D. Correspondance de Rosa Luxemburg

La révolution russe – Lettre de Rosa Luxemburg à Luise Kautsky le 15 avril 1917. “Ne comprends-tu donc pas que c’est notre propre cause qui l’emporte et triomphe là-bas”

Dossier: Rosa Luxemburg et la Révolution

Document 1 : une première réaction de Rosa Luxemburg à la Révolution russe.

 “Ne comprends-tu donc pas que c’est notre propre cause qui l’emporte et triomphe là-bas … Je sais ce qui te déprime, c’est que je ne sois pas en liberté, pour rassembler les étincelles qui jaillissent là-bas. … A tout instant, je suis à mon poste et, dès que la possibilité m’en sera offerte, je m’empresserai de taper de mes dix doigts sur la clavier du piano du monde, que cela fera un beau vacarme!”

Chère Loulou, Wronke, le 15 avril 1917

Ta courte lettre d’avant Pâques, m’a vivement inquiétée par son ton d’extrême abattement et je me suis promis sur-le-champ de te laver la tête une fois de plus. Dis-moi, comment peux-tu, telle une triste cigale,  continuer à chanter ta chanson si désolée, tandis que de Russie nous parviennent ce choeur, ces chants d’alouette si clairs? Ne comprends-tu donc pas que c’est notre propre cause qui l’emporte et triomphe là-bas, que c’est l’histoire mondiale en personne qui y livre ses combats et, ivre de joie, dans la Carmagnole? Quand notre cause, celle de tous, connaît un tel développement, ne devons-nous pas oublier toutes nos misères privées?

Je sais ce qui te déprime, c’est que je ne sois pas en liberté, pour rassembler les étincelles qui jaillissent  là-bas, pour aider et orienter les choses en Russie et ailleurs aussi. Pour sûr, ce serait beau et tu peux imaginer quels fourmillements je ressens dans tous les membres et comment chaque nouvelle de Russie me traverse comme une décharge électrique jusqu’au bout des doigts. Mais de ne pouvoir participer à ces mouvements ne me rend pourtant nullement triste et il ne me vient pas à l’idée en gémissant sur ce que je ne puis changer, de gâcher la joie que j’éprouve à voir ce qui se passe.

Vois-tu, l’histoire des dernières années précisément et, en remontant dans le passé à partir de celle-ci, toute l’histoire m’ont appris qu’on ne doit pas surestimer l’action de l’individu. Au fond, ce qui agit et force la décision, ce sont les grandes forces invisibles, les forces plutoniennes des profondeurs et, finalement tout se met en place, pour ainsi dire de “soi-même”. N’interprète pas mal ce que je te dis! Ce faisant, je ne prône pas je ne sais quel optimisme fataliste et commode, destiné à masquer sa propre impuissance, et que je déteste chez Monsieur ton époux précisément. Non, non! A tout instant, je suis à mon poste et, dès que la possibilité m’en sera offerte, je m’empresserai de taper de mes dix doigts sur la clavier du piano du monde, que cela fera un beau vacarme! Mais comme, non par ma faute, mais par contrainte externe, j’ai été mise en congé d’histoire mondiale, je ris un bon coup, je suis heureuse quand cela marche même sans moi, et je crois dur comme fer que tout cela se passera bien. L’histoire sait toujours mieux que quiconque comment s’en sortir, alors qu’elle paraît s’être engagée dans une impasse sans le moindre espoir d’issue (…)

Et à présent tâche un peu d’être gaie, tu m’entends? Ne récrimine pas contre le temps gris, étudie plutôt la beauté et la diversité toute particulière d’un ciel gris.

Je t’embrasse de tout cœur.

Cette lettre est largement répandue et traduite. Cette version est publiée dans la revue Commune, N°18, mai 2000 (Prairial an 208)

Illustration : Soviet de Petrograd


Repères chronologiques sur le site du collectif smolny et qui permettent de mieux situer cette lettre dans son contexte historique. Il faut tenir compte du fait que Rosa Luxemburg est alors emprisonnée et qu’elle ne dispose certainement pas de toutes les informations, mais qu’elle connaît vraisemblablement les bouleversements politiques et les mouvements populaires de février-mars.

Janvier

-9 janvier : Grève de 50 000 ouvriers et manifestation à Petrograd en commémoration du Dimanche rouge de 1905.

Février

-22 février : Lockout aux usines Poutilov.

-23 février : Journée internationale des femmes et grande manifestation à Petrograd contre les difficultés d’approvisionnement. Les « Cinq Glorieuses » débutent spontanément.

-25 février : Grève générale à Petrograd.

-26 février : Heurts violents entre manifestants et armée.

-27 février : Mutinerie à Petrograd. Mise en place d’un double pouvoir : le Comité provisoire de la Douma et, le Soviet des députés ouvriers de Petrograd.

Mars

-1° mars : Par son Prikaz (“ordre”) n°1, le Soviet de Petrograd invite les soldats à élire des comités dans chaque unité, ce qui va dissoudre la discipline dans l’armée. Les grandes places de Petrograd se transforment en lieux de meeting permanent ; des centaines de soviets, des milliers de comités d’usine et de quartier, de paysans, de cosaques, de « ménagères », de milices … fleurissent en quelques semaines ; plus de 150 quotidiens ou hebdomadaires accompagnent cette « libération de la parole ».

-2 mars : Formation d’un gouvernement provisoire libéral, présidé par le prince Lvov ; abdication de Nicolas II.

-6 mars : Publication du programme du gouvernement provisoire : amnistie, convocation d’une Assemblée constituante élue au suffrage universel, poursuite de la guerre.

Avril

-3 avril : Arrivée de Lénine à Petrograd.

-4 avril : Lénine expose aux bolcheviks ses “Thèses d’avril”.

-20-21 avril : “Journées d’avril” : vives réactions du Soviet à la note Milioukov (confirmant aux Alliés l’engagement de la Russie dans la guerre) ; manifestations et violents heurts dans les rues de Petrograd entre manifestants et contre-manifestants.

Article originel: La révolution russe – Lettre de Rosa Luxemburg à Luise Kautsky comprendre-avec-rosa-luxemburg.over-blog.com

 

Ta R.

18 Juil 2015

Rosa Luxemburg – Lettres en prison – Emprisonnement 1, Zwickau pour outrage à l’empereur.

Les lettres de prison ont bouleversé, étonné, participé de la prise de conscience de nombreux lecteurs depuis les années 70 et la première publication chez Bélibaste de la très belle traduction de Michel Aubreuil, des lettres à Sonia Liebknecht, la jeune femme de Liebknecht, lui-même détenu.  A l’occasion de la Quinzaine Rosa Luxemburg à Saint-Étienne, il nous était apparu important de replacer ces lettres dans le contexte plus général de la prison et des emprisonnements de Rosa Luxemburg. Aujourd’hui, nous avons proposé de reprendre ce travail et cette réflexion dans la série d’émissions sur Rosa Luxemburg sur la radio FPP, dans l’émission de et en hommage à Claudine Roméo, “Naïves questions de philosophie”. Nous sommes donc allés à la recherche tout d’abord des indications précises sur les 5 emprisonnements de Rosa Luxemburg : dates, lieux, actes d’accusation. (Sur le site, lire Les cinq emprisonnements de Rosa Luxemburg), ceci est peu connu ou peu présent dans l’esprit de ceux qui suivent sa pensée et son action. Puis à la recherche des lettres en allemand et en français pour donner un accès direct à ces courriers. Les sources disponibles sont les lettres à Leo Jogiches chez Denoël en 1971, les lettres à Karl et Luise Kautsky aux PUF, les ouvrage de Gilbert Badia, Vive la lutte chez Maspéro l’édition allemande Gesammelte Briefe chez Dietz Verlag. Quelques lettres sont déjà disponibles sur le net. La plupart ont dû être saisies pour pouvoir être publiées ici. Pour les traductions, certaines ont été reprises telles quelles, d’autres ont été revues, certains courriers ont été traduits par nos soins (Nous préciserons ce point très rapidement dans cet article pour chacun des courriers cité). Il s’agit donc d’un travail de fond et inédit dont nous espérons qu’il rencontrera l’intérêt de tous. Comme à l’habitude, nous vous invitons à proposer des précisions, à rectifier des erreurs possibles, et à indiquer des améliorations concernant les traductions. Nous pensons cependant qu’en l’état, ce travail peut déjà être utile à nombre d’entre vous. Nous avons souhaité d’autre part dans l’émission aborder le problème de la prison en elle-même et faire le lien avec la prison aujourd’hui, c’est pourquoi nous avons intitulé cette série non pas lettres de prison, mais lettres en prison, en espérant contribuer à faire comprendre ce que peut signifier l’emprisonnement à partir de ce que Rosa Luxemburg a vécu.

Le premier article de la série est consacré au premier emprisonnementElle le connaîtra du 26 août au 25 octobre 1904 pour « outrage à l’empereur » après une condamnation le 16 janvier par le tribunal régional de Zwickau. Elle est déjà une militante très connue du mouvement ouvrier allemand et revient du Congrès de l’Internationale auquel elle a pris une part importante. Son chef d’inculpation, avoir critiqué Guillaume II dans l’un de ses nombreux discours publics. Condamnée à trois mois, elle effectue sa peine dans la prison de Zwickau. Une amnistie la libère plus tôt que prévu, le 25 octobre. Une lettre très humoristique sur ce point adressée à Henriette Roland-Horst van Schalk fait référence à cette sortie « précoce ».

Avant-hier, j’ai été libérée, brusquement et pour moi inopinément, ou pour être plus exacte on m’a pratiquement mise à la porte de la prison de manière pour moi tout à fait inattendue, car j’ai fait quelques difficultés pour profiter des bienfaits de l’amnistie prononcée en Saxe … Mais rien n’y a fait et je me suis retrouvée à Friedenau à l’air libre de la Prusse à un cheveu près à un mois de ma sortie prévue

Quelques remarques à la lecture de ces lettres.

Vivre l’emprisonnement :

Comme le montrent ces courriers avant l’incarcération et comme pour chacun de ses emprisonnements, les risques n’empêcheront en aucun cas Rosa Luxemburg de continuer un travail politique intensif, et l’on retrouve ici cette distance ironique qu’elle montrera (ou affectera) face à ce qui n’est quand même pas chose banale. D’autant qu’il s’agit là de la première fois où elle est incarcérée. Remarquons pour cet emprisonnement comme pour les autres que c’est bien pour un discours, et donc pour des mots et des idées qu’elle est emprisonnée. L’emprisonnement lui-même, Rosa Luxemburg le vivra toujours comme une poursuite obstinée et dans n’importe quelles conditions de son travail politique. C’est ce travail qui interfère à tout moment dans ses lettres. Et l’on peut penser aujourd’hui quand on la lit aux militants politiques emprisonnés et maintenus à l’isolement et qui transforment cet isolement en réflexion, écriture, vie intense. Lors de cet emprisonnement Rosa Luxemburg se consacre à la lecture et à la réflexion, et elle se dira “triste” pour rire qu’une amnistie l’interrompe dans ces si riches et si belles escapades.

L’annonce de l’amnistie m’a interrompue dans la plus belle des excursions dans le monde escarpé de Leibnitz.

Écrire en prison

Comme aujourd’hui, le courrier reste un moment essentiel de l’emprisonnement. Rosa Luxemburg ne peut écrire que très peu. Ses correspondants seront donc peu nombreux : les Kautsky, Leo Jogiches. Pour Leo Jogiches, elle est obligée de masquer l’identité de son correspondant, qui se transforme en femme et auquel elle est obligée d’écrire en allemand. Là encore, cela donne des courriers souvent très décalés. Elle cherche à maintenir le contact politique, se sent impuissante à aider ceux qui sont dehors dans la peine et s’énerve quand son correspondant, pourtant plein de bonne volonté la réduit aux aspects matériels ou santé!

Ma chérie [il s’agit de Leo Jogiches]! Réjouis-toi, voici une nouvelle lettre de moi pour rassurer ton cœur qui craint tant pour mon estomac! Sur ma propre demande, je suis donc revenue à la pitance de l’établissement au lieu des repas (amenés du restaurant), et cela m’a fait du bien. Mon estomac en a eu assez de ces mets supérieurs et rêve de Rousseau. Aussi, depuis une semaine, je me plonge dans les délices végétariens, comme le roi Nabuchodonosor quand, en vertu d’un verdict des Dieux, il dut marcher à quatre pattes et brouter de l’herbe (Heine affirme que c’était de la salade). Nota bene, je reçois chaque soir un morceau de viande. Tu peux donc être tout à fait tranquille et abandonner définitivement ce sujet. Et si tu pouvais bien renoncer en général à tout ce côté “tante aux petits soins” – à ta préoccupation de mon bonheur corporel, aux projets de m’envoyer des fruits etc., – ce sont des choses dont je pourrais dire dans le latin de cuisine de Bismarck : Nescio quod mihi magis farcentitum esset, – en bon allemand : je ne sais pas ce qui me serait le plus égal[Jeu de mot avec Wurst, saucisse, dans l’expression allemande].

Organiser le quotidien dans et hors de la prison

Pour celui qui a vécu la prison et aussi pour les autres, les lettres à Leo Jogiches sur l’achat de vêtements prendront tout leur sel en imaginant celui-ci à la quête de la pièce souhaitée, “l’odyssée de l’achat d’un corsage” comme la nomme Rosa Luxemburg nous est particulièrement chère, d’autant que c’est une lettre qui ne risque pas du fait de son contenu d’être souvent reprise. Nous aimons aussi beaucoup l’image de Rosa Luxemburg en cour de promenade “sans chapeau”, ou  celle sur l’usure plus rapide des vêtements:

c’est bizarre les vêtements s’usent encore plus vite ici qu’à la maison, bien que l’on ne fasse rien et qu’il ne se passe rien

Ecrire le quotidien en prison

“Les chicanes” comme elle dit à J.Bruhns. On trouve dans ces lettres en réponse à ses correspondants la description laconique du quotidien emprisonné

Tu veux tout savoir de moi. Je me lève à 6 heures, distribution du café , promenade de 8 à 9 heures, repas à midi, de 1 à 2 promenade, à 3 heures café, à 6 heures dîner, de 7 à 9 travail à la lumière de la lampe, 9 heures, extinction des feux. Je reçois le Berliner Tageblatt. Je lis beaucoup, je pense aussi pas mal …

Et une description superbement métaphorique  d’une cellule

Il faut de plus que je te décrive ma cellule! Tu en demandes beaucoup, my darling. Où puis-je prendre les pinceaux et les couleurs pour t’en décrire la richesse. D’ailleurs j’ai trouvé récemment au mur un inventaire hectographié de ma cellule, où je vis à mon grand étonnement qu’il comportait environ vingt objets. Alors que j’étais sûre qu’elle était complètement vide. La morale de l’histoire : dès qu’un homme a l’impression d’être vraiment pauvre, qu’il s’asseye et qu’il fasse un inventaire de ses biens terrestres, et il découvrira combien il est riche. Toi aussi, tu devrais faire souvent un inventaire de tes richesses et si tu ne m’oublies pas en faisant celui-ci, comme tu as si souvent l’habitude de le faire, tu verras que tu es un véritable Crésus.

Ecrire la prison

Dès cet emprisonnement, on trouve dans ses lettres, ce qui a tant bouleversé les lecteurs des lettres à Sonia Liebknecht : la  description sensible des sensations de ce quotidien enfermé :

C’est le soir, une douce brise descend dans ma cellule par le vasistas, agite doucement mon abat-jour vert et tourne lentement les pages du Schiller ouvert sur ma table. Dehors, dans la rue, on ramène lentement un cheval à l’écurie: le bruit rythmé et lent de ses sabots sur le pavé résonne dans le silence du crépuscule. De très loin presque imperceptibles me parviennent les sons fantasques d’un harmonica, sur lequel tout en cheminant quelque apprenti cordonniers “souffle” une valse. Dans ma tête résonne une strophe que j’ai lue récemment je ne sais plus où …

Et ces remarques si profondes qu’elles résonnent en nous longuement

J’ignore moi-même où ; la vie joue avec moi un éternel jeu de cache-cache. Il me semble toujours qu’elle n’est pas en moi, pas là où je me trouve, mais quelque part plus loin

J’ai apprécié le calme et la solitude, dans lesquels j’ai pu me reconstruire intérieurement. Dans le contact avec les autres, j’ai toujours un sentiment d’être tiraillée, toute nouvelle impression m’attire d’un côté, et je suis tout à fait esclave de l’instant présent. Dans la solitude, je me retrouve et je remets de l’ordre dans la “sensibilité” polonaise de mon âme.

 

Nous vous souhaitons donc bonne lecture.

D.V.P.


 EMPRISONNEMENT 1 : Zwickau 26 août – 25 octobre 1904 pour outrage à l’Empereur. Condamnation le 16 janvier.

Avant et après l’emprisonnement

A Julius Bruhns, le 14 janvier 1904 : … Mais je dois malheureusement me rendre demain à Zwickau pour mon procès (Outrage à l’Empereur).

A Paul Löbe le 21 janvier 1904 : Cher camarade, grand merci pour votre sympathie, mais, en réalité, je ne prends l’affaire que du bon côté et m’étonne que tous mes amis prennent une telle vétille autant au sérieux ! N’oubliez pas que je viens d’un pays où on a l’habitude de mesurer les peines de prison en années et non pas en mois. J’arriverai à surmonter merveilleusement ces trois mois et je me réjouis déjà de la rare occasion de pouvoir lire tranquillement toute la journée.

A Paul Löbe le 3 août 1904: « Ne m’en veuillez pas, mon ami, mais je ne peux vraiment pas. Je goûte ici la fraîcheur estivale pour prendre quelques forces avant mes vacances de trois mois … C’est pourquoi j’ai tenu trois meetings sur la Russie et je suis allée en Posnanie et à Bromberg seulement parce que j’avais promis de tenir de petites réunions publiques avant mon incarcération. Ne m’en veuillez pas, je viendrai avec plaisir à Breslau lorsque je sortirai du trou.

Et à Bruhns, une quinzaine de jours après être sortie de prison : « Ce n’est que maintenant que je parviens à vous remercier pour votre salut amical. Depuis que je suis de nouveau en liberté, je perds énormément de temps avec toute sorte de « maux nécessaires ». Je vous dirai donc en bref que j’ai supporté fort bien mes 9 semaines de prison et que j’ai beaucoup travaillé. La prison était tout à fait supportable, bien qu’agrémentée de toute une série de chicanes ridicules du règlement. » (ZN 8, p. 99-100.) Traduction à lire sur le site Smolny

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A Luise Kautsky, Zwickau, cellule N° 7, 1er septembre 1904

Chère Luigina! Je vous remercie pour votre carte. Ne vous faites pas de souci pour moi, je vais très bien : je suis entourée d’air, de soleil, de livres et de plein de témoignages de gentillesse humaine. N’attendez pas cependant de nombreuses lettres de moi. Je n’ai l’autorisation d’écrire qu’une lettre par mois et seulement s’il y a un événement important. Mais je recevrai, j’espère, toutes les lettres qui me seront adressées. Mon adresse, Zwickau, Amtsgerichtsgefängnis. Transmettez ces informations à mon appartement Cranachstrasse. Encore deux demandes : dites à mon frère, celui qui est médecin, de ne pas venir, cela n’a aucun sens. Et si mon article paraît, pouvez vous me l’envoyer ainsi que la réponse de Karl…. Ecrivez-moi. Mes pensées vont au syndicat des mineurs de charbon de Rhénanie-Westphalie et vers vous et en Hollande. Votre Rosa, toujours et irrémédiablement heureuse.

A Leo Jogiches, Zwickau, le 9 septembre 1904 : vendredi. 6 semaines donc exactement 1/6ème de la peine effectuée. RL écrit à Leo en allemand et comme s’il était une femme.

Chère Léonie, Il me faut t’adresser quelques demandes urgentes. Il est temps de me faire parvenir un corsage plus chaud: le corsage bleu zéphire que je porte est déjà sale et je trouverais dommage de porter le corsage de voile gris, il s’abimera ici très vite ; c’est bizarre les vêtements s’usent encore plus vite ici qu’à la maison, bien que l’on ne fasse rien et qu’il ne se passe rien. Lily m’a promis une jupe (la bleue elle aussi a trop servi et la noire avec sa traîne superbe s’adapte mal à la cellule). Jozio, qui m’a rendu visite voulait le lui rappeler et je l’attends d’un jour à l’autre. Je n’aurai pas besoin du chapeau jusqu’à ma sortie de prison (le 26 novembre, 11 heures!), car je sors seulement dans la cour et sans chapeau. Pour le corsage, prends du 44, le plus simple sera le mieux, en laine et d’une couleur passe-partout. Munio a fait la demande auprès de la direction pour que l’on me verse 100 marks pour mon pécule, mais j’ai refusé parce que Dietz a fait le nécessaire. C’est dommage que j’aie eu justement une migraine quand Jodzio est venu me voir, car sinon je me sens très bien.

La deuxième demande est que tu adresses la deuxième partie de la lettre à Karl …. Envoie moi tout ce que tu reçois pour moi et écris plus souvent sans attendre de lettre de moi. Je n’aurai pas rapidement une autre possibilité de t’écrire.

Tu veux tout savoir de moi. Je me lève à 6 heures, distribution du café , promenade de 8 à 9 heures, repas à midi, de 1 à 2 promenade, à 3 heures café, à 6 heures dîner, de 7 à 9 travail à la lumière de la lampe, 9 heures, on dort. Je reçois le Berliner Tageblatt. Je lis beaucoup, je pense aussi pas mal …

Tu m’as promis de lire un livre chaque jour. Est-ce que tu le fais. Il le faut, je sens de nouveau l’importance d’une lecture sérieuse quotidienne. Cela vous sauve, l’esprit et les nerfs…

Tu peux aussi m’envoyer des bas (la plus petite taille féminine), mais fais-les laver avant, car les nouveaux déteignent sur les pieds. Environ trois paires…

J’ai trouvé dans le 3ème tome une mèche de cheveux gris, je ne sais pas s’ils sont de ta mère ou de la mienne, mais cela m’a fait plaisir …

A Karl Kautsky, Zwickau, après le 20 septembre

Et maintenant pour toi, ma chère Luise, ou plutôt seulement pour toi puisque toute la lettre t’est aussi adressée. Tu comprends souvent mieux ou plus vite ce que je ressens – Pas vrai! – (à supposer qu’il y ait quelque chose à “comprendre”). Je voulais t’écrire si longuement et je dois m’exprimer si brièvement. Alors te dire seulement que tes lettres déversent plein de soleil dans le cœur, mille mercis pour chaque mot. Tu me donnes une image si vivante de ce qui vous entoure. De ma part, envoie des lettres pleins de choses gentilles à Henriette. Ecris-moi mais uniquement quand tu en as envie, ne te force pas. Je vous embrasse tous, sans oublier les petits. Amitiés à Granny. T Rosa.

A Karl Kautsky, Zwickau, après le 20 septembre 1904

Merci pour la photo de Karl et la charmante dédicace. Le portrait est magnifique, c’est le premier portrait vraiment bon que je vois de lui. Les yeux, l’expression du visage – tout est parfait (il n’y a que la cravate, la cravate avec cette profusion de pois blancs qui littéralement vous fascine! … Une cravate comme celle-là est un motif de divorce. Eh oui, ces femmes! On leur montre l’esprit le plus sublime qui soit, et qu’est-ce qu’elles remarquent d’abord? Ses cravates …). Ce portrait me donne beaucoup de joie. J’ai reçu hier la lettre de granny: elle m’écrit des choses gentilles pour me distraire mais arrive mal à dissimuler son propre abattement. Transmets-lui mon bon souvenir: j’espère qu’elle est de nouveau en bonne forme. C’est vrai ce que je lis dans le Tageblatt? Franziskus aurait démissionné? Mais ce serait une catastrophe … un triomphe pour le 5ème “état” tout entier! On n’a donc pas pu l’en empêche? Cette nouvelle m’a littéralement bouleversée et abattue. Et tu ne me donnes pas le moindre détail sur cette affaire. Tu es horrible!

C’est le soir, une douce brise descend dans ma cellule par le vasistas, agite doucement mon abat-jour vert et tourne lentement les pages du Schiller ouvert sur ma table. Dehors, dans la rue, on ramène lentement un cheval à l’écurie: le bruit rythmé et lent de ses sabots sur le pavé résonne dans le silence du crépuscule. De très loin presque imperceptibles me parviennent les sons fantasques d’un harmonica, sur lequel tout en cheminant quelque apprenti cordonniers “souffle” une valse. Dans ma tête résonne une strophe que j’ai lue récemment je ne sais plus où

            Blotti parmi les arbres est ton petit jardin

            Où roses et œillets attendent ton amant

            Blotti pa mi les arbres est ton petit jardin

 Je ne comprends pas tout le sens des mots; je ne sais même pas s’ils en ont un, mais ils me bercent; avec la brise qui effleure mes cheveux comme une caresse, ils me plongent dans un singulier état d’âme. Cette brise, la traitresse m’attire, m’entraîne déjà loin de nouveau … J’ignore moi-même où ; la vie joue avec moi un éternel jeu de cache-cache. Il me semble toujours qu’elle n’est pas en moi, pas là où je me trouve, mais quelque part plus loin. Jadis chez nous, aux premières heures de l’aube, je me glissais à la fenêtre – c’est qu’il nous était strictement défendu de nous lever avant notre père – je l’ouvrais sans bruit et je guettais ce qui se passait dans la cour, quelques moineaux se chamaillaient en piaillant sans discrétion, et le long Antoni se tenait près de la pompe, vêtu de la courte peau de mouton qu’il portait en hiver comme en été, les deux mains et le menton appuyés sur la manche de son balai; son visage pas débarbouillé et ensommeillé reflétait de profondes pensées. Cet Antoni était un être qui aspirait à s’élever au-dessus de sa condition. Tous soirs, une fois la porte cochère fermée, assis dans le couloir sur la banquette où il dormait, il épelait à voix haute à la lueur douteuse du bec de gaz, le Bulletin officiel de la police, dans toute la maison on entendait cette sourde litanie. Or c’était un intérêt très pur pour la littérature qui le guidait dans cette opération: il n’en comprenait pas en effet un traitre mot, mais éprouvait pour ces caractères en soi un véritable amour. N’empêche qu’il était très exigeant. Comme il me demandait de la lecture, je lui remis un jour Les débuts de la civilisation de Lubbock, que je venais tout juste d’étudier, non sans mal, car c’était mon premier livre sérieux. Il me le retourna deux jours plus tard en me déclarant que l’ouvrage “ne valait rien”. Pour moi, c’est seulement plusieurs années plus tard que j’en suis arrivée à découvrir à quel point Antoni avait raison. Donc Antoni commençait tout d’abord par rester plongé dans une méditation profonde quelques temps, qu’il interrompait soudain par un bâillement sonore, effrayant même, et dont la cour renvoyait l’écho, et chaque fois ce bâillement libérateur signifiait: maintenant au travail. J’entends encore le frottement et le claquement de son balai humide qu’il appuyait obliquement sur les pavés de la cour.; il balayait en prenant soin de décrire sur les bords de jolis arcs de cercle réguliers, esthétiquement dessinés, qui pouvaient ressembler aux festons de quelques dentelles de Bruxelles. Sa façon de balayer la cour était celle d’un poète. Et c’était aussi le plus beau moment de la journée avant que le grand-immeuble-caserne ne s’éveille et que ne commence sa vie bruyante et monotone, pleine de craquements et de coups de marteau. Sur la banalité triviale du pavé, l’aube étendait une paix religieuse; le haut, dans les premiers carreaux, étincelait de l’or matinal du premier soleil et tout en haut flottaient de petits nuages vaporeux qu’un souffle colorait de rose avant qu’ils ne se perdent dans la grisaille du ciel de la grande ville. A cette époque, je croyais dur comme fer que la “vie”, la “vraie” vie, était là-bas, quelque part, au-delà des toits. Au fond j’ai été la victime d’un jeu sacrilège; la vraie vie est justement restée là-bas dans la cour où j’ai lu avec Antoni pour la première fois Les Débuts de la civilisation. Je vous embrasse de tout cœur.

La Kumedi de Bâle m’a amusée, Wullshleger obtenant la bénédiction de Rome et, à côté, Son Excellence Millerand chantant les louanges de Berlin … Comment dit-on dans cette vieille chanson de moines: Et pro rege et pro papa, libunt vinum sine aqua? Holdrio! Décidément ce monde devient tous les jours plus beaux.

A Leo Jogiches, Zwickau, 23 septembre 1904 (13-4 = 9) : RL écrit à Leo en allemand et comme s’il était une femme.

“Avant tout, résous l’énigme de la forme cabalistique ci-dessus. Ensuite, merci pour l’envoi. Le corsage est parfait, je l’ai adapté  à moi et le porte tout le temps. Le chapeau est aussi “un bel objet”. Mais n’écris pas si longuement sur de tels thèmes comme une vieille nounou, ma jolie petite tête blonde, sinon je vais m’impatienter vraiment. Quand une lettre du dehors m’arrive enfin, je voudrais lire autre chose que l’odyssée de l’achat d’un corsage. Le Manifeste ne m’a pas été donné, de même que les coupures de presse jointes au courrier de Luise; Dis-lui que cela n’a aucun sens de m’adresser des articles. Bien sûr, tu pouvais tenter l’envoi du Kladderdatsch”, je l’aurais reçu. Alors le “Ulk” est mon seul dérivatif, le dernier était fameux. Que tu vives si solitaire est une absurdité et une énormité, je suis très en colère. Surtout avec mon état d’esprit actuel, je hais toute “ascèse” de ce type. Je saisis dans le journal de Mosse, dans le feuilleton, dans les critiques de théâtre le moindre signe de vie, la moindre lueur, chaque nuance et je me promets de vivre pleinement à ma sortie et toi tu vis dans l’abondance et tu te nourris comme Saint Antoine dans le désert de miel sauvage. Tu vas devenir un vrai sauvage de cette manière. Ma petite, quand je sortirai, il y aura un grave conflit entre le vide de ton existence nazaréenne et mon enthousiasme hellène. …

Il faut de plus que je te décrive ma cellule! Tu en demandes beaucoup, my darling. Où puis-je prendre les pinceaux et les couleurs pour t’en décrire la richesse. D’ailleurs j’ai trouvé récemment au mur un inventaire hectographié de ma cellule, où je vis à mon grand étonnement qu’il comportait environ vingt objets. Alors que j’étais sûre qu’elle était complètement vide. La morale de l’histoire : dès qu’un homme a l’impression d’être vraiment pauvre, qu’il s’asseye et qu’il fasse un inventaire de ses biens terrestres, et il découvrira combien il est riche. Toi aussi, tu devrais faire souvent un inventaire de tes richesses et si tu ne m’oublies pas en faisant celui-ci, comme tu as si souvent l’habitude de le faire, tu verras que tu es un véritable Crésus.

Je n’ai pas eu de nouvelles migraines, les névralgies se font aussi tout à fait discrète, je ne suis en délicatesse qu’avec mon très vénérable estomac…Mais je lui réponds que par le plus parfait mépris.

Je ne peux pas travailler ici pour les Editions de Warski, pour différentes raisons, mais aussi pour la raison que je ne veux pas me disperser. Je suis maintenant totalement aspirée par l’économie politique et je pense qu’elle en vaut la peine. Salut Luise et parle avec elle de tout ce que tu possèdes.

Lily ne m’a pas envoyé une jupe, mais excuse le terme, un sous-vêtement. Il m’est très utile, mais ne peut pas remplacer une jupe, et la bleue est presque aussi grisee qu’un ciel de novembre. Si tu as de nouveau quelques sous peux-tu m’en ââcheter un (comme dit ce grand comique de Bendix). Pour la taille, le mieux serait de prendre comme modèle la vieille robe grise que nous avions commandée ensemble l’année dernière au magasin. Encore une chose importante: es-tu allé chercher la lettre que Körsten (Maison des syndicats) a reçu pour moi! Fais-le tout de suite. Je t’embrasse. Ta Rosa.

Envoie un bonjour de ma part à Parvus.

Si tu veux engager Anna, ce qui me ferait plaisir, dis-le immédiatement à la femme du portier.

Ma chérie, ne me torture pas à cause de mon estomac avec 10 questions et 20 conseils. Je les connais par cœur. Et les choses ne changeront pas tant que je n’aurai pas dit adieu à … Je te transmets cette information capitale, seulement pour que tu aies plus confiance en mes rapports “à la Kurupatkin” et que tu ne trouves pas tout cela “trop beau”. Je me réjouis que tu penses à ta garde-robe. Mais s’il te plaît pas de tissu épais et à longs poils, cela fait provincial, prends un tissu anglais, souple, bleu foncé, avec de fines lignes blanches peut-être, et un manteau noir et large, bien coupé, comme je les aime.

A Leo Jogiches, Zwickau, 4 octobre 1904 : RL écrit à Leo en allemand et comme s’il était une femme.

“Ma chérie! Réjouis-toi, voici une nouvelle lettre de moi pour rassurer ton cœur qui craint tant pour mon estomac! Sur ma propre demande, je suis donc revenue à la pitance de l’établissement au lieu des repas (amenés du restaurant), et cela m’a fait du bien. Mon estomac en a eu assez de ces mets supérieurs et rêve de Rousseau. Aussi, depuis une semaine, je me plonge dans les délices végétariens, comme le roi Nabuchodonosor quand, en vertu d’un verdict des Dieux, il dut marcher à quatre pattes et brouter de l’herbe (Heine affirme que c’était de la salade). Nota bene, je reçois chaque soir un morceau de viande. Tu peux donc être tout à fait tranquille et abandonner définitivement ce sujet. Et si tu pouvais bien renoncer en général à tout ce côté “tata aux petits soins” – à ta préoccupation de mon bonheur corporel, aux projets de m’envoyer des fruits etc., – ce sont des choses dont je pourrais dire dans le latin de cuisine de Bismarck : Nescio quod mihi magis farcentitum esset, – en bon allemand : je ne sais pas ce qui me serait le plus égal[Jeu de mot avec Wurst, saucisse, dans l’expression allemande]. M’as-tu entendue crier cette nuit? Imagine-toi que je me réveille soudain à deux heures et demie d’un profond sommeil, je ne reconnais pas ma cellule, en général je ne parviens pas à m’orienter, et dans la plus grande des frayeurs, j’appelle ma mère, mais d’une voix si stridente qu’on aurait pu m’entendre de Friedenau! Et ça a duré dans les dix minutes jusqu’à ce que je prenne conscience que j’appelle sept ans trop tard. Tu ne peux te représenter le pénible sentiment d’accablement qui s’est ensuite emparé de moi; l’ombre de cette aventure nocturne ne m’a pas quittée de tout le jour et je voyais la belle journée ensoleillée comme à travers un voile. Ma pauvre cellule n’y est pour rien, j’ai déjà vécu cela à Friedenau, sauf que ma petite sœur chérie n’a alors rien entendu car elle dormait du “sommeil du juste” et moi je n’ai pas voulu t’en parler car c’était l’un de ces sept jours où tu avais rompu. Je dois te demander plusieurs choses: envoie-moi la série d’articles de Cunom sur les cartels; ils ont paru dans la Neue Zeit, je crois au printemps dernier. Le sujet est coriace et dans les livres que j’ai pris avec moi, je ne trouve guère que du vide. Pourtant ce sont les œuvres les plus “fondamentales” sur ce sujet! La question a été laissée en friche … Si je peux travailler ici? Certainement, tout autour un calme idéal, si ce n’est un joyeux gazouillis d’enfants en dialecte saxon, venant de je ne sais où (J’ignore après tout sur quoi donne ma fenêtre!) – et le cri affairé de canards sur un étang je suppose. Tous les canards doivent être de sexe féminin car ils ne ferment pas le bec un instant, même au milieu de la nuit ils mènent de passionnantes conversations et leur coin-coin est scandé avec une conviction si profonde sur toutes les notes de la gamme que je suis obligée de rire malgré ma colère.

On ne m’a pas permis de recevoir la lettre de Lavigne. Ce que je pensais de Karl et Auguste concorde entièrement avec ce que tu écris. Va chez Luisa comme d’habitude.

Tu aurais dû parler quand même avec Anna. Si je dois l’engager à partir du Nouvel An, pourquoi la pauvre devrait-elle changer deux fois d’emploi et gâcher son livret d’attestations? Ne pourrait-elle tenir le coup jusqu’au Nouvel An là où elle est?

Voilà qui suffit; tu peux attendre maintenant un peu, la lettre suivante est pour Varsovie; nous verrons si tu trouveras en toi assez “de force et de matière” pour m’écrire! …

A Henriette Roland-Holst, 27 octobre 1904

Ma très chère Henriette. Nous voilà à devoir inverser cette fois-ci les rôles et je m’empresse de vous adresser sur votre lit de douleur mes plus cordiales salutations. Avant-hier, j’ai été libérée, brusquement et pour moi inopinément, ou pour être plus exacte on m’a pratiquement mise à la porte de la prison de manière pour moi tout à fait inattendue, car j’ai fait quelques difficultés pour profiter des bienfaits de l’amnistie prononcée en Saxe … Mais rien n’y a fait et je me suis retrouvée à Friedenau à l’air libre de la Prusse à un cheveu près à un mois de ma sortie prévue. Hier, nous avons passé toute la journée à discuter avec Kautsky et ma première “action” aujourd’hui est de vous adresser tous mes remerciements pour votre lettre – qui a été dans ma cellule N°7 d’une grande aide – et ma compassion la plus chaleureuse après votre accident. Je l’avais appris par Hermann [Gorter] et j’étais très inquiète de savoir comment vous alliez, tout en ne pouvant pas le demander ni à vous, ni à Kautsky – n’ayant le droit qu’à une lettre par mois. Puis votre lettre m’est parvenue et m’a quelque peu rassurée. Je suis en colère après cette horrible bicyclette, déjà que je n’aime pas que des femmes roulent en vélo, ceci étant rarement très esthétique. Vous voyez comme je suis terriblement vieux jeu et réellement une “philistine”. J’espère que vous restez de bonne humeur et que vous allez de mieux en mieux.

De mon côté, je me sens tout à fait bien, de mauvaises langues disent même que j’ai grossi (alors même que je suis presque morte de faim durant ces deux mois, la nourriture étant si mauvaise). J’ai apprécié le calme et la solitude, dans lesquels j’ai pu me reconstruire intérieurement. Dans le contact avec les autres, j’ai toujours un sentiment d’être tiraillée, toute nouvelle impression m’attire d’un côté, et je suis tout à fait esclave de l’instant présent. Dans la solitude, je me retrouve et je remets de l’ordre dans la “sensibilité” polonaise de mon âme. J’ai travaillé et lu merveilleusement bien durant ces deux mois. En dehors de ma spécialité, l’économie, j’ai lu un peu de littérature et de philosophie. L’annonce de l’amnistie m’a interrompue dans la plus belle des excursions dans le monde escarpé de Leibnitz. Entre autres, j’aimerais bien savoir, si ce bon vieux gros Huygens qui correspondait avec Leibnitz sur les mathématiques était un ancêtre de notre Cornelius Huygens. Ce serait intéressant de le savoir et pas impossible. – Les impressions d’Amsterdam (je pense au congrès) m’ont donné beaucoup à penser et le résultat a été que selon moi, il serait utile de faire que les différents partis se rapprochent et apprennent à se connaître. Je vois déjà dans le renforcement du sentiment international en soi un moyen pour combattre le caractère borné sur lequel repose une grande partie de l’opportunisme et je trouve que notre presse, la Neue Zeit aussi, a une responsabilité dans cette tendance; j’ai souvent écrit et dit cela à Kautsky; certainement il ne peut pas faire grand chose lui-même. Mais certaines personnalités comme vous, ma blonde madone, pourraient faire beaucoup. Si vous même, n’avez pas le temps d’informer de temps en temps l’Allemagne sur votre mouvement, il faudrait au moins que vous initiiez, organisiez et – dirigiez la chose. Car il ne s’agit pas de transmettre sèchement des faits comme le fait Vorwärts avec une magistrale absence de sensibilité, mais de transmettre l’esprit vivant du mouvement. Ce que vous m’avez écrit de la manifestation des matelots, m’a réjoui le cœur et apporté de l’air frais; Kautsky l’a appris de ma bouche en prison à Zwickau. Pas un mot dans la presse! De mon côté, je vais étudier avec enthousiasme le mouvement hollandais et j’utiliserai pour cela mon prochain séjour chez vous. J’espère aussi trouver en vous un amical Cicérone! Et bien entendu je veux apprendre rapidement le néerlandais. Je n’avais malheureusement pas en cellule les moyens, j’ai essayé de lire en hollandais, mais je n’ai compris qu’un mot sur cinq, six; mais j’ai lu beaucoup en italien, car ce mouvement aussi m’intéresse. Quelle langue peut-on lire pour comprendre ce qui se passe en Scandinavie? Je n’aime pas du tout le trio Danemark, Suède, Norvège car quand je vois le bon Knudsen, il m’est facile de penser que le Danemark fait beaucoup pour le commerce du hareng, mais difficile d’imaginer que le prince Hamlet est né dans ce pays. Mais il faut aussi apprendre à connaître ces trois horribles partis car comme on l’a vu de nouveau à Amsterdam, ils jouent un rôle, même s’il est très négatif, dans l’Internationale. Ce que j’ai trouvé ici concernant le parti, est peu agréable pour moi; je pense à cette interminable controverse au sein du Leipziger Volkszeitung, à laquelle quelques maladresses du côté de Mehring ont contribué (sans qu’il le veuille sans doute) et qui a atteint un niveau si mesquin que je ne peux la suivre qu’en prenant sur moi. Le cirque en France autour de l’unification me semble tout à fait inutile mais de nature à dévoiler de manière éclatante l’hypocrisie de Jaurès. Lui qui a conduit autrefois cette unité à sa perte, doit aujourd’hui se contorsionner pour l’éviter. Dommage que notre Bebel prennent au sérieux les Renaudel, Longuet&co comme promoteurs de cette unité; je crains que nous devions vivre de pénibles quiproquos lors de la prochaine réunion du bureau. A noter, Bebel voudrait faire la prochaine réunion à Paris et Kautsky devrait écrire en ce sens à Servy. C’est une idée totalement fausse, Kautsky lui-même n’est pas enthousiaste. Je vais écrire aussi à Servy une protestation énergique contre cette demande (d’autant que pour moi Bruxelles est lié avec ce qui est le plus beau – à savoir une petite excursion vers Amsterdam). Ce serait bien si votre délégué (Troelsta ou Van Kol) pouvait déposer un recours contre cela. A Paris, les choses ne peuvent qu’aller vers l’échec, au milieu de cette dispute éternelle et passionnée.

 Et maintenant je vous dis provisoirement adieu. Et vous, mon cher chevalier (je vous nomme toujours ainsi parce à cause de votre visage si énergique et de vos yeux gris acier qui lancent des éclairs), vous m’avez promis “une longue lettre” à Zwickau. Je réclame de même à Friedenau comme Shylock, mon dû. Un morceau de votre cœur ou une lettre. je vous embrasse, jolie Henriette et vous souhaite un bon rétablissent et beaucoup de calme et une forte poignée de mains à vous deux. Ecrivez moi vite! Tout à vous, votre Rosa.

27 Juin 2015

Rosa Luxemburg – Lettres en prison – Emprisonnement 2 – Varsovie

Le second article de la série est consacré au deuxième emprisonnement de Rosa Luxemburg du  4 mars à août 1906, à Varsovie.

Celui-ci est très différent des quatre autres emprisonnements car il se produit en plein processus révolutionnaire et c’est pour sa participation que Rosa Luxemburg connaît la prison. En effet, elle rejoint la Pologne alors sous domination tsariste durant la révolution russe de 1905. Elle s’implique comme toujours par les écrits, la rédaction de tracts, la réflexion avec les autres militants. Elle est arrêtée, emprisonnée. L’affaire est, comme elle dit, “somme toute sérieuse” [si sérieuse qu’il y eut plus de 1000 exécutions, dont Kasprasz, mentor de Rosa Luxemburg adolescente, figure historique qui fut exécuté pour avoir défendu une imprimerie] et elle risque réellement l’exécution. Arrêtée sous une fausse identité, elle est d’abord incarcérée à l’Hôtel de Ville puis transférée à la prison de Varsovie. Elle y connaît les conditions des arrestations massives de l’époque, les prisonnières sont arrêtées par dizaines et entassées dans des cellules prévues pour un ou deux prisonniers. Transférée à la prison de Varsovie, elle y retrouve l’emprisonnement en cellule individuelle. Elle sera transférée dans le pavillon X, réservé aux prisonniers jugés dangereux. Protégée par sa nationalité allemande,  elle est finalement assignée à résidence, libérée sous caution et rejoint l’Allemagne en décembre. De nouveau, quelques remarques à partir des lettres

Vivre l’arrestation. Vive la révolution

Face à l’arrestation et malgré sa gravité, Rosa Luxemburg dans ses lettres nous transmet le même humour, la même distance face à l’événement, la même volonté de ne pas s’apitoyer.

Mes très chers amis, Le dimanche 4 au soir, le destin m’a rattrapée: j’ai été arrêtée. J’avais déjà fait viser mon passeport pour le retour et j’étais sur le point de partir. Eh bien, il faut faire s’en arranger. J’espère que vous ne prendrez pas les choses plus à cœur que je ne le fais. Vive la ré …! Avec toutes ses conséquences. Dans une certaine mesure j’aime encore mieux être enfermée ici que de devoir … discuter avec Peus …L’affaire somme toute est sérieuse, mais nous vivons des temps mouvementés où “tout ce qui existe mérite de disparaître”.

Vivre les arrestations massives

Elle nous livre un récit imagé des joyeusetés des arrestations massives qui rappelleront peut-être aux plus anciens quelques joyeuses expériences de la souricière sous l’hôtel de ville parisien, bien que dans des circonstances bien moins “sérieuses”.

Me voici enfermée à l’hôtel de ville où l’on a parqué ensemble “politiques”, prisonniers de droit commun et aliénés. Ma cellule, qui est le joyau de l’ensemble (une cellule d’isolement ordinaire prévue pour une personne, en temps normal), abrite 14 pensionnaires; par bonheur, rien que des politiques. Contigües à la nôtre, il y a encore deux grandes cellules prévues normalement pour deux prisonnières Dans chacune, il y a près de 30 personnes. Et déjà, c’est le paradis, à ce qu’on m’a dit; auparavant il y avait 60 personne dans une cellule, dormant à tour de rôle quelques heures par nuit, tandis que les autres “se promenaient”. A présent nous dormons, toutes comme de vraies reines, sur des châlits, en travers, côte à côte comme des sardines, et c’est très bien … Ici, on ne sait pas ce que sont les promenades dans la cour; en revanche les cellules restent ouvertes toute la journée, et on a le droit de circuler dans les couloirs au milieu des prostituées, écouter leurs jolies chansons, leurs expressions fleuries et respirer les parfums des cabinets, également grands ouverts. Ceci uniquement pour vous décrire la situation, mais non point mon état d’esprit, qui est comme toujours excellent.

L’occasion pour rappeler les différences d’incarcération aujourd’hui, l’entassement dans certaines cellules surtout dans les maisons d’arrêt et l’importance de l’intimité du respect de la personne totalement bafouée.

Vivre seule en prison

Pendant de longs mois et années, Rosa Luxemburg vivra seule en prison. Ce qu’elle en retire d’important, elle l’exprime ici : une vie réglée, qu’elle peut régler, une vie de travail, de lecture et de réflexion. Que doit contrebalancer cependant ce qu’elle décrit comme essentiel : les visites, le courrier, les contacts humains, les relations avec le monde des vivants. Ce qu’elle n’aura pas toujours!

Les conditions ici sont incomparablement meilleures, semblables à celles de Zwickau: calme, et ordre et solitude. J’ai à manger plus qu’il m’en faut, promenade quotidienne également. Mais le plus important, ce sont les relations fréquentes avec le monde des vivants, si bien que je suis en contact continuel avec les amis et … je peux écrire!

Et vivre en politique

… et deuxièmement parce que j’ai beaucoup travaillé : depuis mon arrivée ici, j’ai fini ma troisième brochure (deux sont déjà imprimées, la troisième va être mise sous presse d’ici trois jours).

Sortir des écrits clandestinement

Tout au long de ses emprisonnements, Rosa Luxemburg travaillera politiquement et devra faire sortir clandestinement ses écrits et nombre de courriers. Dans les conditions particulièrement dangereuses de la révolution russe, elle rédige et fait sortir des “incongruités”, qu’elle reçoit en retour imprimées noirs sur blanc, ce qui l’amuse et la réjouit. C’est de prison et clandestinement que sortiront certains des plus grands textes de Rosa Luxemburg jusqu’à la brochure de Junius.

Lorsque nous serons réunis de nouveau, j’aurai à vous raconter des tas de choses sur mes “impressions de voyage” et nous allons rire comme des bossus, surtout les gamins. Particulièrement, je me réjouis sous cape des “incongruités” que j’expédie d’ici toutes les nuits et de la façon dont elles me reviennent, “noir sur blanc”, un ou deux jours plus tard …

Vivre la mise sous tutelle

Mais un être humain mis “à l’ombre” est aussitôt mis sous tutelle, non seulement par les autorités, mais par ses propres amis, et traité sans aucun respect pour ses propres désirs.

De nouveau, ces lettres sont un témoignages précieux sur la prison et sa façon de la vivre.

Et pour conclure, parce que c’est toujours si agréable à lire, sur son humour toujours si incisif quelles que soit la situation, une dernière citation à propos du destinataire de la lettre et en même temps l’un des principaux responsables politiques : Savez-vous aussi quel nom a été le plus souvent prononcé à l’hôtel de ville, dans la cellule no 3, celle des politiques? “Kautsky”. Il y avait en effet en circulation plusieurs brochures traduites dudit monsieur et 15 âmes assoiffées de science soupiraient après elles à qui mieux mieux. “Savez-vous, où est le Kautsky? Comme cela n’en finissait jamais, j’avais souvent envie de m’écrier “aurons-nous bientôt la paix avec votre bougre d’imbécile de Kautsky?” Pourtant je me taisais. Une seule fois, cette question s’étant encore fait en entendre à 10 heures 05 du soir, je n’ai pu me retenir de crier “Oh si, petites sottes, je sais moi, où est Kautsky: il est dans son lit et ronfle à faire trembler les murs. …”.


LETTRES EMPRISONNEMENT 2 – 4 mars – juillet (?) 1906

 

Lettre à Luise et Karl Kautsky, Hôtel de Ville, reçue le 13 mars 1906

Mes très chers amis, Le dimanche 4 au soir, le destin m’a rattrapée: j’ai été arrêtée. J’avais déjà fait viser mon passeport pour le retour et j’étais sur le point de partir. Eh bien, il faut faire s’en arranger. J’espère que vous ne prendrez pas les choses plus à cœur que je ne le fais. Vive la rév. …! Avec toutes ses conséquences. Dans une certaine mesure j’aime encore mieux être enfermée ici que de devoir … discuter avec Peus. On m’a surprise dans une situation plutôt gênante. Mais n’en parlons plus! Me voici enfermée à l’hôtel de ville où l’on a parqué ensemble “politiques”, prisonniers de droit commun et aliénés. Ma cellule, qui est le joyau de l’ensemble (une cellule d’isolement ordinaire prévue pour une personne, en temps normal), abrite 14 pensionnaires; par bonheur, rien que des politiques. Contigües à la nôtre, il y a encore deux grandes cellules prévues normalement pour deux prisonnières Dans chacune, il y a près de 30 personnes. Et déjà, c’est le paradis, à ce qu’on me raconte; auparavant il y avait 60 personne dans une cellule, dormant à tour de rôle quelques heures par nuit, tandis que les autres “se promenaient”. A présent nous dormons, toutes comme de vraies reines, sur des châlits, en travers, côte à côte comme des sardines, et c’est très bien – à moins que nous ne soyons conviées à quelque spectacle non prévus, comme hier, par exemple, où nous est arrivée une nouvelle collègue, une femme juive, folle furieuse, qui, pendant 24 heures, nous a tenues en haleine par ses cris et ses galopades à travers toutes les cellules, ce qui a provoqué des crises de nerfs chez plusieurs des politiques. Aujourd’hui, nous en sommes enfin débarrassées et nous n’avons avec nous que trois douces “mychouggene”. Ici, on ne sait pas ce que sont les promenades dans la cour; en revanche les cellules restent ouvertes toute la journée, et on a le droit de circuler dans les couloirs au milieu des prostituées, écouter leurs jolies chansons, leurs expressions fleuries et respirer les parfums des cabinets, également grand ouverts. Ceci uniquement pour vous décrire la situation, mais non point mon état d’esprit, qui est comme toujours excellent. Pour le moment, je suis toujours incognito, mais cela ne durera pas longtemps – car on ne me croît pas. L’affaire somme toute est sérieuse, mais nous vivons des temps mouvementés où “tout ce qui existe mérite de disparaître”. C’est pourquoi, en général, je n’ai aucune foi en les créances et obligations à longue échéance. Aussi, gardez courage et moquez-vous du reste. En somme, chez nous, tant que je vivais, les choses ont marché excellemment. Je n’en suis pas peu fière; cela a constitué, dans toute la Russie, la seule oasis où en dépit “des orages et de la tourmente”, le travail et la lutte se sont poursuivis énergiquement et allègrement et nous avons “progressé” comme si nous vivions sous un régime constitutionnel des plus libéraux. Entre autres, l’obstruction (la grève), qui à l’avenir servira de modèle dans toute la Russie, est notre œuvre. Côté santé, je vais très bien. Bientôt, on me transfèrera sans doute dans une autre prison, car l’affaire est sérieuse. Je vous en aviserai alors très rapidement. Et vous, comment allez-vous mes très chers? Que devenez-vous, et Granny et Hans? Mes amitié à l’ami Franziskus … Mon arrestation ne doit pas être ébruitée sans la presse, tant que je n’aie pas été découverte. Mais alors, faites tout le tapage possible, afin que les bonnes gens ici prennent un peu peur.

Je dois conclure. Mille baisers et amitiés. Ecrivez-moi directement à mon adresse: Mme Anne Maczke, prison de l’hôtel de ville, Varsovie. je suis, sachez-le, collaboratrice de la Neue Zeit. mais bien entendu écrivez dans les règles. Amitiés encore. On ferme la cellule, je vous embrasse de tout cœur. votre Anna.

Lettre à Luise et Karl Kautsky, Hôtel de Ville, reçue le 15 mars 1906

Cher Karl, quelques lignes seulement. Je vais bien; aujourd’hui ou demain, on me transfère dans une autre prison. Pour l’heure, rien qu’ une demande: ici se trouve le correspondant de la .LV., un M. Otto Engelmann, de Berlin (tu le connais, c’est ce monsieur blond qui a longtemps demeuré Cranachstrasse). Au cas où l’on s’informerait auprès de la rédaction de la L.V., si le fait est exact, elle devra confirmer qu’il est en effet parti pour Varsovie, il y a quelques mois en qualité de correspondant (si l’on pose la même question pour un autre nom, qu’elle confirme en tout cas). J’ai eu des nouvelles de ma famille: je regrette beaucoup qu’ils prennent mon affaire tellement au tragique et qu’ils vous dérangent tous. Je suis parfaitement sereine. Mes amis insistent pour que j’envoie un télégramme à Witte et écrive au consul. Il n’en est pas question! Ces messieurs attendront longtemps qu’une social-démocrate leur demande protection et justice. Vive la révolution! Soyez gais et dispos, sinon je vous en voudrai sérieusement. Le travail, dehors, avance bien, j’ai lu dernièrement de nouveaux numéros du journal. Hourrah!

Rosa

Ecrivez-moi directement d’ici quelques jours, vous pourrez adresser vos lettres : Prison Pawiak, rue Dzielna, Varsovie, pour la détenue politique unetelle.

Lettre à Luise et Karl Kautsky, Prison Pawiak, reçue le 7 avril 1906

Mes bien-aimés, je ne vous ai pas écrit depuis longtemps. Premièrement, parce que de jour en jour, on me fait espérer que je pourrai peut-être vous télégraphier “au revoir” et deuxièmement parce que j’ai beaucoup travaillé : depuis mon arrivée ici, j’ai fini ma troisième brochure (deux sont déjà imprimées, la troisième va être mise sous presse d’ici trois jours). Dans mon précédent logis, on ne pouvait songer à travailler; aussi s’agissait-il de rattraper ici le temps perdu. D’ailleurs ici encore, je ne dispose que de quelques heures dans la soirée, de 9 heures du soir environ à 2 heures du matin; car le jour, depuis quatre heures du matin, il règne ici, dans toute la maison et dans la cour, un charivari infernal: les collègues “de droit commun”, ne font que se disputer et piailler, les “myhouggene” ont des accès de fureur, qui se manifestent, surtout chez le beau sexe, par une étonnante volubilité. A propos, je me suis révélée ici de même qu’à l’hôtel de ville d’une merveilleuse aptitude de dompteuse de folles et il n’est pas de jour où je ne dois pas descendre dans l’arène pour ramener le calme par quelques mots dits à voix basse une forcenée bavarde qui fait le désespoir de tout le monde (c’est, évidemment un hommage involontaire à une langue encore mieux pendue). Ainsi je ne puis me concentrer et travailler que tard dans la soirée et c’est aussi pour cette raison que j’ai négligé en partie ma correspondance. Les nouvelles de chez vous me causent toujours une joie grande et durable, car je relis chaque lettre plusieurs fois jusqu’à ce qu’une autre arrive. Les aimables lignes d’Henriette m’ont fait également grand plaisir. je lui écrirai, sauf si … comme on me le dit aujourd’hui encore “on m’apporte des fleurs pour la dernière fois” (c’est vrai je reçois presque chaque jour des fleurs fraiches). Attendons de voir ce qui arrivera demain. Je suis plutôt sceptique et travaille comme si cela ne me concernait nullement. …

Je ne songe nullement brûler la politesse à l’oncle de Weimar, quels que soient ses mauvais desseins [elle risque l’arrestation en Allemagne], pourvu qu’il me laisse – ce qui est le cas d’ordinaire – un peu de répit et renvoie la grande échéance aux calendes grecques. Car tomber ainsi sans transition, dans ses bras hospitaliers, je n’en ai vraiment pas le temps et j’ai mieux à faire. ainsi donc mes très chers, tâchez de savoir auprès de thébains bien informés, non pas à quoi je dois m’attendre en fin de compte, car je m’en fiche royalement, mais, si dès que le bout de mon nez aura humé la liberté du royaume de Prusse, (car chez moi, c’est toujours le nez qui passe en premier), je ne serai pas saisie par le bout de ce même nez et fourrée au trou, en punition de mon escapade. Car c’est la seule chose qui m’intéresse. Lorsque nous serons réunis de nouveau, j’aurai à vous raconter des tas de choses sur mes “impressions de voyage” et nous allons rire comme des bossus, surtout les gamins. Particulièrement, je me réjouis sous cape des “incongruités” que j’expédie d’ici toutes les nuits et de la façon dont elles me reviennent, “noir sur blanc”, un ou deux jours plus tard. ..

Votre rosa

Ecrivez bientôt.

Un souvenir particulièrement cordial à l’ami Fransiskus et à a sa femme. Comment va la L.V.? Je n’en entends pas parler ici. J’ai dit souvent qu’Auguste était capable de faire évanouir les gens à force de parler. Nous y voilà. J’ai cependant une vague idée que cet évanouissement-là devrait sauver notre paladin d’une chute politique et le remettre d’aplomb sur ses jambes, qui devenaient chancelantes. Savez-vous aussi quel nom a été le plus souvent prononcé à l’hôtel de ville, dans la cellule no 3, celle des politiques? “Kautsky”. Il y avait en effet en circulation plusieurs brochures traduites dudit monsieur et 15 âmes assoiffées de science soupiraient après elles à qui mieux mieux. “Savez-vous, où est le Kautsky? Comme cela n’en finissait jamais, j’avais souvent envie de m’écrier “aurons-nous bientôt la paix avec votre bougre d’imbécile de Kautsky?” Pourtant je me taisais. Une seule fois, cette question s’étant encore fait en entendre à 10 heures 05 du soir, je n’ai pu me retenir de crier “Oh si, petites sottes, je sais moi, où est Kautsky: il est dans son lit et ronfle à faire trembler les murs. …”.

Lettre à Luise et Karl Kautsky, Prison Pawiak, avril ou mai 1906

Mes très chers amis j’ai reçu votre lettre du 16. Vous pouvez m’écrire tout ce que vous voulez par la même voie et sous pli recommandé, cela m’arrive très bien. Les conditions ici sont incomparablement meilleures, semblables à celles de Zwickau: calme, et ordre et solitude. J’ai à manger plus qu’il m’en faut, promenade quotidienne également. Mais le plus important, ce sont les relations fréquentes avec le monde des vivants, si bien que je suis en contact continuel avec les amis et … je peux écrire ! Où en est mon affaire? Je n’en ai aucune idée: les amis espèrent me voir bientôt près de vous. … Je suis fort chagrine de savoir que ma famille ait fait si grand cas de mon affaire et l’ait soumise à nos patres conscripti; je m’ y serais formellement opposée. Mais un être humain mis “à l’ombre” est aussitôt mis sous tutelle, non seulement par les autorités, mais par ses propres amis, et traité sans aucun respect pour ses propres désirs. Qu’importe! Mais je te prie instamment, cher Carolus, d’empêcher qu’on ne s’adresse à Bülow; en aucun cas je ne voudrais lui devoir quoi que ce soit car plus tard dans nos campagnes, je ne pourrais plus parler de lui et du gouvernement librement comme il convient.

Votre R.

Les journaux locaux annoncent que je serai traduite en conseil de guerre. Je n’en sais rien pour l’instant: soyez donc tranquilles, c’est certainement un canular.


A propos de Lettres en prison

Les lettres de prison ont bouleversé, étonné, participé de la prise de conscience de nombreux lecteurs depuis les années 70 et la première publication chez Bélibaste de la très belle traduction de Michel Aubreuil, des lettres à Sonia Liebknecht, la jeune femme de Liebknecht, lui-même détenu.  A l’occasion de la Quinzaine Rosa Luxemburg à Saint-Étienne, il nous était apparu important de replacer ces lettres dans le contexte plus général de la prison et des emprisonnements de Rosa Luxemburg. Aujourd’hui, nous avons proposé de reprendre ce travail et cette réflexion dans la série d’émissions sur Rosa Luxemburg sur la radio FPP, dans l’émission de et en hommage à Claudine Roméo, “Naïves questions de philosophie”. Nous sommes donc allés à la recherche tout d’abord des indications précises sur les 5 emprisonnements de Rosa Luxemburg : dates, lieux, actes d’accusation (sur le site, lire Les cinq emprisonnements de Rosa Luxemburg). Ceci est peu connu ou peu présent dans l’esprit de ceux qui suivent sa pensée et son action. Puis à la recherche des lettres en allemand et en français pour donner un accès direct à ces courriers. Les sources disponibles sont les lettres à Leo Jogiches chez Denoël en 1971, les lettres à Karl et Luise Kautsky aux PUF, les ouvrage de Gilbert Badia, Vive la lutte chez Maspéro, l’édition allemande Gesammelte Briefe chez Dietz Verlag. Quelques lettres sont déjà disponibles sur le net. La plupart ont dû être saisies pour pouvoir être publiées ici. Pour les traductions, certaines ont été reprises telles quelles, d’autres ont été revues, certains courriers ont été traduits par nos soins (Nous préciserons ce point très rapidement dans cet article pour chacun des courriers cité). Il s’agit donc d’un travail de fond et inédit dont nous espérons qu’il rencontrera l’intérêt de tous. Comme à l’habitude, nous vous invitons à proposer des précisions, à rectifier des erreurs possibles, et à indiquer des améliorations concernant les traductions. Nous pensons cependant qu’en l’état, ce travail peut déjà être utile à nombre d’entre vous. Nous avons souhaité d’autre part dans l’émission aborder le problème de la prison en elle-même et faire le lien avec la prison aujourd’hui, c’est pourquoi nous avons intitulé cette série non pas lettres de prison, mais lettres en prison, en espérant contribuer à faire comprendre ce que peut signifier l’emprisonnement à partir de ce que Rosa Luxemburg a vécu.

26 Juin 2015

Rosa Luxemburg, “Aujourd’hui, nous avons encore eu une journée d’une beauté inconcevable … Je voudrais crier par-dessus le mur”. Prison de Wronke, 1917

Que dire qui n’a pas été dit sur l’incommensurable beauté de ces lettres écrites au milieu de l’innommable boucherie, derrière les murs … D.V.P.

Aujourd’hui, nous avons encore eu une journée d’une beauté inconcevable. D’habitude, je regagne ma tanière à 10 heures du matin pour travailler, aujourd’hui je n’ai pas pu. J’étais étendue dans mon fauteuil en osier, la tête renversée en arrière, et, sans bouger, j’ai regardé le ciel des heures durant. D’immenses nuages aux formes fantastiques recouvraient le bleu tendre du ciel qui çà et là apparaissait entre leurs pourtours déchiquetés. La lumière du soleil ourlait ces nuages d’un blanc d’écume éclatant, et au cœur, ils étaient gris, d’un gris très expressif, passant par toutes les nuances, du voile argenté le plus doux au ton orageux le plus sombre. Avez-vous déjà déjà remarqué la beauté et la richesse du gris? Il y a quelque chose de si distingué et pudique, il offre tant de possibles. Quelle merveille, tous ces tons gris sur le fond bleu tendre du ciel! Comme une robe grise va bien aux yeux bleu profond.

Pendant ce temps, devant moi, le grand peuplier de mon jardin bruissait, ses feuilles tremblaient comme dans un frisson voluptueux et étincelaient au soleil. Pendant ces quelques heures où j’étais tout entière plongée dans des rêves gris et bleus, j’avais le sentiment de vivre des millénaires. Kipling raconte, dans une de ses histoires indiennes, que chaque jour vers midi, un troupeau de buffles est emmené loin du village. Ces bêtes gigantesques, qui en quelques minutes pourraient écraser sous leurs sabots un village tout entier, suivent docilement la baguette de deux petits paysans à la peau sombre, vêtus d’un simple tricot, qui les conduisent d’un pas décidé au lointain marécage. Là, les bêtes, dans un énorme bruit, se laissent glisser dans la boue, s’y vautrent avec délice et s’y enfoncent jusqu’aux naseaux, pendant que les enfants se protègent des rayons impitoyables du soleil à l’ombre d’un maigre acacia, mangent lentement une galette de riz qu’ils ont emportée avec eux, observent les lézards endormis au soleil et, en silence, regardent vibrer l’espace… « Un après-midi comme celui-là leur semblait plus long qu’à bien des hommes une vie entière », lit-on chez Kipling, si je me souviens bien. Comme cela est bien dit, n’est-ce pas? Moi aussi, je me sens comme ces enfants indiens, quand je vis une matinée comme aujourd’hui.

Une seule chose me fait souffrir: devoir profiter seule de tant de beauté. Je voudrais crier par-dessus le mur: je vous en prie, faites attention à ce jour somptueux! N’oubliez pas, même si vous êtes occupés, même si vous traversez la cour à la hâte, absorbés par vos tâches urgentes, n’oubliez pas de lever la tête un instant et de jeter un œil à ces immenses nuages argentés et au paisible océan bleu dans lequel ils nagent. Faites attention à cet air plein de la respiration passionnée des dernières fleurs de tilleul, à l’éclat et la splendeur de cette journée, parce que ce jour ne reviendra jamais, jamais! Il vous est donné comme une rose ouverte à vos pieds, qui attend que vous la preniez, et la pressiez contre vos lèvres.

Extrait d’une lettre à Hans Diefendbach,
Wronke, 6 juillet 1917, vendredi soir.

In Rosa, la vie, Les Éditions de l’Atelier / Les Éditions ouvrières, Ivry-sur-Seine, 2009. Traduit de l’allemand par Laure Bernardi.

Sur le site: http://dormirajamais.org/rosa/


Hans Diefenbach, médecin sur le front, est mort le 25 octobre 1917. Rosa Luxemburg écrit : J’ai été si longtemps privée de la joie de m’entretenir avec vous., tout au moins par lettre. Mais je devais réserver à Hans D. les quelques lettres que j’avais la permission d’écrire, car il les attendait. C’est fini, maintenant. Mes deux dernières lettres s’adressaient  à un  mort et on m’en a déjà renvoyé une.

18 Juin 2015

En hommage à Maspéro et son rôle dans la publication de textes de Rosa Luxemburg. Bibliographie sur Smolny.

Tout d’abord, dire l’importance du travail du collectif Smolny qui a réalisé cette bibliographie et qui donne ainsi comme sur beaucoup d’autres thèmes des outils d’information et de réflexion essentiels. C’est un travail continu et de grande ampleur qui demande volonté et intelligence politique.

Ensuite souligner la précocité de la démarche de François Maspéro qui met en place cette collection et publie bien avant 68 Rosa Luxemburg.

Souligner aussi que c’est à Georges Haupt qu’il confie l’animation de la collection. Georges Haupt qui a eu une grande importance dans la transmission d’une réflexion politique différente et dont les ouvrages sur les congrès de l’Internationale ont permis l’accès à l’histoire de cette organisation essentielle pour Rosa Luxemburg.

Enfin par ce bref article, rendre hommage à François Maspéro qui vient de disparaître.


 

Bibliothèque Socialiste Maspero

Fiche bibliographique n° 3 ( 1963 – 1980 )

vive la lutte

Présentation :

Collection dirigée par Georges Haupt, décédé en 1978. Si certains titres ont été depuis réédités, beaucoup ne sont disponibles que dans cette collection.


Par ordre de numérotation dans la collection :

— 1. BOUKHARINE Nicolas & PREOBRAJENSKY Eugène, A.B.C. du communisme, préface de Pierre Broué, Paris, Maspero, 1963 ;

 2. LUXEMBURG Rosa, Grève de masses, parti et syndicats, rééd. dans une traduction nouvelle dans la PCM, Oeuvres I, Paris, Maspero, 1964 ;

— 3. LUXEMBURG Rosa, La révolution russe, préface de Robert Paris, Paris, Maspero, 1964 ;

— 4. COLLECTIF, Les bolcheviks et la Révolution d’Octobre, procès-verbaux du Comité Central du parti bolchevique, août 1917 – février 1918, présentation de Guiseppe Boffa, Paris, Maspero, 1964 ;

— 5. LAFARGUE Paul, Le droit à la paresse, préface de Jean-Marie Brohm, rééd. avec une présentation nouvelle de Maurice Dommanget dans la PCM, Paris, Maspero, 1965 ;

— 6. HAUPT Georges, Le congrès manqué : l’Internationale à la veille de la Première Guerre Mondiale, Paris, Maspero, 1965 ;

— 7. COLLECTIF, Staline contre Trotsky, 1924-1926. La révolution permanente et le socialisme dans un seul pays, présentation et choix de textes de Guiliano Procacci, Paris, Maspero, 1965 ;

 8. FRÖLICH Paul, Rosa Luxemburg, sa vie, son oeuvre, Paris, Maspero, 1965 ;

— 9. FISCHER Georges, Le Parti travailliste et la décolonisation de l’Inde, Paris, Maspero, 1966 ;

— 10. ADLER Max, Démocratie et conseils ouvriers, traduction et présentation d’Yvon Bourdet, Paris, Maspero, 1967 ;

— 11. LUXEMBURG Rosa, L’accumulation du capital, présentation d’Irène Petit, 2 vols., Paris, Maspero, 1967 ;

— 12. ARCHIVES MONATTE, Syndicalisme révolutionnaire et communisme, présentation de Colette Chambelland et Jean Maitron, Paris, Maspero, 1968 ;

— 13. HAUPT Georges & MARIE Jean-Jacques, Les bolcheviks par eux mêmes, Paris, Maspero, 1969 ;

— 14. BERNSTEIN Samuel, Auguste Blanqui, Paris, Maspero, 1970 ;

— 15. KOSIK Karel, La dialectique du concret, Paris, Maspero, 1970 et 1978 ;

— 16. DOMMANGET Maurice, Sur Babeuf et la conjuration des Egaux, Paris, Maspero, 1970 ;

— 17. LIEBKNECHT Karl, Militarisme, guerre, révolution, choix de textes et présentation de Claudie Weill, Paris, Maspero, 1970 ;

— 18. LOWY Michaël, La théorie de la révolution chez le jeune Marx, Paris, Maspero, 1970 ;

— 19. SADOUL Jacques, Notes sur la révolution bolchevique, Paris, Maspero, 1971 ;

— 20. GRAS Christian, Alfred Rosmer et le mouvement révolutionnaire international, Paris, Maspero, 1971 ;

— 21. NETTL John Peter, La vie et l’oeuvre de Rosa Luxemburg – Tome I, Paris, Maspero, 1972 ;

— 22. NETTL John Peter, La vie et l’oeuvre de Rosa Luxemburg – Tome II, Paris, Maspero, 1972 ;

— 23. FLECHTHEIM Ossip K., Le Parti communiste allemand sous la République de Weimar, Paris, Maspero, 1972 ;

— 24. CONFINO Michaël, Violence dans la violence, le débat Bakounine-Netchaïev, Paris, Maspero, 1973 ;

— 25. KOLLONTAÏ Alexandra, Marxisme et révolution sexuelle, préface et présentation de Judith Stora-Sandor, Paris, Maspero, 1975 ;

— 26. GRANDJONC Jacques, Marx et les communistes allemands, Paris, Maspero, 1974 ;

— 27. HAUPT Georges, LOWY Michael & WEILL Claudie, Les marxistes et la question nationale 1848-1914, Paris, Maspero, 1974 ;

— 28. MAITRON Jean, Le mouvement anarchiste en France. I – Des origines à 1914, Paris, Maspero, 1975 ;

— 29. MAITRON Jean, Le mouvement anarchiste en France. II – De 1914 à nos jours, Paris, Maspero, 1975 ;

— 30. HEMERY Daniel, Révolutionnaires vietnamiens et pouvoir colonial en Indochine, Paris, Maspero, 1975 ;

— 31. LUXEMBURG Rosa, Vive la lutte ! Correspondance 1891-1914, Paris, Maspero, 1975 ;

— 32. MONATTE Pierre, La lutte syndicale, Paris, Maspero, 1976 ;

— 33. WEILL Claudie, Marxistes russes et social-démocratie allemande 1898-1904, Paris, Maspero, 1977 ;

— 34. LUXEMBURG Rosa, J’étais, je suis, je serai ! Correspondance 1914-1919, Paris, Maspero, 1977 ;

— 35. SERGE Victor & TROTSKY Léon, La lutte contre le stalinisme, Paris, Maspero, 1977 ;

— 36. BOURDÉ Guy, La défaite du front populaire, Paris, Maspero, 1977 ;

— 37. COHEN Stephen, Nicolas Boukharine, la vie d’un bolchevik, Paris, Maspero, 1979 ;

— 38. LOWY Michaël, Le marxisme en amérique latine de 1909 à nos jours : anthologie, Paris, Maspero, 1980 ;

— 39. HAUPT Georges, L’historien et le mouvement social, Paris, Maspero, 1980 ;

— 40. LUKACS György, Correspondance de jeunesse : 1908-1917, choix de lettres préfacé et annoté par Éva Fekete et Éva Karádi, traduit du hongrois et de l’allemand par István Fodor, József Herman, Ernö Kenéz et Éva Szilágyi, Paris, Maspero, 1981 ;


Sur notre site :

— Fiche bibliographique n° 4 : Petite Collection Maspero ;

— Fiche bibliographique n° 33 : Actes et Mémoires du peuple — Collection Maspero ;

25 Mai 2015

En ce 8 mai 2015, le souvenir de Mathilde Jacob, de Marta Rosenbaum, ces femmes qui ont accompagné Rosa Luxemburg, et de Luise Kautsky, mortes en déportation, s’impose à nous..

Nombreux sont ceux qui apparaissent dans la correspondance de Rosa Luxemburg et qui sont morts en déportation pour leur combat politique ou pour leur origine juive. Femmes âgées, figures connues ou moins du mouvement ouvrier, Marta Rosenbaum, Mathilde Jacob, Luise Kautsky ont été déportées et sont mortes en déportation. Le découvrir un jour au fil du travail sur Rosa Luxemburg renforce la conscience de l’importance de la lutte contre toutes les formes de fascisme et vous paralyse d’émotion. Ainsi,  il faut rappeler ici la déportation de Luise Kautsky à 80 ans, que rien ne put sauver d’avoir été mariée avec Karl Kautsky, semi-aryenne pour les nazis. Et de deux femmes qui ont tant compté dans la vie de Rosa Luxemburg et  tant fait pour sauver les témoignages de son action : Marta Rosenbaum et Mathilde Jacob

Mathilde Jacob

lux_jaco

Mathilde Jacob a tapé de nombreux manuscrits de Rosa Luxemburg. Elle a sorti de prison de nombreuses lettres et textes et ainsi sauvé des documents essentiels dont nous n’aurions jamais eu connaissance. Elle est morte en déportation le 14 avril 1943 dans le camp de Theresienstadt.

Ici l’une des très nombreuses lettres écrites par Rosa Luxemburg et que nous avons publiée sur le blog en février. http://comprendreavecrosaluxemburg2.wp-hebergement.fr/2015/02/08/fevrier-1915-linternationale-la-prison-et-une-magnifique-lettre-a-mathilde-jacob-dossiersuivre-rosa-luxemburg-en-1915/

Lettre à Mathilde Jacob:  « Votre lettre de dimanche a été le premier message écrit reçu du monde extérieur et m’a procuré beaucoup de joie. Je reçois maintenant la deuxième et je vous en remercie. Soyez tout à fait rassurée pour ce qui me concerne, je vais physiquement et moralement tout à fait bien. Le transport en « fourgon vert » lui-même ne m’a causé aucun choc, car j’avais déjà connu le même transport à Varsovie. La ressemblance était si frappante que cela a éveillé en moi toutes sortes de pensées des plus gaies. Une différence cependant, les gendarmes russes m’avaient escortée « en tant que politique » avec le plus grand respect, alors que les policiers berlinois m’indiquèrent que cela leur était complètement égal, de savoir qui j’étais et me mirent dans un fourgon avec neuf autres « collègues ». Mais en fin de compte, ce sont des choses sans importance, et n’oubliez pas que l’on doit aborder la vie, quoi qu’il arrive, avec calme et sérénité. Je possède ici les deux en quantité suffisante. Mais pour que vous ne vous fassiez pas une image exagérée de mon caractère héroïque, je dois avouer ici avec regret que je n’ai pu retenir qu’à grand peine les larmes qui me montaient aux yeux quand je dus pour la deuxième fois me déshabiller jusqu’à la chemise et me laisser fouiller. Naturellement j’étais très en colère au fond de moi d’une telle faiblesse et je le suis encore. De même, le premier soir, ce qui m’a horrifiée, ce n’est pas la cellule, le fait d’avoir été coupée brutalement du monde, mais, imaginez-vous celui de devoir aller dormir sans avoir mis ma chemise de nuit, sans m’être brossé les cheveux. Et afin que ne manque pas une citation classique! Vous souvenez-vous de la première scène de Marie Stuart, alors qu’on lui avait enlevé ses bijoux: [citation de Schiller] (Allez revoir la citation car Schiller l’a certainement bien mieux exprimé que moi!) … Mais je m’égare. Que Dieu punisse l’Angleterre et me pardonne de me comparer à une reine anglaise! De fait, je possède ici « ces petits riens qui embellissent la vie », sous la forme d’une chemise de nuit, d’un petit peigne et de savon – grâce à la bonté et à la patience d’ange de Karl [Liebknecht] – et la vie peut reprendre son cours. Je me réjouis de me lever tôt (5h40) et j’attends que Monsieur le Soleil veuille bien suivre mon exemple, afin que je puisse profiter de ce lever matinal. Ce qui est le plus beau, c’est que je vois et entends lors de la promenade dans la cour des oiseaux: une armée de moineaux insolents qui font parfois un tel bruit que je m’étonne qu’un sévère gardien n’intervienne pas pour faire cesser ce tapage; en outre quelques merles parmi lesquels un grand mâle au bec jaune qui chante de manière tout à fait différente de celui qui me rend visite à Südende. Il bavarde et couine de telle façon que l’on ne peut que rire; peut-être en mars/avril se reprendra-t-il et chantera-t-il comme il se doit. (et là je pense à mes pauvres petits moineaux qui ne trouveront plus leur repas servi sur la petite table du balcon et resteront surpris – Là vous devez obligatoirement versez quelques larmes, cela est trop triste …)

Chère madame Jacob, je vous accorde le plus grand honneur que je peux accorder à un mortel: je vous confie ma Mimi. Mais vous devez attendre encore quelques informations qui vous seront transmises par mon avocat. Alors vous devrez l’emporter dans vos bras (pas dans une quelconque corbeille ou sac !!!) avec l’aide de ma logeuse et prendre les sept merveilles du monde pour Mimi (son coussin, la petite clef, les documents, et s’il vous plaît, s’il vous plaît, son fauteuil rouge auquel elle est habituée). Tout cela devrait tenir dans votre voiture. Mais pour cela, comme je vous l’ai dit, attendez encore quelques jours.

Que faites vous? Lisez-vous beaucoup Je lis toute la journée, quand je ne mange pas, ne suis pas en promenade et ne nettoie pas la cellule. Ce qui est le plus beau, ce sont les deux heures de 7 à 9, ou je suis tranquille, lumière allumée et où je peux penser et travailler pour moi …

Mme Z[Zetkin] est malheureusement si bouleversée que je me fais du souci pour elle.

Je vous remercie de tout cœur, profitez de la vie et restez sereine.

Votre R.L.

Bien entendu je serais ravie de vous voir, mais nous devons attendre. Je n’ai pas le droit de recevoir beaucoup de visite et mes avocats revendiquent ce droit. Allez chercher aussi votre vase dans mon appartement!

 

On peut trouver un article en allemand qui donne des indications précieuses sur Mathilde Jacob sur le site:

L’article donne tout d’abord des indications sur Mathilde Jacob : 153 Briefe schrieb Rosa Luxemburg in den Jahren 1913 bis 1918 an Mathilde Jacob, davon 148 aus dem Gefängnis. Die Briefe von Mathilde Jacob an Rosa Luxemburg sind nicht erhalten. Heinz Knobloch schreibt; „natürlich nicht“. Wieso? Viel ist durch die Recherchen Knoblochs bekannt geworden. Einige Zusätze konnten Sibylle Quack und Rüdiger Zimmermann machen, die 1988 in der Zeitschrift „Internationale wissenschaftliche Korrespondenz zur Geschichte der deutschen Arbeiterbewegung“ (IWK) die Erinnerungsschrift von Mathilde Jacob an Rosa Luxemburg herausgaben, auf der Knoblochs Buch wesentlich basiert. Mathilde Jacob, geboren 1873, wohnhaft Altonaer Straße 11, dicht an der S-Bahn-Trasse, Hansaviertel, war seit Dezember 1913 die Schreibkraft Rosa Luxemburgs, später deren Sekretärin. Sie besuchte Rosa Luxemburg im Gefängnis, kümmerte sich um ihre Wohnung, schmuggelte Briefe und politische Texte ins und aus dem Gefängnis, wurde Freundin.

Sur son action courageuse en particulier auprès de Rosa Luxemburg : „Aber sie war noch viel mehr als das: treue, verläßliche, immer hilfsbereite Freundin, zuverlässige und tapfere Widerstandskämpferin und Genossin.“ Bei Quack und Zimmermann heißt es weiter: Stets werde ihre „dienende Funktion“ hervorgehoben. „Ein typisches Frauenschicksal, scheint es. (…) Die helfende dienende, unverheiratet gebliebene Mathilde (…) – war sie nicht auch eine ungeheuer selbständige, mutige, konspirative Persönlichkeit, zunächst während des Ersten Weltkriegs, dann in der Illegalität in der KPD 1919, später in der Hitlerzeit?“ Nach dem Tod Luxemburgs war sie Paul Levis Sekretärin, eines weiteren Weggefährten von Rosa Luxemburg. Sie war verantwortliche Redakteurin seiner Zeitschrift „Unser Weg“ und „Sozialistische Politik und Wirtschaft“. Beide wurden 1921 aus der KPD ausgeschlossen, weil sie den demokratischen Sozialismus der Luxemburg-Linie vertraten, und kehrten mit einigen Mitgliedern der USPD 1922 in die SPD zurück. Paul Levi starb 1930. Ob Mathilde Jacob weiter in der SPD blieb, ist nicht zu ermitteln, da die Mitgliederkarteien der Partei verbrannten.

Il publie des extraits d’une lettre écrite en réponse à une accusation du KPD en 21, où elle décrit son action : „Viele Proletarier werden wohl verwundert gefragt haben, wer wohl das ‚Fräulein’ sein mag, die Rosa Luxemburgs Vertrauen in so hohem Maße besaß, daß sie sogar zur Hüterin ihrer politischen Hinterlassenschaft bestellt wurde … Es widerstrebt mir, von mir selbst zu sprechen. Ist es doch so selbstverständlich, daß man seine Schuldigkeit tat und sie weiter tut. Ich marschierte als einfacher Soldat im Spartakusbund, aber ich habe nie den Kampfesmut verloren, ich habe nie die Arbeit im Stich gelassen, wie so manche der Offensivhelden, die heute in der Zentrale der V. K. P. D. sitzen. Ich arbeitete vor dem Kriege lange Jahre hindurch mit Karl Liebknecht, Rosa Luxemburg, Franz Mehring und vielen anderen. Ich leistete in der schwierigsten Zeit während des Krieges Leo Jogiches freiwillige Sekretärdienste. Denn der Spartakusbund hatte keine Mittel, und wir alle, die wir in ihm kämpften und arbeiteten, opferten unseren letzten Pfennig und unsere äußerste Kraft. Es war eine erheblich aufreibendere Arbeit als heute. Wir kamen nicht auf Festung! Wir wanderten in die Gefängnisse, in die Zuchthäuser. Wie schwierig war es, die Beiträge für die Spartakusbriefe zu bekommen! Wer schrieb außer Rosa Luxemburg für die partakusbriefe? Alle Mitteilungen hierfür gingen durch meine Hände, und neben ganz winzigen Beiträgen von anderer Seite schrieb außer Rosa Luxemburg nur – der ‚Opportunist’ Paul Levi … Heute haben ungeheuer viele ihr revolutionäres Herz entdeckt und sprechen von mir als ‚Fräulein’. Aber weshalb ist sie für diese Fräulein und nicht mehr Genossin? Wahrscheinlich, weil ich [für] die Zeitschrift Paul Levis ,Unser Weg’ verantwortlich zeichne. Ja, ich bekenne mich ganz offen zur Richtung Levi …“ Mathilde Jacob verfasste erstmals zum 15. Januar 1929 einen kurzen Artikel zum 10. Todestag von Rosa Luxemburg und Karl Liebknecht in der „Leipziger Volkszeitung“. Die vollständige Version ihrer Erinnerung – es existieren vier Varianten – wird vermutlich 1930 entstanden sein, denn den Tod Levis erwähnt sie noch.

Enfin il décrit la déportation : Was auch immer Mathilde Jacob nach 1930 tat. Sie blieb Rosa Luxemburg und ihrer Sache treu. Sie bewahrte nicht nur deren Briefe an sie, das Gefängnistagebuch, Bilder, Korrespondenz, sondern übergab diese Dokumente 1939 auch unter Lebensgefahr an Ralph H. Lutz von der Hoover Institution in Stanford, Kalifornien, und rettete damit ein wertvolles Erbe. Sich selbst konnte Mathilde Jacob nicht retten. Vielleicht haben die Nationalsozialisten sie nicht als Sozialistin erkannt. Ihr Judentum konnte Mathilde Jacob nicht verbergen. Aus den Briefen, die Neffen Paul Levi aufbewahrten, geht hervor, daß sie verzweifelt versuchte, aus Deutschland herauszukommen. Sie wandte sich an die in den Vereinigten Staaten lebende Schwester Paul Levis und andere Menschen dort. Im Juni 1942 erhielt die 69 Jahre alte Mathilde Jacob, die sich Mathel nannte, um nicht den Zwangsnamen Sara annehmen zu müssen, den Brief, der ihre Deportation ankündigte. Mit dem sogenannten „30. Altertransport“ wurde sie mit 102 anderen Frauen und Männern vom Jüdischen Altersheim in der Großen Hamburger Straße zum Anhalter Bahnhof und nach Theresienstadt verschleppt. Am 27. Juli 1942 fuhr der Zug ab. Mathilde Jacob wurde 1943 im Konzentrationslager Theresienstadt ermordet. Die genauen Umstände ihres Todes sind nicht bekannt. Quack und Zimmermann fanden ein Schreiben des International Rescue and Relief Commitee in New York vom 9. Juni 1943. Darin stellte das Hilfskommitee 500 Dollar für die Ausreise bereit. Gegen den erbitterten Widerstand der CDU im Bezirk Tiergarten konnte im Juni 1995 der Vorplatz des Rathauses Tiergarten in Mathilde-Jacob-Platz umbenannt werden. Dem Bürgerbegehren der CDU für die Rücknahme der Benennung trat eine Initiative entgegen, der Walter Momper, Heinz Knobloch, Margarethe von Trotta und viele andere angehörten.

Gerhild Komander. Der Text erschien zuerst im “Berliner Lindenblatt”, März 2008.

 Marta Rosenbaum

 

Lettre de Rosa Luxemburg à Marta Rosenbaum, 10 février 1917 sur https://bataillesocialiste.wordpress.com/documents-historiques/1917-02-lettre-a-marta-rosenbaum-luxemburg/

Ma petite Marta, très chère ! pour la dernière fois une petite lettre que vous pourrez lire en route. Nota bene : comme vous pouvez vous attendre n’importe quand à être arrêtée à la gare de Berlin en rentrant de Wronke, je vous prie instamment de ne garder aucune lettre, etc., dans votre sac à main, mais de la porter sur vous. Car vous n’êtes pas tenue de vous laisser imposer une fouille corporelle en tant que prévenue, et par la suite, dès que l’occasion se présente, vous pouvez détruire ce qui est nécessaire. Comme cette semaine était délicieuse ! Je garde une impression d’infinie harmonie et de beauté de votre visite. Vous avez raison : Kurt a tant mérité de reconnaissance de nous deux pour nous avoir réunies que rien qu’à cause de cela je dois tout lui pardonner et être bonne avec lui. Et vous avez encore raison quand vous dites :  » il a été projeté hors de sa voie « . Il faut que nous l’aidions à la retrouver. D’ailleurs, il ne faut jamais oublier d’être bon (…) Rappelez-le-moi souvent, car malheureusement j’incline à la sévérité – à vrai dire seulement dans les relations politiques. Dans les rapports personnels, je sais que je suis exempte de toute dureté, et le plus souvent j’incline à pouvoir aimer et à tout comprendre.

Comme c’est dommage que nous nous soyons rencontrées si tard ! Mais, très chère, ce qui m’attire le plus vers vous, c’est précisément la fraîcheur de votre nature, votre ouverture, votre maladresse parfois un peu enfantine. Vous donnez par là une telle impression de jeunesse, de cordialité chaleureuse, que chez vous je ne sens pas l’âge, je n’ai pas non plus l’impression que vous avez gâché vos possibilités. Je crois que vous pouvez encore devenir et réussir tout ce que vous auriez pu être plus tôt. Du reste, cela va peut-être vous surprendre ! je n’attends rien de particulier de vous. Je n’éprouve aucun besoin de jouer à la maîtresse d’école vis-à-vis d’êtres qui me sont chers. Je vous aime telle que vous êtes. Naturellement, je veux que vous ne perdiez pas complètement votre temps dans des besognes journalières,, que vous lisiez de beaucoup de bons livres, que vous aidiez et collaboriez à la grande tâche, mais tout cela, me semble-t-il, vous le pouvez telle que vous êtes, telle que je vous connais. Votre expérience (je pressentais déjà que vous avez subi de dures épreuves, quoique je n’en sache pas plus), vous me la raconterez à Südende, à la campagne, en cueillant des fleurs des champs, n’est-ce pas ? Je veux prendre ma part de vos chagrins et de votre fardeau, j’éprouve le besoin de ne pas vous voir souffrir seule. Peut-être pourrai-je par ma force et mon affection vous soutenir et vous protéger un peu. Et maintenant recevez beaucoup, beaucoup de remerciements pour les belles heures que vous m’avez procurées, pour la chaleur que vous m’avez dispensée, et aussi pour la beauté de vos mains, que je contemple chaque fois avec joie.

De tout cœur, votre Rosa.

Anémone apportée à Rosa Luxemburg en prison et qui se trouve dans l’herbier de Rosa Luxemburg

 

 

lux_mart

Marta Rosenbaum est morte en déportation le 31 octobre 1942 à Theresienstadt

Luise Kautsky

Déportée à plus de 80 ans  et morte en déportation le 8 décembre 1944

 

Portraitfoto von Luise Kautsky

Luise Kautsky

Im September 1944 wurde Luise Kautsky in das Vernichtungslager Auschwitz-Birkenau deportiert. Einige KZ-Häftlinge erkannten die vom tagelangen Transport in einem Deportationszug völlig entkräftete Frau. Sie schmuggelten Luise Kautsky an der Selektionsrampe vorbei in den Krankenblock des Lagers. Lucy Adelsberger, die selbst 1943 aufgrund ihrer jüdischen Herkunft nach Auschwitz deportiert worden war und dort als Häftlingsärztin arbeitete, schrieb später: “Bei aller körperlichen Gebrechlichkeit und Hinfälligkeit war Luise Kautsky geistig von einer Elastizität, die uns Jüngere fast beschämte. An ihrem Willen durchzuhalten, konnten sich die andern ein Beispiel nehmen.” Ähnlich äußerte sich Orli Wald, die Lagerälteste des Krankenblocks: “Schwer krank lag sie im Bett und doch veränderte sie in wenigen Tagen die ganze traurige und hoffnungslose Atmosphäre des Krankenblocks. Sie war eine unerschöpfliche Quelle von Gedanken und Erinnerungen. Die Kranken vergaßen zu stöhnen und hörten zu, wenn sie erzählte.” In den letzten Wochen ihres Lebens wusste Luise Kautsky ihren jüngsten Sohn, Benedikt Kautsky, nur wenige Kilometer entfernt. Benedikt Kautsky (1894-1960) war bereits im Oktober 1942 zur Zwangsarbeit ins KZ Auschwitz-Monowitz verschleppt worden, ein Arbeitslager des Chemiekonzerns IG Farben. Es gelang Helfer*innen, selbst geschriebene Zettelchen zwischen Mutter und Sohn hin und her zu schmuggeln. Trotz aller Bemühungen ihrer Mitgefangenen sie zu retten, starb Luise Kautsky am 8.12.1944. Benedikt Kautsky wurde 1945 im KZ Buchenwald befreit.

http://www.wir-falken.de/themen/verband/8160222.html

08 Mai 2015

Avril 1915. Une lettre exemplaire de Rosa Luxemburg. Un hommage à Gilbert Badia.

 

Vendredi 9 avril 1915, Berlin

Ma chère mademoiselle Jacob,

J’espère que vous recevrez ces lignes assez tôt pour qu’elles vous donnent ce que je souhaite, le bonjour, en ce dimanche matin. Merci de tout cœur pour vos lettres que je lis et relis et qui m’apportent une brassée de joie. La seconde est arrivée de  (je ne sais pas dans quel hôtel vous êtes descendue) avec les jolies “pièces jointes”.

La photo de Mimi m’a fait terriblement plaisir : chaque fois que je la regarde, je ne puis m’empêcher de rire. J’ai si souvent connu ces accès de sauvagerie chez elle, quand on entreprenait une manœuvre d’approche”, que c’est tout juste si, en regardant l’image, je ne l’entends pas gronder. La photo est remarquablement réussie; et pour le jeune médecin aussi, qui s’intéresse tant à ma Mimi, j’éprouve a priori la plus vive sympathie.

Un merci tout particulier pour les fleurs: vous ne savez pas le bien que vous me faites. C’est que j’ai la possibilité de m’adonner de nouveau à la botanique, ce qui est ma passion et la meilleure des détentes après le travail. Je ne sais pas si je vous ai déjà montré mes herbiers, où à partir de mai 1913, j’ai classé à peu près 250 plantes, toutes magnifiquement conservées, je les ai tous ici, ainsi que divers atlas et à présent je peux ouvrir un nouveau cahier, un cahier spécial pour la “rue Barnim”. Je n’avais justement encore aucune des petites fleurs que vous m’avez envoyées et je les ai disposées dans ce cahier; m’ont fait tout particulièrement plaisir l’étoile jaune (la petite fleur jaune de la première lettre) et la pulsatile, car on ne les trouve pas ici à Berlin. Les deux fleurs de lierre de Madame de Stein vont elles aussi passer à la postérité, – je n’avais pas encore vraiment de lierre (en latin Hedera Helix) dans ma collection; je suis doublement contente de leur origine. L’hépatique mise à part, toutes les autres fleurs étaient très correctement pressées, ce qui est important quand on herborise.

Je suis contente pour vous que vous voyiez tant de choses; pour moi, ce serait une punition que d’être obligée de visiter musées et autres établissements. J’y attrape aussitôt la migraine et me sens toute moulue. La seule détente pour moi consiste à baguenauder dans la campagne ou à rester allongée au soleil, dans l’herbe, en observant les insectes, si minuscules soient-ils, ou en scrutant les nuages. Je vous dis cela pour le cas où nous ferions un jour ensemble notre voyage; je ne vous empêcherai nullement de visiter tout ce qui vous intéresse : il faudrait seulement que vous m’excusiez; Il est vrai que vous vous unissez les deux genres de distraction, ce qui est la solution la plus juste

J’avais vu un portrait de Lady Hamilton à l’exposition des Français du XVIIIe siècle. Je ne me rappelle plus le nom du peintre. Je me souviens seulement d’une peinture vigoureuse, aux tons crus, d’une beauté robuste, provocante qui m’a laissée de marbre. Ma préférence va à des types de femmes un peu plus fines. Dans la même exposition, je vois encore très nettement le portrait de Madame de Lavalière peint par Lebrun dans des tons gris-argent qui s’accordaient admirablement avec le visage transparent, les yeux bleus et la robe claire. Je n’arrivais pas à me détacher de ce tableau dans lequel tout le raffinement de la France prérévolutionnaire, une culture aristocratique s’accordaient à un léger parfum de décomposition.

C’est bien que vous lisiez La guerre des paysans d’Engels. Avez-vous déjà fini le Zimmermann? A proprement parler Engels ne nous propose pas une histoire, mais seulement une philosophie critique de la guerre des paysans. Le tissu nourricier des faits, c’est Zimmermann qui le fournit. Quand je voyage dans le Wurtemberg, que je traverse les villages endormis en passant entre les tas de fumier odorants, et que les oies, leurs longs cous tendus, sifflant, ne cèdent que de mauvais gré la place à l’auto, tandis que les adolescents du village, tout son espoir, répliquent à quelques jurons, je ne parviens jamais à me faire à l’idée qu’autrefois, dans ces mêmes villages, l’histoire mondiale a passé martelant les rues de son pas sonore et que des personnages dramatiques s’y sont empoignés.

Pour me distraire, je lis l’histoire géologique de l’Allemagne. Songez donc que dans des plaques d’argile de la période algonkienne, c’est-à-dire à l’époque la plus ancienne de l’histoire du globe, alors qu’il n’existait pas encore la moindre trace de vie organique, donc il y a des millions et millions d’années, songez que l’on a trouvé en Suède dans une de ces plaques d’argile la marque des gouttes d’une brève averse! Je ne saurais vous dire quel effet magique produit sur moi ce lointain salut venu du fond des âges. Je ne lis rien avec autant d’intérêt passionné que des livres de géologie.

A propos, pour revenir à Madame de Stein, malgré toute la piété que j’éprouve pour ces fleurs de lierre : Dieu me pardonne mais c’était une chipie. Lorsque Goethe lui a donné congé, elle s’est comportée comme une clabaudeuse et, moi, je maintiens que le caractère d’une femme se mesure non pas lorsque l’amour naît, mais lorsqu’il s’achève. Aussi de toutes les femmes que Goethe a aimées, la seule qui me plaise, est la délicate et si réservée Madame de Willemer, la “Suleika” du Divan orientalo-occidental.

Je suis toute contente que vous vous reposiez, vous en avez besoin! Moi, je vais très bien.

Amitiés.

Votre RL

Un bonjour amical à Mademoiselle Dyrenfurth ; son petit mot m’a fait bien plaisir.

 

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L’ouvrage de Zimmermann. 1ère édition 1841 – 1843

Toute à la préparation de l’article “Rosa Luxemburg en avril 1915” (qui s’inscrit dans la suite tranquille, de la traduction des lettres de 1915, mois après mois, entamée sur ce blog), j’allais me lancer avec un peu d’appréhension dans la traduction de cette longue lettre si diverse et si riche en sensations et informations sur ce qu’appréciait Rosa Luxemburg (l’une des lettres exemplaires en cela) quand, au fil des recherches, je trouvais la traduction faite par Gilbert Badia. C’est donc un double sentiment qui m’animait alors en saisissant ce courrier, pensant à l’accompagnement fidèle que Gilbert Badia assura auprès de moi des années durant et au rôle essentiel qu’il a joué dans la transmission en France de l’action et de la pensée de Rosa Luxemburg, de la révolution spartakiste. D.V.P.

27 Avr 2015

Lettres de Rosa Luxemburg à Henriette Roland-Horst van der Schalk (en majorité inédits en français)

Ces derniers jour, un autre contact, une autre discussion. Avec un camarade, nous parlons de Henriette Roland-Horst van der Schalk. C’est l’occasion de se plonger dans la correspondance de Rosa Luxemburg, de faire le point des courriers échangés entre les deux militantes et de donner accès à ces textes en français. D’autant qu’on trouve, en particulier dans le tome 6 de la Correspondance chez Dietz Verlag, plusieurs courriers essentiels. En effet, certains s’inscrivent dans la discussion sur la grève de masse (et viennent en contre-point à l’un de ses textes fondamentaux) et un autre – très connu – montre l’importance pour Rosa Luxemburg de s’inscrire au sein d’une organisation d’un mouvement ouvrier, aussi critique que puisse être son action.


 

Ma très chère Henriette! 27 octobre 1904

Nous voilà à devoir inverser cette fois-ci les rôles et je m’empresse de vous adresser sur votre lit de douleur mes plus cordiales salutations. Avant-hier, j’ai été libérée, ou pour être plus exacte pratiquement mise dehors de la prison de manière pour moi tout à fait inattendue, ayant fait quelques difficultés à profiter des bienfaits de l’amnistie prononcée en Saxe … Mais rien n’y a fait et je me suis retrouvée à Friedenau à l’air libre de la Prusse à un cheveu près à un mois de ma sortie prévue. Hier, nous avons passé toute la journée à discuter avec Kautsky et ma première “action” aujourd’hui est de vous adresser tous mes remerciements pour votre lettre – qui a été dans ma cellule N°7 d’une grande aide – et ma compassion la plus chaleureuse après votre accident. Je l’avais appris par Hermann [Gorter] et j’étais très inquiète de savoir comment vous alliez, tout en ne pouvant pas le demander ni à vous, ni à Kautsky – je n’avais le droit qu’à une lettre par mois. Puis votre lettre m’est parvenue et m’a quelque peu rassurée. Je suis en colère après cette horrible bicyclette, déjà que je n’aime pas que des femmes roulent en vélo, ceci étant rarement très esthétique. Vous voyez comme je suis terriblement vieux jeu et réellement une “philistine”. J’espère que vous restez de bonne humeur et que vous allez de mieux en mieux.

De mon côté, je me sens tout à fait bien, de mauvaises langues disent même que j’ai grossi (alors même que je suis presque morte de faim durant ces deux mois, la nourriture étant si mauvaise). J’ai apprécié le calme et la solitude, dans lesquels j’ai pu me reconstruire intérieurement. Dans le contact avec les autres, j’ai toujours le sentiment d’être tiraillée, toute nouvelle impression m’attire d’un côté, et je suis tout à fait esclave de l’instant présent. Dans la solitude, je me retrouve et je remets de l’ordre dans la “sensibilité” polonaise de mon âme. J’ai travaillé et lu merveilleusement bien durant ces deux mois. En dehors de ma spécialité, l’économie, j’ai lu un peu de littérature et de philosophie. L’annonce de l’amnistie m’a interrompue dans la plus belle des excursions dans le monde escarpé de Leibnitz. Entre autres, j’aimerais bien savoir, si ce bon vieux gros Huygens qui correspondait avec Leibnitz sur les mathématiques était un ancêtre de notre Cornelius Huygens. Ce serait intéressant de le savoir et pas impossible. – Les impressions d’Amsterdam (je pense au congrès) m’ont donné beaucoup à penser et le résultat a été que selon moi, il serait utile de faire que les différents partis se rapprochent et apprennent à se connaître. Je vois déjà dans le renforcement du sentiment international en soi un moyen pour combattre le caractère borné sur lequel repose une grande partie de l’opportunisme et je trouve que notre presse, la Neue Zeit aussi, a une responsabilité dans cette tendance; j’ai souvent écrit et dit cela à Kautsky; certainement il ne peut pas faire grand chose lui-même. Mais certaines personnalités comme vous, ma blonde madone, pourraient faire beaucoup. Si vous même, n’avez pas le temps d’informer de temps en temps l’Allemagne sur votre mouvement, il faudrait au moins que vous initiiez, organisiez et – dirigiez la chose. Car il ne s’agit pas de transmettre sèchement des faits comme le fait Vorwärts avec une magistrale absence de sensibilité, mais de transmettre l’esprit vivant du mouvement. Ce que vous m’avez écrit de la manifestation des matelots, m’a réjoui le cœur et apporté de l’air frais; Kautsky l’a appris de ma bouche en prison à Zwickau. Pas un mot dans la presse! De mon côté, je vais étudier avec enthousiasme le mouvement hollandais et j’utiliserai pour cela mon prochain séjour chez vous.. J’espère aussi trouver en vous un amical Cicérone! Et bien entendu je veux apprendre rapidement le néerlandais. Je n’avais malheureusement pas en cellule les moyens, j’ai essayé de lire en hollandais, mais je n’ai compris qu’un mot sur cinq, six; mais j’ai lu beaucoup en italien, car ce mouvement aussi m’intéresse. Quelle langue peut-on lire pour comprendre ce qui se passe en Scandinavie? Je n’aime pas du tout le trio Danemark, Suède, Norvège car quand je vois le bon Knudsen, je peux penser sans difficulté que le Danemark fait beaucoup pour le commerce du hareng, mais j’ai du mal à m’imaginer que le prince Hamlet soit né dans ce pays. Mais il faut aussi apprendre à connaître ces trois horribles partis car comme on l’a vu de nouveau à Amsterdam, ils jouent un rôle, même s’il est très négatif, dans l’Internationale. Ce que j’ai trouvé ici concernant le parti, est peu agréable pour moi; je pense à cette interminable controverse au sein du Leipziger Volkszeitung, à laquelle quelques maladresses du côté de Mehring ont contribué (sans qu’il le veuille sans doute) et qui a atteint un niveau si mesquin que je ne peux la suivre qu’en prenant sur moi. Le cirque en France autour de l’unification me semble tout à fait inutile mais de nature à dévoiler de manière éclatante l’hypocrisie de Jaurès. Lui qui a conduite autrefois cette unité à sa perte, doit aujourd’hui se contorsionner pour l’éviter. Dommage que notre Bebel prennent au sérieux les Renaudel, Longuet&co comme promoteurs de cette unité; je crains que nous devions vivre de pénibles quiproquos lors de la prochaine réunion du bureau. A noter, Bebel voudrait faire la prochaine réunion à Paris et Kautsky devrait écrire en ce sens à Servy. C’est une idée totalement fausse, Kautsky lui-même n’est pas enthousiaste. Je vais écrire aussi à Servy une protestation énergique contre cette demande (d’autant que pour moi Bruxelles est lié avec ce qui est le plus beau – à savoir une petite excursion vers Amsterdam). Ce serait bien si votre délégué (Troelsta ou Van Kol) pouvait déposer un recours contre cela. A Paris, les choses ne peuvent qu’aller vers l’échec, au milieu de cette dispute éternelle et passionnée.

Et maintenant adieu pour l’instant. Et vous, mon cher chevalier (je vous nomme toujours ainsi à cause de votre visage si énergique et de vos yeux gris acier qui lancent des éclairs), vous m’avez promis “une longue lettre” à Zwickau. Je réclame de même à Friedenau comme Shylock, mon dû. Un morceau de votre coeur ou une lettre. je vous embrasse, jolie Henriette et vous souhaite un bon rétablissement et beaucoup de calme, et une forte poignée de mains à vous deux. Écrivez-moi vite!

Tout à vous, votre rosa

Dietz Verlag – Correspondance – Tome 6 / P 98- traduction Dominique Villaeys-Poirré (Merci pour toute amélioration de la traduction)


 

Chère Henriette! 17 décembre 1904 Comme c’est bien que vous existiez !

Dietz Verlag – Correspondance – Tome 6 / P 101 : Cette lettre est largement accessible en français.  Nous la joindrons prochainement à cet article


 

Chère Henriette! 3 juillet 1905

Je me dépêche de répondre à tes questions.

Je n’ai jamais rien vu dans l’histoire du parti de comparable à ce que tu me dis concernant l’interprétation d’une décision du parti. Toute la pratique de la S-D allemande témoigne du contraire. S’il est décidé par exemple de soutenir les candidats libéraux, il est alors interdit de soutenir tout autre candidat.

La liberté individuelle de tout membre du parti concernant le soutien à des candidatures opposées me semble incroyable et incompatible avec la conception social-démocrate de l’organisation. Certes, il peut arriver que le parti allemand laisse les mains libres aux responsables dans certaines circonscriptions, comme cela a été le cas par exemple dans le Württemberg par rapport au Volkspartei, qui est trop ignoble pour qu’on lui accorde de manière générale notre soutien mais où il convient peut-être de le préférer dans certaines circonscriptions aux reste des forces réactionnaires. La décision ne revient pas cependant aux individus mais à l’organisation du parti dans la circonscription concernée.

Donner carte blanche individuellement aux membres du parti est au contraire une méthode bien connue des partis bourgeois et c’est seulement ce qui est mis en avant pour masquer une lâche trahison. Le Freisinn utilise ainsi toujours un tel “laissez faire” quand il s’agit de soutenir la réaction contre les sociaux-démocrates. Il a alors rarement le courage de recommander à ses membres ouvertement de soutenir les partis réactionnaires, mais le fait de manière cachée en “laissant à chacun le droit d’agir selon ce qu’il pense”. Ce qui revient régulièrement à donner un sauf conduit pour un soutien actif ou passif des opposants aux sociaux-démocrates.

En ce qui concerne mon voyage vers le paradis hollandais, tu as bien compris que ce ne sera pas possible. Je ne peux pas partir, mais je me sens très bien dans le travail que j’effectue, car la révolution avance dans les règles, et c’est une grande joie de pouvoir observer, comprendre et participer. “Espoirs et peurs”, comme tu l’évoques, ce sont des sentiments que ne peuvent ressentir que des observateurs comme “ces gens de Vorwärts” ou les libéraux russes. Nous autres, nous participons avec enthousiasme et le travail de la réflexion (l’analyse de l’avancée révolutionnaire) constitue un plaisir encore plus grand peut-être que la simple participation. Il est apparue chez nous une véritable faim de lumière au sein des masses et je suis heureuse de pouvoir apporter au moins ma petite contribution pour apaiser cette faim de savoir. Quel dommage seulement que tous vous ne puissiez pas participer directement en écrivant pour les prolétaires polonais et russes. La langue est encore un maudit handicap pour l’Internationale. Selon moi, tous les esprits de tous les pays devraient unir leurs forces pour travailler à la révolution russe et adresser une pluie de bonnes brochures! Les choses alors muriraient vite. Alors que vous devez gaspiller des forces précieuses pour les élections aux parlements et autres. Quelle tristesse!

Je vais me permettre de dire mon opinion extrêmement favorable sur ton livre dans la Neue Zeit. Car je n’ai pas le temps malheureusement, justement du fait du travail pour les travailleurs russes et polonais.

Je t’embrasse. Ta Rosa

Dietz Verlag – Correspondance – Tome 6 / P 126- traduction Dominique Villaeys-Poirré (Merci pour toute amélioration de la traduction)


Ma chère Henriette! 2 octobre 1905

Je me dépêche de répondre à tes questions, d’autant que je suis heureuse de te féliciter pour la deuxième édition de ton livre. Je suis tout à fait d’accord avec toi sur le fait que la résolution belge concernant la question de la grève de masse est très univoque et banale. Lorsque nous en avons pris connaissance à Iéna, certains d’entre nous avaient pris la résolution de la combattre en indiquant que la grève de masse n’est pas une recette mécanique au service d’une politique défensive, mais une forme élémentaire du processus révolutionnaire. Déjà le discours de Bebel en lui-même avait donné à la chose une tout autre tournure et encore plus l’attitude des opportunistes (Heine, etc.). Comme souvent, nous nous sommes vus contraints, nous qui sommes “les plus à gauches” et malgré des divergences importantes avec lui, non pas de combattre Bebel, mais de combattre les opportunistes avec lui. Cela aurait été une erreur tactique de notre part d’apparaître ouvertement en plein milieu de la discussion contre la résolution présentée par Bebel. Il était plus judicieux de se montrer solidaire avec Bebel tout en donnant un touche révolutionnaire grâce à la discussion, à cette résolution et cela a réussi même si cela n’apparaît pas suffisamment dans les comptes rendus des journaux. De fait, la grève de masse a été considérée comme une forme de la lutte révolutionnaire de masse, par Bebel aussi, même s’il n’en a pas été peut-être lui-même conscient et le spectre de la révolution a plané de manière tout à fait claire sur les débats. Ce fait a été aussi souligné par les opportunistes qui ont joué les Cassandre en dénonçant les conséquences inévitables de la nouvelle tactique, la révolution sanglante. Nous pouvons nous réjouir complètement de ce résultat. Les résolutions au congrès n’ont jamais eu du tout comme but d’épuiser ou d’expliciter sur le plan théorique une question, elles ont seulement comme but de donner dans la vie politique une proposition politique. C’est ce qui s’est passé dans les débats avec la résolution de Bebel, et cette proposition doit bien entendu suivre son propre chemin, c’est l’utilité des discussions dans la presse. C’est le côté “ésotérique” de la chose. Pour ce qui concerne cet aspect “ésotérique”: la questions que tu me poses, à savoir si tu dois l’évoquer dans la deuxième édition de ton livre, je ne vois pour ce qui me concerne pourquoi tu ne devrais pas le faire. Au contraire, cela me réjouirait car – pour le dire ouvertement – le reproche que je pourrais faire à ton ouvrage, sinon remarquable en tous points, était que tu développes l’idée de grève de masse de manière beaucoup trop formelle comme un moyen d’action défensif et que tu mettais trop l’accent sur l’aspect organisation et discipline et trop peu sur le processus historique de des contradictions de clase au sein duquel la grève de masse apparaît comme phénomène fondamental. En ce qui me concerne, j’ai l’intention d’écrire de manière tout à fait ouverte sur les débats et la résolution de Iéna. – Pour ce qui concerne “le compte-rendu dans Vorwärts”, je te recommanderais de ne pas céder aux sollicitations de Wallfisch. L’organe central du parti ne mérite pas d’être immortalisé encore dans la deuxième édition de ton livre. Infliger ce compte-rendu sans intérêt du Vorwärts serait un pensum pour les lecteurs. Sur le fond, en gros, nous pouvons nous réjouir fortement de ce qui s’est passé à Iéna: la grande masse des membres du parti est tout à fait combative et c’est tout ce que l’on peut obtenir dans cette mortelle saison politique. Le reste viendra de la situation révolutionnaire, qui ne pourra pas manquer de se manifester à court ou long terme. Écris-moi vite et sois heureuse et pleine d’enthousiasme comme nous le sommes. Salut à toi et à ton mari, de même qu’à Hermann [Gorter], Pannekoek et Mendels

Dietz Verlag – Correspondance – Tome 6 / P 132- traduction Dominique Villaeys-Poirré (Merci pour toute amélioration de la traduction)


 

Chère Henriette, 30 janvier 1907

Je ne peux te répondre qu’aujourd’hui du fait de la campagne pour les élections. Donc 1. Ci-joint, la recommandation souhaitée; il s’agit de Kautsky que tu connais certainement. Car je n’ai pas pu obtenir ce service d’un responsable syndical.

  1. En ce qui concerne les laissez-passer, plusieurs sont en fait nécessaires, et il donc utile d’en avoir à l’avance, car quand on en a besoin, on n’a généralement pas le temps d’en chercher. Fais en donc faire par des blonds et des bruns, des vieux et des jeunes, des hommes et des femmes et envoie-les moi quand tu les auras. Comme tu trouveras certainement pas un tel héros ou une telle héroïne, j’en ai fait part à March[lewski] et me suis moquée de son optimisme.

  1. Ton amie Lewitine m’a déjà demandé pour ton plan concernant une édition russe de ton livre. Je joins l’autre mot écrit de ta main.

Et maintenant sur le plan personnel. –

Je vous remercie toi et Rik pour votre carte pour mon anniversaire, cela m’a fait rire, car ma date “officielle” est fausse ( je ne suis pas si vieille!) Je n’ai pas, comme toute personne qui se respecte, un véritable acte de naissance, mais il est “adapté” et “corrigé”. Mais les souhaits eux étaient sincères et c’est comme cela que les ai compris.

J’ai lu très attentivement ton article dans la “N[ieuwe]T[idj] et imagine-toi que j’ai compris chaque mot! J’ai encore eu plus de plaisir à lire ton autre article sur le congrès de Mannheim. Je l’ai lu en français dans “L’Avenir social” et je me suis dit que c’était le premier article intéressant sur Mannheim. Quel dommage qu’il ne soit pas paru dans la N[eue] Z[-eit].

J’aimerais parler avec toi de notre “revers”, mais je n’ai pas le temps pour l’instant hélas. Mais tu reviendras bientôt ici et je te reverrai, n’est-ce pas. Comme je m’en réjouis déjà.

Ecris-moi vite pour me dire quand tu viens. Cordiales salutations à vous deux.

Rosa

Dietz Verlag – Correspondance – Tome 6 / P 143-144,  traduction Dominique Villaeys-Poirré (Merci pour toute amélioration de la traduction)


Chère Henriette, Berlin-Friedenau, août 1911

Le camarade Sneevliet a été un hôte très agréable, non seulement parce que j’ai appris beaucoup de choses intéressantes de sa part, mais aussi parce qu’il m’a donné des nouvelles de vous. Ce n’est vraiment pas juste de ta part, de laisser ainsi tes amis sans nouvelles. Nous devons – les quelques personnes qui pensent et sentent de même – rester en contact! Ton long silence m’a rendue d’autant plus triste que plusieurs éléments pouvaient me laisser penser que tu ne devais guère être satisfaite de la situation générale et donc de la tienne.

Maintenant , j’apprends que personnellement tu vas bien que ta santé est bonne mais que tu veux sortir du SDAP. La première chose me réjouit, la deuxième – non! Tu sais que j’étais tout à fait contre autrefois que tu restes dans le parti, alors que les autres en sortaient. J’étais de cet avis et je n’en ai pas changé. Il fallait que vous soyez unis – que ce soit au sein ou à l’extérieur du parti, la division des marxistes ( à ne pas confondre avec des différences d’opinions) est fatale. Mais maintenant que tu veux sortir du parti, j’aimerais de toutes mes forces t’en empêcher. Tu ne veux pas adhérer, à ce que j’ai entendu, au SDP. Je ne peux pas juger si c’est bien ou pas. C’est bon, tu ne veux pas et tu ne peux pas adhérer au SDP. Mais alors ta sortie du SDAP, signifierait ta sortie du mouvement social-démocrate! Cela, tu ne le dois pas, aucun d’entre nous ne le doit! Nous ne devons pas nous couper de l’organisation, des contacts avec les masses. Le pire des partis des travailleurs est toujours mieux qu’aucun. Et les temps peuvent changer. Dans quelques années, une période de bouleversement peut en Hollande ou dans toute l’Europe balayer l’opportunisme. Mais on ne peut pas attendre cela hors du parti, on doit continuer le combat – aussi stérile qu’il puisse paraître – jusqu’au bout. Tu es finie, morte pour le mouvement politique, si tu restes sur le côté. Ne fais pas cela. Tu as aussi des devoirs sur le plan international. Reste dans les rangs, c’est notre devoir, nous somme tous des soldats. Je te préviens de faire attention à ne pas prendre une mauvaise décision.

Ta Rosa.

Dietz Verlag – Correspondance – Tome 6 / P 177,  traduction Dominique Villaeys-Poirré (Merci pour toute amélioration de la traduction)


Autre indication:

Lettre à Luise Kautsky, Wronke, le 15 avril 1917     : Bonjour à Bendel [Kautsky], aussi à Hilferding. Henriette [Roland-Horst] peut m’écrire à l’occasion ici, mais naturellement sans parler de politique. Tome 5 / P 210


La photographie de une montre Henriette Roalnd-Horst en 1906 (source: http://atthispoint.org/2010/09/08/henriette-roland-holst-i/)

 

_low001200101ill68A Stuttgart en 1907

http://www.dbnl.org/tekst/_low001200101_01/_low001200101_01_0016.php

19 Avr 2015

Rosa Luxemburg en mars 1915 (1). Premier mois de prison, anniversaire, narcisse, organisation du quotidien carcéral, conscience: “De manière générale, je suis de bonne et confiante humeur, l’histoire travaille véritablement pour nous.” Lettre à Marta Rosenbaum (Inédit en français)

5 mars 1915, Anniversaire de Rosa Luxemburg. Cela fait 3 semaines qu’elle a disparu de la circulation comme elle aime à le dire pour désigner par un euphémisme son arrestation. De ce mois de mars 1915, nous n’avons que deux lettres, adressées à deux femmes d’exception Marta Rosenbaum et  Mathilde Jacob qui auront su les sauver. Deux lettres qui font partie de ce quotidien très partiellement traduit mais qui nous éclaire sur ce qui a été vécu et comment par Rosa Luxemburg, et qui nous en dit tant sur sa personnalité, sa pensée, son action.  Ces lettres de prison ne figurent pas dans l’ouvrage paru sous le titre “Lettres de prison” car celui-ci regroupe celles écrites à Sonia Liebknecht lors de sa deuxième arrestation pendant la guerre, c’est-à -dire à partir de juillet 1916.

La lettre à Marta Rosenbaum est sortie illégalement de la prison comme on le comprend dès le début de la lecture. On y découvre la prison et la transgression des règles par la prison elle-même devant la solidarité exprimée lors de son anniversaire. Sa réaction à son arrestation aussi brutale qu’inattendue. L’allusion aux plans, dont on sait qu’ils comprenaient la sortie de l’Internationale et la construction du courant contre la guerre. L’organisation de son quotidien autour du travail. La pudeur et l’humour sur ses conditions de vie et sa santé. La vivacité de ses analyses sur les militants socialistes: dans celle-ci Haase qui avait protesté dans un discours au Parlement contre la suppression de droits fondamentaux de la classe ouvrière. L’importance de Liebknecht. Son sentiment que “l’histoire travaille” pour les buts qu’elle défend.

Chère camarade Rosenbaum, Berlin le 12 mars 2015

J’ai enfin “l’opportunité” de vous écrire quelques mots auxquels vous ne ferez pas allusion dans votre prochaine lettre. Grand merci pour vos vœux et pour les fleurs qui sont encore sur ma table. Elles se sont vraiment magnifiquement gardées, je les ai soignées comme la prunelle de mes yeux et j’ai contemplé chaque jour, chaque perce-neige, chaque fleur de narcisse. En fait tout cela est arrivé “en contrebande”, mais elles m’ont quand même été données. J’ai reçu le 5 mars de manière totalement inattendue et comme si tous s’étaient donné le mot un tel afflux de lettres et de fleurs, qu’elles ont brisé d’elles- mêmes le mur du “règlement”. – J’ai été au départ assez secouée par  mon brusque “éloignement du monde” comme au milieu d’une communication téléphonique, bien que cela m’ait aussi fait rire. Nombre de mes plans se sont vus alors remis en cause, j’espère pas tous. Après deux semaines d’attente, j’ai pu récupérer mes livres et obtenir le droit de travailler. Vous pensez bien que je ne me le suis pas laissé dire deux fois. Ma santé va devoir s’adapter à la diète en vigueur ici et quelque peu étrange, l’essentiel est qu’elle ne m’empêche pas de travailler. Imaginez-vous, je me lève tous les matins à 5 h 40 précises! En fait, je dois aller au lit à neuf heures, si l’on peut appeler ainsi l’objet que je dois ouvrir et refermer et qui prend en journée la forme d’une planche collée contre le mur. D’après ce que je peux lire dans les journaux qui représentent le seul lien avec le monde extérieur, les choses continuent à avancer dehors. Vous avez dû être enthousiasmée par les déclarations de Haase. Vous avez un grand faible pour lui; mais en dehors du fait que toutes ses critiques et reproches concernant le vote arrivent comme un cheveu sur la soupe, il n’aurait jamais trouvé ce ton, s’il n’y avait pas eu la puissante impulsion donnée au Landtag par Karl L[iebknecht], montrant  que cela était possible et rappelant un peu le ton d’autrefois. De manière générale, je suis de bonne et confiante humeur, l’histoire travaille véritablement pour nous.

Saluez aussi Kurt [Rosenfeld]. Portez-vous bien, soyez remerciée pour tout et écrivez-moi de temps à autre quelques mots. Je ne peux écrire qu’une lettre par mois!

Cordialement, votre R.L.

PS:  S’il vous plaît, soyez attentive quand vous parlez au téléphone  de moi et concernant cette lettre

 

Source: Dietz Verlag, Gesammelte Briefe, Band V, Edition 1984, P 49/50 – Traduction: Dominique Villaeys-Poirré (Merci  pour toute proposition d’amélioration)


Deux moments d’émotion au cours de nos recherches :

FLEUR DE NARCISSE

Émerveillement : L’illustration en tête d’article est issue de l’herbier constitué depuis 1913 par Rosa Luxemburg. On y trouve cette fleur de narcisse reçue à Pâques 1915 de Marta Rosenbaum et ajoutée à son herbier. On lit de sa main “envoyé par Mme Marta Rosenbaum à Pâques 1915”. Un prochain article présentera cet herbier. Source: http://www.hs-augsburg.de/~harsch/germanica/Chronologie/20Jh/Luxemburg/lux_herb.html

Narzisse, narcissus. Echte Narzisse, Märzbecher (Narcissus poeticus). Familie: Amaryllisgewächse (Unterordnung der Liliengewächse). Zu Ostern 1915 geschickt von Frau Marta Rosenbaum.


MARTA ROSENBAUM MORTE EN DEPORTATION

Tristesse profonde qui vous submerge devant ces destins, sentiment que cela est toujours possible : Marta  Rosenbaum est morte en camp de concentration (en 1942, à Theresienstadt) comme tant de militants qui avaient survécu à la 1ère guerre mondiale. Source: http://www.hs-augsburg.de/~harsch/germanica/Chronologie/20Jh/Luxemburg/lux_brli.html

 

20 Mar 2015

Février 1915. L’internationale, la prison et sur les premiers jours de son emprisonnement une magnifique lettre à Mathilde Jacob. Dossier: Suivre Rosa Luxemburg en 1915.

Les tout premiers jours de février, Rosa Luxemburg reçoit Clara Zetkin, qui a un souci de santé et qui doit assister à la Commission de contrôle du parti social-démocrate allemand. Nous possédons pour ce mois essentiellement un échange régulier avec Kostia Zetkin, des courriers à Mathide Jacob, ainsi qu’à Friedrich Wetmeyer, Alexandre et Hélène Winckler. C’est le mois où se développe l’un des projets majeurs du courant auquel appartient Rosa Luxemburg: le journal L’Internationale (Die Internationale) se met en place. Sur notre blog d’origine, vous trouverez une page (un dossier) qui lui est entièrement consacré (1)  Et nous reprenons ci-après les notations de la correspondance que nous avions regroupées et traduites. Le 18 février 1915, Rosa Luxemburg est brutalement arrêtée (elle pensait pouvoir être libre jusqu’au 31 mars). De ces premiers jours en prison nous possédons une des plus belles lettres de Rosa Luxemburg, celle du 23 février 1915 à Mathilde Jacob, lettre d’une arrivée brutale en prison où Rosa Luxemburg sait exprimer avec force, humour et émotion ce que peut ressentir un prisonnier politique lors de ces premières heures et jours de l’emprisonnement.

 

(1) http://comprendreavecrosaluxemburg.overblog.com/pages/3_LInternationale_Die_Internationale_1915-819933.html.

 Lettre à Mathilde Jacob

“Votre lettre de dimanche a été le premier message écrit reçu du monde extérieur et m’a procuré beaucoup de joie. Je reçois maintenant la deuxième et je vous en remercie. Soyez tout à fait rassurée pour ce qui me concerne, je vais physiquement et moralement tout à fait bien. Le transport en “fourgon vert” lui-même ne m’a causé aucun choc, car j’avais déjà connu le même transport à Varsovie. La ressemblance était si frappante que cela a éveillé en moi toutes sortes de pensées des plus gaies. Une différence cependant, les gendarmes russes m’avaient escortée “en tant que politique” avec le plus grand respect, alors que les policiers berlinois m’indiquèrent que cela leur était complètement égal, de savoir qui j’étais et me mirent dans un fourgon avec neuf autres “collègues”. Mais en fin de compte, ce sont des choses sans importance, et n’oubliez pas que l’on doit aborder la vie, quoi qu’il arrive, avec calme et sérénité. Je possède ici les deux en quantité suffisante. Mais pour que vous ne vous fassiez pas une image exagérée de mon caractère héroïque, je dois avouer ici avec regret que je n’ai pu retenir qu’à grand peine les larmes qui me montaient aux yeux quand je dus pour la deuxième fois me déshabiller jusqu’à la chemise et me laisser fouiller. Naturellement j’étais très en colère au fond de moi d’une telle faiblesse et je le suis encore. De même, le premier soir, ce qui m’a horrifiée, ce n’est pas la cellule, le fait d’avoir été coupée brutalement du monde, mais, imaginez-vous celui de devoir aller dormir sans avoir mis ma chemise de nuit, sans m’être brossé les cheveux. Et afin que ne manque pas une citation classique! Vous souvenez-vous de la première scène de Marie Stuart, alors qu’on lui avait enlevé ses bijoux: [citation de Schiller] (Allez revoir la citation car Schiller l’a certainement bien mieux exprimé que moi!) … Mais je m’égare. Que Dieu punisse l’Angleterre et me pardonne de me comparer à une reine anglaise! De fait, je possède ici “ces petits riens qui embellissent la vie”, sous la forme d’une chemise de nuit, d’un petit peigne et de savon – grâce à la bonté et à la patience d’ange de Karl [Liebknecht] – et la vie peut reprendre son cours. Je me réjouis de me lever tôt (5h40) et j’attends que Monsieur le Soleil veuille bien suivre mon exemple, afin que je puisse profiter de ce lever matinal. Ce qui est le plus beau, c’est que je vois et entends lors de la promenade dans la cour des oiseaux: une armée de moineaux insolents qui font parfois un tel bruit que je m’étonne qu’un sévère gardien n’intervienne pas pour faire cesser ce tapage; en outre quelques merles parmi lesquels un grand mâle au bec jaune qui chante de manière tout à fait différente de celui qui me rend visite à Südende. Il bavarde et couine de telle façon que l’on ne peut que rire; peut-être en mars/avril se reprendra-t-il et chantera-t-il comme il se doit. (et là je pense à mes pauvres petits moineaux qui ne trouveront plus leur repas servi sur la petite table du balcon et resteront surpris – Là vous devez obligatoirement versez quelques larmes, cela est trop triste …)

Chère madame Jacob, je vous accorde le plus grand honneur que je peux accorder à un mortel: je vous confie ma Mimi. Mais vous devez attendre encore quelques informations qui vous seront transmises par mon avocat. Alors vous devrez l’emporter dans vos bras (pas dans une quelconque corbeille ou sac !!!) avec l’aide de ma logeuse et prendre les sept merveilles du monde pour Mimi (son coussin, la petite clef, les documents, et s’il vous plaît, s’il vous plaît, son fauteuil rouge auquel elle est habituée). Tout cela devrait tenir dans votre voiture. Mais pour cela, comme je vous l’ai dit, attendez encore quelques jours.

Que faites vous? Lisez-vous beaucoup Je lis toute la journée, quand je ne mange pas, ne suis pas en promenade et ne nettoie pas la cellule. Ce qui est le plus beau, ce sont les deux heures de 7 à 9, ou je suis tranquille, lumière allumée et où je peux penser et travailler pour moi …

Mme Z[Zetkin] est malheureusement si bouleversée que je me fais du souci pour elle.

Je vous remercie de tout cœur, profitez de la vie et restez sereine.

Votre R.L.

Bien entendu je serais ravie de vous voir, mais nous devons attendre. Je n’ai pas le droit de recevoir beaucoup de visite et mes avocats revendiquent ce droit. Allez chercher aussi votre vase dans mon appartement!

 

Traduction Dominique Villaeys-Poirré. Merci d’apporter les améliorations nécessaires.

barnim


Le journal Die Internationale dans la correspondance de Rosa Luxemburg.

Ces extraits de lettres sont des annotations disséminées dans la correspondance. Ils s’ajoutent aux articles parus sur le blog et rassemblés dans l’un des dossiers du blog. (Voir page d’accueil). Ils donnent par exemple l’état d’esprit de Rosa Luxemburg dans sa lettre du 24 décembre, à K. Zetkin,  des indications pratiques sur le financement, la réalisation du journal ou sur l’orientation politique (la demande d’un article à F. Wesmeyer). Ils font allusion aussi aux poursuites engagées contre elle, Franz Mehring et Clara Zetkin. L’Internationale est un moment important dans la vie de Rosa Luxemburg: la tentative de donner une expression politique au courant contre la guerre, dans sa lutte contre l’Internationale qui a trahi et pour une nouvelle Internationale …

P 28/29 Lettre à Kostia Zetkin – 24 décembre 1914 – Berlin-Südende

… Aujourd’hui, j’ai été au concert à l’Opéra, le concerto pour piano de Beethoven était magnifique. Alors que j’écoutais la musique, montait de nouveau en moi une haine contre tous ces gens, au milieu desquels  je suis obligée de vivre. Je sens qu’il faut écrire un livre  sur ce qui se passe maintenant, un livre que personne, ni homme, ni femme, ni  les plus anciens n’a jamais lu,  un livre qui tape sur ce troupeau à bras raccourcis. Je suis comme toujours dans la vie en parfaite contradiction avec ce que je fais. J’ai de nouveau l’intention de fonder le journal, je tiens cinq réunions électorales dans la semaine et je travaille à développer la nouvelle .organisation alors que, au fond de moi je n’aspire qu’au calme et à m’éloigner de toute cette agitation. Je n’aurais besoin d’autre chose que d’être seule avec Mimi, et de pouvoir me promener et lire quand j’en ai envie et de travailler tranquillement.

P 32 Lettre à Martha Rosenbaum – 5 janvier 1915 – Berlin-Südende

… Nous pouvons les prendre [les fonds pour prendre un abonnement à un journal syndical propageant le social-chauvinisme à faire circuler au sein du groupe] sur le compte du journal ...

P 35  Lettre à Friedrich Westmeyer – 2 février 1915 – Berlin-Südende

Pour un journal, édité le camarade Franz Mehring et moi-même, et dont le premier numéro doit paraître à la mi-février 1915, je vous demande une contribution. Il faudrait que vous  écriviez pour nous sur les “remarquables” actions de soutien 1.aux familles de soldats 2 aux chômeurs 3. aux L’article ne doit pas dépasser  quatre à cinq pages de la Neue Zeit, et doit comporter tout d’abord un court résumé des faits, mais ensuite et c’est le principal, une critique fondamentale et forte de ces mesures et de leur caractère insuffisant. Je sais que vous avez mené un combat contre les mesures d’aide aux chômeurs (NB Vous pouvez montrer sans vous gêner l’attitude des syndicats). Je ne sais pas si vous connaissez aussi bien les autres aspects de l’aide, mais je suppose que vous saurez vous orienter rapidement…

P 42 Lettre à Kostia Zetkin – 1915 – Berlin-Südende

… Nous voulons donc agir avec le journal, des écrits, en tant qu’individus , certainement, mais cela aussi aura une influence

P 45 Lettre à Alexander Winckler – Berlin-Südende

Cher camarade Winckler,

Au nom de K[arl Liebknecht] et de moi-même, je vous remercie de tout coeur pour le soutien efficace que vous avez apporté à notre entreprise. Les préparatifs se poursuivent. Hier, l’imprimeur de Leipzig, où nous allons faire  le journal, était là et nous avons vu les aspects pratiques. Le numéro 1 sortira début mars. Les contributions sont en cours de rédaction. J’espère que nous allons réussir. Ici à Berlin, et dans d’autres villes avec lesquelles nous sommes en relation,  il y a un véritable besoin d’entendre une pensée social-démocrate au sens ancien du terme. La plus grande partie des camarades n’a pas changé de conviction mais seulement désappris à faire confiance à ses dirigeants, ceux-ci ayant si lamentablement manqué à leurs devoirs… . Naturellement, nous vous adresserons le premier numéro du journal quand il sera fini…

P 75 Lettre à Luise Kautsky – 18 septembre 1915 – Berlin

Je me fais du souci pour l’affaire contre Clara [Clara Zetkin avait été emprisonnée pour son rôle lors de la Conférence internationale des femmes, sous l’accusation de trahison. Elle ne sera libérée que fin octobre 1915]  Moi aussi, j’ai de nouveau une affaire sur le dos (à cause de l’Internationale) qui va peut être empêcher que je puisse mettre le nez dehors en février. Mais laissons les choses venir comme dit l’oncle Paul …

P 135 Lettre à Mathilde Jacob – Le 16 septembre 1916

[Cette lettre est consacrée à l’audience prévue le 4 octobre dans le cadre du procès intentée pour la publication de l’Internationale contre Rosa Luxemburg, Franz Mehring et Clara Zetkin. Cette dernière étant gravement malade, Rosa Luxemburg ne veut pas qu’il y ait dissociation de la procédure et s’emporte contre le cabinet d’avocat Weinberg …]

Les pages renvoient à l’édition allemande Dietz Verlag, Tome V.

Traduction Dominique Villaeys-Poirré3 Merci d’apporter les améliorations nécessaires.

Les indications en italiques sont le fait du blog et concernent directement le journal Die Internationale.

08 Fév 2015