Repères pour l’analyse : Georges Haupt, Rosa Luxemburg dans la Commune comme symbole et comme exemple

Réflexion isolée de Marx ou thème répandu chez les marxistes des années 1880 et 1890 ? Une lettre inédite de Rosa Luxemburg, écrite treize ans plus tard va exactement dans le même sens. Rosa Luxemburg rejette l’explication répandue à l’époque selon laquelle la Commune absorbée par la guerre, n’avait disposé que de fort peu de temps pour réaliser un programme socialiste et était restée très timide dans le domaine social. Elle répond ainsi à l’argument développé par Boris Kritschewski dans un article écrit pour la revue qu’elle dirigeait : «  On a l’impression que seul le manque de temps et les obstacles extérieurs ont empêché la Commune d’instaurer un système socialiste […] Je propose d’ajouter un petit passage pour dire que la commune n’a pas pu alors introduire le socialisme pour des raisons internes, et surtout à cause de la façon dont était posée la question ouvrière en France, dans toute l’Europe et en Amérique. Elle n’a pas eu le temps d’effectuer les moindres réformes fondamentales au bénéfice du prolétariat à titre de mesures provisoires dans le cadre du système actuel. « 

Tout comme celle de Marx, la citation de Rosa Luxemburg pose de redoutables problèmes d’interprétation. De quel socialisme est-il question ? Ne faudrait-il pas voir dans cette distance négative qu’elle prend le désir déjà souligné de se démarquer par rapport au socialisme du XIXe siècle ? Rosa Luxemburg assimile, se rapproche de la manière qu’a Engels d’aborder le problème : l’incapacité de la Commune à instaurer le socialisme. Les déboires de celle-ci ne sont pas dus à des erreurs contingentes, mais aux circonstances historiques. En 1898, dans sa fameuse polémique contre Bernstein, elle précise encore mieux sa pensée ; elle décèle «  une série de malentendus” quant à la nature réelle de la révolution sociale. Premier malentendu, la prise du pouvoir politique, c’est-à-dire par une grande classe populaire, ne se fait pas artificiellement, sauf dans certains cas exceptionnels  – tels que la Commune de Paris, où le prolétariat n’a pas obtenu le pouvoir au terme d’une lutte consciente mais où celui-ci lui est échu comme un bien dont personne ne veut plus ; la prise du pouvoir politique implique une situation politique et économique parvenue à un certain degré de maturité. Dans l’interprétation de Rosa Luxemburg, ce « cas exceptionnel » n’est pas obligatoirement négatif. Le prolétariat doit prendre le pouvoir même prématurément comme en 1871, c’est inévitable et, plus nécessaire, car « si l’on considère les conditions sociales de la conquête du pouvoir, la révolution ne peut … se produire prématurément ; si elle prématurée, c’est du point de vue des conséquences politiques lorsqu’il s’agit de conserver le pouvoir » (Maspero Vive la lutte P 76)

Cette citation est extraite de l’article de Georges Haupt, “La Commune comme symbole et comme exemple”. Cet article a été publié dans L’historien et le mouvement social en 1980 chez maspéro. (Il était “paru dans La Commune  de 1871, Actes du colloque de Paris, mai 1971, Ed. ouvrières, 1972. Ce volume a constitué originalemant le numéro d’avril-juin 1972 du Mouvement social”). On trouve dans la partie ” La Commune comme exemple” aux pages 66 à 69, cette analyse à propos de Rosa Luxemburg :

Georges Haupt, La commune comme symbole et comme exemple

« Or rien ne peut être plus riche d’enseignement pour le socialisme moderne que justement l’étude de la Commune : elle montre sa grandeur dans l’héroïsme de la défense, mais aussi sa petitesse dans l’organisation et la volonté claire ». En conclusion Bebel souligne que n’ont pas été les fautes et les faiblesses des hommes, mais celles des circonstances…  On retrouve cette démarche dans la correspondance de Marx et d’Engels ….C’est ainsi que dans la célèbre lettre de Marx à Domela Nieuwenhuis du 22 février 1881, on peut lire : «…  dans l’embarras dans lequel se trouve un gouvernement formé à la suite d’une victoire populaire n’a rien de spécifiquement « socialiste ». […] Un gouvernement socialiste n’arriverait jamais au pouvoir si les conditions n’étaient pas développées au point qu’il puisse, avant toute chose, prendre les mesures nécessaires à intimider la masse des bourgeois, de sorte qu’il conquière ce dont il a le plus besoin : du temps pour une action durable. Vous me renverrez peut-être à la Commune de paris. Mais abstraction faite de ce qu’il s’agissait d’un simple soulèvement d’une ouille dans des conditions exceptionnelles, la majorité de la Commune n’était pas socialiste et ne pouvait l’être. »

Réflexion isolée de Marx ou thème répandu chez les marxistes des années 1880 et 1890 ? Une lettre inédite de Rosa Luxemburg, écrite treize ans plus tard va exactement dans le même sens. Rosa Luxemburg rejette l’explication répandue à l’époque selon laquelle la Commune absorbée par la guerre, n’avait disposé que de fort peu de temps pour réaliser un programme socialiste et était restée très timide dans le domaine social. Elle répond ainsi à l’argument développé par BK dans un article écrit pour la revue qu’elle dirigeait : «  On a l’impression que seul le manque de temps et les obstacles extérieurs ont empêché la commune d’instaurer un système socialiste […] Je propose d’ajouter un petit passage pour dire que la commune n’a pas pu alors introduire le socialisme pour des raisons internes, et surtout à cause de la façon dont était posée la question ouvrière en France, dans toute l’Europe et en Amérique. Elle n’a pas eu le temps d’effectuer les moindres réformes fondamentales au bénéfice du prolétariat à titre de mesures provisoires dans le cadre du système actuel. « 

Tout comme celle de Marx, la citation de Rosa Luxemburg pose de redoutables problèmes d’interprétation. De quel socialisme est-il question ? Ne faudrait-il pas voir dans cette distance négative qu’elle prend le désir déjà souligné de se démarquer par rapport au socialisme du XIXe siècle ? Rosa Luxemburg assimile, se rapproche de la manière qu’a Engels d’aborder le problème : l’incapacité de la Commune à instaurer le socialisme. Les déboires de celle-ci ne sont pas dus à des erreurs contingentes, mais aux circonstances historiques. En 1898, dans sa fameuse polémique contre Bernstein, elle précise encore mieux sa pensée ; elle décèle «  une série de malentendus quant à la nature réelle de la révolution sociale ». Premier malentendu, la prise du pouvoir politique, c’est-à-dire par une grande classe populaire, ne se fait pas artificiellement, sauf dans certains cas exceptionnels » – tels que la Commune de Paris, où le prolétariat n’a pas obtenu le pouvoir au terme d’une lutte consciente mais où celui-ci lui est échu comme un bien dont personne ne veut plus ; la prise du pouvoir politique implique une situation politique et économique parvenue à un certain degré de maturité. Dans l’interprétation de Rosa Luxemburg, ce « cas exceptionnel » n’est pas obligatoirement négatif. Le prolétariat doit prendre le pouvoir même prématurément comme en 1871, c’est inévitable et, plus nécessaire, car « si l’on considère les conditions sociales de la conquête du pouvoir, la révolution ne peut … se produire prématurément ; si elle prématurée, c’est du point de vue des conséquences politiques lorsqu’il s’agit de conserver le pouvoir » (Maspero Vive la lutte P 76)

Les marxistes au tournant du siècle refusent de transformer l’histoire de la commune en légende, au détriment de son étude critique en tant qu’expérience unique à mettre à profit. En 1896, Franz Mehring dans un article anniversaire, formule les présupposés de cette démarche et son enjeu. Il souligne que la Commune fut « l’enfant de son temps et ne pouvait se mouvoir que sur le terrain des conditions historiques qui l’avait fait surgir. » Toute analyse de la Commune doit partir d’une telle compréhension de l’historicité du phénomène. Et Mehring ajoute : « Aussi loin qu’ait été la social-démocratie de renier la Commune de Paris, elle n’était pas moins loin de faire de son histoire une légende fallacieuse et trompeuse. Par une critique précise et impitoyable, elle a examiné les relations de cause à effet dans la Commune de Paris. Aucune sympathie n’a émoussé la lame de sa critique, elle n’a reculé ni devant la tragédie ni devant ses mérites … L’histoire de la Commune de Paris est devenue la pierre de touche pour déterminer comment la classe ouvrière doit élaborer sa tactique et sa stratégie pour conquérir la victoire finale … Avec la chute de la Commune sont tombées également à jamais les dernières traditions de la vieille légende révolutionnaire. » Vingt ans plus tard, cette même idée sera reprise par Rosa Luxemburg pour qui le tombeau de la Commune a été celui de toute une époque du mouvement révolutionnaire.

Pourquoi ces réflexions criques sont-elles restées chose, au fond, seulement implicite dans les analyses de la génération marxiste postérieure à la Commune de Paris ? La réponse à une telle question soulève à son tour une série de difficultés méthodologiques que l’on pourrait formuler ainsi. Il ne suffit pas de déceler les thèmes autour desquels s’articule la réflexion sur la Commune en fonction des objectifs que se posait le mouvement ouvrier à une étape donnée. Il faut tenir compte aussi du contexte d’ensemble dans lequel s’inscrit cette réflexion. Or, à partir de 1870-1880, une véritable offensive contre la Commune s’engage au sein de la social-démocratie allemande. Inspirée par Dühring, Bernardt Becker, Bruno Geiser, reprise par Ignaz Auer, Vollmar et autres réformistes ou « révisionnistes », elle débouche  sur cette conclusion : le parti doit prendre ses distances par rapport à l’insurrection parisienne qui n’avait rien de socialiste. Cette idée, le député social-démocrate Rittinghausen la formule clairement au parlement en 1880 : la Commune n’aurait été qu’un conseil communal sans rapport aucun avec le développement du socialisme, avec les progrès de la social-démocratie allemander et française. Ce rejet de la Commune s’inscrit dans le contexte d’ensemble de l’offensive réformiste de la fin du XIXème siècle.

Elle explique aussi la nécessité chez les marxistes orthodoxes révolutionnaires, de reprendre la Commune intégralement à leur compte, du moins publiquement

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