avec le monde extérieur qui émousse et estompe les angles et les lignes brisées de mon moi – momentanément bien sûr. Un seul jour de solitude me suffit pour me retrouver, mais j’éprouve toujours le sentiment amer du remords, celui d’avoir perdu un morceau de moi-même, de m’être abaissée. En de tels moments, j’ai toujours envie de me retrancher totalement du monde extérieur derrière une barrière de planches. Un garçon passe dans la rue et siffle une rengaine – cette manifestation perçante d’autrui qui s’impose brutalement à mes oreilles et fait incursion dans ma tranquillité suffit à m’offenser. Vous vous étonnez peut-être de ce que je lise le vieux Börne; je n’ai pas encore rencontré un seul Allemand qui le lise encore. Pourtant, l’effet qu’il produit sur moi est toujours aussi fort et il éveille en moi des pensées nouvelles et des sensations vives. Savez-vous ce qui me tracasse? Je suis mécontente de l’art et la manière qu’on a d’écrire les articles la plupart du temps dans le parti. Tout est si conventionnel, si rigide, si stéréotypé. La résonance des mots d’un Börne semble à présent venir d’un autre monde. Je sais, le monde a changé et à d’autres temps, d’autres chansons. Mais justement des “chansons”, la plupart de nos gribouillis ne sont pas des chansons, mais un bourdonnement incolore et sourd comme le bruit de la roue d’une machine. Je crois que la cause réside en ce que les gens oublient pour la plupart quand ils écrivent de puiser au fond d’eux mêmes et de ressentir toute l’importance et tout la vérité de la chose écrite. Je crois que chaque fois, chaque jour, pour chaque article, on doit revivre la chose, la re-sentir et on trouve alors des mots neufs, qui vont droit au coeur pour exprimer ce qu’on connaît depuis longtemps. Mais on s’habitue tant et si bien à une vérité qu’on débite comme une patenôtre les choses les plus profondes et les plus sublimes. J’ai décidé de ne jamais oublier de m’enthousiasmer pour la chose écrite et de puiser en moi-même lorsque j’écrirai. C’est pourquoi je lis de temps en temps le vieux Börne. Il me rappelle fidèlement mon serment.

Pauvre Fred! J’ai toujours eu beaucoup de sympathie pour les gens qui ne savent pas organiser leur vie pratique, gagner de l’argent, etc. (peut-être, parce que, moi-même, je n’y comprends goutte). Je les soupçonne d’avoir quelque chose de l’artiste, ou du moins, de l’homme très bon. Pour vous, c’est bien sûr une mince consolation, je le comprends. J’attends quelques lignes de Mathilde. Est-elle encore à Gugi? Encore un mot me concernant: je ne peux souffrir Berlin ni la Prusse et ne pourrai jamais les souffrir.

Une cordiale poignée de main.

Votre Ruscha



Vous trouverez sur le blog, comprendre-avec-rosa-luxemburg.over-blog.com, des articles sur cette première période de l’action de Rosa Luxemburg : des extraits de la correspondance qui éclairent cette période et des textes de la chronique ego (en particulier sur la Page “1898 – 1900”, et dans la catégorie “ego”). Certains documents étaient inédits en français et traduits par nos soins (en rouge), d’autres ont été transcrits, enfin certains ont été repris d’autres sites et blogs,la source est indiquée.

Rappelons que la création de Comprendre avec Rosa Luxemburg 2 vient du fait que des publicités agressives, mensongères dénaturent la première version du blog, mais qu’il est possible de télécharger un bloqueur de publicité tel ADBLOCK pour une consultation sereine du blog originel.

 

Rosa Luxemburg. Chronique ego – Grands travaux du capitalisme (1898) – Inédit en français.

Rosa Luxemburg. A quoi sert la politique coloniale? Article paru dans la chronique ego. (inédit en français sur le net)

Rosa Luxemburg. Chronique ego -L’essor économique des Etats-Unis (1898) – Inédit en français.

Texte inédit de Rosa Luxemburg : La construction de canaux en Amérique du Nord (1)

Rosa Luxemburg. De 1893 à 1898. Premiers pas d’une lutte contre le nationalisme, le réformisme, l’impérialisme.

Rosa Luxemburg en 1898 – Extrait de la présentation rédigée par G. Haupt de “Vive la lutte” Discours sur la tactique, 1898.

Congrès de Stuttgart. Quand Rosa Luxemburg s’interroge sur la relation entre luttes quotidiennes et but final du combat politique

“La politique douanière et le militarisme”. Chapitre du classique “Réforme sociale ou révolution ?” de Rosa Luxemburg

Rosa Luxemburg – correspondance, 23 juin 1898 – Je crois que chaque fois, chaque jour, pour chaque article …

Rosa Luxemburg, correspondance, Berlin 1898 – Premiers pas.

Correspondance – Rosa Luxemburg, arrivée à Berlin et le quotidien de la recherche d’une chambre …

Rosa Luxemburg – deuxième jour à Berlin – Les bleus à l’âme …

Rosa Luxemburg, deuxième jour à Berlin. Connexions, connexions … Et note sur Parvus

Décembre 1900 dans la correspondance de Rosa Luxemburg Meetings en Haute-Silésie – 1899

Ce qui inspire ce blog : un travail, une méthode


 

1ère publication sur le blog comprendre-avec-rosa-luxemburg. over-blog.com : le 10 octobre 2013

1ère publication sur le blog Comprendre avec Rosa luxemburg 2 : le 10 octobre 2013

Les textes originaux en allemand se trouvent dans le tome 1/1 des Gesammelte Werke, Dietz Verlag. Edition Berlin 1982

16 Sep 2014

El Lissitzky. Monument à Rosa Luxemburg. 1919 – 21

El-Lissitzky.-Monument-to-Rosa-Luxemburg.-1919---21.jpg

El Lissitzky. Monument à Rosa Luxemburg. 1919 – 21

Architecte, peintre, typographe et photographe soviétique (Potchinok 1890  – Moscou 1941).

http://www.larousse.fr/encyclopedie/peinture/Lissitzky/153040

Il fut le principal propagandiste du Constructivisme russe, en particulier grâce à ses nombreux séjours en Occident et à son activité dans tous les domaines visuels. Il fait ses études à l’école polytechnique de Darmstadt, d’où il sort avec le diplôme d’ingénieur-architecte en 1915. D’abord marqué par l’art de Chagall, qui l’a appelé à Vitebsk, il va ensuite être définitivement influencé par Malévitch, qui arrive dans cette ville en 1919. L’année suivante, Lissitzky exécute ses premières compositions, entre peinture et architecture, qu’il présente comme les ” stations intermédiaires vers les constructions de formes nouvelles ” et qu’il intitule ” proun “, abréviation en russe de ” Projet pour le nouveau ” (Proun RVN2, 1923, Hanovre, Museum Sprengel). À partir de ses recherches, dans la logique du Constructivisme, il va réaliser des affiches (Frappe les blancs avec le coin rouge, 1919), en particulier pour la firme de Hanovre Pelikan (1924), des mises en page de livres (Pour la voie de Maïakovski, en 1923, Histoire de 2 carrés, en 1922, publiés à Berlin), des aménagements de stands d’exposition (Pressa, Cologne, 1928), des projets d’architecture (Tribune de Lénine, 1924). Directeur du département d’architecture des Vhutemas à partir de 1921, il sera d’autre part très actif comme propagandiste des courants d’avant-garde (revue Vechtch-Gegenstand-Objet, Berlin, 1922, avec Ilia Ehrenbourg ; Nasci, n°s 8-9 de la revue Merz, Hanovre, 1924, à la demande de Schwitters ; les Ismes de l’art, Zurich, 1925, avec Jean Arp). Outre ses tableaux et ses typographies, ses deux œuvres majeures appartiennent plutôt à l’architecture : la Salle Proun, réalisée en 1923 pour la Grosse Berliner Kunstausstellung, première tentative constructiviste pour faire sortir le tableau de chevalet hors de son cadre et lui faire occuper avec ses formes l’espace réel (reconstitution en 1965, Eindhoven, Stedelijk Van Abbemuseum) ; le Cabinet des abstraits, exécuté pour exposer la collection d’art moderne du musée de Hanovre : l’espace entier y était conçu comme une œuvre plastique faite de plans ordonnés dans une grille orthogonale qui se modifie avec la participation du spectateur. Par ailleurs, Lissitzky, qui a créé un pictogramme en collaboration avec Vilmos Huszar pour la revue Merz, précédemment citée, a utilisé des fragments de photographies dans le domaine de l’illustration (Six Fins heureuses d’Ilya Ehrenboung) ; son intérêt pour la photographie le fait participer à l’exposition Film und Foto organisée par le Deutscher Verkbund (Stuttgart, 1929) où Lissitzky a présenté ses travaux. Lissitzky est représenté à New York (M. O. M. A.), à Hanovre et à Eindhoven (Stedelijk Van Abbemuseum). Une rétrospective a été consacrée à l’artiste en 1991 (Eindhoven, Madrid, Paris).

16 Sep 2014