B. Inédits de Rosa Luxemburg

Lettres de Rosa Luxemburg à Henriette Roland-Horst van der Schalk (en majorité inédits en français)

Ces derniers jour, un autre contact, une autre discussion. Avec un camarade, nous parlons de Henriette Roland-Horst van der Schalk. C’est l’occasion de se plonger dans la correspondance de Rosa Luxemburg, de faire le point des courriers échangés entre les deux militantes et de donner accès à ces textes en français. D’autant qu’on trouve, en particulier dans le tome 6 de la Correspondance chez Dietz Verlag, plusieurs courriers essentiels. En effet, certains s’inscrivent dans la discussion sur la grève de masse (et viennent en contre-point à l’un de ses textes fondamentaux) et un autre – très connu – montre l’importance pour Rosa Luxemburg de s’inscrire au sein d’une organisation d’un mouvement ouvrier, aussi critique que puisse être son action.


 

Ma très chère Henriette! 27 octobre 1904

Nous voilà à devoir inverser cette fois-ci les rôles et je m’empresse de vous adresser sur votre lit de douleur mes plus cordiales salutations. Avant-hier, j’ai été libérée, ou pour être plus exacte pratiquement mise dehors de la prison de manière pour moi tout à fait inattendue, ayant fait quelques difficultés à profiter des bienfaits de l’amnistie prononcée en Saxe … Mais rien n’y a fait et je me suis retrouvée à Friedenau à l’air libre de la Prusse à un cheveu près à un mois de ma sortie prévue. Hier, nous avons passé toute la journée à discuter avec Kautsky et ma première “action” aujourd’hui est de vous adresser tous mes remerciements pour votre lettre – qui a été dans ma cellule N°7 d’une grande aide – et ma compassion la plus chaleureuse après votre accident. Je l’avais appris par Hermann [Gorter] et j’étais très inquiète de savoir comment vous alliez, tout en ne pouvant pas le demander ni à vous, ni à Kautsky – je n’avais le droit qu’à une lettre par mois. Puis votre lettre m’est parvenue et m’a quelque peu rassurée. Je suis en colère après cette horrible bicyclette, déjà que je n’aime pas que des femmes roulent en vélo, ceci étant rarement très esthétique. Vous voyez comme je suis terriblement vieux jeu et réellement une “philistine”. J’espère que vous restez de bonne humeur et que vous allez de mieux en mieux.

De mon côté, je me sens tout à fait bien, de mauvaises langues disent même que j’ai grossi (alors même que je suis presque morte de faim durant ces deux mois, la nourriture étant si mauvaise). J’ai apprécié le calme et la solitude, dans lesquels j’ai pu me reconstruire intérieurement. Dans le contact avec les autres, j’ai toujours le sentiment d’être tiraillée, toute nouvelle impression m’attire d’un côté, et je suis tout à fait esclave de l’instant présent. Dans la solitude, je me retrouve et je remets de l’ordre dans la “sensibilité” polonaise de mon âme. J’ai travaillé et lu merveilleusement bien durant ces deux mois. En dehors de ma spécialité, l’économie, j’ai lu un peu de littérature et de philosophie. L’annonce de l’amnistie m’a interrompue dans la plus belle des excursions dans le monde escarpé de Leibnitz. Entre autres, j’aimerais bien savoir, si ce bon vieux gros Huygens qui correspondait avec Leibnitz sur les mathématiques était un ancêtre de notre Cornelius Huygens. Ce serait intéressant de le savoir et pas impossible. – Les impressions d’Amsterdam (je pense au congrès) m’ont donné beaucoup à penser et le résultat a été que selon moi, il serait utile de faire que les différents partis se rapprochent et apprennent à se connaître. Je vois déjà dans le renforcement du sentiment international en soi un moyen pour combattre le caractère borné sur lequel repose une grande partie de l’opportunisme et je trouve que notre presse, la Neue Zeit aussi, a une responsabilité dans cette tendance; j’ai souvent écrit et dit cela à Kautsky; certainement il ne peut pas faire grand chose lui-même. Mais certaines personnalités comme vous, ma blonde madone, pourraient faire beaucoup. Si vous même, n’avez pas le temps d’informer de temps en temps l’Allemagne sur votre mouvement, il faudrait au moins que vous initiiez, organisiez et – dirigiez la chose. Car il ne s’agit pas de transmettre sèchement des faits comme le fait Vorwärts avec une magistrale absence de sensibilité, mais de transmettre l’esprit vivant du mouvement. Ce que vous m’avez écrit de la manifestation des matelots, m’a réjoui le cœur et apporté de l’air frais; Kautsky l’a appris de ma bouche en prison à Zwickau. Pas un mot dans la presse! De mon côté, je vais étudier avec enthousiasme le mouvement hollandais et j’utiliserai pour cela mon prochain séjour chez vous.. J’espère aussi trouver en vous un amical Cicérone! Et bien entendu je veux apprendre rapidement le néerlandais. Je n’avais malheureusement pas en cellule les moyens, j’ai essayé de lire en hollandais, mais je n’ai compris qu’un mot sur cinq, six; mais j’ai lu beaucoup en italien, car ce mouvement aussi m’intéresse. Quelle langue peut-on lire pour comprendre ce qui se passe en Scandinavie? Je n’aime pas du tout le trio Danemark, Suède, Norvège car quand je vois le bon Knudsen, je peux penser sans difficulté que le Danemark fait beaucoup pour le commerce du hareng, mais j’ai du mal à m’imaginer que le prince Hamlet soit né dans ce pays. Mais il faut aussi apprendre à connaître ces trois horribles partis car comme on l’a vu de nouveau à Amsterdam, ils jouent un rôle, même s’il est très négatif, dans l’Internationale. Ce que j’ai trouvé ici concernant le parti, est peu agréable pour moi; je pense à cette interminable controverse au sein du Leipziger Volkszeitung, à laquelle quelques maladresses du côté de Mehring ont contribué (sans qu’il le veuille sans doute) et qui a atteint un niveau si mesquin que je ne peux la suivre qu’en prenant sur moi. Le cirque en France autour de l’unification me semble tout à fait inutile mais de nature à dévoiler de manière éclatante l’hypocrisie de Jaurès. Lui qui a conduite autrefois cette unité à sa perte, doit aujourd’hui se contorsionner pour l’éviter. Dommage que notre Bebel prennent au sérieux les Renaudel, Longuet&co comme promoteurs de cette unité; je crains que nous devions vivre de pénibles quiproquos lors de la prochaine réunion du bureau. A noter, Bebel voudrait faire la prochaine réunion à Paris et Kautsky devrait écrire en ce sens à Servy. C’est une idée totalement fausse, Kautsky lui-même n’est pas enthousiaste. Je vais écrire aussi à Servy une protestation énergique contre cette demande (d’autant que pour moi Bruxelles est lié avec ce qui est le plus beau – à savoir une petite excursion vers Amsterdam). Ce serait bien si votre délégué (Troelsta ou Van Kol) pouvait déposer un recours contre cela. A Paris, les choses ne peuvent qu’aller vers l’échec, au milieu de cette dispute éternelle et passionnée.

Et maintenant adieu pour l’instant. Et vous, mon cher chevalier (je vous nomme toujours ainsi à cause de votre visage si énergique et de vos yeux gris acier qui lancent des éclairs), vous m’avez promis “une longue lettre” à Zwickau. Je réclame de même à Friedenau comme Shylock, mon dû. Un morceau de votre coeur ou une lettre. je vous embrasse, jolie Henriette et vous souhaite un bon rétablissement et beaucoup de calme, et une forte poignée de mains à vous deux. Écrivez-moi vite!

Tout à vous, votre rosa

Dietz Verlag – Correspondance – Tome 6 / P 98- traduction Dominique Villaeys-Poirré (Merci pour toute amélioration de la traduction)


 

Chère Henriette! 17 décembre 1904 Comme c’est bien que vous existiez !

Dietz Verlag – Correspondance – Tome 6 / P 101 : Cette lettre est largement accessible en français.  Nous la joindrons prochainement à cet article


 

Chère Henriette! 3 juillet 1905

Je me dépêche de répondre à tes questions.

Je n’ai jamais rien vu dans l’histoire du parti de comparable à ce que tu me dis concernant l’interprétation d’une décision du parti. Toute la pratique de la S-D allemande témoigne du contraire. S’il est décidé par exemple de soutenir les candidats libéraux, il est alors interdit de soutenir tout autre candidat.

La liberté individuelle de tout membre du parti concernant le soutien à des candidatures opposées me semble incroyable et incompatible avec la conception social-démocrate de l’organisation. Certes, il peut arriver que le parti allemand laisse les mains libres aux responsables dans certaines circonscriptions, comme cela a été le cas par exemple dans le Württemberg par rapport au Volkspartei, qui est trop ignoble pour qu’on lui accorde de manière générale notre soutien mais où il convient peut-être de le préférer dans certaines circonscriptions aux reste des forces réactionnaires. La décision ne revient pas cependant aux individus mais à l’organisation du parti dans la circonscription concernée.

Donner carte blanche individuellement aux membres du parti est au contraire une méthode bien connue des partis bourgeois et c’est seulement ce qui est mis en avant pour masquer une lâche trahison. Le Freisinn utilise ainsi toujours un tel “laissez faire” quand il s’agit de soutenir la réaction contre les sociaux-démocrates. Il a alors rarement le courage de recommander à ses membres ouvertement de soutenir les partis réactionnaires, mais le fait de manière cachée en “laissant à chacun le droit d’agir selon ce qu’il pense”. Ce qui revient régulièrement à donner un sauf conduit pour un soutien actif ou passif des opposants aux sociaux-démocrates.

En ce qui concerne mon voyage vers le paradis hollandais, tu as bien compris que ce ne sera pas possible. Je ne peux pas partir, mais je me sens très bien dans le travail que j’effectue, car la révolution avance dans les règles, et c’est une grande joie de pouvoir observer, comprendre et participer. “Espoirs et peurs”, comme tu l’évoques, ce sont des sentiments que ne peuvent ressentir que des observateurs comme “ces gens de Vorwärts” ou les libéraux russes. Nous autres, nous participons avec enthousiasme et le travail de la réflexion (l’analyse de l’avancée révolutionnaire) constitue un plaisir encore plus grand peut-être que la simple participation. Il est apparue chez nous une véritable faim de lumière au sein des masses et je suis heureuse de pouvoir apporter au moins ma petite contribution pour apaiser cette faim de savoir. Quel dommage seulement que tous vous ne puissiez pas participer directement en écrivant pour les prolétaires polonais et russes. La langue est encore un maudit handicap pour l’Internationale. Selon moi, tous les esprits de tous les pays devraient unir leurs forces pour travailler à la révolution russe et adresser une pluie de bonnes brochures! Les choses alors muriraient vite. Alors que vous devez gaspiller des forces précieuses pour les élections aux parlements et autres. Quelle tristesse!

Je vais me permettre de dire mon opinion extrêmement favorable sur ton livre dans la Neue Zeit. Car je n’ai pas le temps malheureusement, justement du fait du travail pour les travailleurs russes et polonais.

Je t’embrasse. Ta Rosa

Dietz Verlag – Correspondance – Tome 6 / P 126- traduction Dominique Villaeys-Poirré (Merci pour toute amélioration de la traduction)


Ma chère Henriette! 2 octobre 1905

Je me dépêche de répondre à tes questions, d’autant que je suis heureuse de te féliciter pour la deuxième édition de ton livre. Je suis tout à fait d’accord avec toi sur le fait que la résolution belge concernant la question de la grève de masse est très univoque et banale. Lorsque nous en avons pris connaissance à Iéna, certains d’entre nous avaient pris la résolution de la combattre en indiquant que la grève de masse n’est pas une recette mécanique au service d’une politique défensive, mais une forme élémentaire du processus révolutionnaire. Déjà le discours de Bebel en lui-même avait donné à la chose une tout autre tournure et encore plus l’attitude des opportunistes (Heine, etc.). Comme souvent, nous nous sommes vus contraints, nous qui sommes “les plus à gauches” et malgré des divergences importantes avec lui, non pas de combattre Bebel, mais de combattre les opportunistes avec lui. Cela aurait été une erreur tactique de notre part d’apparaître ouvertement en plein milieu de la discussion contre la résolution présentée par Bebel. Il était plus judicieux de se montrer solidaire avec Bebel tout en donnant un touche révolutionnaire grâce à la discussion, à cette résolution et cela a réussi même si cela n’apparaît pas suffisamment dans les comptes rendus des journaux. De fait, la grève de masse a été considérée comme une forme de la lutte révolutionnaire de masse, par Bebel aussi, même s’il n’en a pas été peut-être lui-même conscient et le spectre de la révolution a plané de manière tout à fait claire sur les débats. Ce fait a été aussi souligné par les opportunistes qui ont joué les Cassandre en dénonçant les conséquences inévitables de la nouvelle tactique, la révolution sanglante. Nous pouvons nous réjouir complètement de ce résultat. Les résolutions au congrès n’ont jamais eu du tout comme but d’épuiser ou d’expliciter sur le plan théorique une question, elles ont seulement comme but de donner dans la vie politique une proposition politique. C’est ce qui s’est passé dans les débats avec la résolution de Bebel, et cette proposition doit bien entendu suivre son propre chemin, c’est l’utilité des discussions dans la presse. C’est le côté “ésotérique” de la chose. Pour ce qui concerne cet aspect “ésotérique”: la questions que tu me poses, à savoir si tu dois l’évoquer dans la deuxième édition de ton livre, je ne vois pour ce qui me concerne pourquoi tu ne devrais pas le faire. Au contraire, cela me réjouirait car – pour le dire ouvertement – le reproche que je pourrais faire à ton ouvrage, sinon remarquable en tous points, était que tu développes l’idée de grève de masse de manière beaucoup trop formelle comme un moyen d’action défensif et que tu mettais trop l’accent sur l’aspect organisation et discipline et trop peu sur le processus historique de des contradictions de clase au sein duquel la grève de masse apparaît comme phénomène fondamental. En ce qui me concerne, j’ai l’intention d’écrire de manière tout à fait ouverte sur les débats et la résolution de Iéna. – Pour ce qui concerne “le compte-rendu dans Vorwärts”, je te recommanderais de ne pas céder aux sollicitations de Wallfisch. L’organe central du parti ne mérite pas d’être immortalisé encore dans la deuxième édition de ton livre. Infliger ce compte-rendu sans intérêt du Vorwärts serait un pensum pour les lecteurs. Sur le fond, en gros, nous pouvons nous réjouir fortement de ce qui s’est passé à Iéna: la grande masse des membres du parti est tout à fait combative et c’est tout ce que l’on peut obtenir dans cette mortelle saison politique. Le reste viendra de la situation révolutionnaire, qui ne pourra pas manquer de se manifester à court ou long terme. Écris-moi vite et sois heureuse et pleine d’enthousiasme comme nous le sommes. Salut à toi et à ton mari, de même qu’à Hermann [Gorter], Pannekoek et Mendels

Dietz Verlag – Correspondance – Tome 6 / P 132- traduction Dominique Villaeys-Poirré (Merci pour toute amélioration de la traduction)


 

Chère Henriette, 30 janvier 1907

Je ne peux te répondre qu’aujourd’hui du fait de la campagne pour les élections. Donc 1. Ci-joint, la recommandation souhaitée; il s’agit de Kautsky que tu connais certainement. Car je n’ai pas pu obtenir ce service d’un responsable syndical.

  1. En ce qui concerne les laissez-passer, plusieurs sont en fait nécessaires, et il donc utile d’en avoir à l’avance, car quand on en a besoin, on n’a généralement pas le temps d’en chercher. Fais en donc faire par des blonds et des bruns, des vieux et des jeunes, des hommes et des femmes et envoie-les moi quand tu les auras. Comme tu trouveras certainement pas un tel héros ou une telle héroïne, j’en ai fait part à March[lewski] et me suis moquée de son optimisme.

  1. Ton amie Lewitine m’a déjà demandé pour ton plan concernant une édition russe de ton livre. Je joins l’autre mot écrit de ta main.

Et maintenant sur le plan personnel. –

Je vous remercie toi et Rik pour votre carte pour mon anniversaire, cela m’a fait rire, car ma date “officielle” est fausse ( je ne suis pas si vieille!) Je n’ai pas, comme toute personne qui se respecte, un véritable acte de naissance, mais il est “adapté” et “corrigé”. Mais les souhaits eux étaient sincères et c’est comme cela que les ai compris.

J’ai lu très attentivement ton article dans la “N[ieuwe]T[idj] et imagine-toi que j’ai compris chaque mot! J’ai encore eu plus de plaisir à lire ton autre article sur le congrès de Mannheim. Je l’ai lu en français dans “L’Avenir social” et je me suis dit que c’était le premier article intéressant sur Mannheim. Quel dommage qu’il ne soit pas paru dans la N[eue] Z[-eit].

J’aimerais parler avec toi de notre “revers”, mais je n’ai pas le temps pour l’instant hélas. Mais tu reviendras bientôt ici et je te reverrai, n’est-ce pas. Comme je m’en réjouis déjà.

Ecris-moi vite pour me dire quand tu viens. Cordiales salutations à vous deux.

Rosa

Dietz Verlag – Correspondance – Tome 6 / P 143-144,  traduction Dominique Villaeys-Poirré (Merci pour toute amélioration de la traduction)


Chère Henriette, Berlin-Friedenau, août 1911

Le camarade Sneevliet a été un hôte très agréable, non seulement parce que j’ai appris beaucoup de choses intéressantes de sa part, mais aussi parce qu’il m’a donné des nouvelles de vous. Ce n’est vraiment pas juste de ta part, de laisser ainsi tes amis sans nouvelles. Nous devons – les quelques personnes qui pensent et sentent de même – rester en contact! Ton long silence m’a rendue d’autant plus triste que plusieurs éléments pouvaient me laisser penser que tu ne devais guère être satisfaite de la situation générale et donc de la tienne.

Maintenant , j’apprends que personnellement tu vas bien que ta santé est bonne mais que tu veux sortir du SDAP. La première chose me réjouit, la deuxième – non! Tu sais que j’étais tout à fait contre autrefois que tu restes dans le parti, alors que les autres en sortaient. J’étais de cet avis et je n’en ai pas changé. Il fallait que vous soyez unis – que ce soit au sein ou à l’extérieur du parti, la division des marxistes ( à ne pas confondre avec des différences d’opinions) est fatale. Mais maintenant que tu veux sortir du parti, j’aimerais de toutes mes forces t’en empêcher. Tu ne veux pas adhérer, à ce que j’ai entendu, au SDP. Je ne peux pas juger si c’est bien ou pas. C’est bon, tu ne veux pas et tu ne peux pas adhérer au SDP. Mais alors ta sortie du SDAP, signifierait ta sortie du mouvement social-démocrate! Cela, tu ne le dois pas, aucun d’entre nous ne le doit! Nous ne devons pas nous couper de l’organisation, des contacts avec les masses. Le pire des partis des travailleurs est toujours mieux qu’aucun. Et les temps peuvent changer. Dans quelques années, une période de bouleversement peut en Hollande ou dans toute l’Europe balayer l’opportunisme. Mais on ne peut pas attendre cela hors du parti, on doit continuer le combat – aussi stérile qu’il puisse paraître – jusqu’au bout. Tu es finie, morte pour le mouvement politique, si tu restes sur le côté. Ne fais pas cela. Tu as aussi des devoirs sur le plan international. Reste dans les rangs, c’est notre devoir, nous somme tous des soldats. Je te préviens de faire attention à ne pas prendre une mauvaise décision.

Ta Rosa.

Dietz Verlag – Correspondance – Tome 6 / P 177,  traduction Dominique Villaeys-Poirré (Merci pour toute amélioration de la traduction)


Autre indication:

Lettre à Luise Kautsky, Wronke, le 15 avril 1917     : Bonjour à Bendel [Kautsky], aussi à Hilferding. Henriette [Roland-Horst] peut m’écrire à l’occasion ici, mais naturellement sans parler de politique. Tome 5 / P 210


La photographie de une montre Henriette Roalnd-Horst en 1906 (source: http://atthispoint.org/2010/09/08/henriette-roland-holst-i/)

 

_low001200101ill68A Stuttgart en 1907

http://www.dbnl.org/tekst/_low001200101_01/_low001200101_01_0016.php

19 Avr 2015

Rosa Luxemburg en mars 1915 (1). Premier mois de prison, anniversaire, narcisse, organisation du quotidien carcéral, conscience: “De manière générale, je suis de bonne et confiante humeur, l’histoire travaille véritablement pour nous.” Lettre à Marta Rosenbaum (Inédit en français)

5 mars 1915, Anniversaire de Rosa Luxemburg. Cela fait 3 semaines qu’elle a disparu de la circulation comme elle aime à le dire pour désigner par un euphémisme son arrestation. De ce mois de mars 1915, nous n’avons que deux lettres, adressées à deux femmes d’exception Marta Rosenbaum et  Mathilde Jacob qui auront su les sauver. Deux lettres qui font partie de ce quotidien très partiellement traduit mais qui nous éclaire sur ce qui a été vécu et comment par Rosa Luxemburg, et qui nous en dit tant sur sa personnalité, sa pensée, son action.  Ces lettres de prison ne figurent pas dans l’ouvrage paru sous le titre “Lettres de prison” car celui-ci regroupe celles écrites à Sonia Liebknecht lors de sa deuxième arrestation pendant la guerre, c’est-à -dire à partir de juillet 1916.

La lettre à Marta Rosenbaum est sortie illégalement de la prison comme on le comprend dès le début de la lecture. On y découvre la prison et la transgression des règles par la prison elle-même devant la solidarité exprimée lors de son anniversaire. Sa réaction à son arrestation aussi brutale qu’inattendue. L’allusion aux plans, dont on sait qu’ils comprenaient la sortie de l’Internationale et la construction du courant contre la guerre. L’organisation de son quotidien autour du travail. La pudeur et l’humour sur ses conditions de vie et sa santé. La vivacité de ses analyses sur les militants socialistes: dans celle-ci Haase qui avait protesté dans un discours au Parlement contre la suppression de droits fondamentaux de la classe ouvrière. L’importance de Liebknecht. Son sentiment que “l’histoire travaille” pour les buts qu’elle défend.

Chère camarade Rosenbaum, Berlin le 12 mars 2015

J’ai enfin “l’opportunité” de vous écrire quelques mots auxquels vous ne ferez pas allusion dans votre prochaine lettre. Grand merci pour vos vœux et pour les fleurs qui sont encore sur ma table. Elles se sont vraiment magnifiquement gardées, je les ai soignées comme la prunelle de mes yeux et j’ai contemplé chaque jour, chaque perce-neige, chaque fleur de narcisse. En fait tout cela est arrivé “en contrebande”, mais elles m’ont quand même été données. J’ai reçu le 5 mars de manière totalement inattendue et comme si tous s’étaient donné le mot un tel afflux de lettres et de fleurs, qu’elles ont brisé d’elles- mêmes le mur du “règlement”. – J’ai été au départ assez secouée par  mon brusque “éloignement du monde” comme au milieu d’une communication téléphonique, bien que cela m’ait aussi fait rire. Nombre de mes plans se sont vus alors remis en cause, j’espère pas tous. Après deux semaines d’attente, j’ai pu récupérer mes livres et obtenir le droit de travailler. Vous pensez bien que je ne me le suis pas laissé dire deux fois. Ma santé va devoir s’adapter à la diète en vigueur ici et quelque peu étrange, l’essentiel est qu’elle ne m’empêche pas de travailler. Imaginez-vous, je me lève tous les matins à 5 h 40 précises! En fait, je dois aller au lit à neuf heures, si l’on peut appeler ainsi l’objet que je dois ouvrir et refermer et qui prend en journée la forme d’une planche collée contre le mur. D’après ce que je peux lire dans les journaux qui représentent le seul lien avec le monde extérieur, les choses continuent à avancer dehors. Vous avez dû être enthousiasmée par les déclarations de Haase. Vous avez un grand faible pour lui; mais en dehors du fait que toutes ses critiques et reproches concernant le vote arrivent comme un cheveu sur la soupe, il n’aurait jamais trouvé ce ton, s’il n’y avait pas eu la puissante impulsion donnée au Landtag par Karl L[iebknecht], montrant  que cela était possible et rappelant un peu le ton d’autrefois. De manière générale, je suis de bonne et confiante humeur, l’histoire travaille véritablement pour nous.

Saluez aussi Kurt [Rosenfeld]. Portez-vous bien, soyez remerciée pour tout et écrivez-moi de temps à autre quelques mots. Je ne peux écrire qu’une lettre par mois!

Cordialement, votre R.L.

PS:  S’il vous plaît, soyez attentive quand vous parlez au téléphone  de moi et concernant cette lettre

 

Source: Dietz Verlag, Gesammelte Briefe, Band V, Edition 1984, P 49/50 – Traduction: Dominique Villaeys-Poirré (Merci  pour toute proposition d’amélioration)


Deux moments d’émotion au cours de nos recherches :

FLEUR DE NARCISSE

Émerveillement : L’illustration en tête d’article est issue de l’herbier constitué depuis 1913 par Rosa Luxemburg. On y trouve cette fleur de narcisse reçue à Pâques 1915 de Marta Rosenbaum et ajoutée à son herbier. On lit de sa main “envoyé par Mme Marta Rosenbaum à Pâques 1915”. Un prochain article présentera cet herbier. Source: http://www.hs-augsburg.de/~harsch/germanica/Chronologie/20Jh/Luxemburg/lux_herb.html

Narzisse, narcissus. Echte Narzisse, Märzbecher (Narcissus poeticus). Familie: Amaryllisgewächse (Unterordnung der Liliengewächse). Zu Ostern 1915 geschickt von Frau Marta Rosenbaum.


MARTA ROSENBAUM MORTE EN DEPORTATION

Tristesse profonde qui vous submerge devant ces destins, sentiment que cela est toujours possible : Marta  Rosenbaum est morte en camp de concentration (en 1942, à Theresienstadt) comme tant de militants qui avaient survécu à la 1ère guerre mondiale. Source: http://www.hs-augsburg.de/~harsch/germanica/Chronologie/20Jh/Luxemburg/lux_brli.html

 

20 Mar 2015

Entre maladie, travail politique, lectures et arrestation, le début de l’année 1915 (1). Dossier Suivre Rosa Luxemburg en 1915

Les premières lettres de Rosa Luxemburg dont nous disposons pour 1915 sont adressées à Marta Rosenbaum, Kostia Zetkin, Mathilde Jacob, Friedrich Westmeyer, Alexander et Helene Winckler. Cette période s’arrête brusquement avec son arrestation le 18 février, arrestation qui normalement avait été repoussée au 31 mars 1915 du fait de son état de santé. La lecture au jour le jour nous permet de ressentir la violence de cette arrestation anticipée. Durant cette période Rosa Luxemburg en effet a été hospitalisée à partir du 7 janvier :

“Niuniu, sois tranquille pour ce qui me concerne. Simplement, je n’ai pas eu le temps d’écrire, en partie parce que je ne savais pas moi-même ce qu’il allait advenir de moi, en partie à cause du stress. Donc, demain matin, je dois me rendre à l’hôpital (adresse: Hôpital Auguste-Victoria Schönberg) pour être soignée. J’espère de ce fait un report de mon incarcération. Cette histoire malheureuse de maux d’estomac et du foie vient mal à propos, mais j’espère être en mesure de travailler dans quelques semaines. Je peux lire dès maintenant, mais j’ai absolument besoin de me reposer et je n’y arrive pas ici. Cela ira mieux à l’hôpital. Le professeur fera demain une attestation indiquant que je suis hospitalisée et je l’adresserai à Francfort ..”. Lettre à Kostia Zetkin le 7 janvier 1915.

“Pour ce qui est de ma santé, tout va bien aussi! D’après les radios aujourd’hui, il ne s’agit pas d’une tumeur mais plutôt d’un ulcère. Demain une analyse chimique est prévue, mais en tous les cas, tu n’as pas besoin de prendre cela au tragique.” Lettre à Kostia Zetkin le 8 janvier 1915.

” Chère Mademoiselle Jacob. une avalanche de demandes de ma part, vous serez donc dans votre élément. Après une nuit misérable, il me faut annuler toutes les visites, car hier après votre visite et tout en restant polie, on m’a fait comprendre que l’on ne voyait pas cela d’un bon œil. Alors s’il vous plaît, ayez l’obligeance d’avertir par téléphone …”. Lettre à Mathilde Jacob, avant le 24 janvier 1915.

” Chère Mademoiselle Jacob. Merci pour vos fleurs reçues ce matin et vos gentilles pensées. Je me porte de manière satisfaisante. J’ai de très bonnes nouvelles de Mimi. Ce soir est arrivée enfin la dépêche de Francfort : report jusqu’au 31 mars. Eh bien ! … Lettre à Mathilde Jacob, avant le 24 janvier 1915.

Ces lettres montrent la fragilité de la santé de Rosa Luxemburg qui sera cependant moins de trois semaines après sa sortie de l’hôpital incarcérée. Et la lecture de ces courriers laisse transparaître parallèlement le sentiment d’urgence du travail politique qu’elle ressent, du fait de l’épée de Damoclès brandie au-dessus de sa tête : l’arrestation. Et qu’elle accomplit dans le même temps malgré la maladie. On y voit aussi la difficulté de ce travail politique au quotidien contraint à la clandestinité dans ce pays en guerre.

Ainsi elle écrit à Marta Rosenbaum le 5 janvier: “Parmi toutes les demandes et missions que je me vois contrainte de vous infliger avant ma disparition derrière les murs, l’une ne souffre d’aucun retard. Nous avons décidé de nous abonner et de faire connaître dans nos cercles,  “La correspondance clandestine de la Commission générale syndicale”, qui déverse son fiel contre les camarades étrangers, ceci afin de contrer ses menées. Il faudrait choisir un nom peu repérable pour l’abonnement. Un camarade de Mariendorf, un homme qui nous est tout acquis et très influent a accepté de prendre en charge cet abonnement à cette publication et de la faire circuler. Nous avons déjà reçu le premier envoi, il se trouve chez Karl Liebknecht, il passera ensuite à Mehring, puis à vous qui le transmettrez à Kurt [Rosenfeld]; Nous souhaitons continuer ainsi, mais comme je vais disparaître, pourriez-vous prendre en charge les finances? Eberlein ne peut pas assurer cette charge financière naturellement, nous pouvons prendre sur les fonds du journal [allusion à l’Internationale. ndlt]. Auriez-vous l’obligeance d’envoyer la somme jointe à ce courrier à Eberlein? …” Lettre à Marta Rosenbaum, le 5 juin 1915.

On y trouve aussi des indications précieuses sur les lectures et en particulier:

“Niuniu, tu devrais te procurer la série de Hirzel&Co, Leipzig “Entre guerre et paix”, ce sont des brochures d’impérialistes allemands (Pri 60-80 Pf). Ils sont très caractéristiques car écrits très ouvertement. Il y a déjà je crois 13 numéros de paru”. Lettre à Kostia Zetkin, le 7 janvier 1915.

 

33127046

Ces auteurs seront cités dans les écrits politiques de Rosa Luxemburg de cette même année. (Trouvé sur le net cette photographie et références: Prof.Dr. Max Apt Der Krieg und die Weltmachtstellung des deutschen Reiches, Zwischen Krieg und Frieden Band 12[nach diesem Titel suchen] Verlag S.Hirzel Leipzig, 1914,53 S., Broschure, Format 15,5 x 21,5 cm.)

Ou sur Anatole France

“Je lis en ce moment les impérialistes publiés par les Editions Hirzel. Je lis aussi France “Les dieux ont soif”. C’est très léger et spirituel, mais ce n’est que pure littérature, pas du grand art. Tu devrais le lire, c’est plus intéressant que “La révolte des anges”, dont je n’ai pu lire que la moitié.” Même lettre

 

23 Jan 2015

“Nous avons perdu en cette année beaucoup d’amis : Jaurès, notre Faisst …” . Suivre Rosa Luxemburg en 1915

“… Nous avons perdu en cette année beaucoup d’amis : Jaurès, notre Faisst et le petit chat. Une année terrible”

Ce sont les mots qui concluent la dernière lettre pour l’année 1914 dans la Correspondance publiée chez Dietz Verlag.

Dans cette lettre adressée à Kostia Zetkin, Rosa Luxemburg décrit tout d’abord, avec humour et tendresse – comme souvent – la venue d’un merle au milieu des moineaux qu’elle est en train de nourrir sous les yeux attentifs de sa chatte, un merle” grand et maladroit sur ses longues pattes”, parmi les  moineaux “tout ronds et agiles”.

Comme souvent cette lettre entremêle des remarques ou infos politiques rapides, qui sont source d’information précieuse pour l’historien. Ici: “Je pars maintenant pour le débat sur la Russie à la maison des syndicats”, “La brochure de March[lewski] est un vrai scandale.”

Et elle finit par cette phrase qui montre tant de détresse derrière la dérision: “… Nous avons perdu en cette année beaucoup d’amis : Jaurès, notre Faisst et le petit chat. Une année terrible”




HUGO FAISST

Hugo Faisst était un musicien et avocat, un proche de Rosa Luxemburg. Il a disparu , terrible ironie, LE 30 JUILLET 1914, l’un des PREMIERS MORTS sur le front, l’un des premiers amis et camarades de Rosa Luxemburg à mourir dans cette guerre dont ils avaient tant combattu l’avènement.

Hugo  Faisst était un ami du grand musicien Hugo Wolf dont il interprétait les Leader. Rosa Luxemburg évoque dans l’une de ses lettres de prison un de ces chants qu’Hugo Faisst interprétait pour elle à son anniversaire.

En 1904, un recueil des lettres de Hugo Wolf à Hugo Faisst a été publié. Il a été réédité et reste disponible.



HUGO WOLF

 “Même les petites choses peuvent nous enchanter” dit un lied de Hugo Wolf : perles, olives, rose… mais aussi les lieder de Hugo Wolf eux-mêmes, qui durent souvent une ou deux minutes seulement, mais se dégustent comme un nectar. “Caviar du lied”, ont dit certains – où Dominique Hoff puise un florilège de chants variés, de légèreté en intensité, de danse en drame. Chez Wolf, on trouve aussi bien un oiseau qui parle et dit la vérité cruelle sur sa branche (événement “merveilleux” typique des contes traditionnels), qu’un hymne au mystère profond de la nuit qui descend, en passant par le rêve de choucroute d’un soldat affamé… le *Concert Conté* suit son cours, comme une seule grande histoire.

http://www.dominiquehoff.com/DominiqueHoff/Hugo_WOLF.html

A lire ces lignes, ne peut-on imaginer ce qui résonnait de ces lieder en Rosa Luxemburg et mieux imaginer ces moments d’anniversaire et l’univers musical et artistique qu’elle côtoyait.

A écouter, surtout le premier extrait.

http://www.postedecoute.ca/catalogue/album/livre-de-lieder-italiens-hugo-wolf

11 Jan 2015

Suivre Rosa Luxemburg en 1915. “Au contraire je voulais d’autant plus venir que j’ai reçu de Francfort, le premier jour des vacances, l’ordre d’incarcération”. (inédit)

“Je prends tout cela avec calme, comme tout ce que l’on ne peut pas changer, contrairement au “Vieux” qui est inconsolable, comme un enfant. J’espère que toi aussi tu ne prendras pas cela trop au tragique, je travaillerai sérieusement, comme cela le temps passera facilement et vite.”

Lettre à Kostia Zetkin.                                                                                                                      [Berlin- Südende], le 27 décembre 1914

Niunius, tu m’as offert un si magnifique cadeau avec ce Turner. Ce n’est même plus un cadeau, c’est un véritable don. Je me sens riche comme une princesse et je peux passer des heures à le regarder. Comme mon petit cadeau pour toi semble bien misérable en comparaison. Je ne pouvais malheureusement pas faire plus et je sais que tu recevras bien cette babiole. Niunius, après avoir reçu ta lettre et celle de ta mère, je voulais venir vous rendre visite le deuxième jour férié, car j’avais le sentiment que cela vous ferait vraiment plaisir et que je ne serais pas de trop. J’avais déjà fait mes bagages et j’étais prête à partir, mais je n’ai pas pu  tant je me sentais mal. J’ai certainement une jaunisse ou quelque chose de semblable, car je suis si épuisée que je ne peux pratiquement pas bouger, et je ne  souhaite pas me montrer auprès de vous dans l’état où je suis. Ne pense pas que cela soit quelque chose de grave, je ne prends pas cela au sérieux, je voulais simplement expliquer pourquoi je ne viens pas. Au contraire je voulais d’autant plus venir que j’ai reçu de Francfort, le premier jour des vacances, l’ordre d’incarcération. Le jour n’est pas encore précisé, mais seulement l’indication que je dois purger ma peine ici et que la responsabilité de faire exécuter cet ordre a été transmise au Parquet de Berlin. Cela devient donc sérieux. C’est pourquoi je voulais parler avec ta mère et toi de l’ensemble de la situation et de nos plans; il faudrait le faire, peut-être que ta mère pourra venir si sa santé le permet.

Merci aussi pour le Seeley, je vais le lire tout de suite. Le Turner sera une constante consolation pour moi en prison. Je prends tout cela avec calme, comme tout ce que l’on ne peut pas changer, contrairement au “Vieux” [ndlt: Franz Mehring] qui est inconsolable, comme un enfant. J’espère que toi aussi tu ne prendras pas cela trop au tragique, je travaillerai sérieusement, comme cela le temps passera facilement et vite. Le fait que tu restes ainsi le bec dans l’eau me fait mal aussi. Mais je te conseille de ne pas rester à attendre et de travailler comme si tu ne devais pas partir, c’est le seul moyen pour ne pas perdre de temps et son équilibre intérieur. Il peut encore ainsi s’écouler des mois.

Mimi a eu en cadeau de Gertrud [Zlotto] une jolie petite balle, des figues et des harengs. Moi une jolie photographie de camarades de Duisbourg et un beau calendrier avec un portrait de Jaurès de camarades d’ici. Le temps est merveilleux, de la neige et un léger givre.

Niunius, sois calme et serein et écris moi vite.

Bisou de Mimi et N.



Traduction Dominique Villaeys-Poirré, – Publiée sur le site Comprendre avec Rosa Luxemburg 2, le 3 janvier 2015. Cette lettre est inédite en français. Elle se trouve à la page 30 du tome V de la Correspondance publiée chez Dietz Verlag (édition 1984). Merci pour toute amélioration de la traduction. Elle fait partie du dossier  “Suivre Rosa Luxemburg en 1915” que nous entamons sur le site.


 

Pour information: on peut lire un article de la Revue des Deux Mondes : Le théoricien de l’impérialisme anglais – Sir J. R. Seeley
Auguste Filon . Revue des Deux Mondes tome 147, 1898

http://fr.wikisource.org/wiki/Le_Th%C3%A9oricien_de_l%E2%80%99Imp%C3%A9rialisme_anglais_-_Sir_J._R._Seeley

03 Jan 2015

Rosa Luxemburg. “Avons nous besoins de colonies?”, Leipziger Volkszeitung, le 4 décembre 1899. Inédit

Avons nous besoins de colonies?

Article paru dans le Leipziger Volkszeitung le 4 décembre 1899.

Les nouveaux projets concernant la marine et la politiquer coloniale sont avant tout justifiés, on le sait, par la nécessité de notre commerce. A cela il faut encore et toujours répondre, comme le faisait Mr Bounderby dans les ” Les temps difficiles” de Dickens; “des faits et des chiffres ! Des faits et des chiffres!”

Les statistiques les plus récentes du commerce extérieur allemand publiées dans l’officiel « Statistiques de l’empire allemand », jettent de nouveau une lumière décisive et intéressante sur la question. En 1898, nos échanges de marchandises vers les différentes parties du monde se sont présentées ainsi :

Importations Exportations
Europe 3 577 999 3 429 917
Amérique 1 329 216     541 774
Asie     339 336 172 157
Afrique 101 168 67 362
Australie 88 295 35 081

En milliers de marks

Plus des neuf dixièmes de l’ensemble de notre commerce extérieur se se fait donc avec les pays européens et l’Amérique, contre lesquels nous n’avons utilisé nos torpilleurs ni pour établir nos échanges commerciaux ni pour les développer ou les consolider. L’extension de nos échanges de marchandises avec ces pays est liée bien au contraire directement à notre politique commerciale. Ce qui est caractéristique en particulier, c’est le recul de nos exportations vers l’Amérique de 609 millions de Mark en 1897 à 541,8 en 1898, à la suite sans aucun doute de la politique prohibitive de la politique douanière sur les produits industriels, qui représente de la part des États-Unis la réponse à nos taxes douanières sur les produits agricoles.

Mais il est encore plus intéressant d’apprendre que sur ce continent où nous avons déjà des colonies, ces” territoires protégés” ne comptent que pour extrêmement peu  dans notre commerce. Les échanges de marchandises de l’Allemagne vers les principaux territoires d’Afrique ont connu cette dernière décennie le développement suivant:

Importations Exportations
 Egypte 2,O 24,6 2,9  11,7
 Le Cap 13,6 19,8 7,5  14,7
 Afrique occidentale anglaise, française ou portugaise 16,1 33,4 4,4  11,3
 Afrique orientale anglaise, française ou portugaise 2,9 5,5 1,3  3,0
Afrique occidentale et du sud-ouest  allemande 4 4 3,8 4,2  7,3
 Afrique orientale allemande 0,3 0,6 0,3  3,3
1889 1898 1889  1898

 En millions de Mark

Par rapport au commerce avec l’Égypte,le Cap ou les territoires anglais, français ou portugais d’Afrique, nos colonies jouent un rôle ridiculement minime.

Ce qui apparaît à partir des faits et des chiffres ci-dessus avec toute la clarté souhaitée, c’est que notre commerce extérieur se passe parfaitement de toute notre flotte de combat. Si l’on veut mener une politique mondiale, qu’au moins l’on ne se cache pas hypocritement derrière les “intérêts commerciaux”.


Traduction Dominique Villaeys-Poirré. (1988-1989). Nous sommes ouverts à toute amélioration de la traduction. Première publication en français –  Dimanche 26 octobre 2014 sur ce site Comprendre avec Rosa Luxemburg 2.

Texte allemand : dans les Gesammelte Werke, Dietz Verlag, Edition 1970, Tome 1/1.P 642 – 643


Référence de l’article : http://comprendreavecrosaluxemburg2.wp-hebergement.fr/2014/10/26/rosa-luxemburg-avons-nous-besoins-de-colonies-leipziger-volkszeitung-le-4-decembre-1899-inedit/

Illustration de une: http://fr.wikipedia.org/wiki/Empire_colonial_allemand#mediaviewer/File:100_Rupien_de_l%27Afrique_de_l%27Est_%C3%A9dit%C3%A9s_sous_domination_allemande_le_15_juin_1905.jpg

Image illustrative de l'article Les Temps difficiles

http://fr.wikipedia.org/wiki/Les_Temps_difficiles#mediaviewer/File:Hardtimes_serial_cover.jpg

26 Oct 2014

Rosa Luxemburg, Transformations sur le marché mondial, 18 décembre 1898. Chronique EGO. Inédit

Transformations sur le marché mondial

18 décembre 1898 – Sächsische Arbeiter-Zeitung – Chronique signée ego

 

La bourgeoisie anglaise est de plus en plus troublée par le déclin maintenant visible de la domination mondiale sur le marché mondial. L’auteur de l’ouvrage “Made in Germany” (“Produit en Allemagne”), qui a fait tant de bruit il y a deux ans en Angleterre, Williams, vient de consacrer sous le titre “machine arrière”, un nouvel ouvrage sur ce thème. Selon Williams, c’est l’Angleterre qui fait ainsi “machine arrière”. Tandis que les exportations croissent rapidement dans les autres Etats industriels, elles sont tombées en Angleterre de 215  à 196 millions de livres sterling, tandis que les importations vers l’Angleterre s’accroissent régulièrement chaque année. Ainsi, les exportations et les importations subissent-elles une transformation significative. Sur les 196 millions de livres sterling, total des exportations anglaises, 45 millions concernent selon Williams les matières premières, réimportées ensuite vers l’Angleterre sous la forme de produits finis, provenant essentiellement d’Allemagne.  Ainsi l’Angleterre se trouve reléguée en partie au rôle que jouaient autrefois la plupart des pays par rapport à elle. Sur le marché mondial – en Asie, en Amérique – l’industrie anglaise doit reculer pas à pas. Et ce sont deux autres Etats devenus des puissances de premier plan qui maintenant se battent pour l’hégémonie sur le marché mondial – l’Allemagne et les Etats-Unis.

 

Diverses informations viennent corroborer les affirmations de Williams. Depuis quelques années, le gouvernement anglais lui-même se consacre avec zèle au problème de l’accroissement du commerce de l’Île avec l’étranger. Il envoie des agents vers l’Asie et l’Amérique, pour étudier les conditions de la concurrence et les carences du commerce anglais et il a publié il y a deux mois à peine un ouvrage sur “la concurrence et le commerce extérieur” où sont rassemblés 171 extraits des rapports des divers consulats, et qui constitue une critique approfondie des méthodes commerciales anglaises. Mais dans de tels cas, les mesures de l’Etat ne permettent pas de guérir le mal. Et la domination de l’Angleterre sur le marché mondial – ceci est inévitable dans le cadre de l’évolution générale du capitalisme – approche inexorablement de sa fin.

 

Comme il en a été autrefois de sa domination sans partage, le recul actuel de l’Angleterre sur le marché mondial sera d’une importance primordiale pour l’histoire du mouvement ouvrier en Angleterre. Dans son combat contre le prolétariat et du fait de son emploi de méthodes commerciales différentes, la bourgeoisie anglaise modifie aussi peu à peu ses méthodes de lutte. De nombreux symptômes signficatifs montrent que, ces derniers temps, “l’harmonie entre capital et travail” disparaît aussi en Angleterre et qu’une nouvelle page s’ouvre dans l’histoire de la lutte des classes. Il suffit d’indiquer ici que Williams relie de manière caractéristique les deux phénomènes. Il dit à la bourgeoisie anglaise : “Vous êtes en train de perdre des millions et vous disputez chaque sou aux travailleurs. Là où un conflit pourrait être réglé en un jour par un Conseil de prud’hommes, vous, vous allez jusqu’à mener des guerres industrielles dévastatrices, tandis que vos voisins en profitent pour conquérir les marchés. La lutte des ouvriers dans la branche de la construction mécanique a coûté autant qu’une véritable guerre.

 

Si le déclin industriel de l’Angleterre a pour conséquence que la lutte des classes battent d’un pouls plus rapide et si le prolétariat anglais est alors largement guéri de ce qui restait dans sa pensée de rêveries d’harmonie qui règnerait dans la vie économique et politique, le monde ouvrier n’a pas alors de raison de regretter le recul commercial de l’Angleterre.

 

made in germany

Traduction Dominique Villaeys-Poirré. (1988-1989). Nous sommes ouverts à toute amélioration de la traduction

Première publication en français –  Samedi 27 septembre 2014 sur ce site Comprendre avec Rosa Luxemburg 2.

Texte allemand : dans les Gesammelte Werke, Dietz Verlag, Tome1/1

Pour s’informer sur la chronique signée ego : http://comprendreavecrosaluxemburg2.wp-hebergement.fr/2014/09/16/rosa-luxemburg-une-chronique-nommee-ego/

_________________________________________________

L’Image de une date de 1905 : http://commons.wikimedia.org/wiki/File:Free_Trade_and_Protection.jpg?uselang=fr

La couverture de Made in Germany présentée dans l’article est celle de l’édition de 1896

_________________________________________________

De nombreux articles sont disponibles sur Williams et en particulier sur son ouvrage Made in Germany. Ainsi cet article de 2012 (!) dans l’Usine nouvelle: Made in Germany, made in England : C’est peut-être la plus belle marque du monde ou, en tout cas, la plus efficace. Le made in Germany, aujourd’hui attaqué au niveau européen parce qu’il serait utilisé de manière abusive, est associé partout dans le monde à une image de qualité, de fiabilité et de haut de gamme. Et cela depuis plus d’un siècle.  L’ironie, c’est que ce label ne fut pas inventé outre-Rhin, mais outre-Manche ! À la fin du XIXe siècle, les industriels anglais font face àune concurrence de produits low cost venus d’Allemagne singeant leur marque de fabrique. Dans un pamphlet protectionniste, intitulé “Made in Germany”, Ernest Edwin Williams souligne que même le crayon avec lequel il écrit est allemand. Persuadés de la supériorité technique de leur production, les patrons anglais réussissent à faire voter une loi, le Merchandise marks act, afin de distinguer les produits de Sa Majesté des étrangers. Dès 1887, les biens importés d’Allemagne se voient ainsi affublés du honteux made in Germany. La stigmatisation n’aura les effets attendus que durant quelques années. Dès 1894, un rapport du Parlement allemand note une reprise forte des ventes en Angleterre. Pourquoi ? La qualité et la fiabilité de leurs produits ont fait du made in Germany une valeur sûre aux yeux des clients anglais… Made in Germany ? Invented in England !

27 Sep 2014

Rosa Luxemburg, Le prix d’une victoire, 19 décembre 1898, Leipziger Volkszeitung. Inédit. Article sur la guerre hispano-américaine

LE PRIX D’UNE VICTOIRE

19 décembre 1898, Leipziger Volkszeitung

 

Les négociations de paix entre l’Espagne et les États-Unis ont scellé la victoire de l’Union. L’Union nord-américaine reçoit un territoire de 4OO OOO km2 avec une population de 12 millions d’habitants, dont 7 millions de race jaune et un million de race noire.

Il est intéressant de se poser la question de savoir combien cette victoire a bien pu coûter aux Etats-Unis. Nous ne comptons pas les pertes en vies humaines car la victoire doit tout d’abord être mesurée à l’aune de ce qui a aujourd’hui la valeur la plus haut : l’argent.

Dès après l’explosion du Maine, le caractère inéluctable de la guerre est apparu clairement à chacun dans l’Union et les préparatifs de guerre ont été rapidement entamés. Aussitôt, le Congrès donna, le 8 mars, son accord pour engager un crédit de 50 millions de dollars pour la « défense nationale », mais ce crédit fut rapidement épuisé, en l’espace de quelques semaines. Les États-Unis dépensèrent 18 millions de dollars pour l’acquisition d’une flotte de 101 bâtiments. Certains croiseurs comme le « Haward » ou le « Yale » revinrent chacun, pour chaque jour de guerre à  2OOO dollars, et le « Saint-Louis » et le « Saint-Paul » à 25OO dollars. Tout aussi onéreux étaient les canons de la marine, puisque chaque boulet de 13 revenait à 500 dollars et chaque boulet de canon de 8 mm à 134 dollars

Les achats nécessaires au renouvellement complet du stock de munitions utilisées par la flotte occasionnèrent une dépense de 65 millions de dollars. La destruction de la flotte espagnole au large de Manille par l’Amiral Dewey a coûté un demi-million de dollars, celle de la flotte de Cevera de même, tandis que les pertes de l’Espagne en bâtiments au large de Santiago devraient se chiffrer aux alentours des 16,5 millions de dollars.

De plus, 125 OOO hommes ont été appelés sous les drapeaux dès le début de la guerre entraînant le quintuplement du budget des armées.

En tout, les dépenses de l’Union pour son armée et sa flotte durant toute la guerre ont atteint 1 25O OOO dollars par jour, alors qu’elles se montent à 25O OOO en temps de paix..

Le crédit de 2O millions de dollars approuvé en mars par le Congrès a donc été très rapidement épuisé et les crédits se sont succédé si bien que la somme allouée se monte au total à 361 788 dollars. Quand il s’est agi de voter ces crédits, le Congrès patriotique, où l’influence discrète du trust de l’industrie sucrière joue un grand rôle, l’a fait avec toujours le plus grand enthousiasme. Mais il fallait bien aussi que ces crédits soient couverts par des liquidités. Et qui allait payer, si ce n’est  la grande masse du peuple des États-Unis.

Le prélèvement des fonds patriotiques pour les besoins de la guerre fut organisé de deux façons. D’abord grâce à ce moyen efficace que constituent pour tout gouvernement capitaliste, les impôts indirects. Dès la déclaration de guerre, l’impôt sur la bière fut doublé, ce qui permit de récolter une somme totale de 3O millions de dollars. Les taxes supplémentaires sur le tabac rapportèrent 6 millions de dollars, le nouvel impôt sur le thé 10 millions et l’augmentation de la taxe d’affranchissement 92. En tout, les ressources provenant des impôts indirects s’élevèrent à 15O millions de dollars supplémentaires. Cependant il fallait en trouver encore 200 millions et le gouvernement des États-Unis eut recours à l’émission d’un emprunt national à 5% sur 2O ans. Mais cet emprunt devait aussi permettre de prendre l’argent des gens modestes, c’est pourquoi l’on organisa cette opération avec un luxe inhabituel à grands renforts de coups de cymbales et de roulements de tambours.

La circulaire annonçant cet emprunt patriotique fut adressée à toutes les banques, à tous les bureaux de poste et aux 24 OOO journaux. Et « le petit gibier » s’y laissa prendre. Plus de la moitié de l’emprunt, soit 1O millions de dollars fut couvert par la souscription de coupures inférieures à 500 dollars et le nombre total de souscripteurs atteignit le chiffre record de 32O OOO , tandis que par exemple le précédent emprunt émis sous Cleveland n’en avait rassemblé que 5O 7OO. Cette fois-ci, les économies des petits épargnants affluèrent, attirées par tout ce vacarme patriotique, elles sortirent de tous les recoins et des bas de laine les plus cachés pour aller remplir les caisses du ministère de la Marine et de la Guerre. Ce sont directement les classes laborieuses et la petite-bourgoisie qui payèrent l’addition de leur propre poche.

Mais ne considérer le prix d’une guerre qu’à partir des fonds dépensés pour sa conduite reviendrait à voir les événements historiques à travers le petit bout de la lorgnette d’un petit boutiquier. La véritable addition à payer pour la victoire sur l’Espagne, l’Union va devoir la régler maintenant et elle dépassera la première.

Avec l’annexion des Philippines, les États-Unis ont cessé d’être une puissance uniquement européenne pour devenir une puissance mondiale. Au principe défensif de la doctrine Monroe succède une politique mondiale offensive, une politique d’annexion de territoires se trouvant sur des continents étrangers. Mais cela signifie un bouleversement fondamental de l’ensemble de la politique étrangère de l’Union. Alors qu’elle avait jusqu’à présent à défendre simplement ses intérêts américains, elle a maintenant des intérêts en Asie, en Chine, en Australie et elle est entraînée dans des conflits politiques avec l’Angleterre, la Russie, l’Allemagne, elle est impliquée dans tous les grands problèmes mondiaux et soumise au risque de nouvelles guerres. L’ère du développement interne et de la paix est terminée et une nouvelle page s’ouvre sur laquelle l’histoire pourra inscrire les événements les plus inattendus et les plus étranges.

Dès maintenant, l’Union nord-américaine doit procéder à une réorganisation de fond de son armée pour défendre les nouveaux territoires qu’elle a acquis. Jusqu’à présent, elle disposait d’une armée modeste (30 OOO hommes dont 12 OOO pour l’infanterie, 6OOO pour la cavalerie, 4OOO pour l’artillerie, 8OOO fonctionnaires et 6O batteries) et d’une flotte d’importance secondaire (81 bâtiments représentant un tonnage de 230 OOO tonnes, 18 amiraux, 12 OOO matelots et 75O mousses.)

Il lui faut à présent procéder à une augmentation énorme de son armée de terre et de sa flotte. A Cuba et à Porto Rico, il lui faudra entretenir au minimum 40 à 50 OOO hommes et au moins autant aux Philippines. En bref, l’Union devra certainement augmenter les effectifs de son armée permanente pour les porter à 15O OOO voire 2OO OOO hommes. Cependant, une telle armée ne pourra pas être constituée sur la base du système actuellement en vigueur aux États-Unis. Aussi passera-t-on probablement au système européen du service militaire et de l’armée permanente dans les délais les plus brefs ; ainsi l’Union pourra-t-elle fêter solennellement son entrée dans le véritable système militariste.

De même la flotte américaine ne pourra pas en rester à ses modestes dimensions actuelles. Les Etats-Unis doivent s’imposer maintenant aussi bien sur l’Océan Atlantique que sur l’Océan Pacifique. Ils se voient donc contraints de rivaliser avec les puissances européennes et surtout avec l’Angleterre et devront donc très bientôt constituer une flotte de tout premier rang. En même temps que la politique mondiale, entrent aussi aux Etats-Unis ses jumeaux inséparables : le militarisme et les intérêts maritimes. L’avenir des Etats-Unis va donc aussi se jouer « sur mer » et les eaux profondes des océans lointains paraissent bien troubles.

Non seulement l’organisation militaire mais aussi la vie économique et la vie intérieure vont être profondément modifiées par les conséquences de cette guerre. Soit les nouveaux territoires ne seront pas intégrés comme pays membres de l’Union avec les mêmes droits et alors les États-Unis qui étaient édifiés sur une base démocratique se transformeront en État tyran. Et l’on peut avoir une petite idée de la façon dont cette domination va s’exercer en se rappelant les premières années qui ont suivi la Guerre de Sécession où les Etats du Sud étaient gouvernés par ceux du Nord et soumis à un régime sans scrupule de pilleurs (carpet-badgeur). Il n’est pas nécessaire de montrer plus avant les effets que peut avoir la domination sur des territoires étrangers, même exercée de manière plus humaine, même dans un pays démocratique, ni comment les fondements de la démocratie sont progressivement remis en question laissant place à la corruption politique.

Soit les territoires seront intégrés à l’Union et au Congrès en tant qu’État avec les mêmes droits  que les autres. Mais on peut se demander quelles conséquences cet afflux d’un courant si profondément différent aura sur la vie politique américaine ; seuls les Dieux peuvent répondre à cette question. La question peut aussi être aisément formulée comme le fit Carlile (l’ancien secrétaire au Trésor de Cleveland) dans le magazine Harper : « La question n’est pas de savoir ce que nous ferons des Philippins, mais ce que les Philippins feront de nous ».

Dans ce dernier cas surgit une autre question importante. Si les habitants des Philippines, sont considérés comme des citoyens ayant les mêmes droits, leur immigration vers les États-Unis ne pourra être interdite du fait même de la Constitution des États-Unis  Mais apparaît alors le fantôme menaçant du « péril jaune », la concurrence des Malais des Philippines et des Chinois qui y sont en grand nombre. Pour prévenir ce danger, une voie médiane est proposée : faire des pays annexés un protectorat ou quelque chose de semblable afin de pouvoir traiter au moins ces territoires comme des pays étrangers. Mais il est clair qu’il s’agirait alors d’un compromis et qu’il ne s’agirait que d’une phase de transition, qui se développera ensuite, soit vers une domination pleine et entière, soit vers une pleine et entière égalité des droits.

Mais on peut s’attendre encore dès maintenant à d’autres conséquences économiques et politiques suite à cette victoire. Du fait de leur entrée dans cette ère nouvelle de la grande politique navale, les États-Unis ressentent le besoin d’une liaison rapide entre les deux océans où ils ont des intérêts. La guerre avec l’Espagne a montré le caractère insupportable du détour forcé que constitue le contournement du continent américain. Aussi l’on s’achemine de plus en plus vers le creusement du Canal du Nicaragua. D’où l’intérêt de l’Union du Nord  pour l’Amérique centrale et le désir d’y prendre pied. En Angleterre, on a compris cela et l’on voit ce qui va se passer avec une résignation forcée. « Il est absurde et de plus très dangereux », écrit le journal anglais l’économiste, « de vouloir se battre contre les faits, et c’est un fait que si les États-Unis veulent établir leur domination sur les côtes de l’Amérique centrale, leur situation géographique leur rendra cette domination possible. » La victoire sur l’Espagne entraîne donc des bouleversements pour l’Union, non seulement pour ce qui concerne sa position par rapport à la politique mondiale mais encore en Amérique même. D’autres effets encore inconnus pour l’instant devraient se faire sentir.

Ainsi, l’Union nord-américaine doit-elle faire face à une situation tout à fait nouvelle dans les domaines militaire, politique et économique, suite à sa guerre victorieuse. Et si l’on considère l’avenir, totalement imprévisible pour ce qui concerne l’Union, on est tenté de s’écrier pour résumer le prix de cette victoire : vae victori ! (Malheur aux vainqueurs !).

Ces bouleversements actuels des conditions d’existence des États-Unis ne tombent pas du ciel. Le saut politique vers la guerre a été précédé par de lents et imperceptibles changements économiques. La révolution ayant lieu dans les conditions politiques exacerbées est le fruit d’une évolution capitaliste progressant doucement durant la première décennie. Les États-Unis sont devenus un État industriel exportateur.

« Nos exportations » déclare Monsieur Gage, le secrétaire d’état au Trésor dans son rapport trisannuel, « se sont montées à 246 297 OOO livres sterling et nos importations à seulement 123 210 OOO livres ». Pour la première fois de notre histoire », constate-t-il avec fierté, « nos exportations de produits manufacturés ont dépassé nos importations ». C’est ce rapide essor économique qui a produit l’enthousiasme pour la guerre d’annexion menée contre l’Espagne, de même qu’il a permis de rassembler les fonds pour en assumer le coût. La bourgeoisie américaine comprend très bien elle aussi la dialectique de son histoire.

« La volonté de nous imposer sur le marché mondial », écrit le journal new-yorkais « Banker’s Magazine » a développé depuis longtemps le désir d’une « strong foreign policy » (d’une politique extérieure forte). L’Union devait devenir « a world power » (une puissance mondiale).

Si l’explosion sur le Maine pouvait donc être le fruit d’un hasard, la guerre avec l’Espagne, elle, ne l’était pas. Et la politique mondiale l’est encore moins.

Nous, qui avec Goethe trouvons « que toute ce qui existe est digne de disparaître » et qui considérons avec intérêt l’état des choses actuel, nous ne pouvons qu’être satisfaits  du cours des événements.

L’histoire a donné un fort coup d’éperon à son poulain et celui-ci a fait un prodigieux bond en avant. Mais pour ce qui nous concerne, nous préférons toujours un galop vif et joyeux à un trot endormi. Nous n’en arriverons que plus rapidement au but.

Mais comme il apparaît comique, face à ces gigantesques bouleversements qui ont lieu dans l’autre hémisphère et qui ont provoqué un ouragan politique impressionnant, le raisonnement de ceux qui, en s’appuyant sur une décennie de statistiques dans le monde, affirment que l’ordre capitaliste est maintenant établi pour un temps indéfini et que cet ordre reposerait sur une base inébranlable. Ils font penser à cette grenouille qui considérant le calme régnant dans son étang boueux, explique que la terre s’est arrêtée de tourner parce qu’elle ne voit aucun souffle de vent agiter la surface verte de cet étang. Mais les événements historiques concernent un bien plus vaste morceau de terre que ce que l’on peut voir en se plaçant dans la perspective (digne de cette grenouille) de la politique « réaliste ».

Traduction 1988, Dominique Villaeys-Poirré – A partir du texte allemand publié dans les Gesammelte Werke, P 295-301, Dietz Verlag, Édition 1982

Pour consulter le site : http://comprendreavecrosaluxemburg2.wp-hebergement.fr/


Source : comprendre-avec-rosa-luxemburg.over-blog.com – traduction 1988 (D.V.P.) – publié le  02.04.2014

Remarquable article, ce texte de Rosa Luxemburg écrit au tout début de son action au sein de la social-démocratie allemande, et au moment même de la signature du traité de Paris, analyse le basculement des États-Unis dans la politique impérialiste et les conséquences de sa victoire sur l’Espagne. On y trouve aussi bien des informations précieuses sur le financement de cette guerre, qu’une réflexion sur les conséquences incalculables et incalculées de cette politique à l’intérieur du pays comme sur le plan mondial.

20 Sep 2014

Rosa Luxemburg, A quoi sert la politique coloniale?, 11 décembre 1898. Chronique EGO. Inédit.

Chronique – 11 décembre 1898 – A quoi sert la politique coloniale

Les rapports annuels des consulats allemands et autres pour l’Asie et l’Amérique centrale montrent que la part de l’Allemagne dans le commerce vers ces deux parties du monde a augmenté de façon surprenante ces dernières années. Ainsi, le consul allemand de Vladivostok (Port russe sur l’Océan pacifique) indique par exemple qu’alors, qu’il y a quelques années encore, l’on ne rencontrait aucun bâtiment allemand dans ces eaux, on a vu en 1897 sur 244 navires marchands ayant accosté dans ce port, 84 bâtiments allemands contre seulement 56 navires russes, 45 japonais, 22 anglais. Les bâtiments allemands assurent une liaison régulière pour le transport de marchandises entre les ports russes et japonais ou chinois. Sur le trafic total des marchandises importées et exportées à Vladivostok, les 2/3 environ ont été assurés par des navires allemands.

En Chine, de même, comme l’indiquait récemment le Bremer-Weser-Zeitung, une ligne commerciale bihebdomadaire est assurée pour la première fois par des bâtiments allemands de la compagnie Rickmers de Brème, entre Shanghai et Han-K’eou, c’est le nom de ce port sur le fleuve Gyang-Tse. L’inauguration de la ligne Rickmers-Gyang-Tse (c’est le nom qu’elle portera) devrait avoir lieu en juin 1899. Le trafic de marchandises entre les deux villes suscitées est très important et cette liaison jouera un grand rôle dans le commerce chinois.

D’autre part, les exportations directes de marchandises allemandes vers l’Asie orientale augmentent elles aussi directement. Dans ce domaine, le port de Han-K’eou prend la première place et va bientôt devenir avec la liaison ferroviaire entre Pékin et Canton, le centre commercial le plus important de Chine. Le trafic de Han-K’eou remonte le fleuve mais il est ensuite empêché par les rapides. Alors que jusqu’à présent, tout le commerce de Han-K’eou était monopolisé par les Anglais, le consul nord-américain indique qu’il est maintenant presque entièrement dominé par les Allemands. Le commerce entre Han-K’eou et l’Allemagne a déjà atteint en 1896 45 mllions de mark.

Le consul anglais de Rio de Janeiro (capital du Brésil) relève le même succès de l’industrie allemande. Ici aussi, il y a peu, les Anglais étaient les maîtres de la situation. « Maintenant », écrit le consul « les Allemands concurrencent dans chaque branche, si fortement les Anglais qu’il est pratiquement impossible de nommer quelque branche que ce soit où ces derniers auraient rapporté un succès face à leurs rivaux.

Au Chili aussi, les exportations allemandes comme le rapporte le dernier numéro du journal anglais l’Economiste, les exportations allemandes ont presque doublé depuis 1887 et devraient bientôt dépasser les exportations anglaises, qui de leur côté n’ont augmenté dans le même temps que d’un tiers.

Que l’on compare maintenant les informations concernant le commerce allemand en Asie et en Amérique avec les misérables résultats du commerce avec l’Afrique sous domination allemande et la question se pose alors. Pourquoi l’Allemagne a-t-elle tant besoin en fait d’une politique coloniale ? Car ce sont justement les pays dont la conquête et l’occupation ont coûté au peuple tant d’argent, qui ont une importance pratiquement nulle pour ce qui concerne le commerce et l’industrie allemands, raisons pour lesquelles on aurait soi-disant entrepris cette conquête. D’autre part, l’industrie allemande s’implante dans les contrées les plus lointaines  dans le cadre de la libre-concurrence avec les autres pays. En Chine aussi, elle s’est implantée bien longtemps avant que ne s’abatte sur le pays la poigne de fer de l’Allemagne et de façon tout à fait indépendante de la conquête de Kia Tchéou.

Aussi quand « l’Economiste allemand », alors qu’il décrit les tâches économiques de la nouvelle session parlementaire, parle des exportations de l’Allemagne en disant qu’elles sont négligées, encore dans les limbes, et cherche par là à justifier la nécessité pour ce pays de développer une armée de terre et un marine puissante, une politique mondiale ambitieuse, les faits réels s’opposent complètement à ces affirmations. Les exportations allemandes se développent d’elles-mêmes et n’ont pas besoin du militarisme. Ce qu’apporte cette aventureuse politique mondiale au peuple allemand, ce n’est pas l’essor commercial et industriel mais seulement d’énormes sacrifices matériels et humains.


Source: article publié le lundi 14 janvier 2008 sur comprendre-avec-rosa-luxemburg.over-blog.com

Traduction: c.a.r.l. (1988-1989)

Le texte original en allemand, support de cette traduction se trouve dans le tome 1/1 des Gesammelte Werke, Dietz Verlag. Edition Berlin 1982, P 283/285

Ce travail, qu’il a accompagné dans les années 86 – 89 et qui inspire ce blog, est dédié à Gilbert Badia, aujourd’hui disparu

16 Sep 2014

Rosa Luxemburg, Constructions de canaux en Amérique du Nord, 4 décembre 1898. Chronique EGO. Inédit.

Un article de la première série de la chronique EGO. 04 décembre 1898. Sächsische Arbeiterzeitung

Les Etats-Unis d’Amérique du Nord ont entamé la construction de deux formidables voies d’eau, qui sont d’une grande importance, non seulement pour le développement économique de ce pays, mais aussi pour celui des États européens.

 La première de ces entreprises consiste en l’élargissement de la voie d’eau Érié-Huron, qui relie l’ensemble constitué par les trois grands lacs, Supérieur, Michigan et Huron, à celui constitué par les deux plus petits, Érié et Ontario. Et à partir de là à l’Océan atlantique, grâce au fleuve Saint-Laurent.

Dès maintenant, cette voie d’eau peut-être considérée comme exemplaire; elle peut être empruntée par des vapeurs transportant jusqu’à 250 tonnes et pouvant aller à une vitesse de 70 à 100 kilomètres par jour. Mais aujourd’hui, on prévoit d’élargir cette voie et de la transformer de telle façon que des bateaux transatlantiques puissent l’emprunter jusqu’à Chicago. Dans ce but, on construit un canal d’une profondeur de 100 mètres et d’un coût d’environ 400 millions de Mark. La principale difficulté de ce nouvel ouvrage réside dans le fait que le niveau de l’eau change à plusieurs reprises; ainsi, par exemple, la différence de niveau entre les lacs Erié et Ontario atteint 100 mètres. Ceci rend nécessaire la construction d’écluses et d’ascenseurs. Il y en aura cinq en tout qui permettront de faire monter les navires transocéaniques grâce à un système d’air comprimé.

Cette nouvelle construction sera d’une immense importance pour le commerce des céréales. Les céréales venant de Chicago, principal centre céréalier des États-Unis seront transportées directement, sans être déchargées jusqu’à l’Atlantique et de là jusqu’en Europe, diminuant fortement les coûts de transport; cela favorisera considérablement la concurrence et aura une grande influence sur la situation de l’agriculture en Europe occidentale, de même qu’en Russie.

L’autre voie d’eau prévue aux États-Unis est la liaison entre les océans pacifique et atlantique par un canal traversant le lac du Nicaragua. L’éloignement des côtes est ici sensiblement plus important qu’à Panama, mais l’existence d’un lac en son milieu devrait en faciliter la construction. Le canal devrait faire 169,4 miles anglais de long et comporter six écluses et son coût devrait être de 280 millions à un milliard de Mark. Grâce à la construction de ce canal, les navires américains pourraient directement et dans les délais les plus réduits relier les ports l’Océan Atlantique à ceux de l’Océan Pacifique sans comme c’est le cas maintenant devoir effectuer ce colossal détour que constitue le contournement de l’Amérique du Sud.

L’extraordinaire signification politique et économique de cette nouvelle voie est claire. Et sa construction devrait, une fois les yankees à l’œuvre, connaître un sort plus heureux que la construction du canal de Panama qui a coûté et en vain tant d’argent à la petite-bourgeoisie française et tant d’honneur à la grande bourgeoisie.

D’une part ces deux gigantesques entreprises sont tout simplement les enfants des intérêts commerciaux et militaires, mais ils survivront à leur créatrice – l’économie capitaliste. Et d’autre part, ils montrent quelles gigantesques forces productives sommeillent au sein de notre société et quel essor connaîtraient le progrès et la civilisation, s’ils étaient enfin libérés des chaînes des intérêts capitalistes.

Source: comprendre-avec-rosa-luxemburg.over-blog.com . Traduction c.a.r.l. (1988-1989) .

1ère partie publiée le 11 juin 2008, sous le nom : Texte inédit de Rosa Luxemburg : La construction de canaux en Amérique du Nord (1)

Le texte original en allemand, support de cette traduction se trouve dans le tome 1/1 des Gesammelte Werke, Dietz Verlag. Edition Berlin 1982, P 282/283


 

Consulter la présentation de cette chronique et les articles dans la catégorie : chronique ego

Ce blog a été créé pour reprendre les articles publiés dans notre blog http://comprendre-avec-rosa-luxemburg.over-blog.com/.Celui-ci est actuellement défiguré par des publicités agressives et mensongères qui dénaturent notre travail. Vous pouvez cependant consulter ces articles en utilisant un bloqueur de publicités tel ADBLOCK, qui vous permettra une lecture sereine.

Présentation de l’article: Nous continuons la publication de courts textes, publiés en 1898/1899 par Rosa Luxemburg et qui sont actuellement inédits en français. Notre volonté est de donner accès à une compréhension fine de l’action et de la pensée de Rosa Luxemburg, en montrant leur genèse, la constance des analyses et leur application aux événements petits et grands de l’époque. Ces textes donnent une photographie du capitalisme en marche – à son stade impérialiste.

16 Sep 2014