Archives mensuelles: juin 2015

Rosa Luxemburg – Lettres en prison – Emprisonnement 1, Zwickau pour outrage à l’empereur.

Les lettres de prison ont bouleversé, étonné, participé de la prise de conscience de nombreux lecteurs depuis les années 70 et la première publication chez Bélibaste de la très belle traduction de Michel Aubreuil, des lettres à Sonia Liebknecht, la jeune femme de Liebknecht, lui-même détenu.  A l’occasion de la Quinzaine Rosa Luxemburg à Saint-Étienne, il nous était apparu important de replacer ces lettres dans le contexte plus général de la prison et des emprisonnements de Rosa Luxemburg. Aujourd’hui, nous avons proposé de reprendre ce travail et cette réflexion dans la série d’émissions sur Rosa Luxemburg sur la radio FPP, dans l’émission de et en hommage à Claudine Roméo, « Naïves questions de philosophie ». Nous sommes donc allés à la recherche tout d’abord des indications précises sur les 5 emprisonnements de Rosa Luxemburg : dates, lieux, actes d’accusation. (Sur le site, lire Les cinq emprisonnements de Rosa Luxemburg), ceci est peu connu ou peu présent dans l’esprit de ceux qui suivent sa pensée et son action. Puis à la recherche des lettres en allemand et en français pour donner un accès direct à ces courriers. Les sources disponibles sont les lettres à Leo Jogiches chez Denoël en 1971, les lettres à Karl et Luise Kautsky aux PUF, les ouvrage de Gilbert Badia, Vive la lutte chez Maspéro l’édition allemande Gesammelte Briefe chez Dietz Verlag. Quelques lettres sont déjà disponibles sur le net. La plupart ont dû être saisies pour pouvoir être publiées ici. Pour les traductions, certaines ont été reprises telles quelles, d’autres ont été revues, certains courriers ont été traduits par nos soins (Nous préciserons ce point très rapidement dans cet article pour chacun des courriers cité). Il s’agit donc d’un travail de fond et inédit dont nous espérons qu’il rencontrera l’intérêt de tous. Comme à l’habitude, nous vous invitons à proposer des précisions, à rectifier des erreurs possibles, et à indiquer des améliorations concernant les traductions. Nous pensons cependant qu’en l’état, ce travail peut déjà être utile à nombre d’entre vous. Nous avons souhaité d’autre part dans l’émission aborder le problème de la prison en elle-même et faire le lien avec la prison aujourd’hui, c’est pourquoi nous avons intitulé cette série non pas lettres de prison, mais lettres en prison, en espérant contribuer à faire comprendre ce que peut signifier l’emprisonnement à partir de ce que Rosa Luxemburg a vécu.

Le premier article de la série est consacré au premier emprisonnementElle le connaîtra du 26 août au 25 octobre 1904 pour « outrage à l’empereur » après une condamnation le 16 janvier par le tribunal régional de Zwickau. Elle est déjà une militante très connue du mouvement ouvrier allemand et revient du Congrès de l’Internationale auquel elle a pris une part importante. Son chef d’inculpation, avoir critiqué Guillaume II dans l’un de ses nombreux discours publics. Condamnée à trois mois, elle effectue sa peine dans la prison de Zwickau. Une amnistie la libère plus tôt que prévu, le 25 octobre. Une lettre très humoristique sur ce point adressée à Henriette Roland-Horst van Schalk fait référence à cette sortie « précoce ».

Avant-hier, j’ai été libérée, brusquement et pour moi inopinément, ou pour être plus exacte on m’a pratiquement mise à la porte de la prison de manière pour moi tout à fait inattendue, car j’ai fait quelques difficultés pour profiter des bienfaits de l’amnistie prononcée en Saxe … Mais rien n’y a fait et je me suis retrouvée à Friedenau à l’air libre de la Prusse à un cheveu près à un mois de ma sortie prévue

Quelques remarques à la lecture de ces lettres.

Vivre l’emprisonnement :

Comme le montrent ces courriers avant l’incarcération et comme pour chacun de ses emprisonnements, les risques n’empêcheront en aucun cas Rosa Luxemburg de continuer un travail politique intensif, et l’on retrouve ici cette distance ironique qu’elle montrera (ou affectera) face à ce qui n’est quand même pas chose banale. D’autant qu’il s’agit là de la première fois où elle est incarcérée. Remarquons pour cet emprisonnement comme pour les autres que c’est bien pour un discours, et donc pour des mots et des idées qu’elle est emprisonnée. L’emprisonnement lui-même, Rosa Luxemburg le vivra toujours comme une poursuite obstinée et dans n’importe quelles conditions de son travail politique. C’est ce travail qui interfère à tout moment dans ses lettres. Et l’on peut penser aujourd’hui quand on la lit aux militants politiques emprisonnés et maintenus à l’isolement et qui transforment cet isolement en réflexion, écriture, vie intense. Lors de cet emprisonnement Rosa Luxemburg se consacre à la lecture et à la réflexion, et elle se dira « triste » pour rire qu’une amnistie l’interrompe dans ces si riches et si belles escapades.

L’annonce de l’amnistie m’a interrompue dans la plus belle des excursions dans le monde escarpé de Leibnitz.

Écrire en prison

Comme aujourd’hui, le courrier reste un moment essentiel de l’emprisonnement. Rosa Luxemburg ne peut écrire que très peu. Ses correspondants seront donc peu nombreux : les Kautsky, Leo Jogiches. Pour Leo Jogiches, elle est obligée de masquer l’identité de son correspondant, qui se transforme en femme et auquel elle est obligée d’écrire en allemand. Là encore, cela donne des courriers souvent très décalés. Elle cherche à maintenir le contact politique, se sent impuissante à aider ceux qui sont dehors dans la peine et s’énerve quand son correspondant, pourtant plein de bonne volonté la réduit aux aspects matériels ou santé!

Ma chérie [il s’agit de Leo Jogiches]! Réjouis-toi, voici une nouvelle lettre de moi pour rassurer ton cœur qui craint tant pour mon estomac! Sur ma propre demande, je suis donc revenue à la pitance de l’établissement au lieu des repas (amenés du restaurant), et cela m’a fait du bien. Mon estomac en a eu assez de ces mets supérieurs et rêve de Rousseau. Aussi, depuis une semaine, je me plonge dans les délices végétariens, comme le roi Nabuchodonosor quand, en vertu d’un verdict des Dieux, il dut marcher à quatre pattes et brouter de l’herbe (Heine affirme que c’était de la salade). Nota bene, je reçois chaque soir un morceau de viande. Tu peux donc être tout à fait tranquille et abandonner définitivement ce sujet. Et si tu pouvais bien renoncer en général à tout ce côté « tante aux petits soins » – à ta préoccupation de mon bonheur corporel, aux projets de m’envoyer des fruits etc., – ce sont des choses dont je pourrais dire dans le latin de cuisine de Bismarck : Nescio quod mihi magis farcentitum esset, – en bon allemand : je ne sais pas ce qui me serait le plus égal[Jeu de mot avec Wurst, saucisse, dans l’expression allemande].

Organiser le quotidien dans et hors de la prison

Pour celui qui a vécu la prison et aussi pour les autres, les lettres à Leo Jogiches sur l’achat de vêtements prendront tout leur sel en imaginant celui-ci à la quête de la pièce souhaitée, « l’odyssée de l’achat d’un corsage » comme la nomme Rosa Luxemburg nous est particulièrement chère, d’autant que c’est une lettre qui ne risque pas du fait de son contenu d’être souvent reprise. Nous aimons aussi beaucoup l’image de Rosa Luxemburg en cour de promenade « sans chapeau », ou  celle sur l’usure plus rapide des vêtements:

c’est bizarre les vêtements s’usent encore plus vite ici qu’à la maison, bien que l’on ne fasse rien et qu’il ne se passe rien

Ecrire le quotidien en prison

« Les chicanes » comme elle dit à J.Bruhns. On trouve dans ces lettres en réponse à ses correspondants la description laconique du quotidien emprisonné

Tu veux tout savoir de moi. Je me lève à 6 heures, distribution du café , promenade de 8 à 9 heures, repas à midi, de 1 à 2 promenade, à 3 heures café, à 6 heures dîner, de 7 à 9 travail à la lumière de la lampe, 9 heures, extinction des feux. Je reçois le Berliner Tageblatt. Je lis beaucoup, je pense aussi pas mal …

Et une description superbement métaphorique  d’une cellule

Il faut de plus que je te décrive ma cellule! Tu en demandes beaucoup, my darling. Où puis-je prendre les pinceaux et les couleurs pour t’en décrire la richesse. D’ailleurs j’ai trouvé récemment au mur un inventaire hectographié de ma cellule, où je vis à mon grand étonnement qu’il comportait environ vingt objets. Alors que j’étais sûre qu’elle était complètement vide. La morale de l’histoire : dès qu’un homme a l’impression d’être vraiment pauvre, qu’il s’asseye et qu’il fasse un inventaire de ses biens terrestres, et il découvrira combien il est riche. Toi aussi, tu devrais faire souvent un inventaire de tes richesses et si tu ne m’oublies pas en faisant celui-ci, comme tu as si souvent l’habitude de le faire, tu verras que tu es un véritable Crésus.

Ecrire la prison

Dès cet emprisonnement, on trouve dans ses lettres, ce qui a tant bouleversé les lecteurs des lettres à Sonia Liebknecht : la  description sensible des sensations de ce quotidien enfermé :

C’est le soir, une douce brise descend dans ma cellule par le vasistas, agite doucement mon abat-jour vert et tourne lentement les pages du Schiller ouvert sur ma table. Dehors, dans la rue, on ramène lentement un cheval à l’écurie: le bruit rythmé et lent de ses sabots sur le pavé résonne dans le silence du crépuscule. De très loin presque imperceptibles me parviennent les sons fantasques d’un harmonica, sur lequel tout en cheminant quelque apprenti cordonniers « souffle » une valse. Dans ma tête résonne une strophe que j’ai lue récemment je ne sais plus où …

Et ces remarques si profondes qu’elles résonnent en nous longuement

J’ignore moi-même où ; la vie joue avec moi un éternel jeu de cache-cache. Il me semble toujours qu’elle n’est pas en moi, pas là où je me trouve, mais quelque part plus loin

J’ai apprécié le calme et la solitude, dans lesquels j’ai pu me reconstruire intérieurement. Dans le contact avec les autres, j’ai toujours un sentiment d’être tiraillée, toute nouvelle impression m’attire d’un côté, et je suis tout à fait esclave de l’instant présent. Dans la solitude, je me retrouve et je remets de l’ordre dans la « sensibilité » polonaise de mon âme.

 

Nous vous souhaitons donc bonne lecture.

D.V.P.


 EMPRISONNEMENT 1 : Zwickau 26 août – 25 octobre 1904 pour outrage à l’Empereur. Condamnation le 16 janvier.

Avant et après l’emprisonnement

A Julius Bruhns, le 14 janvier 1904 : … Mais je dois malheureusement me rendre demain à Zwickau pour mon procès (Outrage à l’Empereur).

A Paul Löbe le 21 janvier 1904 : Cher camarade, grand merci pour votre sympathie, mais, en réalité, je ne prends l’affaire que du bon côté et m’étonne que tous mes amis prennent une telle vétille autant au sérieux ! N’oubliez pas que je viens d’un pays où on a l’habitude de mesurer les peines de prison en années et non pas en mois. J’arriverai à surmonter merveilleusement ces trois mois et je me réjouis déjà de la rare occasion de pouvoir lire tranquillement toute la journée.

A Paul Löbe le 3 août 1904: « Ne m’en veuillez pas, mon ami, mais je ne peux vraiment pas. Je goûte ici la fraîcheur estivale pour prendre quelques forces avant mes vacances de trois mois … C’est pourquoi j’ai tenu trois meetings sur la Russie et je suis allée en Posnanie et à Bromberg seulement parce que j’avais promis de tenir de petites réunions publiques avant mon incarcération. Ne m’en veuillez pas, je viendrai avec plaisir à Breslau lorsque je sortirai du trou.

Et à Bruhns, une quinzaine de jours après être sortie de prison : « Ce n’est que maintenant que je parviens à vous remercier pour votre salut amical. Depuis que je suis de nouveau en liberté, je perds énormément de temps avec toute sorte de « maux nécessaires ». Je vous dirai donc en bref que j’ai supporté fort bien mes 9 semaines de prison et que j’ai beaucoup travaillé. La prison était tout à fait supportable, bien qu’agrémentée de toute une série de chicanes ridicules du règlement. » (ZN 8, p. 99-100.) Traduction à lire sur le site Smolny

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A Luise Kautsky, Zwickau, cellule N° 7, 1er septembre 1904

Chère Luigina! Je vous remercie pour votre carte. Ne vous faites pas de souci pour moi, je vais très bien : je suis entourée d’air, de soleil, de livres et de plein de témoignages de gentillesse humaine. N’attendez pas cependant de nombreuses lettres de moi. Je n’ai l’autorisation d’écrire qu’une lettre par mois et seulement s’il y a un événement important. Mais je recevrai, j’espère, toutes les lettres qui me seront adressées. Mon adresse, Zwickau, Amtsgerichtsgefängnis. Transmettez ces informations à mon appartement Cranachstrasse. Encore deux demandes : dites à mon frère, celui qui est médecin, de ne pas venir, cela n’a aucun sens. Et si mon article paraît, pouvez vous me l’envoyer ainsi que la réponse de Karl…. Ecrivez-moi. Mes pensées vont au syndicat des mineurs de charbon de Rhénanie-Westphalie et vers vous et en Hollande. Votre Rosa, toujours et irrémédiablement heureuse.

A Leo Jogiches, Zwickau, le 9 septembre 1904 : vendredi. 6 semaines donc exactement 1/6ème de la peine effectuée. RL écrit à Leo en allemand et comme s’il était une femme.

Chère Léonie, Il me faut t’adresser quelques demandes urgentes. Il est temps de me faire parvenir un corsage plus chaud: le corsage bleu zéphire que je porte est déjà sale et je trouverais dommage de porter le corsage de voile gris, il s’abimera ici très vite ; c’est bizarre les vêtements s’usent encore plus vite ici qu’à la maison, bien que l’on ne fasse rien et qu’il ne se passe rien. Lily m’a promis une jupe (la bleue elle aussi a trop servi et la noire avec sa traîne superbe s’adapte mal à la cellule). Jozio, qui m’a rendu visite voulait le lui rappeler et je l’attends d’un jour à l’autre. Je n’aurai pas besoin du chapeau jusqu’à ma sortie de prison (le 26 novembre, 11 heures!), car je sors seulement dans la cour et sans chapeau. Pour le corsage, prends du 44, le plus simple sera le mieux, en laine et d’une couleur passe-partout. Munio a fait la demande auprès de la direction pour que l’on me verse 100 marks pour mon pécule, mais j’ai refusé parce que Dietz a fait le nécessaire. C’est dommage que j’aie eu justement une migraine quand Jodzio est venu me voir, car sinon je me sens très bien.

La deuxième demande est que tu adresses la deuxième partie de la lettre à Karl …. Envoie moi tout ce que tu reçois pour moi et écris plus souvent sans attendre de lettre de moi. Je n’aurai pas rapidement une autre possibilité de t’écrire.

Tu veux tout savoir de moi. Je me lève à 6 heures, distribution du café , promenade de 8 à 9 heures, repas à midi, de 1 à 2 promenade, à 3 heures café, à 6 heures dîner, de 7 à 9 travail à la lumière de la lampe, 9 heures, on dort. Je reçois le Berliner Tageblatt. Je lis beaucoup, je pense aussi pas mal …

Tu m’as promis de lire un livre chaque jour. Est-ce que tu le fais. Il le faut, je sens de nouveau l’importance d’une lecture sérieuse quotidienne. Cela vous sauve, l’esprit et les nerfs…

Tu peux aussi m’envoyer des bas (la plus petite taille féminine), mais fais-les laver avant, car les nouveaux déteignent sur les pieds. Environ trois paires…

J’ai trouvé dans le 3ème tome une mèche de cheveux gris, je ne sais pas s’ils sont de ta mère ou de la mienne, mais cela m’a fait plaisir …

A Karl Kautsky, Zwickau, après le 20 septembre

Et maintenant pour toi, ma chère Luise, ou plutôt seulement pour toi puisque toute la lettre t’est aussi adressée. Tu comprends souvent mieux ou plus vite ce que je ressens – Pas vrai! – (à supposer qu’il y ait quelque chose à « comprendre »). Je voulais t’écrire si longuement et je dois m’exprimer si brièvement. Alors te dire seulement que tes lettres déversent plein de soleil dans le cœur, mille mercis pour chaque mot. Tu me donnes une image si vivante de ce qui vous entoure. De ma part, envoie des lettres pleins de choses gentilles à Henriette. Ecris-moi mais uniquement quand tu en as envie, ne te force pas. Je vous embrasse tous, sans oublier les petits. Amitiés à Granny. T Rosa.

A Karl Kautsky, Zwickau, après le 20 septembre 1904

Merci pour la photo de Karl et la charmante dédicace. Le portrait est magnifique, c’est le premier portrait vraiment bon que je vois de lui. Les yeux, l’expression du visage – tout est parfait (il n’y a que la cravate, la cravate avec cette profusion de pois blancs qui littéralement vous fascine! … Une cravate comme celle-là est un motif de divorce. Eh oui, ces femmes! On leur montre l’esprit le plus sublime qui soit, et qu’est-ce qu’elles remarquent d’abord? Ses cravates …). Ce portrait me donne beaucoup de joie. J’ai reçu hier la lettre de granny: elle m’écrit des choses gentilles pour me distraire mais arrive mal à dissimuler son propre abattement. Transmets-lui mon bon souvenir: j’espère qu’elle est de nouveau en bonne forme. C’est vrai ce que je lis dans le Tageblatt? Franziskus aurait démissionné? Mais ce serait une catastrophe … un triomphe pour le 5ème « état » tout entier! On n’a donc pas pu l’en empêche? Cette nouvelle m’a littéralement bouleversée et abattue. Et tu ne me donnes pas le moindre détail sur cette affaire. Tu es horrible!

C’est le soir, une douce brise descend dans ma cellule par le vasistas, agite doucement mon abat-jour vert et tourne lentement les pages du Schiller ouvert sur ma table. Dehors, dans la rue, on ramène lentement un cheval à l’écurie: le bruit rythmé et lent de ses sabots sur le pavé résonne dans le silence du crépuscule. De très loin presque imperceptibles me parviennent les sons fantasques d’un harmonica, sur lequel tout en cheminant quelque apprenti cordonniers « souffle » une valse. Dans ma tête résonne une strophe que j’ai lue récemment je ne sais plus où

            Blotti parmi les arbres est ton petit jardin

            Où roses et œillets attendent ton amant

            Blotti pa mi les arbres est ton petit jardin

 Je ne comprends pas tout le sens des mots; je ne sais même pas s’ils en ont un, mais ils me bercent; avec la brise qui effleure mes cheveux comme une caresse, ils me plongent dans un singulier état d’âme. Cette brise, la traitresse m’attire, m’entraîne déjà loin de nouveau … J’ignore moi-même où ; la vie joue avec moi un éternel jeu de cache-cache. Il me semble toujours qu’elle n’est pas en moi, pas là où je me trouve, mais quelque part plus loin. Jadis chez nous, aux premières heures de l’aube, je me glissais à la fenêtre – c’est qu’il nous était strictement défendu de nous lever avant notre père – je l’ouvrais sans bruit et je guettais ce qui se passait dans la cour, quelques moineaux se chamaillaient en piaillant sans discrétion, et le long Antoni se tenait près de la pompe, vêtu de la courte peau de mouton qu’il portait en hiver comme en été, les deux mains et le menton appuyés sur la manche de son balai; son visage pas débarbouillé et ensommeillé reflétait de profondes pensées. Cet Antoni était un être qui aspirait à s’élever au-dessus de sa condition. Tous soirs, une fois la porte cochère fermée, assis dans le couloir sur la banquette où il dormait, il épelait à voix haute à la lueur douteuse du bec de gaz, le Bulletin officiel de la police, dans toute la maison on entendait cette sourde litanie. Or c’était un intérêt très pur pour la littérature qui le guidait dans cette opération: il n’en comprenait pas en effet un traitre mot, mais éprouvait pour ces caractères en soi un véritable amour. N’empêche qu’il était très exigeant. Comme il me demandait de la lecture, je lui remis un jour Les débuts de la civilisation de Lubbock, que je venais tout juste d’étudier, non sans mal, car c’était mon premier livre sérieux. Il me le retourna deux jours plus tard en me déclarant que l’ouvrage « ne valait rien ». Pour moi, c’est seulement plusieurs années plus tard que j’en suis arrivée à découvrir à quel point Antoni avait raison. Donc Antoni commençait tout d’abord par rester plongé dans une méditation profonde quelques temps, qu’il interrompait soudain par un bâillement sonore, effrayant même, et dont la cour renvoyait l’écho, et chaque fois ce bâillement libérateur signifiait: maintenant au travail. J’entends encore le frottement et le claquement de son balai humide qu’il appuyait obliquement sur les pavés de la cour.; il balayait en prenant soin de décrire sur les bords de jolis arcs de cercle réguliers, esthétiquement dessinés, qui pouvaient ressembler aux festons de quelques dentelles de Bruxelles. Sa façon de balayer la cour était celle d’un poète. Et c’était aussi le plus beau moment de la journée avant que le grand-immeuble-caserne ne s’éveille et que ne commence sa vie bruyante et monotone, pleine de craquements et de coups de marteau. Sur la banalité triviale du pavé, l’aube étendait une paix religieuse; le haut, dans les premiers carreaux, étincelait de l’or matinal du premier soleil et tout en haut flottaient de petits nuages vaporeux qu’un souffle colorait de rose avant qu’ils ne se perdent dans la grisaille du ciel de la grande ville. A cette époque, je croyais dur comme fer que la « vie », la « vraie » vie, était là-bas, quelque part, au-delà des toits. Au fond j’ai été la victime d’un jeu sacrilège; la vraie vie est justement restée là-bas dans la cour où j’ai lu avec Antoni pour la première fois Les Débuts de la civilisation. Je vous embrasse de tout cœur.

La Kumedi de Bâle m’a amusée, Wullshleger obtenant la bénédiction de Rome et, à côté, Son Excellence Millerand chantant les louanges de Berlin … Comment dit-on dans cette vieille chanson de moines: Et pro rege et pro papa, libunt vinum sine aqua? Holdrio! Décidément ce monde devient tous les jours plus beaux.

A Leo Jogiches, Zwickau, 23 septembre 1904 (13-4 = 9) : RL écrit à Leo en allemand et comme s’il était une femme.

« Avant tout, résous l’énigme de la forme cabalistique ci-dessus. Ensuite, merci pour l’envoi. Le corsage est parfait, je l’ai adapté  à moi et le porte tout le temps. Le chapeau est aussi « un bel objet ». Mais n’écris pas si longuement sur de tels thèmes comme une vieille nounou, ma jolie petite tête blonde, sinon je vais m’impatienter vraiment. Quand une lettre du dehors m’arrive enfin, je voudrais lire autre chose que l’odyssée de l’achat d’un corsage. Le Manifeste ne m’a pas été donné, de même que les coupures de presse jointes au courrier de Luise; Dis-lui que cela n’a aucun sens de m’adresser des articles. Bien sûr, tu pouvais tenter l’envoi du Kladderdatsch », je l’aurais reçu. Alors le « Ulk » est mon seul dérivatif, le dernier était fameux. Que tu vives si solitaire est une absurdité et une énormité, je suis très en colère. Surtout avec mon état d’esprit actuel, je hais toute « ascèse » de ce type. Je saisis dans le journal de Mosse, dans le feuilleton, dans les critiques de théâtre le moindre signe de vie, la moindre lueur, chaque nuance et je me promets de vivre pleinement à ma sortie et toi tu vis dans l’abondance et tu te nourris comme Saint Antoine dans le désert de miel sauvage. Tu vas devenir un vrai sauvage de cette manière. Ma petite, quand je sortirai, il y aura un grave conflit entre le vide de ton existence nazaréenne et mon enthousiasme hellène. …

Il faut de plus que je te décrive ma cellule! Tu en demandes beaucoup, my darling. Où puis-je prendre les pinceaux et les couleurs pour t’en décrire la richesse. D’ailleurs j’ai trouvé récemment au mur un inventaire hectographié de ma cellule, où je vis à mon grand étonnement qu’il comportait environ vingt objets. Alors que j’étais sûre qu’elle était complètement vide. La morale de l’histoire : dès qu’un homme a l’impression d’être vraiment pauvre, qu’il s’asseye et qu’il fasse un inventaire de ses biens terrestres, et il découvrira combien il est riche. Toi aussi, tu devrais faire souvent un inventaire de tes richesses et si tu ne m’oublies pas en faisant celui-ci, comme tu as si souvent l’habitude de le faire, tu verras que tu es un véritable Crésus.

Je n’ai pas eu de nouvelles migraines, les névralgies se font aussi tout à fait discrète, je ne suis en délicatesse qu’avec mon très vénérable estomac…Mais je lui réponds que par le plus parfait mépris.

Je ne peux pas travailler ici pour les Editions de Warski, pour différentes raisons, mais aussi pour la raison que je ne veux pas me disperser. Je suis maintenant totalement aspirée par l’économie politique et je pense qu’elle en vaut la peine. Salut Luise et parle avec elle de tout ce que tu possèdes.

Lily ne m’a pas envoyé une jupe, mais excuse le terme, un sous-vêtement. Il m’est très utile, mais ne peut pas remplacer une jupe, et la bleue est presque aussi grisee qu’un ciel de novembre. Si tu as de nouveau quelques sous peux-tu m’en ââcheter un (comme dit ce grand comique de Bendix). Pour la taille, le mieux serait de prendre comme modèle la vieille robe grise que nous avions commandée ensemble l’année dernière au magasin. Encore une chose importante: es-tu allé chercher la lettre que Körsten (Maison des syndicats) a reçu pour moi! Fais-le tout de suite. Je t’embrasse. Ta Rosa.

Envoie un bonjour de ma part à Parvus.

Si tu veux engager Anna, ce qui me ferait plaisir, dis-le immédiatement à la femme du portier.

Ma chérie, ne me torture pas à cause de mon estomac avec 10 questions et 20 conseils. Je les connais par cœur. Et les choses ne changeront pas tant que je n’aurai pas dit adieu à … Je te transmets cette information capitale, seulement pour que tu aies plus confiance en mes rapports « à la Kurupatkin » et que tu ne trouves pas tout cela « trop beau ». Je me réjouis que tu penses à ta garde-robe. Mais s’il te plaît pas de tissu épais et à longs poils, cela fait provincial, prends un tissu anglais, souple, bleu foncé, avec de fines lignes blanches peut-être, et un manteau noir et large, bien coupé, comme je les aime.

A Leo Jogiches, Zwickau, 4 octobre 1904 : RL écrit à Leo en allemand et comme s’il était une femme.

« Ma chérie! Réjouis-toi, voici une nouvelle lettre de moi pour rassurer ton cœur qui craint tant pour mon estomac! Sur ma propre demande, je suis donc revenue à la pitance de l’établissement au lieu des repas (amenés du restaurant), et cela m’a fait du bien. Mon estomac en a eu assez de ces mets supérieurs et rêve de Rousseau. Aussi, depuis une semaine, je me plonge dans les délices végétariens, comme le roi Nabuchodonosor quand, en vertu d’un verdict des Dieux, il dut marcher à quatre pattes et brouter de l’herbe (Heine affirme que c’était de la salade). Nota bene, je reçois chaque soir un morceau de viande. Tu peux donc être tout à fait tranquille et abandonner définitivement ce sujet. Et si tu pouvais bien renoncer en général à tout ce côté « tata aux petits soins » – à ta préoccupation de mon bonheur corporel, aux projets de m’envoyer des fruits etc., – ce sont des choses dont je pourrais dire dans le latin de cuisine de Bismarck : Nescio quod mihi magis farcentitum esset, – en bon allemand : je ne sais pas ce qui me serait le plus égal[Jeu de mot avec Wurst, saucisse, dans l’expression allemande]. M’as-tu entendue crier cette nuit? Imagine-toi que je me réveille soudain à deux heures et demie d’un profond sommeil, je ne reconnais pas ma cellule, en général je ne parviens pas à m’orienter, et dans la plus grande des frayeurs, j’appelle ma mère, mais d’une voix si stridente qu’on aurait pu m’entendre de Friedenau! Et ça a duré dans les dix minutes jusqu’à ce que je prenne conscience que j’appelle sept ans trop tard. Tu ne peux te représenter le pénible sentiment d’accablement qui s’est ensuite emparé de moi; l’ombre de cette aventure nocturne ne m’a pas quittée de tout le jour et je voyais la belle journée ensoleillée comme à travers un voile. Ma pauvre cellule n’y est pour rien, j’ai déjà vécu cela à Friedenau, sauf que ma petite sœur chérie n’a alors rien entendu car elle dormait du « sommeil du juste » et moi je n’ai pas voulu t’en parler car c’était l’un de ces sept jours où tu avais rompu. Je dois te demander plusieurs choses: envoie-moi la série d’articles de Cunom sur les cartels; ils ont paru dans la Neue Zeit, je crois au printemps dernier. Le sujet est coriace et dans les livres que j’ai pris avec moi, je ne trouve guère que du vide. Pourtant ce sont les œuvres les plus « fondamentales » sur ce sujet! La question a été laissée en friche … Si je peux travailler ici? Certainement, tout autour un calme idéal, si ce n’est un joyeux gazouillis d’enfants en dialecte saxon, venant de je ne sais où (J’ignore après tout sur quoi donne ma fenêtre!) – et le cri affairé de canards sur un étang je suppose. Tous les canards doivent être de sexe féminin car ils ne ferment pas le bec un instant, même au milieu de la nuit ils mènent de passionnantes conversations et leur coin-coin est scandé avec une conviction si profonde sur toutes les notes de la gamme que je suis obligée de rire malgré ma colère.

On ne m’a pas permis de recevoir la lettre de Lavigne. Ce que je pensais de Karl et Auguste concorde entièrement avec ce que tu écris. Va chez Luisa comme d’habitude.

Tu aurais dû parler quand même avec Anna. Si je dois l’engager à partir du Nouvel An, pourquoi la pauvre devrait-elle changer deux fois d’emploi et gâcher son livret d’attestations? Ne pourrait-elle tenir le coup jusqu’au Nouvel An là où elle est?

Voilà qui suffit; tu peux attendre maintenant un peu, la lettre suivante est pour Varsovie; nous verrons si tu trouveras en toi assez « de force et de matière » pour m’écrire! …

A Henriette Roland-Holst, 27 octobre 1904

Ma très chère Henriette. Nous voilà à devoir inverser cette fois-ci les rôles et je m’empresse de vous adresser sur votre lit de douleur mes plus cordiales salutations. Avant-hier, j’ai été libérée, brusquement et pour moi inopinément, ou pour être plus exacte on m’a pratiquement mise à la porte de la prison de manière pour moi tout à fait inattendue, car j’ai fait quelques difficultés pour profiter des bienfaits de l’amnistie prononcée en Saxe … Mais rien n’y a fait et je me suis retrouvée à Friedenau à l’air libre de la Prusse à un cheveu près à un mois de ma sortie prévue. Hier, nous avons passé toute la journée à discuter avec Kautsky et ma première « action » aujourd’hui est de vous adresser tous mes remerciements pour votre lettre – qui a été dans ma cellule N°7 d’une grande aide – et ma compassion la plus chaleureuse après votre accident. Je l’avais appris par Hermann [Gorter] et j’étais très inquiète de savoir comment vous alliez, tout en ne pouvant pas le demander ni à vous, ni à Kautsky – n’ayant le droit qu’à une lettre par mois. Puis votre lettre m’est parvenue et m’a quelque peu rassurée. Je suis en colère après cette horrible bicyclette, déjà que je n’aime pas que des femmes roulent en vélo, ceci étant rarement très esthétique. Vous voyez comme je suis terriblement vieux jeu et réellement une « philistine ». J’espère que vous restez de bonne humeur et que vous allez de mieux en mieux.

De mon côté, je me sens tout à fait bien, de mauvaises langues disent même que j’ai grossi (alors même que je suis presque morte de faim durant ces deux mois, la nourriture étant si mauvaise). J’ai apprécié le calme et la solitude, dans lesquels j’ai pu me reconstruire intérieurement. Dans le contact avec les autres, j’ai toujours un sentiment d’être tiraillée, toute nouvelle impression m’attire d’un côté, et je suis tout à fait esclave de l’instant présent. Dans la solitude, je me retrouve et je remets de l’ordre dans la « sensibilité » polonaise de mon âme. J’ai travaillé et lu merveilleusement bien durant ces deux mois. En dehors de ma spécialité, l’économie, j’ai lu un peu de littérature et de philosophie. L’annonce de l’amnistie m’a interrompue dans la plus belle des excursions dans le monde escarpé de Leibnitz. Entre autres, j’aimerais bien savoir, si ce bon vieux gros Huygens qui correspondait avec Leibnitz sur les mathématiques était un ancêtre de notre Cornelius Huygens. Ce serait intéressant de le savoir et pas impossible. – Les impressions d’Amsterdam (je pense au congrès) m’ont donné beaucoup à penser et le résultat a été que selon moi, il serait utile de faire que les différents partis se rapprochent et apprennent à se connaître. Je vois déjà dans le renforcement du sentiment international en soi un moyen pour combattre le caractère borné sur lequel repose une grande partie de l’opportunisme et je trouve que notre presse, la Neue Zeit aussi, a une responsabilité dans cette tendance; j’ai souvent écrit et dit cela à Kautsky; certainement il ne peut pas faire grand chose lui-même. Mais certaines personnalités comme vous, ma blonde madone, pourraient faire beaucoup. Si vous même, n’avez pas le temps d’informer de temps en temps l’Allemagne sur votre mouvement, il faudrait au moins que vous initiiez, organisiez et – dirigiez la chose. Car il ne s’agit pas de transmettre sèchement des faits comme le fait Vorwärts avec une magistrale absence de sensibilité, mais de transmettre l’esprit vivant du mouvement. Ce que vous m’avez écrit de la manifestation des matelots, m’a réjoui le cœur et apporté de l’air frais; Kautsky l’a appris de ma bouche en prison à Zwickau. Pas un mot dans la presse! De mon côté, je vais étudier avec enthousiasme le mouvement hollandais et j’utiliserai pour cela mon prochain séjour chez vous. J’espère aussi trouver en vous un amical Cicérone! Et bien entendu je veux apprendre rapidement le néerlandais. Je n’avais malheureusement pas en cellule les moyens, j’ai essayé de lire en hollandais, mais je n’ai compris qu’un mot sur cinq, six; mais j’ai lu beaucoup en italien, car ce mouvement aussi m’intéresse. Quelle langue peut-on lire pour comprendre ce qui se passe en Scandinavie? Je n’aime pas du tout le trio Danemark, Suède, Norvège car quand je vois le bon Knudsen, il m’est facile de penser que le Danemark fait beaucoup pour le commerce du hareng, mais difficile d’imaginer que le prince Hamlet est né dans ce pays. Mais il faut aussi apprendre à connaître ces trois horribles partis car comme on l’a vu de nouveau à Amsterdam, ils jouent un rôle, même s’il est très négatif, dans l’Internationale. Ce que j’ai trouvé ici concernant le parti, est peu agréable pour moi; je pense à cette interminable controverse au sein du Leipziger Volkszeitung, à laquelle quelques maladresses du côté de Mehring ont contribué (sans qu’il le veuille sans doute) et qui a atteint un niveau si mesquin que je ne peux la suivre qu’en prenant sur moi. Le cirque en France autour de l’unification me semble tout à fait inutile mais de nature à dévoiler de manière éclatante l’hypocrisie de Jaurès. Lui qui a conduit autrefois cette unité à sa perte, doit aujourd’hui se contorsionner pour l’éviter. Dommage que notre Bebel prennent au sérieux les Renaudel, Longuet&co comme promoteurs de cette unité; je crains que nous devions vivre de pénibles quiproquos lors de la prochaine réunion du bureau. A noter, Bebel voudrait faire la prochaine réunion à Paris et Kautsky devrait écrire en ce sens à Servy. C’est une idée totalement fausse, Kautsky lui-même n’est pas enthousiaste. Je vais écrire aussi à Servy une protestation énergique contre cette demande (d’autant que pour moi Bruxelles est lié avec ce qui est le plus beau – à savoir une petite excursion vers Amsterdam). Ce serait bien si votre délégué (Troelsta ou Van Kol) pouvait déposer un recours contre cela. A Paris, les choses ne peuvent qu’aller vers l’échec, au milieu de cette dispute éternelle et passionnée.

 Et maintenant je vous dis provisoirement adieu. Et vous, mon cher chevalier (je vous nomme toujours ainsi parce à cause de votre visage si énergique et de vos yeux gris acier qui lancent des éclairs), vous m’avez promis « une longue lettre » à Zwickau. Je réclame de même à Friedenau comme Shylock, mon dû. Un morceau de votre cœur ou une lettre. je vous embrasse, jolie Henriette et vous souhaite un bon rétablissent et beaucoup de calme et une forte poignée de mains à vous deux. Ecrivez moi vite! Tout à vous, votre Rosa.

27 Juin 2015

Rosa Luxemburg – Lettres en prison – Emprisonnement 2 – Varsovie

Le second article de la série est consacré au deuxième emprisonnement de Rosa Luxemburg du  4 mars à août 1906, à Varsovie.

Celui-ci est très différent des quatre autres emprisonnements car il se produit en plein processus révolutionnaire et c’est pour sa participation que Rosa Luxemburg connaît la prison. En effet, elle rejoint la Pologne alors sous domination tsariste durant la révolution russe de 1905. Elle s’implique comme toujours par les écrits, la rédaction de tracts, la réflexion avec les autres militants. Elle est arrêtée, emprisonnée. L’affaire est, comme elle dit, « somme toute sérieuse » [si sérieuse qu’il y eut plus de 1000 exécutions, dont Kasprasz, mentor de Rosa Luxemburg adolescente, figure historique qui fut exécuté pour avoir défendu une imprimerie] et elle risque réellement l’exécution. Arrêtée sous une fausse identité, elle est d’abord incarcérée à l’Hôtel de Ville puis transférée à la prison de Varsovie. Elle y connaît les conditions des arrestations massives de l’époque, les prisonnières sont arrêtées par dizaines et entassées dans des cellules prévues pour un ou deux prisonniers. Transférée à la prison de Varsovie, elle y retrouve l’emprisonnement en cellule individuelle. Elle sera transférée dans le pavillon X, réservé aux prisonniers jugés dangereux. Protégée par sa nationalité allemande,  elle est finalement assignée à résidence, libérée sous caution et rejoint l’Allemagne en décembre. De nouveau, quelques remarques à partir des lettres

Vivre l’arrestation. Vive la révolution

Face à l’arrestation et malgré sa gravité, Rosa Luxemburg dans ses lettres nous transmet le même humour, la même distance face à l’événement, la même volonté de ne pas s’apitoyer.

Mes très chers amis, Le dimanche 4 au soir, le destin m’a rattrapée: j’ai été arrêtée. J’avais déjà fait viser mon passeport pour le retour et j’étais sur le point de partir. Eh bien, il faut faire s’en arranger. J’espère que vous ne prendrez pas les choses plus à cœur que je ne le fais. Vive la ré …! Avec toutes ses conséquences. Dans une certaine mesure j’aime encore mieux être enfermée ici que de devoir … discuter avec Peus …L’affaire somme toute est sérieuse, mais nous vivons des temps mouvementés où « tout ce qui existe mérite de disparaître ».

Vivre les arrestations massives

Elle nous livre un récit imagé des joyeusetés des arrestations massives qui rappelleront peut-être aux plus anciens quelques joyeuses expériences de la souricière sous l’hôtel de ville parisien, bien que dans des circonstances bien moins « sérieuses ».

Me voici enfermée à l’hôtel de ville où l’on a parqué ensemble « politiques », prisonniers de droit commun et aliénés. Ma cellule, qui est le joyau de l’ensemble (une cellule d’isolement ordinaire prévue pour une personne, en temps normal), abrite 14 pensionnaires; par bonheur, rien que des politiques. Contigües à la nôtre, il y a encore deux grandes cellules prévues normalement pour deux prisonnières Dans chacune, il y a près de 30 personnes. Et déjà, c’est le paradis, à ce qu’on m’a dit; auparavant il y avait 60 personne dans une cellule, dormant à tour de rôle quelques heures par nuit, tandis que les autres « se promenaient ». A présent nous dormons, toutes comme de vraies reines, sur des châlits, en travers, côte à côte comme des sardines, et c’est très bien … Ici, on ne sait pas ce que sont les promenades dans la cour; en revanche les cellules restent ouvertes toute la journée, et on a le droit de circuler dans les couloirs au milieu des prostituées, écouter leurs jolies chansons, leurs expressions fleuries et respirer les parfums des cabinets, également grands ouverts. Ceci uniquement pour vous décrire la situation, mais non point mon état d’esprit, qui est comme toujours excellent.

L’occasion pour rappeler les différences d’incarcération aujourd’hui, l’entassement dans certaines cellules surtout dans les maisons d’arrêt et l’importance de l’intimité du respect de la personne totalement bafouée.

Vivre seule en prison

Pendant de longs mois et années, Rosa Luxemburg vivra seule en prison. Ce qu’elle en retire d’important, elle l’exprime ici : une vie réglée, qu’elle peut régler, une vie de travail, de lecture et de réflexion. Que doit contrebalancer cependant ce qu’elle décrit comme essentiel : les visites, le courrier, les contacts humains, les relations avec le monde des vivants. Ce qu’elle n’aura pas toujours!

Les conditions ici sont incomparablement meilleures, semblables à celles de Zwickau: calme, et ordre et solitude. J’ai à manger plus qu’il m’en faut, promenade quotidienne également. Mais le plus important, ce sont les relations fréquentes avec le monde des vivants, si bien que je suis en contact continuel avec les amis et … je peux écrire!

Et vivre en politique

… et deuxièmement parce que j’ai beaucoup travaillé : depuis mon arrivée ici, j’ai fini ma troisième brochure (deux sont déjà imprimées, la troisième va être mise sous presse d’ici trois jours).

Sortir des écrits clandestinement

Tout au long de ses emprisonnements, Rosa Luxemburg travaillera politiquement et devra faire sortir clandestinement ses écrits et nombre de courriers. Dans les conditions particulièrement dangereuses de la révolution russe, elle rédige et fait sortir des « incongruités », qu’elle reçoit en retour imprimées noirs sur blanc, ce qui l’amuse et la réjouit. C’est de prison et clandestinement que sortiront certains des plus grands textes de Rosa Luxemburg jusqu’à la brochure de Junius.

Lorsque nous serons réunis de nouveau, j’aurai à vous raconter des tas de choses sur mes « impressions de voyage » et nous allons rire comme des bossus, surtout les gamins. Particulièrement, je me réjouis sous cape des « incongruités » que j’expédie d’ici toutes les nuits et de la façon dont elles me reviennent, « noir sur blanc », un ou deux jours plus tard …

Vivre la mise sous tutelle

Mais un être humain mis « à l’ombre » est aussitôt mis sous tutelle, non seulement par les autorités, mais par ses propres amis, et traité sans aucun respect pour ses propres désirs.

De nouveau, ces lettres sont un témoignages précieux sur la prison et sa façon de la vivre.

Et pour conclure, parce que c’est toujours si agréable à lire, sur son humour toujours si incisif quelles que soit la situation, une dernière citation à propos du destinataire de la lettre et en même temps l’un des principaux responsables politiques : Savez-vous aussi quel nom a été le plus souvent prononcé à l’hôtel de ville, dans la cellule no 3, celle des politiques? « Kautsky ». Il y avait en effet en circulation plusieurs brochures traduites dudit monsieur et 15 âmes assoiffées de science soupiraient après elles à qui mieux mieux. « Savez-vous, où est le Kautsky? Comme cela n’en finissait jamais, j’avais souvent envie de m’écrier « aurons-nous bientôt la paix avec votre bougre d’imbécile de Kautsky? » Pourtant je me taisais. Une seule fois, cette question s’étant encore fait en entendre à 10 heures 05 du soir, je n’ai pu me retenir de crier « Oh si, petites sottes, je sais moi, où est Kautsky: il est dans son lit et ronfle à faire trembler les murs. … ».


LETTRES EMPRISONNEMENT 2 – 4 mars – juillet (?) 1906

 

Lettre à Luise et Karl Kautsky, Hôtel de Ville, reçue le 13 mars 1906

Mes très chers amis, Le dimanche 4 au soir, le destin m’a rattrapée: j’ai été arrêtée. J’avais déjà fait viser mon passeport pour le retour et j’étais sur le point de partir. Eh bien, il faut faire s’en arranger. J’espère que vous ne prendrez pas les choses plus à cœur que je ne le fais. Vive la rév. …! Avec toutes ses conséquences. Dans une certaine mesure j’aime encore mieux être enfermée ici que de devoir … discuter avec Peus. On m’a surprise dans une situation plutôt gênante. Mais n’en parlons plus! Me voici enfermée à l’hôtel de ville où l’on a parqué ensemble « politiques », prisonniers de droit commun et aliénés. Ma cellule, qui est le joyau de l’ensemble (une cellule d’isolement ordinaire prévue pour une personne, en temps normal), abrite 14 pensionnaires; par bonheur, rien que des politiques. Contigües à la nôtre, il y a encore deux grandes cellules prévues normalement pour deux prisonnières Dans chacune, il y a près de 30 personnes. Et déjà, c’est le paradis, à ce qu’on me raconte; auparavant il y avait 60 personne dans une cellule, dormant à tour de rôle quelques heures par nuit, tandis que les autres « se promenaient ». A présent nous dormons, toutes comme de vraies reines, sur des châlits, en travers, côte à côte comme des sardines, et c’est très bien – à moins que nous ne soyons conviées à quelque spectacle non prévus, comme hier, par exemple, où nous est arrivée une nouvelle collègue, une femme juive, folle furieuse, qui, pendant 24 heures, nous a tenues en haleine par ses cris et ses galopades à travers toutes les cellules, ce qui a provoqué des crises de nerfs chez plusieurs des politiques. Aujourd’hui, nous en sommes enfin débarrassées et nous n’avons avec nous que trois douces « mychouggene ». Ici, on ne sait pas ce que sont les promenades dans la cour; en revanche les cellules restent ouvertes toute la journée, et on a le droit de circuler dans les couloirs au milieu des prostituées, écouter leurs jolies chansons, leurs expressions fleuries et respirer les parfums des cabinets, également grand ouverts. Ceci uniquement pour vous décrire la situation, mais non point mon état d’esprit, qui est comme toujours excellent. Pour le moment, je suis toujours incognito, mais cela ne durera pas longtemps – car on ne me croît pas. L’affaire somme toute est sérieuse, mais nous vivons des temps mouvementés où « tout ce qui existe mérite de disparaître ». C’est pourquoi, en général, je n’ai aucune foi en les créances et obligations à longue échéance. Aussi, gardez courage et moquez-vous du reste. En somme, chez nous, tant que je vivais, les choses ont marché excellemment. Je n’en suis pas peu fière; cela a constitué, dans toute la Russie, la seule oasis où en dépit « des orages et de la tourmente », le travail et la lutte se sont poursuivis énergiquement et allègrement et nous avons « progressé » comme si nous vivions sous un régime constitutionnel des plus libéraux. Entre autres, l’obstruction (la grève), qui à l’avenir servira de modèle dans toute la Russie, est notre œuvre. Côté santé, je vais très bien. Bientôt, on me transfèrera sans doute dans une autre prison, car l’affaire est sérieuse. Je vous en aviserai alors très rapidement. Et vous, comment allez-vous mes très chers? Que devenez-vous, et Granny et Hans? Mes amitié à l’ami Franziskus … Mon arrestation ne doit pas être ébruitée sans la presse, tant que je n’aie pas été découverte. Mais alors, faites tout le tapage possible, afin que les bonnes gens ici prennent un peu peur.

Je dois conclure. Mille baisers et amitiés. Ecrivez-moi directement à mon adresse: Mme Anne Maczke, prison de l’hôtel de ville, Varsovie. je suis, sachez-le, collaboratrice de la Neue Zeit. mais bien entendu écrivez dans les règles. Amitiés encore. On ferme la cellule, je vous embrasse de tout cœur. votre Anna.

Lettre à Luise et Karl Kautsky, Hôtel de Ville, reçue le 15 mars 1906

Cher Karl, quelques lignes seulement. Je vais bien; aujourd’hui ou demain, on me transfère dans une autre prison. Pour l’heure, rien qu’ une demande: ici se trouve le correspondant de la .LV., un M. Otto Engelmann, de Berlin (tu le connais, c’est ce monsieur blond qui a longtemps demeuré Cranachstrasse). Au cas où l’on s’informerait auprès de la rédaction de la L.V., si le fait est exact, elle devra confirmer qu’il est en effet parti pour Varsovie, il y a quelques mois en qualité de correspondant (si l’on pose la même question pour un autre nom, qu’elle confirme en tout cas). J’ai eu des nouvelles de ma famille: je regrette beaucoup qu’ils prennent mon affaire tellement au tragique et qu’ils vous dérangent tous. Je suis parfaitement sereine. Mes amis insistent pour que j’envoie un télégramme à Witte et écrive au consul. Il n’en est pas question! Ces messieurs attendront longtemps qu’une social-démocrate leur demande protection et justice. Vive la révolution! Soyez gais et dispos, sinon je vous en voudrai sérieusement. Le travail, dehors, avance bien, j’ai lu dernièrement de nouveaux numéros du journal. Hourrah!

Rosa

Ecrivez-moi directement d’ici quelques jours, vous pourrez adresser vos lettres : Prison Pawiak, rue Dzielna, Varsovie, pour la détenue politique unetelle.

Lettre à Luise et Karl Kautsky, Prison Pawiak, reçue le 7 avril 1906

Mes bien-aimés, je ne vous ai pas écrit depuis longtemps. Premièrement, parce que de jour en jour, on me fait espérer que je pourrai peut-être vous télégraphier « au revoir » et deuxièmement parce que j’ai beaucoup travaillé : depuis mon arrivée ici, j’ai fini ma troisième brochure (deux sont déjà imprimées, la troisième va être mise sous presse d’ici trois jours). Dans mon précédent logis, on ne pouvait songer à travailler; aussi s’agissait-il de rattraper ici le temps perdu. D’ailleurs ici encore, je ne dispose que de quelques heures dans la soirée, de 9 heures du soir environ à 2 heures du matin; car le jour, depuis quatre heures du matin, il règne ici, dans toute la maison et dans la cour, un charivari infernal: les collègues « de droit commun », ne font que se disputer et piailler, les « myhouggene » ont des accès de fureur, qui se manifestent, surtout chez le beau sexe, par une étonnante volubilité. A propos, je me suis révélée ici de même qu’à l’hôtel de ville d’une merveilleuse aptitude de dompteuse de folles et il n’est pas de jour où je ne dois pas descendre dans l’arène pour ramener le calme par quelques mots dits à voix basse une forcenée bavarde qui fait le désespoir de tout le monde (c’est, évidemment un hommage involontaire à une langue encore mieux pendue). Ainsi je ne puis me concentrer et travailler que tard dans la soirée et c’est aussi pour cette raison que j’ai négligé en partie ma correspondance. Les nouvelles de chez vous me causent toujours une joie grande et durable, car je relis chaque lettre plusieurs fois jusqu’à ce qu’une autre arrive. Les aimables lignes d’Henriette m’ont fait également grand plaisir. je lui écrirai, sauf si … comme on me le dit aujourd’hui encore « on m’apporte des fleurs pour la dernière fois » (c’est vrai je reçois presque chaque jour des fleurs fraiches). Attendons de voir ce qui arrivera demain. Je suis plutôt sceptique et travaille comme si cela ne me concernait nullement. …

Je ne songe nullement brûler la politesse à l’oncle de Weimar, quels que soient ses mauvais desseins [elle risque l’arrestation en Allemagne], pourvu qu’il me laisse – ce qui est le cas d’ordinaire – un peu de répit et renvoie la grande échéance aux calendes grecques. Car tomber ainsi sans transition, dans ses bras hospitaliers, je n’en ai vraiment pas le temps et j’ai mieux à faire. ainsi donc mes très chers, tâchez de savoir auprès de thébains bien informés, non pas à quoi je dois m’attendre en fin de compte, car je m’en fiche royalement, mais, si dès que le bout de mon nez aura humé la liberté du royaume de Prusse, (car chez moi, c’est toujours le nez qui passe en premier), je ne serai pas saisie par le bout de ce même nez et fourrée au trou, en punition de mon escapade. Car c’est la seule chose qui m’intéresse. Lorsque nous serons réunis de nouveau, j’aurai à vous raconter des tas de choses sur mes « impressions de voyage » et nous allons rire comme des bossus, surtout les gamins. Particulièrement, je me réjouis sous cape des « incongruités » que j’expédie d’ici toutes les nuits et de la façon dont elles me reviennent, « noir sur blanc », un ou deux jours plus tard. ..

Votre rosa

Ecrivez bientôt.

Un souvenir particulièrement cordial à l’ami Fransiskus et à a sa femme. Comment va la L.V.? Je n’en entends pas parler ici. J’ai dit souvent qu’Auguste était capable de faire évanouir les gens à force de parler. Nous y voilà. J’ai cependant une vague idée que cet évanouissement-là devrait sauver notre paladin d’une chute politique et le remettre d’aplomb sur ses jambes, qui devenaient chancelantes. Savez-vous aussi quel nom a été le plus souvent prononcé à l’hôtel de ville, dans la cellule no 3, celle des politiques? « Kautsky ». Il y avait en effet en circulation plusieurs brochures traduites dudit monsieur et 15 âmes assoiffées de science soupiraient après elles à qui mieux mieux. « Savez-vous, où est le Kautsky? Comme cela n’en finissait jamais, j’avais souvent envie de m’écrier « aurons-nous bientôt la paix avec votre bougre d’imbécile de Kautsky? » Pourtant je me taisais. Une seule fois, cette question s’étant encore fait en entendre à 10 heures 05 du soir, je n’ai pu me retenir de crier « Oh si, petites sottes, je sais moi, où est Kautsky: il est dans son lit et ronfle à faire trembler les murs. … ».

Lettre à Luise et Karl Kautsky, Prison Pawiak, avril ou mai 1906

Mes très chers amis j’ai reçu votre lettre du 16. Vous pouvez m’écrire tout ce que vous voulez par la même voie et sous pli recommandé, cela m’arrive très bien. Les conditions ici sont incomparablement meilleures, semblables à celles de Zwickau: calme, et ordre et solitude. J’ai à manger plus qu’il m’en faut, promenade quotidienne également. Mais le plus important, ce sont les relations fréquentes avec le monde des vivants, si bien que je suis en contact continuel avec les amis et … je peux écrire ! Où en est mon affaire? Je n’en ai aucune idée: les amis espèrent me voir bientôt près de vous. … Je suis fort chagrine de savoir que ma famille ait fait si grand cas de mon affaire et l’ait soumise à nos patres conscripti; je m’ y serais formellement opposée. Mais un être humain mis « à l’ombre » est aussitôt mis sous tutelle, non seulement par les autorités, mais par ses propres amis, et traité sans aucun respect pour ses propres désirs. Qu’importe! Mais je te prie instamment, cher Carolus, d’empêcher qu’on ne s’adresse à Bülow; en aucun cas je ne voudrais lui devoir quoi que ce soit car plus tard dans nos campagnes, je ne pourrais plus parler de lui et du gouvernement librement comme il convient.

Votre R.

Les journaux locaux annoncent que je serai traduite en conseil de guerre. Je n’en sais rien pour l’instant: soyez donc tranquilles, c’est certainement un canular.


A propos de Lettres en prison

Les lettres de prison ont bouleversé, étonné, participé de la prise de conscience de nombreux lecteurs depuis les années 70 et la première publication chez Bélibaste de la très belle traduction de Michel Aubreuil, des lettres à Sonia Liebknecht, la jeune femme de Liebknecht, lui-même détenu.  A l’occasion de la Quinzaine Rosa Luxemburg à Saint-Étienne, il nous était apparu important de replacer ces lettres dans le contexte plus général de la prison et des emprisonnements de Rosa Luxemburg. Aujourd’hui, nous avons proposé de reprendre ce travail et cette réflexion dans la série d’émissions sur Rosa Luxemburg sur la radio FPP, dans l’émission de et en hommage à Claudine Roméo, « Naïves questions de philosophie ». Nous sommes donc allés à la recherche tout d’abord des indications précises sur les 5 emprisonnements de Rosa Luxemburg : dates, lieux, actes d’accusation (sur le site, lire Les cinq emprisonnements de Rosa Luxemburg). Ceci est peu connu ou peu présent dans l’esprit de ceux qui suivent sa pensée et son action. Puis à la recherche des lettres en allemand et en français pour donner un accès direct à ces courriers. Les sources disponibles sont les lettres à Leo Jogiches chez Denoël en 1971, les lettres à Karl et Luise Kautsky aux PUF, les ouvrage de Gilbert Badia, Vive la lutte chez Maspéro, l’édition allemande Gesammelte Briefe chez Dietz Verlag. Quelques lettres sont déjà disponibles sur le net. La plupart ont dû être saisies pour pouvoir être publiées ici. Pour les traductions, certaines ont été reprises telles quelles, d’autres ont été revues, certains courriers ont été traduits par nos soins (Nous préciserons ce point très rapidement dans cet article pour chacun des courriers cité). Il s’agit donc d’un travail de fond et inédit dont nous espérons qu’il rencontrera l’intérêt de tous. Comme à l’habitude, nous vous invitons à proposer des précisions, à rectifier des erreurs possibles, et à indiquer des améliorations concernant les traductions. Nous pensons cependant qu’en l’état, ce travail peut déjà être utile à nombre d’entre vous. Nous avons souhaité d’autre part dans l’émission aborder le problème de la prison en elle-même et faire le lien avec la prison aujourd’hui, c’est pourquoi nous avons intitulé cette série non pas lettres de prison, mais lettres en prison, en espérant contribuer à faire comprendre ce que peut signifier l’emprisonnement à partir de ce que Rosa Luxemburg a vécu.

26 Juin 2015

Rosa Luxemburg, « Aujourd’hui, nous avons encore eu une journée d’une beauté inconcevable … Je voudrais crier par-dessus le mur ». Prison de Wronke, 1917

Que dire qui n’a pas été dit sur l’incommensurable beauté de ces lettres écrites au milieu de l’innommable boucherie, derrière les murs … D.V.P.

Aujourd’hui, nous avons encore eu une journée d’une beauté inconcevable. D’habitude, je regagne ma tanière à 10 heures du matin pour travailler, aujourd’hui je n’ai pas pu. J’étais étendue dans mon fauteuil en osier, la tête renversée en arrière, et, sans bouger, j’ai regardé le ciel des heures durant. D’immenses nuages aux formes fantastiques recouvraient le bleu tendre du ciel qui çà et là apparaissait entre leurs pourtours déchiquetés. La lumière du soleil ourlait ces nuages d’un blanc d’écume éclatant, et au cœur, ils étaient gris, d’un gris très expressif, passant par toutes les nuances, du voile argenté le plus doux au ton orageux le plus sombre. Avez-vous déjà déjà remarqué la beauté et la richesse du gris? Il y a quelque chose de si distingué et pudique, il offre tant de possibles. Quelle merveille, tous ces tons gris sur le fond bleu tendre du ciel! Comme une robe grise va bien aux yeux bleu profond.

Pendant ce temps, devant moi, le grand peuplier de mon jardin bruissait, ses feuilles tremblaient comme dans un frisson voluptueux et étincelaient au soleil. Pendant ces quelques heures où j’étais tout entière plongée dans des rêves gris et bleus, j’avais le sentiment de vivre des millénaires. Kipling raconte, dans une de ses histoires indiennes, que chaque jour vers midi, un troupeau de buffles est emmené loin du village. Ces bêtes gigantesques, qui en quelques minutes pourraient écraser sous leurs sabots un village tout entier, suivent docilement la baguette de deux petits paysans à la peau sombre, vêtus d’un simple tricot, qui les conduisent d’un pas décidé au lointain marécage. Là, les bêtes, dans un énorme bruit, se laissent glisser dans la boue, s’y vautrent avec délice et s’y enfoncent jusqu’aux naseaux, pendant que les enfants se protègent des rayons impitoyables du soleil à l’ombre d’un maigre acacia, mangent lentement une galette de riz qu’ils ont emportée avec eux, observent les lézards endormis au soleil et, en silence, regardent vibrer l’espace… « Un après-midi comme celui-là leur semblait plus long qu’à bien des hommes une vie entière », lit-on chez Kipling, si je me souviens bien. Comme cela est bien dit, n’est-ce pas? Moi aussi, je me sens comme ces enfants indiens, quand je vis une matinée comme aujourd’hui.

Une seule chose me fait souffrir: devoir profiter seule de tant de beauté. Je voudrais crier par-dessus le mur: je vous en prie, faites attention à ce jour somptueux! N’oubliez pas, même si vous êtes occupés, même si vous traversez la cour à la hâte, absorbés par vos tâches urgentes, n’oubliez pas de lever la tête un instant et de jeter un œil à ces immenses nuages argentés et au paisible océan bleu dans lequel ils nagent. Faites attention à cet air plein de la respiration passionnée des dernières fleurs de tilleul, à l’éclat et la splendeur de cette journée, parce que ce jour ne reviendra jamais, jamais! Il vous est donné comme une rose ouverte à vos pieds, qui attend que vous la preniez, et la pressiez contre vos lèvres.

Extrait d’une lettre à Hans Diefendbach,
Wronke, 6 juillet 1917, vendredi soir.

In Rosa, la vie, Les Éditions de l’Atelier / Les Éditions ouvrières, Ivry-sur-Seine, 2009. Traduit de l’allemand par Laure Bernardi.

Sur le site: http://dormirajamais.org/rosa/


Hans Diefenbach, médecin sur le front, est mort le 25 octobre 1917. Rosa Luxemburg écrit : J’ai été si longtemps privée de la joie de m’entretenir avec vous., tout au moins par lettre. Mais je devais réserver à Hans D. les quelques lettres que j’avais la permission d’écrire, car il les attendait. C’est fini, maintenant. Mes deux dernières lettres s’adressaient  à un  mort et on m’en a déjà renvoyé une.

18 Juin 2015

A quelques mètres des Jardins « Rosa Luxemburg », la brutalité de l’expulsion d’immigrés. Triste symbole de la social-démocratie en action.

Les Jardins « Rosa Luxemburg » avaient été inaugurés par la municipalité social-démocrate. Tout un symbole! Triste symbole. C’est pour juguler la révolution spartakiste qu’à l’époque la social-démocratie qui prenait le pouvoir avait assassiné Liebknecht, Jogiches, Rosa Luxemburg et des milliers d’ouvriers et soldats en révolution.

Il n’a pas fallu longtemps pour que la réalité rattrape aujourd’hui le symbole. Dans cet espace que la social-démocratie disait dédier à la démocratie par le choix même des noms, c’est ceux que la misère, la guerre, l’impérialisme chassent de leurs pays qu’on chasse aujourd’hui à travers tout Paris, de la Chapelle à la Halle Pajol.

D.V.P.

 

08 Juin 2015