Les termes impérialisme et colonialisme – Henri Brunschwig

Colonisation, décolonisation

essai sur le vocabulaire usuel de la politique coloniale

Henri BRUNSCHWIG (1960)

 

Ici, deux extraits de cet article très intéressant sur l’histoire du colonialisme et du terme lui-même paru dans la revue Etudes coloniales. La revue est à connaître absolument et le texte est une reprise d’un article de 1960


 

L’impérialisme

La prise de Tunis en 1880, le protectorat sur les territoires de Makoko, chef des Batéké du Congo, ratifié par les Chambres françaises en novembre 1882, étaient des actes d’expansion territoriale. ils ont inauguré « l’impérialisme colonial » qu’à la suite de la France, presque toutes les grandes puissances pratiquèrent entre 1880 et 1914.

Le terme « d’impérialisme », dans le sens d’expansionnisme, est récent. Danzat le relève pour la première fois dans un article du Figaro du 4 février 1880. Il ne s’est guère répandu avant que les théoriciens socialistes ne lui fissent un sort. Et, comme il arrive souvent, on eut tendance à étendre au passé la signification qu’il prit au XXe siècle. Il y a là un véritable anachronisme.

L’expansion des années 1880 à 1885 et même au-delà est essentiellement politique. En dépit de quelques allusions à l’intérêt économiques de la colonisation, faites par Jules Ferry avant 1885, ce fut surtout le désir de s’affirmer, de prouver au monde que la France vaincue n’était pas tombée au rang de puissance secondaire, qui motiva l’expansion coloniale : « Il faudra bien, écrivit Gambetta à Jules Ferry au lendemain de la ratification du Traité du Bardo, le 13 mai 1881, que les esprits chagrins en prennent leur parti un peu partout. La France reprend son rang de grand puissance ».

Les mobiles économiques que l’on invoqua plus tard en prétendant que le protectionnisme obligeait les États industriels à se réserver des marchés coloniaux n’existaient pas alors. L’Allemagne seule avait adopté le protectionnisme en décembre 1878. Or, le commerce général de la France avec l’Allemagne passa entre 1878 et 1880 de 88,2 à 945,5 millions de francs. Et le commerce général extérieur de la France avait passé entre 1877 et 1880 de 8 940 à 10 725 millions.

Lorsqu’après la conférence de Berlin, les grandes puissances se partagèrent le monde, elles y furent au moins autant poussées par leur nationalisme que par l’espoir de profits économiques. Quels profits promettait Madagascar en 1895 ? À ce moment, cependant, le facteur économique commençait à se préciser.

L’idée d’une « colonisation de capitaux » remontait au livre de Paul Leroy-Beaulieu sur La colonisation chez les peuples modernes publié en 1874. Elle s’était peu répandue jusque vers 1890, malgré les efforts des sociétés de géographie. Ce sont les grandes compagnies concessionnaires qui la vulgarisèrent. En France, le coryphée en fut Eugène Étienne [ci-contre], fondateur du Groupe colonial de la Chambre des Députés en 1893. Dans ses articles du Temps de septembre 1897, il considéra « l’intérêt », « la somme d’avantages et de profits devant en découler pour la métropole » comme « le seul critérium à appliquer à toute entreprise coloniale ».

Qu’entendait-il exactement par là ? Dans le passé, comme nous l’avons indiqué, la métropole importait des colonies plus qu’elle n’y exportait. Le bénéfice de ses commerçants apparaissait dans les colonnes du Tableau du Commerce Extérieur. Il en était encore de même en 1897 pour les échanges entre la France et les pays d’outre-mer non colonisés.

Mais partout où la Troisième République s’est installée – comme d’ailleurs en Algérie – la courbe s’était inversée. Depuis leur occupation, la Tunisie, l’Indochine, Madagascar et, Congo excepté, les divers territoires d’Afrique Noire, absorbaient plus de produits qu’ils n’en expédiaient en France. Le bénéfice n’apparaissait pus dans la différence entre la valeur des produits exportés et importés. Se trouvait-il donc dans celle entre les prix d’achat en France et ceux de vente outre-mer des produits exportés ? Sans doute, mais la plupart des colonies ne pouvaient payer qu’avec l’argent que la métropole leur avaient fourni. Cet argent, bien employé en investissements judicieux, laissait escompter des rentes. Elles n’existaient pas encore en 1897 mais tous les espoirs restaient permis.

L’impérialisme différait donc du mercantilisme commercial en ce qu’il spéculait à terme au lieu d’opérer au comptant. Il appartiendra à des études plus approfondies sur ce point de préciser si ce terme est jamais échu ou si l’impérialisme économique aura été, outre-mer, une course de plus en plus rapide après des espoirs toujours déçus. Mais tant que la course dura, elle profita, d’une part à ceux qui participaient et, de l’autre, à ceux qui recevaient l’équipement dont on escomptait les bénéfices.

Le premier à douter de l’intérêt économique du système fut l’Anglais Hobson, dont le livre fondamental : Imperialism, a study, parut en 1902. Il y établissait qu’en Angleterre, la conquête des territoires intertropicaux n’avait pas eu les suites économiques espérées. La part de la Grande-Bretagne dans le commerce extérieur de ses territoires d’outre-mer n’avait pas cessé de baisser et la part du commerce colonial dans l’ensemble du commerce extérieur tendait également à diminuer. Par contre, l’arbitraire, les pratiques dictatoriales vis-à-vis des indigènes, les guerres, s’étendaient. Hobson critiqua la notion de colonies de capitaux en faisant observer l’évolution en Europe du capitalisme commercial vers le capitalisme bancaire.

Il tenta de démontrer que les investissements outre-mer n’étaient pas nécessaires. On y recourait parce qu’en métropole, la production était surabondante. Mais si, au lieu de multiplier les bénéfices, on augmentait le pouvoir d’achat des masses, la surproduction métropolitaine disparaîtrait : la réforme sociale et non les investissements à l’étranger devaient remédier à la surproduction métropolitaine. L’ensemble de la nation en profiterait au lieu d’une petite minorité d’investisseurs, de hauts fonctionnaires et de militaires.

Ces idées, reprises par le socialiste autrichien Rudolf Hilferding [ci-contre] dans Das Finanzkapital (1910), puis par Lénine dans L’Impérialisme, stade suprême du capitalisme vulgarisèrent la conception essentiellement économique de l’impérialisme. Mais, en fait, il continua d’être infiniment plus complexe. C’est le caricaturer que de le réduire à un problème de circulation de capitaux. Et c’est négliger le caractère peut-être le plus remarquable : son aspect moral.

Le nationalisme, qui l’inspira d’abord, était aux yeux de tous, comme il l’est aujourd’hui à ceux des Africains, une vertu. Le racisme, également affirmé, en était une autre. Là encore, l’anachronisme nous menace. Tous les protagonistes de l’expansion coloniale, Jules Ferry, Léopold II, Dilke, Hübbe, Schleiden, Fiske ont distingué les races supérieures des races inférieures. Mais pour insister sur le devoir d’élever ces dernières au niveau supérieur. Ils reprenaient les thèses humanitaires des anti-esclavagistes, l’idée missionnaire des Églises. Ils laïcisaient et nationalisaient la Mission. Le racisme n’était pas la doctrine d’extermination qu’il devint au temps d’Hitler, mais un idéal de civilisation, d’amour et de progrès.

La recherche de progrès économique signifiait aussi la civilisation par le commerce honnête opposé au « trafic honteux » des marchands d’esclaves, des frères humains attardés à des pratiques barbares, à des techniques primitives, à l’exploitation esclavagiste de l’homme par l’homme. Il en résulta que le malaise, par lequel s’explique peut-être en partie la préférence donnée par Jules Ferry au protectorat sur l’annexion, disparut.

Les colonies françaises : progrès, civilisation, commerce

Les impérialistes de 1890 avaient bonne conscience. Ils étaient sincères lorsqu’ils barbouillaient de leurs couleurs nationales les cartes de la « populeuse Asie » et de la « ténébreuse Afrique ». Ils étaient convaincus d’accomplir un devoir. Les opinions publiques, même lorsqu’elles s’élevaient contre les abus qui défiguraient l’oeuvre coloniale, lorsqu’elles démasquaient les profiteurs hypocrites d’Europe ou d’outre-mer, s’inspiraient du même sentiment. Hobson, critiquant l’impérialisme, ne concluait pas à l’abandon des colonies : c’eût été trahir les races inférieures. Ce qu’il souhaitait, c’était une tutelle honnête dans l’intérêt des pupilles et sous contrôle international.

Ainsi, l’impérialisme colonial se définit par un nationalisme expansionniste, assorti de l’exportation de capitaux à la recherche des profits de l’exploitation de ressources nouvelles, pour le plus grand bien des colonisateurs et des colonisés.

 

Colonialisme

« Le mot « colonialisme » est récent. Il apparaît sans doute pour la première fois sous la plume de Paul Louis, qui publia en 1905 une brochure intitulée : Le colonialisme dans la Bibliothèque socialiste. Forgé par les marxistes métropolitains, répandu outre-mer par les « évolués » qui créaient chez eux des nationalismes du type occidental, il condamnait l’impérialisme colonial. Si l’on essaie de serrer son sens de près, on s’aperçoit qu’il désigne d’une part l’exploitation capitaliste des territoires d’outre-mer au profit de la métropole, d’autre part la domination politique de ces territoires et la politique nationaliste d’expansion. Il réunit donc les mêmes éléments que l’impérialisme colonial, à l’exception de la bonne conscience. « Colonialisme » est un terme péjoratif. Il est l’impérialisme privé de son bon droit, l’impérialisme démasqué, devenu immoral. »

Hobson sur http://www.marxists.org/archive/hobson/hobson.jpg

Hobson
sur http://www.marxists.org/archive/hobson/hobson.jpg

Article Les termes impérialisme et colonialisme.Henri Brunschwig  Publié le 24.12.2008 sur comprendre-avec-rosa-luxemburg.over-blog.com

C’est l’un des articles les plus consultés. Nous lui faisons donc une petite place sur Comprendre avec Rosa Luxemburg 2.

La photographiede une est celle de Rudolf Hilferding (wikipedia)

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