Février 1915. L’internationale, la prison et sur les premiers jours de son emprisonnement une magnifique lettre à Mathilde Jacob. Dossier: Suivre Rosa Luxemburg en 1915.

Les tout premiers jours de février, Rosa Luxemburg reçoit Clara Zetkin, qui a un souci de santé et qui doit assister à la Commission de contrôle du parti social-démocrate allemand. Nous possédons pour ce mois essentiellement un échange régulier avec Kostia Zetkin, des courriers à Mathide Jacob, ainsi qu’à Friedrich Wetmeyer, Alexandre et Hélène Winckler. C’est le mois où se développe l’un des projets majeurs du courant auquel appartient Rosa Luxemburg: le journal L’Internationale (Die Internationale) se met en place. Sur notre blog d’origine, vous trouverez une page (un dossier) qui lui est entièrement consacré (1)  Et nous reprenons ci-après les notations de la correspondance que nous avions regroupées et traduites. Le 18 février 1915, Rosa Luxemburg est brutalement arrêtée (elle pensait pouvoir être libre jusqu’au 31 mars). De ces premiers jours en prison nous possédons une des plus belles lettres de Rosa Luxemburg, celle du 23 février 1915 à Mathilde Jacob, lettre d’une arrivée brutale en prison où Rosa Luxemburg sait exprimer avec force, humour et émotion ce que peut ressentir un prisonnier politique lors de ces premières heures et jours de l’emprisonnement.

 

(1) http://comprendreavecrosaluxemburg.overblog.com/pages/3_LInternationale_Die_Internationale_1915-819933.html.

 Lettre à Mathilde Jacob

“Votre lettre de dimanche a été le premier message écrit reçu du monde extérieur et m’a procuré beaucoup de joie. Je reçois maintenant la deuxième et je vous en remercie. Soyez tout à fait rassurée pour ce qui me concerne, je vais physiquement et moralement tout à fait bien. Le transport en “fourgon vert” lui-même ne m’a causé aucun choc, car j’avais déjà connu le même transport à Varsovie. La ressemblance était si frappante que cela a éveillé en moi toutes sortes de pensées des plus gaies. Une différence cependant, les gendarmes russes m’avaient escortée “en tant que politique” avec le plus grand respect, alors que les policiers berlinois m’indiquèrent que cela leur était complètement égal, de savoir qui j’étais et me mirent dans un fourgon avec neuf autres “collègues”. Mais en fin de compte, ce sont des choses sans importance, et n’oubliez pas que l’on doit aborder la vie, quoi qu’il arrive, avec calme et sérénité. Je possède ici les deux en quantité suffisante. Mais pour que vous ne vous fassiez pas une image exagérée de mon caractère héroïque, je dois avouer ici avec regret que je n’ai pu retenir qu’à grand peine les larmes qui me montaient aux yeux quand je dus pour la deuxième fois me déshabiller jusqu’à la chemise et me laisser fouiller. Naturellement j’étais très en colère au fond de moi d’une telle faiblesse et je le suis encore. De même, le premier soir, ce qui m’a horrifiée, ce n’est pas la cellule, le fait d’avoir été coupée brutalement du monde, mais, imaginez-vous celui de devoir aller dormir sans avoir mis ma chemise de nuit, sans m’être brossé les cheveux. Et afin que ne manque pas une citation classique! Vous souvenez-vous de la première scène de Marie Stuart, alors qu’on lui avait enlevé ses bijoux: [citation de Schiller] (Allez revoir la citation car Schiller l’a certainement bien mieux exprimé que moi!) … Mais je m’égare. Que Dieu punisse l’Angleterre et me pardonne de me comparer à une reine anglaise! De fait, je possède ici “ces petits riens qui embellissent la vie”, sous la forme d’une chemise de nuit, d’un petit peigne et de savon – grâce à la bonté et à la patience d’ange de Karl [Liebknecht] – et la vie peut reprendre son cours. Je me réjouis de me lever tôt (5h40) et j’attends que Monsieur le Soleil veuille bien suivre mon exemple, afin que je puisse profiter de ce lever matinal. Ce qui est le plus beau, c’est que je vois et entends lors de la promenade dans la cour des oiseaux: une armée de moineaux insolents qui font parfois un tel bruit que je m’étonne qu’un sévère gardien n’intervienne pas pour faire cesser ce tapage; en outre quelques merles parmi lesquels un grand mâle au bec jaune qui chante de manière tout à fait différente de celui qui me rend visite à Südende. Il bavarde et couine de telle façon que l’on ne peut que rire; peut-être en mars/avril se reprendra-t-il et chantera-t-il comme il se doit. (et là je pense à mes pauvres petits moineaux qui ne trouveront plus leur repas servi sur la petite table du balcon et resteront surpris – Là vous devez obligatoirement versez quelques larmes, cela est trop triste …)

Chère madame Jacob, je vous accorde le plus grand honneur que je peux accorder à un mortel: je vous confie ma Mimi. Mais vous devez attendre encore quelques informations qui vous seront transmises par mon avocat. Alors vous devrez l’emporter dans vos bras (pas dans une quelconque corbeille ou sac !!!) avec l’aide de ma logeuse et prendre les sept merveilles du monde pour Mimi (son coussin, la petite clef, les documents, et s’il vous plaît, s’il vous plaît, son fauteuil rouge auquel elle est habituée). Tout cela devrait tenir dans votre voiture. Mais pour cela, comme je vous l’ai dit, attendez encore quelques jours.

Que faites vous? Lisez-vous beaucoup Je lis toute la journée, quand je ne mange pas, ne suis pas en promenade et ne nettoie pas la cellule. Ce qui est le plus beau, ce sont les deux heures de 7 à 9, ou je suis tranquille, lumière allumée et où je peux penser et travailler pour moi …

Mme Z[Zetkin] est malheureusement si bouleversée que je me fais du souci pour elle.

Je vous remercie de tout cœur, profitez de la vie et restez sereine.

Votre R.L.

Bien entendu je serais ravie de vous voir, mais nous devons attendre. Je n’ai pas le droit de recevoir beaucoup de visite et mes avocats revendiquent ce droit. Allez chercher aussi votre vase dans mon appartement!

 

Traduction Dominique Villaeys-Poirré. Merci d’apporter les améliorations nécessaires.

barnim


Le journal Die Internationale dans la correspondance de Rosa Luxemburg.

Ces extraits de lettres sont des annotations disséminées dans la correspondance. Ils s’ajoutent aux articles parus sur le blog et rassemblés dans l’un des dossiers du blog. (Voir page d’accueil). Ils donnent par exemple l’état d’esprit de Rosa Luxemburg dans sa lettre du 24 décembre, à K. Zetkin,  des indications pratiques sur le financement, la réalisation du journal ou sur l’orientation politique (la demande d’un article à F. Wesmeyer). Ils font allusion aussi aux poursuites engagées contre elle, Franz Mehring et Clara Zetkin. L’Internationale est un moment important dans la vie de Rosa Luxemburg: la tentative de donner une expression politique au courant contre la guerre, dans sa lutte contre l’Internationale qui a trahi et pour une nouvelle Internationale …

P 28/29 Lettre à Kostia Zetkin – 24 décembre 1914 – Berlin-Südende

… Aujourd’hui, j’ai été au concert à l’Opéra, le concerto pour piano de Beethoven était magnifique. Alors que j’écoutais la musique, montait de nouveau en moi une haine contre tous ces gens, au milieu desquels  je suis obligée de vivre. Je sens qu’il faut écrire un livre  sur ce qui se passe maintenant, un livre que personne, ni homme, ni femme, ni  les plus anciens n’a jamais lu,  un livre qui tape sur ce troupeau à bras raccourcis. Je suis comme toujours dans la vie en parfaite contradiction avec ce que je fais. J’ai de nouveau l’intention de fonder le journal, je tiens cinq réunions électorales dans la semaine et je travaille à développer la nouvelle .organisation alors que, au fond de moi je n’aspire qu’au calme et à m’éloigner de toute cette agitation. Je n’aurais besoin d’autre chose que d’être seule avec Mimi, et de pouvoir me promener et lire quand j’en ai envie et de travailler tranquillement.

P 32 Lettre à Martha Rosenbaum – 5 janvier 1915 – Berlin-Südende

… Nous pouvons les prendre [les fonds pour prendre un abonnement à un journal syndical propageant le social-chauvinisme à faire circuler au sein du groupe] sur le compte du journal ...

P 35  Lettre à Friedrich Westmeyer – 2 février 1915 – Berlin-Südende

Pour un journal, édité le camarade Franz Mehring et moi-même, et dont le premier numéro doit paraître à la mi-février 1915, je vous demande une contribution. Il faudrait que vous  écriviez pour nous sur les “remarquables” actions de soutien 1.aux familles de soldats 2 aux chômeurs 3. aux L’article ne doit pas dépasser  quatre à cinq pages de la Neue Zeit, et doit comporter tout d’abord un court résumé des faits, mais ensuite et c’est le principal, une critique fondamentale et forte de ces mesures et de leur caractère insuffisant. Je sais que vous avez mené un combat contre les mesures d’aide aux chômeurs (NB Vous pouvez montrer sans vous gêner l’attitude des syndicats). Je ne sais pas si vous connaissez aussi bien les autres aspects de l’aide, mais je suppose que vous saurez vous orienter rapidement…

P 42 Lettre à Kostia Zetkin – 1915 – Berlin-Südende

… Nous voulons donc agir avec le journal, des écrits, en tant qu’individus , certainement, mais cela aussi aura une influence

P 45 Lettre à Alexander Winckler – Berlin-Südende

Cher camarade Winckler,

Au nom de K[arl Liebknecht] et de moi-même, je vous remercie de tout coeur pour le soutien efficace que vous avez apporté à notre entreprise. Les préparatifs se poursuivent. Hier, l’imprimeur de Leipzig, où nous allons faire  le journal, était là et nous avons vu les aspects pratiques. Le numéro 1 sortira début mars. Les contributions sont en cours de rédaction. J’espère que nous allons réussir. Ici à Berlin, et dans d’autres villes avec lesquelles nous sommes en relation,  il y a un véritable besoin d’entendre une pensée social-démocrate au sens ancien du terme. La plus grande partie des camarades n’a pas changé de conviction mais seulement désappris à faire confiance à ses dirigeants, ceux-ci ayant si lamentablement manqué à leurs devoirs… . Naturellement, nous vous adresserons le premier numéro du journal quand il sera fini…

P 75 Lettre à Luise Kautsky – 18 septembre 1915 – Berlin

Je me fais du souci pour l’affaire contre Clara [Clara Zetkin avait été emprisonnée pour son rôle lors de la Conférence internationale des femmes, sous l’accusation de trahison. Elle ne sera libérée que fin octobre 1915]  Moi aussi, j’ai de nouveau une affaire sur le dos (à cause de l’Internationale) qui va peut être empêcher que je puisse mettre le nez dehors en février. Mais laissons les choses venir comme dit l’oncle Paul …

P 135 Lettre à Mathilde Jacob – Le 16 septembre 1916

[Cette lettre est consacrée à l’audience prévue le 4 octobre dans le cadre du procès intentée pour la publication de l’Internationale contre Rosa Luxemburg, Franz Mehring et Clara Zetkin. Cette dernière étant gravement malade, Rosa Luxemburg ne veut pas qu’il y ait dissociation de la procédure et s’emporte contre le cabinet d’avocat Weinberg …]

Les pages renvoient à l’édition allemande Dietz Verlag, Tome V.

Traduction Dominique Villaeys-Poirré3 Merci d’apporter les améliorations nécessaires.

Les indications en italiques sont le fait du blog et concernent directement le journal Die Internationale.

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