Archives mensuelles: avril 2015

Avril 1915. Une lettre exemplaire de Rosa Luxemburg. Un hommage à Gilbert Badia.

 

Vendredi 9 avril 1915, Berlin

Ma chère mademoiselle Jacob,

J’espère que vous recevrez ces lignes assez tôt pour qu’elles vous donnent ce que je souhaite, le bonjour, en ce dimanche matin. Merci de tout cœur pour vos lettres que je lis et relis et qui m’apportent une brassée de joie. La seconde est arrivée de  (je ne sais pas dans quel hôtel vous êtes descendue) avec les jolies “pièces jointes”.

La photo de Mimi m’a fait terriblement plaisir : chaque fois que je la regarde, je ne puis m’empêcher de rire. J’ai si souvent connu ces accès de sauvagerie chez elle, quand on entreprenait une manœuvre d’approche”, que c’est tout juste si, en regardant l’image, je ne l’entends pas gronder. La photo est remarquablement réussie; et pour le jeune médecin aussi, qui s’intéresse tant à ma Mimi, j’éprouve a priori la plus vive sympathie.

Un merci tout particulier pour les fleurs: vous ne savez pas le bien que vous me faites. C’est que j’ai la possibilité de m’adonner de nouveau à la botanique, ce qui est ma passion et la meilleure des détentes après le travail. Je ne sais pas si je vous ai déjà montré mes herbiers, où à partir de mai 1913, j’ai classé à peu près 250 plantes, toutes magnifiquement conservées, je les ai tous ici, ainsi que divers atlas et à présent je peux ouvrir un nouveau cahier, un cahier spécial pour la “rue Barnim”. Je n’avais justement encore aucune des petites fleurs que vous m’avez envoyées et je les ai disposées dans ce cahier; m’ont fait tout particulièrement plaisir l’étoile jaune (la petite fleur jaune de la première lettre) et la pulsatile, car on ne les trouve pas ici à Berlin. Les deux fleurs de lierre de Madame de Stein vont elles aussi passer à la postérité, – je n’avais pas encore vraiment de lierre (en latin Hedera Helix) dans ma collection; je suis doublement contente de leur origine. L’hépatique mise à part, toutes les autres fleurs étaient très correctement pressées, ce qui est important quand on herborise.

Je suis contente pour vous que vous voyiez tant de choses; pour moi, ce serait une punition que d’être obligée de visiter musées et autres établissements. J’y attrape aussitôt la migraine et me sens toute moulue. La seule détente pour moi consiste à baguenauder dans la campagne ou à rester allongée au soleil, dans l’herbe, en observant les insectes, si minuscules soient-ils, ou en scrutant les nuages. Je vous dis cela pour le cas où nous ferions un jour ensemble notre voyage; je ne vous empêcherai nullement de visiter tout ce qui vous intéresse : il faudrait seulement que vous m’excusiez; Il est vrai que vous vous unissez les deux genres de distraction, ce qui est la solution la plus juste

J’avais vu un portrait de Lady Hamilton à l’exposition des Français du XVIIIe siècle. Je ne me rappelle plus le nom du peintre. Je me souviens seulement d’une peinture vigoureuse, aux tons crus, d’une beauté robuste, provocante qui m’a laissée de marbre. Ma préférence va à des types de femmes un peu plus fines. Dans la même exposition, je vois encore très nettement le portrait de Madame de Lavalière peint par Lebrun dans des tons gris-argent qui s’accordaient admirablement avec le visage transparent, les yeux bleus et la robe claire. Je n’arrivais pas à me détacher de ce tableau dans lequel tout le raffinement de la France prérévolutionnaire, une culture aristocratique s’accordaient à un léger parfum de décomposition.

C’est bien que vous lisiez La guerre des paysans d’Engels. Avez-vous déjà fini le Zimmermann? A proprement parler Engels ne nous propose pas une histoire, mais seulement une philosophie critique de la guerre des paysans. Le tissu nourricier des faits, c’est Zimmermann qui le fournit. Quand je voyage dans le Wurtemberg, que je traverse les villages endormis en passant entre les tas de fumier odorants, et que les oies, leurs longs cous tendus, sifflant, ne cèdent que de mauvais gré la place à l’auto, tandis que les adolescents du village, tout son espoir, répliquent à quelques jurons, je ne parviens jamais à me faire à l’idée qu’autrefois, dans ces mêmes villages, l’histoire mondiale a passé martelant les rues de son pas sonore et que des personnages dramatiques s’y sont empoignés.

Pour me distraire, je lis l’histoire géologique de l’Allemagne. Songez donc que dans des plaques d’argile de la période algonkienne, c’est-à-dire à l’époque la plus ancienne de l’histoire du globe, alors qu’il n’existait pas encore la moindre trace de vie organique, donc il y a des millions et millions d’années, songez que l’on a trouvé en Suède dans une de ces plaques d’argile la marque des gouttes d’une brève averse! Je ne saurais vous dire quel effet magique produit sur moi ce lointain salut venu du fond des âges. Je ne lis rien avec autant d’intérêt passionné que des livres de géologie.

A propos, pour revenir à Madame de Stein, malgré toute la piété que j’éprouve pour ces fleurs de lierre : Dieu me pardonne mais c’était une chipie. Lorsque Goethe lui a donné congé, elle s’est comportée comme une clabaudeuse et, moi, je maintiens que le caractère d’une femme se mesure non pas lorsque l’amour naît, mais lorsqu’il s’achève. Aussi de toutes les femmes que Goethe a aimées, la seule qui me plaise, est la délicate et si réservée Madame de Willemer, la “Suleika” du Divan orientalo-occidental.

Je suis toute contente que vous vous reposiez, vous en avez besoin! Moi, je vais très bien.

Amitiés.

Votre RL

Un bonjour amical à Mademoiselle Dyrenfurth ; son petit mot m’a fait bien plaisir.

 

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L’ouvrage de Zimmermann. 1ère édition 1841 – 1843

Toute à la préparation de l’article “Rosa Luxemburg en avril 1915” (qui s’inscrit dans la suite tranquille, de la traduction des lettres de 1915, mois après mois, entamée sur ce blog), j’allais me lancer avec un peu d’appréhension dans la traduction de cette longue lettre si diverse et si riche en sensations et informations sur ce qu’appréciait Rosa Luxemburg (l’une des lettres exemplaires en cela) quand, au fil des recherches, je trouvais la traduction faite par Gilbert Badia. C’est donc un double sentiment qui m’animait alors en saisissant ce courrier, pensant à l’accompagnement fidèle que Gilbert Badia assura auprès de moi des années durant et au rôle essentiel qu’il a joué dans la transmission en France de l’action et de la pensée de Rosa Luxemburg, de la révolution spartakiste. D.V.P.

27 Avr 2015

Sur les pas de Rosa Luxemburg, le voyage de Violette … Le film en cadeau de Valérie Gaudissart sur Vimeo.

Un jour je découvre le film de Valérie Gaudissart. Trois films en un : la famille qui crée le désir de fugue, l’aller onirique, le retour réalité si proche de l’irréel. C’est le voyage de Violette dont la grand-mère communiste meurt, la famille n’est pas à la hauteur, Violette s’en va sur les pas de Rosa Luxemburg jusqu’à la lointaine prison silésienne où Rosa Luxemburg passera les années de guerre. Sensibilité, réflexion, volonté, c’est l’écho donné par ce film à Rosa Luxemburg. Je rencontrerai Valérie à la Quinzaine Rosa Luxemburg. La rencontre sera celle que je pensais et souhaitais. Valérie Gaudissart, aujourd’hui, dans une démarche si logique pour elle donne accès à ses films. En souhaitant que vous ressentiez tout ce que nous avons pu ressentir.

Voir le film de Valérie Gaudissart, Violette sur les pas de Rosa Luxemburg.  Des scènes que je n’ai pas oubliées, les enfants de Silésie, la chorale des anciens mineurs, les réfugiés Kosovars, les policiers polonais qui trouvent Violette en chemin vers la prison de Breslau, la lecture partout, à tout propos par Violette  des lettres de Rosa Luxemburg. D.V.P.

 


Bonjour les amis ! comme je suis en train de bien avancer les prochains projets de films, j’en profite pour vous faire cadeau des anciens. Voici donc 4 films à regarder sur viméo, il suffit de cliquer sur les liens. (vous pouvez faire suivre à qui vous voulez) … Valérie

Ich bin eine Terroristin

Une belle nuit, Violette, 11 ans et 3 mois, va ficher le camp. Dans son baluchon, quelques chocos BN, l’urne des cendres de sa grand-mère communiste chérie et un livre : les lettres de prison de Rosa Luxemburg. Les lettres de Rosa, sa Rosa, cette « grande grande révolutionnaire allemande », assassinée en 1919 dont elle se sent aujourd’hui l’héritière. Elle ira marcher dans ses pas, s’enfoncera de plus en plus loin vers l’Est et essaiera, avec son insouciance de gamine, de changer le monde à sa manière.

Avec : Mathilde Besse, Benoit Giros, Sylvia Etcheto, Friedhelm Ptok, Tadeusz Lomniski, Marcin Kuzminski, Monique Couturier, Marie Cariès, Blandine Pélissier.

Musique de Morton Potash. Co-scénariste: Cécile Vargaftig.

Production: Juliette Grandmont pour Clandestine Films.

 –       Ich bin eine Terroristin, 1h37, 2010 : https://vimeo.com/121620116

Céleste

Dans le ventre de Céleste, tout doucement l’eau frémit. Dans sa tête dure comme la caillasse, son secret s’épaissit. Un jour pourtant, revl’à le printemps, l’herbe verte et les grands amusements… Avec Sylvia Etcheto, Nathalie Boutefeu, Benoit Giros, Jean-Marie Frin, Hervé Falloux.

Musique de Morton Potash.

Production: Juliette Grandmont pour Artcam International

–       Céleste, 42 min, 2005 : https://vimeo.com/121595663

Mes Insomnies

Comme d’autres partent ensemble en voyage de noces, Solange part seule en voyage de dépit : Saint-Michel sur Orge, Saint-Michel des Bois, Mont-Saint-Michel… Et que tous ces lieux qui portent le prénom de son ancien amant sachent qu’elle a dans la bouche une blessure pleine de sang… Avec Nathalie Boutefeu, Benoît Giros, Hervé Falloux, Blandie Pélissier, Aliocha Dernov. Musique : Roland Cahen, Morton Potash.

 –       Mes insomnies, 30 min, 2001 : https://vimeo.com/121668507 

Apesanteurs

 Agnès bénéficie d’une permission de sortie pour circonstances familiales, Agnès erre dans les rues de Paris… Avec Nathalie Boutefeu, Blandine Pélissier, Pascal Cervo, François Caron, Yongsoo Cho. Musique : Roland Cahen.

–       Apesanteurs, 20 min, 1999 : https://vimeo.com/121452154 

24 Avr 2015

Lettres de Rosa Luxemburg à Henriette Roland-Horst van der Schalk (en majorité inédits en français)

Ces derniers jour, un autre contact, une autre discussion. Avec un camarade, nous parlons de Henriette Roland-Horst van der Schalk. C’est l’occasion de se plonger dans la correspondance de Rosa Luxemburg, de faire le point des courriers échangés entre les deux militantes et de donner accès à ces textes en français. D’autant qu’on trouve, en particulier dans le tome 6 de la Correspondance chez Dietz Verlag, plusieurs courriers essentiels. En effet, certains s’inscrivent dans la discussion sur la grève de masse (et viennent en contre-point à l’un de ses textes fondamentaux) et un autre – très connu – montre l’importance pour Rosa Luxemburg de s’inscrire au sein d’une organisation d’un mouvement ouvrier, aussi critique que puisse être son action.


 

Ma très chère Henriette! 27 octobre 1904

Nous voilà à devoir inverser cette fois-ci les rôles et je m’empresse de vous adresser sur votre lit de douleur mes plus cordiales salutations. Avant-hier, j’ai été libérée, ou pour être plus exacte pratiquement mise dehors de la prison de manière pour moi tout à fait inattendue, ayant fait quelques difficultés à profiter des bienfaits de l’amnistie prononcée en Saxe … Mais rien n’y a fait et je me suis retrouvée à Friedenau à l’air libre de la Prusse à un cheveu près à un mois de ma sortie prévue. Hier, nous avons passé toute la journée à discuter avec Kautsky et ma première “action” aujourd’hui est de vous adresser tous mes remerciements pour votre lettre – qui a été dans ma cellule N°7 d’une grande aide – et ma compassion la plus chaleureuse après votre accident. Je l’avais appris par Hermann [Gorter] et j’étais très inquiète de savoir comment vous alliez, tout en ne pouvant pas le demander ni à vous, ni à Kautsky – je n’avais le droit qu’à une lettre par mois. Puis votre lettre m’est parvenue et m’a quelque peu rassurée. Je suis en colère après cette horrible bicyclette, déjà que je n’aime pas que des femmes roulent en vélo, ceci étant rarement très esthétique. Vous voyez comme je suis terriblement vieux jeu et réellement une “philistine”. J’espère que vous restez de bonne humeur et que vous allez de mieux en mieux.

De mon côté, je me sens tout à fait bien, de mauvaises langues disent même que j’ai grossi (alors même que je suis presque morte de faim durant ces deux mois, la nourriture étant si mauvaise). J’ai apprécié le calme et la solitude, dans lesquels j’ai pu me reconstruire intérieurement. Dans le contact avec les autres, j’ai toujours le sentiment d’être tiraillée, toute nouvelle impression m’attire d’un côté, et je suis tout à fait esclave de l’instant présent. Dans la solitude, je me retrouve et je remets de l’ordre dans la “sensibilité” polonaise de mon âme. J’ai travaillé et lu merveilleusement bien durant ces deux mois. En dehors de ma spécialité, l’économie, j’ai lu un peu de littérature et de philosophie. L’annonce de l’amnistie m’a interrompue dans la plus belle des excursions dans le monde escarpé de Leibnitz. Entre autres, j’aimerais bien savoir, si ce bon vieux gros Huygens qui correspondait avec Leibnitz sur les mathématiques était un ancêtre de notre Cornelius Huygens. Ce serait intéressant de le savoir et pas impossible. – Les impressions d’Amsterdam (je pense au congrès) m’ont donné beaucoup à penser et le résultat a été que selon moi, il serait utile de faire que les différents partis se rapprochent et apprennent à se connaître. Je vois déjà dans le renforcement du sentiment international en soi un moyen pour combattre le caractère borné sur lequel repose une grande partie de l’opportunisme et je trouve que notre presse, la Neue Zeit aussi, a une responsabilité dans cette tendance; j’ai souvent écrit et dit cela à Kautsky; certainement il ne peut pas faire grand chose lui-même. Mais certaines personnalités comme vous, ma blonde madone, pourraient faire beaucoup. Si vous même, n’avez pas le temps d’informer de temps en temps l’Allemagne sur votre mouvement, il faudrait au moins que vous initiiez, organisiez et – dirigiez la chose. Car il ne s’agit pas de transmettre sèchement des faits comme le fait Vorwärts avec une magistrale absence de sensibilité, mais de transmettre l’esprit vivant du mouvement. Ce que vous m’avez écrit de la manifestation des matelots, m’a réjoui le cœur et apporté de l’air frais; Kautsky l’a appris de ma bouche en prison à Zwickau. Pas un mot dans la presse! De mon côté, je vais étudier avec enthousiasme le mouvement hollandais et j’utiliserai pour cela mon prochain séjour chez vous.. J’espère aussi trouver en vous un amical Cicérone! Et bien entendu je veux apprendre rapidement le néerlandais. Je n’avais malheureusement pas en cellule les moyens, j’ai essayé de lire en hollandais, mais je n’ai compris qu’un mot sur cinq, six; mais j’ai lu beaucoup en italien, car ce mouvement aussi m’intéresse. Quelle langue peut-on lire pour comprendre ce qui se passe en Scandinavie? Je n’aime pas du tout le trio Danemark, Suède, Norvège car quand je vois le bon Knudsen, je peux penser sans difficulté que le Danemark fait beaucoup pour le commerce du hareng, mais j’ai du mal à m’imaginer que le prince Hamlet soit né dans ce pays. Mais il faut aussi apprendre à connaître ces trois horribles partis car comme on l’a vu de nouveau à Amsterdam, ils jouent un rôle, même s’il est très négatif, dans l’Internationale. Ce que j’ai trouvé ici concernant le parti, est peu agréable pour moi; je pense à cette interminable controverse au sein du Leipziger Volkszeitung, à laquelle quelques maladresses du côté de Mehring ont contribué (sans qu’il le veuille sans doute) et qui a atteint un niveau si mesquin que je ne peux la suivre qu’en prenant sur moi. Le cirque en France autour de l’unification me semble tout à fait inutile mais de nature à dévoiler de manière éclatante l’hypocrisie de Jaurès. Lui qui a conduite autrefois cette unité à sa perte, doit aujourd’hui se contorsionner pour l’éviter. Dommage que notre Bebel prennent au sérieux les Renaudel, Longuet&co comme promoteurs de cette unité; je crains que nous devions vivre de pénibles quiproquos lors de la prochaine réunion du bureau. A noter, Bebel voudrait faire la prochaine réunion à Paris et Kautsky devrait écrire en ce sens à Servy. C’est une idée totalement fausse, Kautsky lui-même n’est pas enthousiaste. Je vais écrire aussi à Servy une protestation énergique contre cette demande (d’autant que pour moi Bruxelles est lié avec ce qui est le plus beau – à savoir une petite excursion vers Amsterdam). Ce serait bien si votre délégué (Troelsta ou Van Kol) pouvait déposer un recours contre cela. A Paris, les choses ne peuvent qu’aller vers l’échec, au milieu de cette dispute éternelle et passionnée.

Et maintenant adieu pour l’instant. Et vous, mon cher chevalier (je vous nomme toujours ainsi à cause de votre visage si énergique et de vos yeux gris acier qui lancent des éclairs), vous m’avez promis “une longue lettre” à Zwickau. Je réclame de même à Friedenau comme Shylock, mon dû. Un morceau de votre coeur ou une lettre. je vous embrasse, jolie Henriette et vous souhaite un bon rétablissement et beaucoup de calme, et une forte poignée de mains à vous deux. Écrivez-moi vite!

Tout à vous, votre rosa

Dietz Verlag – Correspondance – Tome 6 / P 98- traduction Dominique Villaeys-Poirré (Merci pour toute amélioration de la traduction)


 

Chère Henriette! 17 décembre 1904 Comme c’est bien que vous existiez !

Dietz Verlag – Correspondance – Tome 6 / P 101 : Cette lettre est largement accessible en français.  Nous la joindrons prochainement à cet article


 

Chère Henriette! 3 juillet 1905

Je me dépêche de répondre à tes questions.

Je n’ai jamais rien vu dans l’histoire du parti de comparable à ce que tu me dis concernant l’interprétation d’une décision du parti. Toute la pratique de la S-D allemande témoigne du contraire. S’il est décidé par exemple de soutenir les candidats libéraux, il est alors interdit de soutenir tout autre candidat.

La liberté individuelle de tout membre du parti concernant le soutien à des candidatures opposées me semble incroyable et incompatible avec la conception social-démocrate de l’organisation. Certes, il peut arriver que le parti allemand laisse les mains libres aux responsables dans certaines circonscriptions, comme cela a été le cas par exemple dans le Württemberg par rapport au Volkspartei, qui est trop ignoble pour qu’on lui accorde de manière générale notre soutien mais où il convient peut-être de le préférer dans certaines circonscriptions aux reste des forces réactionnaires. La décision ne revient pas cependant aux individus mais à l’organisation du parti dans la circonscription concernée.

Donner carte blanche individuellement aux membres du parti est au contraire une méthode bien connue des partis bourgeois et c’est seulement ce qui est mis en avant pour masquer une lâche trahison. Le Freisinn utilise ainsi toujours un tel “laissez faire” quand il s’agit de soutenir la réaction contre les sociaux-démocrates. Il a alors rarement le courage de recommander à ses membres ouvertement de soutenir les partis réactionnaires, mais le fait de manière cachée en “laissant à chacun le droit d’agir selon ce qu’il pense”. Ce qui revient régulièrement à donner un sauf conduit pour un soutien actif ou passif des opposants aux sociaux-démocrates.

En ce qui concerne mon voyage vers le paradis hollandais, tu as bien compris que ce ne sera pas possible. Je ne peux pas partir, mais je me sens très bien dans le travail que j’effectue, car la révolution avance dans les règles, et c’est une grande joie de pouvoir observer, comprendre et participer. “Espoirs et peurs”, comme tu l’évoques, ce sont des sentiments que ne peuvent ressentir que des observateurs comme “ces gens de Vorwärts” ou les libéraux russes. Nous autres, nous participons avec enthousiasme et le travail de la réflexion (l’analyse de l’avancée révolutionnaire) constitue un plaisir encore plus grand peut-être que la simple participation. Il est apparue chez nous une véritable faim de lumière au sein des masses et je suis heureuse de pouvoir apporter au moins ma petite contribution pour apaiser cette faim de savoir. Quel dommage seulement que tous vous ne puissiez pas participer directement en écrivant pour les prolétaires polonais et russes. La langue est encore un maudit handicap pour l’Internationale. Selon moi, tous les esprits de tous les pays devraient unir leurs forces pour travailler à la révolution russe et adresser une pluie de bonnes brochures! Les choses alors muriraient vite. Alors que vous devez gaspiller des forces précieuses pour les élections aux parlements et autres. Quelle tristesse!

Je vais me permettre de dire mon opinion extrêmement favorable sur ton livre dans la Neue Zeit. Car je n’ai pas le temps malheureusement, justement du fait du travail pour les travailleurs russes et polonais.

Je t’embrasse. Ta Rosa

Dietz Verlag – Correspondance – Tome 6 / P 126- traduction Dominique Villaeys-Poirré (Merci pour toute amélioration de la traduction)


Ma chère Henriette! 2 octobre 1905

Je me dépêche de répondre à tes questions, d’autant que je suis heureuse de te féliciter pour la deuxième édition de ton livre. Je suis tout à fait d’accord avec toi sur le fait que la résolution belge concernant la question de la grève de masse est très univoque et banale. Lorsque nous en avons pris connaissance à Iéna, certains d’entre nous avaient pris la résolution de la combattre en indiquant que la grève de masse n’est pas une recette mécanique au service d’une politique défensive, mais une forme élémentaire du processus révolutionnaire. Déjà le discours de Bebel en lui-même avait donné à la chose une tout autre tournure et encore plus l’attitude des opportunistes (Heine, etc.). Comme souvent, nous nous sommes vus contraints, nous qui sommes “les plus à gauches” et malgré des divergences importantes avec lui, non pas de combattre Bebel, mais de combattre les opportunistes avec lui. Cela aurait été une erreur tactique de notre part d’apparaître ouvertement en plein milieu de la discussion contre la résolution présentée par Bebel. Il était plus judicieux de se montrer solidaire avec Bebel tout en donnant un touche révolutionnaire grâce à la discussion, à cette résolution et cela a réussi même si cela n’apparaît pas suffisamment dans les comptes rendus des journaux. De fait, la grève de masse a été considérée comme une forme de la lutte révolutionnaire de masse, par Bebel aussi, même s’il n’en a pas été peut-être lui-même conscient et le spectre de la révolution a plané de manière tout à fait claire sur les débats. Ce fait a été aussi souligné par les opportunistes qui ont joué les Cassandre en dénonçant les conséquences inévitables de la nouvelle tactique, la révolution sanglante. Nous pouvons nous réjouir complètement de ce résultat. Les résolutions au congrès n’ont jamais eu du tout comme but d’épuiser ou d’expliciter sur le plan théorique une question, elles ont seulement comme but de donner dans la vie politique une proposition politique. C’est ce qui s’est passé dans les débats avec la résolution de Bebel, et cette proposition doit bien entendu suivre son propre chemin, c’est l’utilité des discussions dans la presse. C’est le côté “ésotérique” de la chose. Pour ce qui concerne cet aspect “ésotérique”: la questions que tu me poses, à savoir si tu dois l’évoquer dans la deuxième édition de ton livre, je ne vois pour ce qui me concerne pourquoi tu ne devrais pas le faire. Au contraire, cela me réjouirait car – pour le dire ouvertement – le reproche que je pourrais faire à ton ouvrage, sinon remarquable en tous points, était que tu développes l’idée de grève de masse de manière beaucoup trop formelle comme un moyen d’action défensif et que tu mettais trop l’accent sur l’aspect organisation et discipline et trop peu sur le processus historique de des contradictions de clase au sein duquel la grève de masse apparaît comme phénomène fondamental. En ce qui me concerne, j’ai l’intention d’écrire de manière tout à fait ouverte sur les débats et la résolution de Iéna. – Pour ce qui concerne “le compte-rendu dans Vorwärts”, je te recommanderais de ne pas céder aux sollicitations de Wallfisch. L’organe central du parti ne mérite pas d’être immortalisé encore dans la deuxième édition de ton livre. Infliger ce compte-rendu sans intérêt du Vorwärts serait un pensum pour les lecteurs. Sur le fond, en gros, nous pouvons nous réjouir fortement de ce qui s’est passé à Iéna: la grande masse des membres du parti est tout à fait combative et c’est tout ce que l’on peut obtenir dans cette mortelle saison politique. Le reste viendra de la situation révolutionnaire, qui ne pourra pas manquer de se manifester à court ou long terme. Écris-moi vite et sois heureuse et pleine d’enthousiasme comme nous le sommes. Salut à toi et à ton mari, de même qu’à Hermann [Gorter], Pannekoek et Mendels

Dietz Verlag – Correspondance – Tome 6 / P 132- traduction Dominique Villaeys-Poirré (Merci pour toute amélioration de la traduction)


 

Chère Henriette, 30 janvier 1907

Je ne peux te répondre qu’aujourd’hui du fait de la campagne pour les élections. Donc 1. Ci-joint, la recommandation souhaitée; il s’agit de Kautsky que tu connais certainement. Car je n’ai pas pu obtenir ce service d’un responsable syndical.

  1. En ce qui concerne les laissez-passer, plusieurs sont en fait nécessaires, et il donc utile d’en avoir à l’avance, car quand on en a besoin, on n’a généralement pas le temps d’en chercher. Fais en donc faire par des blonds et des bruns, des vieux et des jeunes, des hommes et des femmes et envoie-les moi quand tu les auras. Comme tu trouveras certainement pas un tel héros ou une telle héroïne, j’en ai fait part à March[lewski] et me suis moquée de son optimisme.

  1. Ton amie Lewitine m’a déjà demandé pour ton plan concernant une édition russe de ton livre. Je joins l’autre mot écrit de ta main.

Et maintenant sur le plan personnel. –

Je vous remercie toi et Rik pour votre carte pour mon anniversaire, cela m’a fait rire, car ma date “officielle” est fausse ( je ne suis pas si vieille!) Je n’ai pas, comme toute personne qui se respecte, un véritable acte de naissance, mais il est “adapté” et “corrigé”. Mais les souhaits eux étaient sincères et c’est comme cela que les ai compris.

J’ai lu très attentivement ton article dans la “N[ieuwe]T[idj] et imagine-toi que j’ai compris chaque mot! J’ai encore eu plus de plaisir à lire ton autre article sur le congrès de Mannheim. Je l’ai lu en français dans “L’Avenir social” et je me suis dit que c’était le premier article intéressant sur Mannheim. Quel dommage qu’il ne soit pas paru dans la N[eue] Z[-eit].

J’aimerais parler avec toi de notre “revers”, mais je n’ai pas le temps pour l’instant hélas. Mais tu reviendras bientôt ici et je te reverrai, n’est-ce pas. Comme je m’en réjouis déjà.

Ecris-moi vite pour me dire quand tu viens. Cordiales salutations à vous deux.

Rosa

Dietz Verlag – Correspondance – Tome 6 / P 143-144,  traduction Dominique Villaeys-Poirré (Merci pour toute amélioration de la traduction)


Chère Henriette, Berlin-Friedenau, août 1911

Le camarade Sneevliet a été un hôte très agréable, non seulement parce que j’ai appris beaucoup de choses intéressantes de sa part, mais aussi parce qu’il m’a donné des nouvelles de vous. Ce n’est vraiment pas juste de ta part, de laisser ainsi tes amis sans nouvelles. Nous devons – les quelques personnes qui pensent et sentent de même – rester en contact! Ton long silence m’a rendue d’autant plus triste que plusieurs éléments pouvaient me laisser penser que tu ne devais guère être satisfaite de la situation générale et donc de la tienne.

Maintenant , j’apprends que personnellement tu vas bien que ta santé est bonne mais que tu veux sortir du SDAP. La première chose me réjouit, la deuxième – non! Tu sais que j’étais tout à fait contre autrefois que tu restes dans le parti, alors que les autres en sortaient. J’étais de cet avis et je n’en ai pas changé. Il fallait que vous soyez unis – que ce soit au sein ou à l’extérieur du parti, la division des marxistes ( à ne pas confondre avec des différences d’opinions) est fatale. Mais maintenant que tu veux sortir du parti, j’aimerais de toutes mes forces t’en empêcher. Tu ne veux pas adhérer, à ce que j’ai entendu, au SDP. Je ne peux pas juger si c’est bien ou pas. C’est bon, tu ne veux pas et tu ne peux pas adhérer au SDP. Mais alors ta sortie du SDAP, signifierait ta sortie du mouvement social-démocrate! Cela, tu ne le dois pas, aucun d’entre nous ne le doit! Nous ne devons pas nous couper de l’organisation, des contacts avec les masses. Le pire des partis des travailleurs est toujours mieux qu’aucun. Et les temps peuvent changer. Dans quelques années, une période de bouleversement peut en Hollande ou dans toute l’Europe balayer l’opportunisme. Mais on ne peut pas attendre cela hors du parti, on doit continuer le combat – aussi stérile qu’il puisse paraître – jusqu’au bout. Tu es finie, morte pour le mouvement politique, si tu restes sur le côté. Ne fais pas cela. Tu as aussi des devoirs sur le plan international. Reste dans les rangs, c’est notre devoir, nous somme tous des soldats. Je te préviens de faire attention à ne pas prendre une mauvaise décision.

Ta Rosa.

Dietz Verlag – Correspondance – Tome 6 / P 177,  traduction Dominique Villaeys-Poirré (Merci pour toute amélioration de la traduction)


Autre indication:

Lettre à Luise Kautsky, Wronke, le 15 avril 1917     : Bonjour à Bendel [Kautsky], aussi à Hilferding. Henriette [Roland-Horst] peut m’écrire à l’occasion ici, mais naturellement sans parler de politique. Tome 5 / P 210


La photographie de une montre Henriette Roalnd-Horst en 1906 (source: http://atthispoint.org/2010/09/08/henriette-roland-holst-i/)

 

_low001200101ill68A Stuttgart en 1907

http://www.dbnl.org/tekst/_low001200101_01/_low001200101_01_0016.php

19 Avr 2015

A Rosa Luxemburg : Remarques à propos de son projet de thèses pour le groupe “Internationale”. Karl Liebknecht.

L’Après 67/68 représente une période centrale pour une nouvelle confrontation avec la pensée de Rosa Luxemburg. Bien entendu à partir des présupposés de l’époque. Le numéro de Partisans daté de 1969, intitulé “Rosa Luxemburg vivante” (qui vient de m’être offert et que je n’avais plus) en est tout au long de sa lecture un exemple significatif. Les auteurs (Loewy, Bensaïd, Haupt) les thèmes (la question de l’organisation, masse et parti, la gauche nouvelle allemande et Rosa Luxemburg) en témoignent et constituent de ce fait un double enseignement : sur Rosa Luxemburg et sur notre époque. Dans cet article (en construction), nous reprenons tout d’abord un texte Liebknecht. Qui discute les thèses qui viennent d’être republiées aux Editions Agone dans le tome IV des Œuvres complètes. Pour ceux qui connaissent et apprécient ce texte de Rosa Luxemburg, les commentaires de Liebknecht sont précieux. Nous avons gardé la traduction de Partisans, comme beaucoup de traductions, elle pourrait certainement être revue. Mais elle a eu le mérite d’exister et de participer de la re-connaissance de Rosa Luxemburg entamée dans ce tournant des années 70.

 

A Rosa Luxemburg : Remarques à propos de son projet de thèses pour le groupe “Internationale”. Karl Liebknecht

Sur les points fondamentaux de la critique (1-7) et les directives pour l’orientation de la politique socialiste (8, 9, particulièrement “bases” 1 et 2), bien entendu absolument d’accord.

L’évolution de la “majorité”, de la passivité à la trahison, devrait être exposée d’une façon énergique et le plus brièvement possible pour les masses. De même pour ce qui concerne l’effroyable mesquinerie de la soi-disant “minorité” – cette corbeille pleine de puces sautillantes – si confuse, et seulement pas si amusante à voir; des puces qui ne peuvent ou ne veulent même pas – par amour de l’ordre et par “discipline” – piquer. Auprès d’eux, la puce-ministre ou ministre Goethe était un homme de caractère et la fameuse cigale “chantant sans cesse dans l’herbe sa vieille chansonnette” un miracle d’impétuosité. J’ai vu récemment en Lorraine un Valaque qui, malgré sa Valaquie, se fatiguait de temps à autre à une jument; que le pudique Joseph explique le signe! Item – les masses en tout bien tout honneur, mais les vieilles grenouilles coassent et frayent de nouveau dans le vieux marais. La “minorité” – pardonnez-moi si cela m’accable. Des scorpions pour pousser en avant ces “myrmidons” de la lutte de classe! Mais on ne frappe que le vide. Et la marotte du fou reste le seul espoir.

 Seulement quelques mots de critiques à votre adresse: il est nécessaire que nous parlions tout à fait ouvertement.

A la fin du paragraphe 9 (… “dépendent de la question de savoir si”), le sort du socialisme peut sembler trop dépendre de la libre décision du prolétariat international, décision qui, d’après les tournures employées, pourrait donner l’impression qu’elle n’est déterminée, considérée comme déterminable que par l’agitation, l’éducation, la propagande, alors que ces activités dans le processus social des masses n’ont de façon générale qu’une force d’accouchement, non de création, et sont elles-mêmes conditionnées, déterminées. Il faudrait trouver une autre façon de présenter la chose.

Au paragraphe 12, ce qu’on veut dire – je le sais bien – c’est ceci : la nouvelle Internationale, qui sera édifiée après l’effondrement (éclatement est insuffisant) de l’ancienne doit reposer sur les bases suivantes, etc. Il ne s’agit pas du plan d’une fondation à côté de n’importe quelles autres fondations possibles, mais des directives pour la formation de l’Internationale malgré tout “une et individuelle”. Est-ce qu’il n’est pas possible d’exprimer cela plus nettement?

Au sujet des paragraphes 3 et 4 des “bases” trop centraliste-mécanique. Trop de discipline, trop peu de spontanéité, dont la préparation et le déploiement constituent la tâche principale. Parallélisme spontané de sentiments, d’idées, de buts, d’exigences, d’actions, coopération spontanée, sont la principale base, la seule garantie durable de la victoire future. “D’en bas”, masses, non chefs”, cela vaut naturellement ici aussi. “Dictature” de l’Internationale seulement possible que si ce n’est pas précisément dictature, contrainte, mais méthode d’action la plus convenable, si ce n’est pas l’imposition d’un comité de bienfaisance ou autre volonté centrale sur les masses, mais la forme la plus énergique de l’exécution de la volonté des masses transmise par l’intermédiaire d’une organisation ou librement reconnue.

Au paragraphe 5 : les masses considérées trop comme instruments de l’action, non comme porteurs de la volonté; en tant qu’instruments de l’action voulue et organisée par l’Internationale, non en tant que voulant et décidant elles-mêmes. Que signifie la distinction entre les masses et l’Internationale? Les masses internationales sont l’Internationale. L’alternative : “chefs ou masses” ne peut pas être retournées en celle-ci:  “les “chefs de l’Internationale ou les chefs de ses sections internationales”, si les premiers étaient bien entendu aussi – du moins encore aujourd’hui en Allemagne – un échange favorable.

Paragraphe 5 et  6, le 6 a sa place avant le 5. La déviation que je viens de signaler n’apparaît-elle pas de nouveau dans ce changement de position?

D’une façon générale, l’important en vue de la préparation de la nouvelle Internationale est que maintenant encore quelque chose soit fait qu’on puisse voir, qui montre l’idée que doit représenter la nouvelle Internationale, aujourd’hui non seulement pensée d’une façon théorique, mais déjà vivante, incarnée en esprit de sacrifice et en volonté d’action, en disposition à l’action et en action. Le cours des théorèmes, projets tactiques, résolutions, thèses, statuts, programmes, et même des organisations  avec les plus beaux programmes du monde, a été renversé d’une façon fatale avec les nombreux runs patriotiques de socialistes spéculatifs. Au commencement de la nouvelle Internationale doit être l’action, alors elle est née, baptisée et achevée, ferme dans le présent, sûre pour l’avenir.

Si l’action échoue, seule reste l’autre voie, plus lente vers sa création, celle qui doit être dans les première journées de voyage la voie de la critique la plus intransigeante.

Je sais que là-dessus aussi nous sommes d’accord.

Partisans, décembre-janvier 1969, N° 45, Editions François Maspéro, P 112/113 – (Texte extrait d’un ensemble traduit par Marcel Ollivier pour Maspéro selon le préambule à la publication)


 

Lire Karl Liebknecht en français sur le site MIA : https://www.marxists.org/francais/liebknec/works.htm


La version définitive adoptée le 1er janvier 1916 visible sur ce même site. (La traduction de ce texte  a été retravaillée pour la parution aux Editions Agone. DVP)

Annexe
Thèses sur les tâches de la social-démocratie

Une majorité de camarades des quatre coins de l’Allemagne a adopté les thèses suivantes, qui présentent une application du programme d’Erfurt au problème actuel du socialisme international.

La guerre mondiale actuelle a réduit à néant les résultats du travail de quarante années de socialisme européen, en ruinant l’importance de la classe ouvrière révolutionnaire en tant que facteur de pouvoir politique, en ruinant le prestige moral du socialisme, en faisant éclater l’Internationale prolétarienne, en conduisant ses sections à un fratricide mutuel et en enchaînant les voeux et les espoirs des masses populaires dans les pays capitalistes les plus importants au vaisseau de l’impérialisme.

En votant les crédits de guerre et en proclamant l’Union sacrée, les dirigeants officiels des partis sociaux-démocrates d’Allemagne, de France et d’Angleterre (à l’exception du parti ouvrier indépendant) ont renforcé l’impérialisme sur ses arrières, ont engagé les masses populaires à supporter patiemment la misère et l’horreur de la guerre, et ainsi ont contribué au déchaînement effréné de la fureur impérialiste, au prolongement du massacre et à l’accroissement du nombre de ses victimes ; ils partagent donc la responsabilité de la guerre et de ses conséquences.

Cette tactique des instances officielles du parti dans les pays belligérants, et en tout premier lieu en Allemagne, qui était jusqu’ici le pays pilote de l’Internationale, équivaut à une trahison des principes les plus élémentaires du socialisme international, des intérêts vitaux de la classe ouvrière et de tous les intérêts démocratiques des peuples. A cause de cette tactique, la politique socialiste était également condamnée à l’impuissance dans les pays où les dirigeants du parti sont restés fidèles à leurs devoirs : en Russie, en Serbie, en Italie, et – avec une exception – en Bulgarie.

En abandonnant la lutte de classes pour toute la durée de la guerre, et en la renvoyant à la période d’après-guerre, la social-démocratie officielle des pays belligérants a donné le temps aux classes dirigeantes de tous les pays de renforcer considérablement leur position aux dépens du prolétariat sur le plan économique, politique et moral.

La guerre mondiale ne sert ni la défense nationale ni les intérêts économiques ou politiques des masses populaires quelles qu’elles soient, c’est uniquement un produit de rivalités impérialistes entre les classes capitalistes de différents pays pour la suprématie mondiale et pour le monopole de l’exploitation et de l’oppression des régions qui ne sont pas encore soumises au Capital. A l’époque de cet impérialisme déchaîné il ne peut plus y avoir de guerres nationales. Les intérêts nationaux ne sont qu’une mystification qui a pour but de mettre les masses populaires laborieuses au service de leur ennemi mortel : l’impérialisme.

Pour aucune nation opprimée, la liberté et l’indépendance ne peuvent jaillir de la politique des États impérialistes et de la guerre impérialiste. Les petites nations, dont les classes dirigeantes sont les jouets et les complices de leurs camarades de classe des grands États, ne sont que des pions dans le jeu impérialiste des grandes puissances, et, tout comme les masses ouvrières des grandes puissances, elles sont utilisées comme instruments pendant la guerre pour être sacrifiées après la guerre aux intérêts capitalistes.

Dans ces conditions, quel que soit le vainqueur et quel que soit le vaincu, la guerre mondiale actuelle représente une défaite du socialisme et de la démocratie; quelle que soit son issue, elle ne peut conduire qu’au renforcement du militarisme, des conflits internationaux et des rivalités sur le plan de la politique mondiale, sauf au cas d’une intervention révolutionnaire du prolétariat international. Elle augmente l’exploitation capitaliste, accroît la puissance de la réaction dans la politique intérieure, affaiblit le contrôle de l’opinion publique et réduit de plus en plus le Parlement à n’être que l’instrument docile du militarisme. En même temps, la guerre mondiale actuelle développe toutes les conditions favorables à de nouvelles guerres.

La paix mondiale ne peut être préservée par des plans utopiques ou foncièrement réactionnaires, tels que des tribunaux internationaux de diplomates capitalistes, des conventions diplomatiques sur le « désarmement », la « liberté maritime », la suppression du droit de capture maritime, des « alliances politiques européennes », des « unions douanières en Europe centrale », des Etats tampons nationaux, etc. On ne pourra pas éliminer ou même enrayer l’impérialisme, le militarisme et la guerre aussi longtemps que les classes capitalistes exerceront leur domination de classe de manière incontestée. Le seul moyen de leur résister avec succès et de préserver la paix mondiale, c’est la capacité d’action politique du prolétariat international et sa volonté révolutionnaire de jeter son poids dans la balance.

L’impérialisme, en tant que dernière phase et apogée de la domination politique mondiale du Capital, est l’ennemi mortel commun du prolétariat de tous les pays. Mais il partage aussi avec les phases antérieures du capitalisme le destin d’accroître les forces de son ennemi mortel à mesure même qu’il se développe. Il accélère la concentration du capital, la stagnation des classes moyennes, l’accroissement du prolétariat, suscite la résistance de plus en plus forte des masses, et conduit ainsi à l’intensification des oppositions entre les classes. Dans la paix comme dans la guerre, la lutte de classe prolétarienne doit concentrer toutes ses forces en premier lieu contre l’impérialisme. Pour le prolétariat international, la lutte contre l’impérialisme est en même temps la lutte pour le pouvoir politique dans l’État, l’épreuve de force décisive entre socialisme et capitalisme. Le but final du socialisme ne sera atteint par le prolétariat international que s’il fait front sur toute la ligne à l’impérialisme et s’il fait du mot d’ordre « guerre à la guerre » la règle de conduite de sa pratique politique, en y mettant toute son énergie et tout son courage.

10° Dans ce but, la tâche essentielle du socialisme consiste aujourd’hui à rassembler le prolétariat de tous les pays en une force révolutionnaire vivante et à créer une puissante organisation internationale possédant une seule conception d’ensemble de ses intérêts et de ses tâches, et une tactique et une capacité d’action politique unifiées, de manière à faire du prolétariat le facteur décisif de la vie politique, rôle auquel l’histoire le destine.

11° La guerre a fait éclater la IIe Internationale. Sa faillite s’est avérée par son incapacité à lutter efficacement pendant la guerre contre la dispersion nationale et à adopter une tactique et une action communes pour le prolétariat de tous les pays.

12° Compte tenu de la trahison des représentations officielles des partis socialistes des pays belligérants envers les objectifs et les intérêts de la classe ouvrière, compte tenu du fait qu’ils ont abandonné les positions de l’Internationale pour rallier celles de la politique bourgeoise-impérialiste, il est d’une nécessité vitale pour le socialisme de créer une nouvelle Internationale ouvrière qui se charge de diriger et de coordonner la lutte de classe révolutionnaire menée contre l’impérialisme dans tous les pays. Pour accomplir sa tâche historique, elle devra s’appuyer sur les principes suivants :

  1. La lutte de classe à l’intérieur des États bourgeois contre les classes dirigeantes, et la solidarité internationale des prolétaires de tous les pays sont les deux règles de conduite indispensables que la classe ouvrière doit appliquer dans sa lutte de libération historique. Il n’y a pas de socialisme en dehors de la solidarité internationale du prolétariat, le prolétariat socialiste ne peut renoncer à la lutte de classe et à la solidarité internationale, ni en temps de paix, ni en temps de guerre : cela équivaudrait à un suicide.
  2. L’action de classe du prolétariat de tous les pays doit, en temps de paix comme en temps de guerre, se fixer comme but principal de combattre l’impérialisme et de faire obstacle à la guerre. L’action parlementaire, l’action syndicale et l’activité globale du mouvement ouvrier doivent être subordonnées à l’objectif suivant : opposer dans tous les pays, de la manière la plus vive, le prolétariat à la bourgeoisie, souligner à chaque pas l’opposition politique et spirituelle entre les deux classes, tout en mettant en relief et en démontrant l’appartenance commune des prolétaires de tous les pays à l’Internationale.
  3. Le centre de gravité de l’organisation de classe du prolétariat réside dans l’Internationale. L’Internationale décide en temps de paix de la tactique des sections nationales au sujet du militarisme, de la politique coloniale, de la politique commerciale, des fêtes de mai, et de plus elle décide de la tactique à adopter en temps de guerre.
  4. Le devoir d’appliquer les décisions de l’Internationale précède tous les autres devoirs de l’organisation. Les sections nationales qui contreviennent à ses décisions s’excluent elles-mêmes de l’Internationale.
  5. Dans la lutte contre l’impérialisme et la guerre, les forces décisives ne peuvent être engagées que par les masses compactes du prolétariat de tous les pays. La tactique des sections nationales doit par conséquent avoir pour objectif principal de former la capacité d’action politique des masses et leur sens de l’initiative, d’assurer la coordination internationale des actions de masse, de développer les organisations politiques, de telle sorte que par leur intermédiaire on puisse compter à chaque fois sur le concours rapide et énergique de toutes les sections et que la volonté de l’Internationale se concrétise dans l’action des masses ouvrières les plus larges dans tous les pays.
  6. La première tâche du socialisme est la libération spirituelle du prolétariat de la tutelle de la bourgeoisie, tutelle qui se manifeste par l’influence de l’idéologie nationaliste. L’action des sections nationales, tant au Parlement que dans la presse, doit avoir pour but de dénoncer le fait que la phraséologie traditionnelle du nationalisme est l’instrument de la domination bourgeoise. Aujourd’hui, la seule défense de toute liberté nationale effective est la lutte de classe révolutionnaire contre l’impérialisme. La patrie des prolétaires, dont la défense prime tout, c’est l’Internationale socialiste.

10 Avr 2015