L. Militarisme, colonialisme, impérialisme

Et si les partis avaient appelé à la grève à la déclaration de guerre! Dossier guerre et grève de masse. Le discours de Rosa Luxemburg devant la commission “Militarisme et conflits internationaux” du Congrès de Stuttgart.

La question revient souvent, comment aurait-on pu arrêter le conflit mondial. La réponse a été donnée de manière continue par Rosa Luxemburg: par la grève de masse. Dans ce dossier, vous trouverez les documents sur ce thème qui peuvent aujourd’hui encore alimenter notre réflexion.

 

Le discours de Rosa Luxemburg devant la commission “Militarisme et conflits internationaux”, Congrès socialiste international de Stuttgart, août 1907.

Prononcé au nom des social-démocratie russe et polonaise, le discours devant la commission “Militarisme et conflits internationaux” en 1907 est l’un des principaux textes de Rosa Luxemburg faisant le lien entre la lutte contre la guerre et l’appel à la grève. Elle y annonce des amendements à la résolution présentée par Bebel sur la guerre.

Dans ce discours, elle revient tout d’abord sur le Congrès d’Amsterdam de 1904 et à la résolution modérée sur la grève générale qui y avait été votée:

Pendant le dernier congrès tenu à Amsterdam, en 1904, la question de la grève de masse a été soulevée. Une résolution a été adoptée qui nous déclarait ni assez mûrs, ni assez préparés pour la grève de masse.”

Et elle s’oppose aux positions de Vollmar et Bebel dans le présent Congrès, restés selon elle sur ces bases. Pour Rosa Luxemburg, la Révolution russe de 1905, advenue entre-temps constitue la preuve dialectique et marxiste de la nécessaire évolution de l’Internationale sur ce point. Il convient de tirer les leçons de cette révolution:

J’ai pensé que si les ombres sanglantes des révolutionnaires se trouvaient parmi nous, elles diraient: Nous vous laissons vos hommages, mais tirez les leçons de notre expérience!”

 Et la leçon de cette expérience est que:

“La Révolution russe ne prend pas seulement sa source dans la guerre; elle a aussi servi à l’interrompre. Sans la Révolution, le pouvoir tsariste aurait certainement continué de mener la guerre.”

 Il est en effet remarquable que les deux Révolutions russes soient ainsi indissociablement liées à la guerre, en 1905 (guerre russo-japonaise) comme en 1917.

Une première leçon avait déjà été tirée selon elle lors du Congrès de Iéna en septembre 1905 qui avait reconnu la grève de masse comme un moyen de lutte de la classe ouvrière, mais la mettait en relation avec le seul droit de vote:

“Dans cette résolution, ce dernier [Elle parle du SPD] faisait apparaître la grève générale qu’il avait rejetée durant des années en la taxant d’anarchisme, comme un moyen auquel il est possible d’avoir recours dans certaines circonstances. Ce n’était pourtant pas le spectre de Nieuwenhuis, mais le fantôme rouge de la Révolution qui planait sur les négociations de Iéna.”

Pour elle, il convient dans la résolution qui sera adoptée d’aller plus loin, en ce sens dit-elle:

que nous voulons nous assurer que l’agitation effectuée en cas de guerre vise, non seulement la cessation du conflit, mais aussi la mise à profit de la guerre pour accélérer la chute de la domination de classe toute entière.”

La brochure de Junius, la guerre et l’Internationale (1907 – 1916). Tome IV des Œuvres complètes de Rosa Luxemburg, Editions Agone, Agone&Smolny, 2014. P 5/6


Petite précision

On omet souvent le rapport avec ce que vivait concrètement Rosa Luxemburg et qu’elle ne laisse pas transparaître. Rosa Luxemburg, alors qu’elle prononçait ce discours, sortait tout juste de prison (Elle est libérée après deux mois d’emprisonnement le 12 août, le Congrès commence le 18 août) pour appel à la grève face à la guerre lors du Congrès de Iéna (qu’elle évoque dans ce texte)! Ce qui ne l’empêche pas d’être avec Lénine et Martov la cheville ouvrière des modifications de la résolution de cette commission  dans une perspective révolutionnaire plus affirmée comme nous le verrons  dans l’article suivant.

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Article : Quand évoquer simplement la grève de masse, vous conduit en prison! 1907, R. Luxemburg est emprisonnée deux mois pour incitation à la violence. sur comprendre-avec-rosa-luxemburg.over-blog.com

Rosa Luxemburg a été emprisonnée à plusieurs reprises, pour des discours tendant à contribuer à faire avancer la réflexion et l’action des masses. Ainsi, en septembre 1905 au Congrès du parti à Iena, Rosa Luxemburg intervient sur la grève politique de masse. Cela s’inscrit dans la discussion vive qui commence à enflammer à l’époque le parti. Et c’est pour ce simple discours devant des congressistes, qu’elle sera condamnée le 12 décembre 1906 pour incitation à la violence à deux mois de prison qu’elle effectuera du 12 juin au 12 août 1907 dans la prison des femmes de Berlin, Barnimstr.! Entre le discours et le procès s’écoule plus d’une année. Et le lien entre réflexion et action dans la vie de Rosa Luxemburg apparaît clairement. En effet, le 28 décembre 1905, elle quittait Berlin sous le nom d’Anna Matschke pour rejoindre la révolution russe. Arrêtée le 4 mars 1906 à Varsovie, elle est libérée le 28 juin 1906, alors que Leo Jogiches restait, lui, incarcéré. Elle séjourne d’abord en Finlande: on craignait en effet son arrestation à son retour en Allemagne justement du fait du procès qui lui était intenté. Ces conditions extrêmes ne l’empêchent pas de travailler à son texte majeur sur la grève de masse “Grève de masse, parti et syndicats”, qui lui avait été commandé à la fin de 1905 par des instances régionale (Hamburg) et locales du SPD, et qui s’enrichit alors de l’expérience vécue de la révolution russe. Parallèlement, elle ressent intimement la sclérose politique du parti allemand et la nécessité comme elle le dit dans un courrier à Clara Zetkin de contribuer à faire bouger la situation, en particulier en mettant en avant ce concept de grève politique de masse. R. Luxemburg à C. Zetkin, écrite après le 16 décembre 1906. “Parce que j’ai déjà compris – c’est d’une clarté effrayante – que ces choses et ces gens ne pourront changer, tant que la situation n’aura pas changé …Elle fait ainsi tout pour revenir en Allemagne à temps  pour le Congrès de Mannheim en septembre 1906 malgré la menace du procès et de l’emprisonnement et pour pouvoir participer à “la semaine à Mannheim. C’est pour moi l’essentiel”, écrit-elle à  Arthur Stadthagen le 11 septembre 1906. Et à la confrontation qui bat son plein entre le courant réformiste et les sociaux-démocrates révolutionnaires sur le rôle de la grève politique de masse comme moyen de lutte de la classe ouvrière. Elle consacrera les mois qui suivent à ce combat. Une simple note en fin de lettre fait référence au procès qui s’approche: “Le 12 avril, j’ai une audience devant le tribunal impérial et je crains bien de me retrouver au trou dès le mois de mai.” Lettre à Kostia Zetkin le 20 mars 1907. (on retrouvera ce courage tranquille devant les procès et la prison par exemple en février 1914). En tous les cas, on voit ici clairement, que la réflexion menée par Rosa Luxemburg sur le lien entre grève de masse et révolution politique n’avait rien d’académique et le pouvoir ne s’y est pas trompé en la condamnant à l’ l’emprisonnement pour un simple discours!


Lettre à Kostia Zetkin : “Et nous allons bientôt nous revoir : les quelques jours avant le 1er ne compte pas, alors il ne reste qu’un mois, car les quelques jours au mois d’août ne comptent pas non plus. Alors tu vois, il faut juste apprendre à compter.” De la prison de Barnimstr. à Berlin, le 17 juin 1907


 

Ce portfolio peut être trouvé sur le site : http://www.college-pevele.fr/spip/IMG/jpg/3_-_pj-21-02-1904.jpg

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13 Déc 2014

Une semaine avec “Junius” (3). La dernière tâche définie par Rosa Luxemburg dans “Principes directeurs pour les tâches de la social-démocratie internationale”: libérer le prolétariat de l’idéologie nationaliste.

“la seule défense de toute vraie liberté nationale est la lutte de classe révolutionnaire contre l’impérialisme”

En annexe à la “brochure de Junius”, Rosa Luxemburg définit ce qu’elle tire comme conséquences du conflit mondial qui déchire les hommes depuis août 1914, et les “principes directeurs” qui devraient guider l’action du prolétariat international: c’est un texte essentiel pour la connaissance de la pensée  de Rosa Luxemburg. Le dernier des principes énoncés, qui clôt à la fois ce texte magnifique qu’est la brochure de Junius et les thèses qui le conclut, est, ce n’est pas un hasard, dans la droite ligne de son action depuis toujours: libérer le prolétariat de  l’idéologie nationaliste.

 “La prochaine tâche du socialisme est de libérer le prolétariat intellectuellement de la tutelle de la bourgeoisie, tutelle qui se manifeste par l’influence de l’idéologie nationaliste. L’action des sections nationales, tant au Parlement que dans la presse, doit avoir pour but de dénoncer la phraséologie traditionnelle du nationalisme comme instrument de la domination bourgeoise. Aujourd’hui, la seule défense de toute vraie liberté nationale est la lutte de classe révolutionnaire contre l’impérialisme. La patrie, dont la défense prime tout, c’est l’Internationale socialiste.”

 

La brochure de Junius, la guerre et l’Internationale (1907 – 1916)

Tome IV des Oeuvres complètes de Rosa Luxemburg, Editions Agone, Agone&Smolny, 2014, P 209

saintmartinestreaux5

30 Nov 2014

Une semaine avec “Junius” (1). A l’occasion de la publication du tome IV des Oeuvres complètes de Rosa Luxemburg.

” Et avec chacun d’eux, c’est un combattant de l’avenir, un soldat de la révolution, un de ceux  qui libéreront l’humanité du joug du capitalisme qui descend dans la tombe.”

 

A l’occasion de la publication du tome IV des Œuvres complètes de Rosa Luxemburg, nous consacrons sur le site une semaine à cette publication essentielle des textes de Rosa Luxemburg autour de l‘éclatement en 1914 du conflit mondial, et de la faillite de  la social-démocratie. Le texte majeur que l’on connaît sous le nom de Brochure de Junius, à la fois sombre, poignant et terriblement lucide, a été ici retravaillé pour ce qui concerne sa traduction, on y ressent pleinement ce lyrisme, cette écriture si forte qui caractérise l’expression de Rosa Luxemburg. Ce texte est mis en perspective et prend toute son importance grâce d’une part à la relation faite à l’un des moments essentiels de l’action de Rosa Luxemburg auparavant:  son intervention au Congrès de Stuttgart en 1907 et d’autre part à l’action qu’elle développera ensuite autour du concept et de l’idée d’organisation internationale du prolétariat. On découvre ainsi que  l’Internationale n’est pas un simple slogan mais est devenue pour elle la  dimension organique, nécessaire, constitutive de l’action du mouvement ouvrier. Cet ouvrage fait ainsi comprendre mieux que tout la conception de Rosa Luxemburg de l’Internationale, conception qui naît de son expérience et de sa réflexion et qui se cristallise dans les “Principes directeurs” publiés à la fin de ce volume. Dans l’extrait que nous choisissons de publier en premier, Rosa Luxemburg pointe un fait rarement compris: la disparition sur les fronts, de la classe ouvrière, en particulier de la classe ouvrière éduquée, consciente et engagée et ce que cela signifiera ensuite pour nous qui connaissons l’issue de l’histoire, la montée du fascisme que plus rien n’enrayera plus. En souhaitant que la beauté tragique et la lucidité de ce texte vous  incite à aller plus avant dans la lecture de cet ouvrage.


Une semaine avec Junius (1) : “C’est notre force, notre espoir qui est fauché quotidiennement en rangs serrés comme l’herbe sous la faux.”

La brochure de Junius, la guerre et l’Internationale (1907 – 1916). Editions Agone &Smolny, 2014. P 195 – 197

” Mais la fureur présente de la bestialité impérialiste sur le sol européen a encore un autre effet, pour lequel “le monde civilisé” n’a ni un regard épouvanté ni le cœur tressaillant de douleur : c’est la disparition en masse du prolétariat européen. Jamais une guerre n’a exterminé dans de telles proportions des couches entières de population. Jamais, depuis un siècle, une guerre n’a saisi de cette sorte l’ensemble des grands et anciens pays civilisés d’Europe. Dans les Vosges, dans les Ardennes, en Belgique, en Pologne, dans les Carpates, sur la Save, des millions de vies humaines sont anéanties, des milliers d’hommes sont frappés d’infirmité. Mais neuf dixièmes de ces millions de victimes sont constitués par la population laborieuse des villes et des campagnes. C’est notre force, notre espoir qui est fauché quotidiennement en rangs serrés comme l’herbe sous la faux. Ce sont les meilleures forces du socialisme international, les plus intelligentes, les plus instruites, ce sont les porteurs des traditions les plus sacrées du mouvement ouvrier moderne, et de son héroïsme les plus intrépides, les troupes d’avant-garde de l’ensemble du prolétariat mondial – les ouvriers d’Angleterre, de France, d’Allemagne, de Russie – qui sont maintenant réduits au silence, abattus en masse. C’est seulement d’Europe, c’est seulement de ces pays capitalistes que peut venir, lorsque l’heure sonnera, le signal de la révolution sociale qui libérera l’humanité. Seuls les ouvriers anglais, français, belges, allemands, russes et italiens peuvent prendre ensemble la tête de l’armée des exploités et des opprimés des cinq continents. Quand le temps sera venu, eux seuls peuvent demander des comptes et exercer les représailles pour les crimes séculaires du capitalisme envers tous les peuples primitifs et pour son œuvre d’anéantissement sur l’ensemble du globe. Mais la progression du socialisme exige un prolétariat fort et capable d’agir, instruit, des masses dont la puissance réside aussi bien dans leur culture intellectuelle que dans leur nombre. Et ce sont précisément ces masses qui sont décimées par la guerre mondiale. Des centaines de milliers d’hommes, dans leur jeunesse ou dans la fleur de l’âge, dont l’éducation socialiste, en Angleterre, en France, en Belgique, en Allemagne et en Russie, était le produit d’un travail d’agitation et d’instruction de dizaines d’années, et d’autres centaines de milliers, qui, demain, auraient pu être gagnés au socialisme, tombent et tuent misérablement sur les champs de bataille. Le fruit de dizaines d’années de sacrifices et d’efforts de plusieurs générations a été détruit en quelques semaines. La fine fleur des troupes du prolétariat a été coupée à la racine.

La saignée de la boucherie de Juin avait paralysé le mouvement français pour une quinzaine d’années. La saignée du carnage de la Commune l’a encore retardé de dix ans. Ce qui a lieu maintenant est un massacre de masse sans précédent qui réduit toujours plus la population ouvrière adulte de tous les pays civilisés aux femmes, vieillards et infirmes. C’est une saignée qui menace de faire perdre tout son sang au mouvement ouvrier européen. Encore une telle guerre mondiale et les perspectives du socialisme seront ensevelies sous les décombres amoncelés par la barbarie impérialiste …

La guerre mondiale se révèle être non seulement un crime grandiose mais aussi un suicide de la classe ouvrière européenne. Ce sont bien les soldats du socialisme, les prolétaires d’Angleterre, de France, d’Allemagne, de Russie, de Belgique, qui se massacrent les uns les autres depuis des mois sur ordre du capital, qui s’enfoncent  les uns les autres dans le cœur le fer glacial du meurtre, qui basculent ensemble dans la tombe en s’enlaçant les uns les autres d’une étreinte mortelle … Les dividendes montent et les prolétaires tombent. Et avec chacun d’eux, c’est un combattant de l’avenir, un soldat de la révolution, un de ceux  qui libéreront l’humanité du joug du capitalisme qui descend dans la tombe …”

31 Oct 2014

Rosa Luxemburg. “Avons nous besoins de colonies?”, Leipziger Volkszeitung, le 4 décembre 1899. Inédit

Avons nous besoins de colonies?

Article paru dans le Leipziger Volkszeitung le 4 décembre 1899.

Les nouveaux projets concernant la marine et la politiquer coloniale sont avant tout justifiés, on le sait, par la nécessité de notre commerce. A cela il faut encore et toujours répondre, comme le faisait Mr Bounderby dans les ” Les temps difficiles” de Dickens; “des faits et des chiffres ! Des faits et des chiffres!”

Les statistiques les plus récentes du commerce extérieur allemand publiées dans l’officiel « Statistiques de l’empire allemand », jettent de nouveau une lumière décisive et intéressante sur la question. En 1898, nos échanges de marchandises vers les différentes parties du monde se sont présentées ainsi :

Importations Exportations
Europe 3 577 999 3 429 917
Amérique 1 329 216     541 774
Asie     339 336 172 157
Afrique 101 168 67 362
Australie 88 295 35 081

En milliers de marks

Plus des neuf dixièmes de l’ensemble de notre commerce extérieur se se fait donc avec les pays européens et l’Amérique, contre lesquels nous n’avons utilisé nos torpilleurs ni pour établir nos échanges commerciaux ni pour les développer ou les consolider. L’extension de nos échanges de marchandises avec ces pays est liée bien au contraire directement à notre politique commerciale. Ce qui est caractéristique en particulier, c’est le recul de nos exportations vers l’Amérique de 609 millions de Mark en 1897 à 541,8 en 1898, à la suite sans aucun doute de la politique prohibitive de la politique douanière sur les produits industriels, qui représente de la part des États-Unis la réponse à nos taxes douanières sur les produits agricoles.

Mais il est encore plus intéressant d’apprendre que sur ce continent où nous avons déjà des colonies, ces” territoires protégés” ne comptent que pour extrêmement peu  dans notre commerce. Les échanges de marchandises de l’Allemagne vers les principaux territoires d’Afrique ont connu cette dernière décennie le développement suivant:

Importations Exportations
 Egypte 2,O 24,6 2,9  11,7
 Le Cap 13,6 19,8 7,5  14,7
 Afrique occidentale anglaise, française ou portugaise 16,1 33,4 4,4  11,3
 Afrique orientale anglaise, française ou portugaise 2,9 5,5 1,3  3,0
Afrique occidentale et du sud-ouest  allemande 4 4 3,8 4,2  7,3
 Afrique orientale allemande 0,3 0,6 0,3  3,3
1889 1898 1889  1898

 En millions de Mark

Par rapport au commerce avec l’Égypte,le Cap ou les territoires anglais, français ou portugais d’Afrique, nos colonies jouent un rôle ridiculement minime.

Ce qui apparaît à partir des faits et des chiffres ci-dessus avec toute la clarté souhaitée, c’est que notre commerce extérieur se passe parfaitement de toute notre flotte de combat. Si l’on veut mener une politique mondiale, qu’au moins l’on ne se cache pas hypocritement derrière les “intérêts commerciaux”.


Traduction Dominique Villaeys-Poirré. (1988-1989). Nous sommes ouverts à toute amélioration de la traduction. Première publication en français –  Dimanche 26 octobre 2014 sur ce site Comprendre avec Rosa Luxemburg 2.

Texte allemand : dans les Gesammelte Werke, Dietz Verlag, Edition 1970, Tome 1/1.P 642 – 643


Référence de l’article : http://comprendreavecrosaluxemburg2.wp-hebergement.fr/2014/10/26/rosa-luxemburg-avons-nous-besoins-de-colonies-leipziger-volkszeitung-le-4-decembre-1899-inedit/

Illustration de une: http://fr.wikipedia.org/wiki/Empire_colonial_allemand#mediaviewer/File:100_Rupien_de_l%27Afrique_de_l%27Est_%C3%A9dit%C3%A9s_sous_domination_allemande_le_15_juin_1905.jpg

Image illustrative de l'article Les Temps difficiles

http://fr.wikipedia.org/wiki/Les_Temps_difficiles#mediaviewer/File:Hardtimes_serial_cover.jpg

26 Oct 2014

Les termes impérialisme et colonialisme – Henri Brunschwig

Colonisation, décolonisation

essai sur le vocabulaire usuel de la politique coloniale

Henri BRUNSCHWIG (1960)

 

Ici, deux extraits de cet article très intéressant sur l’histoire du colonialisme et du terme lui-même paru dans la revue Etudes coloniales. La revue est à connaître absolument et le texte est une reprise d’un article de 1960


 

L’impérialisme

La prise de Tunis en 1880, le protectorat sur les territoires de Makoko, chef des Batéké du Congo, ratifié par les Chambres françaises en novembre 1882, étaient des actes d’expansion territoriale. ils ont inauguré “l’impérialisme colonial” qu’à la suite de la France, presque toutes les grandes puissances pratiquèrent entre 1880 et 1914.

Le terme “d’impérialisme”, dans le sens d’expansionnisme, est récent. Danzat le relève pour la première fois dans un article du Figaro du 4 février 1880. Il ne s’est guère répandu avant que les théoriciens socialistes ne lui fissent un sort. Et, comme il arrive souvent, on eut tendance à étendre au passé la signification qu’il prit au XXe siècle. Il y a là un véritable anachronisme.

L’expansion des années 1880 à 1885 et même au-delà est essentiellement politique. En dépit de quelques allusions à l’intérêt économiques de la colonisation, faites par Jules Ferry avant 1885, ce fut surtout le désir de s’affirmer, de prouver au monde que la France vaincue n’était pas tombée au rang de puissance secondaire, qui motiva l’expansion coloniale : “Il faudra bien, écrivit Gambetta à Jules Ferry au lendemain de la ratification du Traité du Bardo, le 13 mai 1881, que les esprits chagrins en prennent leur parti un peu partout. La France reprend son rang de grand puissance”.

Les mobiles économiques que l’on invoqua plus tard en prétendant que le protectionnisme obligeait les États industriels à se réserver des marchés coloniaux n’existaient pas alors. L’Allemagne seule avait adopté le protectionnisme en décembre 1878. Or, le commerce général de la France avec l’Allemagne passa entre 1878 et 1880 de 88,2 à 945,5 millions de francs. Et le commerce général extérieur de la France avait passé entre 1877 et 1880 de 8 940 à 10 725 millions.

Lorsqu’après la conférence de Berlin, les grandes puissances se partagèrent le monde, elles y furent au moins autant poussées par leur nationalisme que par l’espoir de profits économiques. Quels profits promettait Madagascar en 1895 ? À ce moment, cependant, le facteur économique commençait à se préciser.

L’idée d’une “colonisation de capitaux” remontait au livre de Paul Leroy-Beaulieu sur La colonisation chez les peuples modernes publié en 1874. Elle s’était peu répandue jusque vers 1890, malgré les efforts des sociétés de géographie. Ce sont les grandes compagnies concessionnaires qui la vulgarisèrent. En France, le coryphée en fut Eugène Étienne [ci-contre], fondateur du Groupe colonial de la Chambre des Députés en 1893. Dans ses articles du Temps de septembre 1897, il considéra “l’intérêt”, “la somme d’avantages et de profits devant en découler pour la métropole” comme “le seul critérium à appliquer à toute entreprise coloniale”.

Qu’entendait-il exactement par là ? Dans le passé, comme nous l’avons indiqué, la métropole importait des colonies plus qu’elle n’y exportait. Le bénéfice de ses commerçants apparaissait dans les colonnes du Tableau du Commerce Extérieur. Il en était encore de même en 1897 pour les échanges entre la France et les pays d’outre-mer non colonisés.

Mais partout où la Troisième République s’est installée – comme d’ailleurs en Algérie – la courbe s’était inversée. Depuis leur occupation, la Tunisie, l’Indochine, Madagascar et, Congo excepté, les divers territoires d’Afrique Noire, absorbaient plus de produits qu’ils n’en expédiaient en France. Le bénéfice n’apparaissait pus dans la différence entre la valeur des produits exportés et importés. Se trouvait-il donc dans celle entre les prix d’achat en France et ceux de vente outre-mer des produits exportés ? Sans doute, mais la plupart des colonies ne pouvaient payer qu’avec l’argent que la métropole leur avaient fourni. Cet argent, bien employé en investissements judicieux, laissait escompter des rentes. Elles n’existaient pas encore en 1897 mais tous les espoirs restaient permis.

L’impérialisme différait donc du mercantilisme commercial en ce qu’il spéculait à terme au lieu d’opérer au comptant. Il appartiendra à des études plus approfondies sur ce point de préciser si ce terme est jamais échu ou si l’impérialisme économique aura été, outre-mer, une course de plus en plus rapide après des espoirs toujours déçus. Mais tant que la course dura, elle profita, d’une part à ceux qui participaient et, de l’autre, à ceux qui recevaient l’équipement dont on escomptait les bénéfices.

Le premier à douter de l’intérêt économique du système fut l’Anglais Hobson, dont le livre fondamental : Imperialism, a study, parut en 1902. Il y établissait qu’en Angleterre, la conquête des territoires intertropicaux n’avait pas eu les suites économiques espérées. La part de la Grande-Bretagne dans le commerce extérieur de ses territoires d’outre-mer n’avait pas cessé de baisser et la part du commerce colonial dans l’ensemble du commerce extérieur tendait également à diminuer. Par contre, l’arbitraire, les pratiques dictatoriales vis-à-vis des indigènes, les guerres, s’étendaient. Hobson critiqua la notion de colonies de capitaux en faisant observer l’évolution en Europe du capitalisme commercial vers le capitalisme bancaire.

Il tenta de démontrer que les investissements outre-mer n’étaient pas nécessaires. On y recourait parce qu’en métropole, la production était surabondante. Mais si, au lieu de multiplier les bénéfices, on augmentait le pouvoir d’achat des masses, la surproduction métropolitaine disparaîtrait : la réforme sociale et non les investissements à l’étranger devaient remédier à la surproduction métropolitaine. L’ensemble de la nation en profiterait au lieu d’une petite minorité d’investisseurs, de hauts fonctionnaires et de militaires.

Ces idées, reprises par le socialiste autrichien Rudolf Hilferding [ci-contre] dans Das Finanzkapital (1910), puis par Lénine dans L’Impérialisme, stade suprême du capitalisme vulgarisèrent la conception essentiellement économique de l’impérialisme. Mais, en fait, il continua d’être infiniment plus complexe. C’est le caricaturer que de le réduire à un problème de circulation de capitaux. Et c’est négliger le caractère peut-être le plus remarquable : son aspect moral.

Le nationalisme, qui l’inspira d’abord, était aux yeux de tous, comme il l’est aujourd’hui à ceux des Africains, une vertu. Le racisme, également affirmé, en était une autre. Là encore, l’anachronisme nous menace. Tous les protagonistes de l’expansion coloniale, Jules Ferry, Léopold II, Dilke, Hübbe, Schleiden, Fiske ont distingué les races supérieures des races inférieures. Mais pour insister sur le devoir d’élever ces dernières au niveau supérieur. Ils reprenaient les thèses humanitaires des anti-esclavagistes, l’idée missionnaire des Églises. Ils laïcisaient et nationalisaient la Mission. Le racisme n’était pas la doctrine d’extermination qu’il devint au temps d’Hitler, mais un idéal de civilisation, d’amour et de progrès.

La recherche de progrès économique signifiait aussi la civilisation par le commerce honnête opposé au “trafic honteux” des marchands d’esclaves, des frères humains attardés à des pratiques barbares, à des techniques primitives, à l’exploitation esclavagiste de l’homme par l’homme. Il en résulta que le malaise, par lequel s’explique peut-être en partie la préférence donnée par Jules Ferry au protectorat sur l’annexion, disparut.

Les colonies françaises : progrès, civilisation, commerce

Les impérialistes de 1890 avaient bonne conscience. Ils étaient sincères lorsqu’ils barbouillaient de leurs couleurs nationales les cartes de la “populeuse Asie” et de la “ténébreuse Afrique”. Ils étaient convaincus d’accomplir un devoir. Les opinions publiques, même lorsqu’elles s’élevaient contre les abus qui défiguraient l’oeuvre coloniale, lorsqu’elles démasquaient les profiteurs hypocrites d’Europe ou d’outre-mer, s’inspiraient du même sentiment. Hobson, critiquant l’impérialisme, ne concluait pas à l’abandon des colonies : c’eût été trahir les races inférieures. Ce qu’il souhaitait, c’était une tutelle honnête dans l’intérêt des pupilles et sous contrôle international.

Ainsi, l’impérialisme colonial se définit par un nationalisme expansionniste, assorti de l’exportation de capitaux à la recherche des profits de l’exploitation de ressources nouvelles, pour le plus grand bien des colonisateurs et des colonisés.

 

Colonialisme

“Le mot “colonialisme” est récent. Il apparaît sans doute pour la première fois sous la plume de Paul Louis, qui publia en 1905 une brochure intitulée : Le colonialisme dans la Bibliothèque socialiste. Forgé par les marxistes métropolitains, répandu outre-mer par les “évolués” qui créaient chez eux des nationalismes du type occidental, il condamnait l’impérialisme colonial. Si l’on essaie de serrer son sens de près, on s’aperçoit qu’il désigne d’une part l’exploitation capitaliste des territoires d’outre-mer au profit de la métropole, d’autre part la domination politique de ces territoires et la politique nationaliste d’expansion. Il réunit donc les mêmes éléments que l’impérialisme colonial, à l’exception de la bonne conscience. “Colonialisme” est un terme péjoratif. Il est l’impérialisme privé de son bon droit, l’impérialisme démasqué, devenu immoral.”

Hobson sur http://www.marxists.org/archive/hobson/hobson.jpg

Hobson
sur http://www.marxists.org/archive/hobson/hobson.jpg

Article Les termes impérialisme et colonialisme.Henri Brunschwig  Publié le 24.12.2008 sur comprendre-avec-rosa-luxemburg.over-blog.com

C’est l’un des articles les plus consultés. Nous lui faisons donc une petite place sur Comprendre avec Rosa Luxemburg 2.

La photographiede une est celle de Rudolf Hilferding (wikipedia)

23 Sep 2014