Une semaine avec « Junius » (1). A l’occasion de la publication du tome IV des Oeuvres complètes de Rosa Luxemburg.

 » Et avec chacun d’eux, c’est un combattant de l’avenir, un soldat de la révolution, un de ceux  qui libéreront l’humanité du joug du capitalisme qui descend dans la tombe. »

 

A l’occasion de la publication du tome IV des Œuvres complètes de Rosa Luxemburg, nous consacrons sur le site une semaine à cette publication essentielle des textes de Rosa Luxemburg autour de l‘éclatement en 1914 du conflit mondial, et de la faillite de  la social-démocratie. Le texte majeur que l’on connaît sous le nom de Brochure de Junius, à la fois sombre, poignant et terriblement lucide, a été ici retravaillé pour ce qui concerne sa traduction, on y ressent pleinement ce lyrisme, cette écriture si forte qui caractérise l’expression de Rosa Luxemburg. Ce texte est mis en perspective et prend toute son importance grâce d’une part à la relation faite à l’un des moments essentiels de l’action de Rosa Luxemburg auparavant:  son intervention au Congrès de Stuttgart en 1907 et d’autre part à l’action qu’elle développera ensuite autour du concept et de l’idée d’organisation internationale du prolétariat. On découvre ainsi que  l’Internationale n’est pas un simple slogan mais est devenue pour elle la  dimension organique, nécessaire, constitutive de l’action du mouvement ouvrier. Cet ouvrage fait ainsi comprendre mieux que tout la conception de Rosa Luxemburg de l’Internationale, conception qui naît de son expérience et de sa réflexion et qui se cristallise dans les « Principes directeurs » publiés à la fin de ce volume. Dans l’extrait que nous choisissons de publier en premier, Rosa Luxemburg pointe un fait rarement compris: la disparition sur les fronts, de la classe ouvrière, en particulier de la classe ouvrière éduquée, consciente et engagée et ce que cela signifiera ensuite pour nous qui connaissons l’issue de l’histoire, la montée du fascisme que plus rien n’enrayera plus. En souhaitant que la beauté tragique et la lucidité de ce texte vous  incite à aller plus avant dans la lecture de cet ouvrage.


Une semaine avec Junius (1) : « C’est notre force, notre espoir qui est fauché quotidiennement en rangs serrés comme l’herbe sous la faux. »

La brochure de Junius, la guerre et l’Internationale (1907 – 1916). Editions Agone &Smolny, 2014. P 195 – 197

 » Mais la fureur présente de la bestialité impérialiste sur le sol européen a encore un autre effet, pour lequel « le monde civilisé » n’a ni un regard épouvanté ni le cœur tressaillant de douleur : c’est la disparition en masse du prolétariat européen. Jamais une guerre n’a exterminé dans de telles proportions des couches entières de population. Jamais, depuis un siècle, une guerre n’a saisi de cette sorte l’ensemble des grands et anciens pays civilisés d’Europe. Dans les Vosges, dans les Ardennes, en Belgique, en Pologne, dans les Carpates, sur la Save, des millions de vies humaines sont anéanties, des milliers d’hommes sont frappés d’infirmité. Mais neuf dixièmes de ces millions de victimes sont constitués par la population laborieuse des villes et des campagnes. C’est notre force, notre espoir qui est fauché quotidiennement en rangs serrés comme l’herbe sous la faux. Ce sont les meilleures forces du socialisme international, les plus intelligentes, les plus instruites, ce sont les porteurs des traditions les plus sacrées du mouvement ouvrier moderne, et de son héroïsme les plus intrépides, les troupes d’avant-garde de l’ensemble du prolétariat mondial – les ouvriers d’Angleterre, de France, d’Allemagne, de Russie – qui sont maintenant réduits au silence, abattus en masse. C’est seulement d’Europe, c’est seulement de ces pays capitalistes que peut venir, lorsque l’heure sonnera, le signal de la révolution sociale qui libérera l’humanité. Seuls les ouvriers anglais, français, belges, allemands, russes et italiens peuvent prendre ensemble la tête de l’armée des exploités et des opprimés des cinq continents. Quand le temps sera venu, eux seuls peuvent demander des comptes et exercer les représailles pour les crimes séculaires du capitalisme envers tous les peuples primitifs et pour son œuvre d’anéantissement sur l’ensemble du globe. Mais la progression du socialisme exige un prolétariat fort et capable d’agir, instruit, des masses dont la puissance réside aussi bien dans leur culture intellectuelle que dans leur nombre. Et ce sont précisément ces masses qui sont décimées par la guerre mondiale. Des centaines de milliers d’hommes, dans leur jeunesse ou dans la fleur de l’âge, dont l’éducation socialiste, en Angleterre, en France, en Belgique, en Allemagne et en Russie, était le produit d’un travail d’agitation et d’instruction de dizaines d’années, et d’autres centaines de milliers, qui, demain, auraient pu être gagnés au socialisme, tombent et tuent misérablement sur les champs de bataille. Le fruit de dizaines d’années de sacrifices et d’efforts de plusieurs générations a été détruit en quelques semaines. La fine fleur des troupes du prolétariat a été coupée à la racine.

La saignée de la boucherie de Juin avait paralysé le mouvement français pour une quinzaine d’années. La saignée du carnage de la Commune l’a encore retardé de dix ans. Ce qui a lieu maintenant est un massacre de masse sans précédent qui réduit toujours plus la population ouvrière adulte de tous les pays civilisés aux femmes, vieillards et infirmes. C’est une saignée qui menace de faire perdre tout son sang au mouvement ouvrier européen. Encore une telle guerre mondiale et les perspectives du socialisme seront ensevelies sous les décombres amoncelés par la barbarie impérialiste …

La guerre mondiale se révèle être non seulement un crime grandiose mais aussi un suicide de la classe ouvrière européenne. Ce sont bien les soldats du socialisme, les prolétaires d’Angleterre, de France, d’Allemagne, de Russie, de Belgique, qui se massacrent les uns les autres depuis des mois sur ordre du capital, qui s’enfoncent  les uns les autres dans le cœur le fer glacial du meurtre, qui basculent ensemble dans la tombe en s’enlaçant les uns les autres d’une étreinte mortelle … Les dividendes montent et les prolétaires tombent. Et avec chacun d’eux, c’est un combattant de l’avenir, un soldat de la révolution, un de ceux  qui libéreront l’humanité du joug du capitalisme qui descend dans la tombe … »

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