Archives mensuelles: novembre 2014

Une semaine avec « Junius » (3). La dernière tâche définie par Rosa Luxemburg dans « Principes directeurs pour les tâches de la social-démocratie internationale »: libérer le prolétariat de l’idéologie nationaliste.

« la seule défense de toute vraie liberté nationale est la lutte de classe révolutionnaire contre l’impérialisme »

En annexe à la « brochure de Junius », Rosa Luxemburg définit ce qu’elle tire comme conséquences du conflit mondial qui déchire les hommes depuis août 1914, et les « principes directeurs » qui devraient guider l’action du prolétariat international: c’est un texte essentiel pour la connaissance de la pensée  de Rosa Luxemburg. Le dernier des principes énoncés, qui clôt à la fois ce texte magnifique qu’est la brochure de Junius et les thèses qui le conclut, est, ce n’est pas un hasard, dans la droite ligne de son action depuis toujours: libérer le prolétariat de  l’idéologie nationaliste.

 « La prochaine tâche du socialisme est de libérer le prolétariat intellectuellement de la tutelle de la bourgeoisie, tutelle qui se manifeste par l’influence de l’idéologie nationaliste. L’action des sections nationales, tant au Parlement que dans la presse, doit avoir pour but de dénoncer la phraséologie traditionnelle du nationalisme comme instrument de la domination bourgeoise. Aujourd’hui, la seule défense de toute vraie liberté nationale est la lutte de classe révolutionnaire contre l’impérialisme. La patrie, dont la défense prime tout, c’est l’Internationale socialiste. »

 

La brochure de Junius, la guerre et l’Internationale (1907 – 1916)

Tome IV des Oeuvres complètes de Rosa Luxemburg, Editions Agone, Agone&Smolny, 2014, P 209

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30 Nov 2014

Retour et réflexion sur « La Quinzaine Rosa Luxemburg » à Saint-Etienne » (1)

Un dossier sur la quinzaine Rosa Luxemburg.

 

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Sur la photo Sabrina Lorre et Emilie Weiss.

Elle a eu lieu en mai 2014 et prévue pour une quinzaine a duré près d’un mois. L’originalité de la démarche, le nombre de personnes qui se sont senties concernées et qui ont participé, la qualité des apports en termes de pensée ou artistiques nous amènent à revenir sur cette expérience et à ouvrir un dossier sur ce moment exceptionnel. Et à donner accès aux documents relatifs à cette Quinzaine.

L’article ci-dessous est celui paru dans Forez info en novembre 2013 et témoigne de la genèse de l’action.

 » L’idée est d’évoquer, chacun à sa mesure, la pensée foisonnante et la vie de Rosa Luxemburg.  »

Sabrina Lorre dirige l’Ensemble Romana. En mai 2012, il avait organisé à Saint-Etienne (en partenariat avec l’association Petits Travaux et le Chok Théâtre) la Quinzaine Brautigan, rendant hommage à l’écrivain et poète américain.  En mai 2014, une autre quinzaine aura donc lieu, sur le même principe (lectures, débats, déambulations, expositions…), autour de la vie et l’oeuvre de Rosa Luxemburg. Ce chantier a été présenté le 5 novembre au Chok Théâtre au cours d’une soirée de très bon augure.

Des propositions, des envies…, contact:  ensemble.romana@gmail.com

Une marelle dans la ruelle. Les noms inscrits sont ceux d’Olympe de Gouges (lire), Flora Tristan, Louise Michel, Rosa Luxemburg, Clara Zetkin, Hannah Arendt et Rosa Parks. Signalons en passant que Louise Michel et Flora Tristan sont venues à Saint-Etienne. Flora Tristan, en 1844, avait été dégoûtée par la ville et ses habitants. Quant à Rosa Luxemburg, on sait qu’elle s’intéressa à la situation stéphanoise en 1909. Dans une lettre citée par Claude Cherrier*, adressée à Jogiches, elle indique avoir reçu un courrier de Bracke (Alexandre-Marie Desrousseaux, membre du Parti Ouvrier Français).  » Il m’enverra dans quelques jours un article sur Saint-Etienne », écrit-elle.

 

Rosa Luxemburg en bref

Polémiste, écrivain, révolutionnaire, Rosa Luxemburg a occupé une position privilégiée dans le mouvement socialiste international des vingt premières années du XXe siècle. Théoricienne de l’action politique, elle a aussi pesé directement sur le cours des événements. 


Elle naît en 1870 dans la partie russe de la Pologne. Elle milite très tôt dans la social-démocratie. Ayant fui en Suisse, elle prend contact avec les partis socialistes occidentaux dont elle rencontre les dirigeants. Dotée d’une très grande culture dans divers domaines (en sciences naturelles notamment), elle connaît les partis ouvriers de l’Est et de l’Ouest et peut discuter dans leur langue à la fois avec Jaurès et Lénine. En 1899, elle fait paraître une série d’articles sous le titre Réforme sociale ou révolution ?

Elle prend la nationalité allemande en contractant un mariage blanc et anime l’aile gauche du SPD, lequel devait éclater en trois fractions – Majoritaires, Centristes et Spartakistes – d’où naîtront, quelques années plus tard, des partis distincts: le SPD, l’USPD (Socialistes indépendants) et Communistes. En septembre 1904, elle est incarcérée une première fois après une condamnation pour outrage à l’empereur Guillaume II. Elle publie en 1913 L’Accumulation du capital. En 1916 paraît la première des dix lettres de Spartakus qui inaugurent le rassemblement des socialistes minoritaires opposés à l’Union sacrée et que renforce la publication d’un ouvrage de Rosa Luxemburg (édité à Zurich): La crise de la social-démocratie.

Elle est à plusieurs reprises condamnée pour son activité antimilitariste et c’est entre quatre murs qu’elle passe la majeure partie de la guerre. Dès sa sortie de prison, en novembre 1918, elle se charge de la rédaction du journal Le Drapeau rouge. Elle meurt en janvier 1919, assassinée après avoir été arrêtée par des soldats des corps francs berlinois lors de la répression du mouvement spartakiste. Ses derniers mots, couchés sur le papier à la fin d’un article, auraient été:  » J’étais, je suis, je serai ! »

Détail d’un des dessins d’Emilie Weiss exposés au Chok Théâtre lors de la présentation du chantier. Emilie Weiss évoque le corps végétal et la violette du poème de Goethe, cité par Rosa Luxemburg dans une de ses lettres. De son herbier et sa dépouille, il avait été question en 2009 quand un mystérieux cadavre sans tête avait « refait surface » dans les sous-sols d’un hôpital de Berlin…

« L’essentiel est d’être quelqu’un de bon ! Si on est bon, juste bon, tout se résout et se tient, et c’est bien mieux que toute l’intelligence et l’obstination du monde. » (lettre à Hans Diefenbach, 5 mars 1917)

 » (…) Et dans cette atmosphère fantomatique, soudain, le rossignol qui était sur l’érable devant ma fenêtre se mit à chanter !! Au milieu de la pluie, des éclairs, du tonnerre, il carillonnait clair comme une cloche; il chantait comme s’il était ivre, possédé, il voulait couvrir le bruit du tonnerre, éclairer ce crépuscule – jamais je n’ai rien entendu de plus beau. Sur le fond du ciel, tantôt plombé, tantôt pourpre, son chant étincelait comme de l’argent. C’était si mystérieux, si inconcevablement beau. – Sans le vouloir, je répétais le dernier vers du poème de Goethe: Ah, si tu étais là !… » (lettre à S. Liebknecht, 3 juin 1917)

Rosa Luxemburg a écrit de nombreuses lettres, en particulier lors de sa détention, d’une grande diversité mais toujours d’un naturel transparent. Elles furent adressées à Léo Jogiches, Kostia et Clara Zetkin, Hans Diefenbach, Mathilde Jacob, sa secrétaire, Sophie Liebknecht, seconde épouse de Karl Liebknecht (l’autre martyr de 1919), ou encore Luise Kautsky… Celle-ci, comme Mathilde Jacob, trouva la mort dans un camp nazi.  

 » Dans sa cellule, elle était un défi à toutes les pesanteurs », a écrit Anouk Grinberg**.  » Jamais je n’ai vu de présence au monde plus irriguée et plus libre, zigzaguant des sciences à la littérature, de la morale aux animaux, des plantes à l’histoire, etc. Elle n’était pas non plus en friche du côté des sentiments: aucun ne lui était étranger. Elle pouvait tout souffrir, sauf la peine des autres… »  

* « Rosa Luxemburg et Saint-Etienne », dans le cahier d’histoire n°9 de l’IHS Benoît Frachon (2005)
** Rosa, la vie (textes choisis par Anouk Grinberg, 2009). Un autre recueil: Lettres à Sophie (2002)

 

29 Nov 2014

Ce 11 novembre 2014, devant le Monument aux morts de Saint-Martin d’Estreaux … ont été lues les dernières lignes de la « brochure de Junius », de Rosa Luxemburg.

Ces mots qui disent le drame des prolétaires qui s’entretuent et la nécessité de chacun de résister, de refuser de tuer au nom du capital.

Ce 11 novembre 2014, devant le Monument aux morts de Saint-Martin d’Estreaux, au milieu d’autres témoignages et avant que ne s’élancent les chants de trois chorales engagées de la région, ont été lues les dernières lignes de la « brochure de Junius », rédigée près de 100 auparavant, dans sa cellule, par Rosa Luxemburg. Ses mots ont retrouvé en ce jour plus que symbolique une vie et une force palpables. Ces mots disent le drame des prolétaires qui s’entretuent et la nécessité de chacun de résister, de refuser de tuer au nom du capital. Cette lecture est apparue alors comme un hommage à la fois à ceux qui ont eu le courage d’édifier ce monument unique et à tous ceux qui ont combattu à l’époque la guerre, minoritaires dans toutes les composantes des organisations progressistes et minoritaires parmi les prolétaires de tous les pays. Et ces mots sont apparus pour ce qu’ils doivent être et rester, un appel à refuser de tuer pour le seul bien du capitalisme.

(Nous remercions tous ceux qui ont rendu cette lecture possible, les amis et camarade de Saint-Etienne, qui agissent ainsi de fait dans la continuité de la quinzaine Rosa Luxemburg et ceux qui nous ont donné la parole devant le monument.)


Les dernières lignes de la « brochure de Junius »

(Dont le titre exact est « La faillite de la social-démocratie », texte paru sous pseudonyme, car Rosa Luxemburg était emprisonnée)

La guerre mondiale se révèle être non seulement un crime grandiose mais aussi un suicide de la classe ouvrière européenne. Ce sont bien les soldats du socialisme, les prolétaires d’Angleterre, de France, d’Allemagne, de Russie, de Belgique, qui se massacrent les uns les autres depuis des mois sur ordre du capital, qui s’enfoncent  les uns les autres dans le cœur le fer glacial du meurtre, qui basculent ensemble dans la tombe en s’enlaçant les uns les autres d’une étreinte mortelle.

 » L’Allemagne, l’Allemagne par dessus tout! Vive la démocratie! Vive le tsar et le panslavisme! Dix mille toiles de tentes garanties standard! Cent mille kilos de lard, d’ersatz de café, livrables immédiatement! » Les dividendes montent et les prolétaires tombent. Et avec chacun d’eux, c’est un combattant de l’avenir, un soldat de la révolution, un de ceux qui libéreront l’humanité du joug du capitalisme qui descend dans la tombe.

Cette absurdité insensée, ce cauchemar infernal et sanglant ne cesseront que lorsque les ouvriers d’Allemagne et de France, d’Angleterre et de Russie se réveilleront enfin de leur ivresse et se tendront une main fraternelle, lorsqu’ils couvriront le chœur bestial des fauteurs de guerre impérialistes et le hurlement rauque des hyènes capitalistes par l’ancien et puissant cri de guerre du Travail : Prolétaires de tous les pays, unissez-vous! »

 

Publié dans les Œuvres complètes de Rosa Luxemburg, Tome IV, Agone, 2014, P 196/197


 A propos du Monument aux morts de Saint Martin d’Estreaux dans la Loire.

1 ) Il comporte trois panneaux avec une colonne. Une liste présente les morts de la guerre avec leur photo. Au milieu de ces noms, une pleureuse a été sculptée en bas-relief. Sur l’autre face du monument, trois panneaux résolument pacifistes. Le panneau de gauche affirme : « Si vis pacem, para pacem », soit « si tu veux la paix, prépare la paix ». Le panneau de droite se termine par « Maudite soit la guerre et ses auteurs ! ». Le panneau central dresse un bilan de la guerre, en détaillant les morts (12 millions) et les souffrances des peuples. Enfin avec l’inscription : « des innocents au poteau d’exécution », il y est dénoncé le drame des soldats fusillés pour l’exemple. Le monument est l’œuvre du sculpteur Picaud de Roanne. Afin de respecter le deuil des familles et celui de la patrie, le monument ne fut inauguré qu’en 1947.  (Source wikipedia)

2) Imaginé en 1918, édifié en 1922, objet de vandalisme dans les années trente, il ne fut inauguré qu’en 1947 lors de l’inscription des victimes de la guerre de 39-45. Par décret préfectoral, il a été inscrit en 1989 sur l’inventaire des monuments historiques. L’histoire du monument débute comme partout en France par une délibération du conseil municipal en date du 8 décembre 1918. Pierre Monot, agriculteur, maire et conseiller général radical-socialiste, veut « quelque chose de bien qui ait son originalité locale, sinon il préfèrerait ne rien faire du tout ». Les textes pacifistes sont rédigés par le maire assisté du directeur de l’école, M. Hugenneng. Les plans du sculpteur roannais Jean-Baptiste Picaud sont présentés en séance du 25 janvier 1920, et le plan de financement faisant état des diverses subventions, le 30 octobre 1921.

3) Nous devons à Pierre Monot l’un des plus remarquables monuments pacifistes que l’on puisse trouver dans notre pays … On est en droit d’être surpris que Pierre Monot ait pu mener à bien son projet. Certes, le maire s’est montré discret. Nous n’avons rien trouvé qui explique qu’il ait pu déjouer l’attentive et pointilleuse surveillance de la Commission préfectorale. Mais Monsieur Monot était conseiller général, il avait une forte personnalité et beaucoup de courage politique : il l’a montré lorsque la sous-préfecture de Roanne lui a demandé, comme à tous les maires bien sûr, de glorifier Jeanne d’Arc. Avec beaucoup d’ironie et de malice, il a rappelé au sous-préfet toute l’estime que l’on devait sans aucun doute porter à Jeanne d’Arc mais qu’en ce qui le concernait, il était davantage soucieux d’obtenir la réhabilitation des fusillés de Vingré. Cette préoccupation est gravée dans la pierre du monument « des innocents au poteau d’exécution, des coupables aux honneurs ».

 

http://moulindelangladure.typepad.fr/monumentsauxmortspacif/2007/12/saint-martin-de.html

http://prisons-cherche-midi-mauzac.com/actualites/maudite-soit-la-guerre-et-ses-auteurs-15061

 

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12 Nov 2014

Une semaine avec Junius (2). De « socialisme ou barbarie » à « socialisme ou impérialisme ». Courte remarque sur une expression si souvent reprise de Rosa Luxemburg.

De « socialisme ou barbarie » à « socialisme ou impérialisme »

 

De la brochure de Junius, on a surtout repris la notion de « socialisme ou barbarie« , qui a connu une audience sans précédent.

A l’occasion de la lecture du Tome IV des œuvres complètes de Rosa Luxemburg, consacré à la guerre et l’Internationale, on trouve  dans l’un des textes publié pour la première fois en français « Reconstruction de l’Internationale », l’expression: socialisme ou impérialisme. Cette alternative, c’est celle qui parcourt cependant tous les textes de ce tome.

Alors, se demander en quoi l’une a fait plus « recette » que l’autre, n’est-ce pas se poser de fait la question de la perception de Rosa Luxemburg,  de l’impasse faite souvent sur le penseur politique marxiste.


A l’occasion de la publication du tome IV des Œuvres complètes de Rosa Luxemburg, nous consacrons sur le site une semaine à cette publication essentielle des textes de Rosa Luxemburg autour de l’éclatement en 1914 du conflit mondial, et de la faillite de  la social-démocratie. Le texte majeur que l’on connaît sous le nom de Brochure de Junius, à la fois sombre, poignant et terriblement lucide, a été ici retravaillé pour ce qui concerne sa traduction, on y ressent pleinement ce lyrisme, cette écriture si forte qui caractérise l’expression de Rosa Luxemburg. Ce texte est mis en perspective et prend toute son importance grâce d’une part à la relation faite à l’un des moments essentiels de l’action de Rosa Luxemburg auparavant:  son intervention au Congrès de Stuttgart en 1907 et d’autre part à l’action qu’elle développera ensuite autour du concept et de l’idée d’organisation internationale du prolétariat. On découvre ainsi que  l’Internationale n’est pas un simple slogan mais est devenue pour elle la  dimension organique, nécessaire, constitutive de l’action du mouvement ouvrier. Cet ouvrage fait ainsi comprendre mieux que tout la conception de Rosa Luxemburg de l’Internationale, conception qui naît de son expérience et de sa réflexion et qui se cristallise dans les « Principes directeurs » publiés à la fin de ce volume. Dans l’extrait que nous choisissons de publier en premier, Rosa Luxemburg pointe un fait rarement compris: la disparition sur les fronts, de la classe ouvrière, en particulier de la classe ouvrière éduquée, consciente et engagée et ce que cela signifiera ensuite pour nous qui connaissons l’issue de l’histoire, la montée du fascisme que plus rien n’enrayera plus. En souhaitant que la beauté tragique et la lucidité de ce texte vous  incite à aller plus avant dans la lecture de cet ouvrage.

La brochure de Junius, la guerre et l’Internationale (1907 – 1916). Editions Agone &Smolny, 2014. P 26

05 Nov 2014