O. Suivre Rosa Luxemburg en 1915

Avril 1915. Une lettre exemplaire de Rosa Luxemburg. Un hommage à Gilbert Badia.

 

Vendredi 9 avril 1915, Berlin

Ma chère mademoiselle Jacob,

J’espère que vous recevrez ces lignes assez tôt pour qu’elles vous donnent ce que je souhaite, le bonjour, en ce dimanche matin. Merci de tout cœur pour vos lettres que je lis et relis et qui m’apportent une brassée de joie. La seconde est arrivée de  (je ne sais pas dans quel hôtel vous êtes descendue) avec les jolies “pièces jointes”.

La photo de Mimi m’a fait terriblement plaisir : chaque fois que je la regarde, je ne puis m’empêcher de rire. J’ai si souvent connu ces accès de sauvagerie chez elle, quand on entreprenait une manœuvre d’approche”, que c’est tout juste si, en regardant l’image, je ne l’entends pas gronder. La photo est remarquablement réussie; et pour le jeune médecin aussi, qui s’intéresse tant à ma Mimi, j’éprouve a priori la plus vive sympathie.

Un merci tout particulier pour les fleurs: vous ne savez pas le bien que vous me faites. C’est que j’ai la possibilité de m’adonner de nouveau à la botanique, ce qui est ma passion et la meilleure des détentes après le travail. Je ne sais pas si je vous ai déjà montré mes herbiers, où à partir de mai 1913, j’ai classé à peu près 250 plantes, toutes magnifiquement conservées, je les ai tous ici, ainsi que divers atlas et à présent je peux ouvrir un nouveau cahier, un cahier spécial pour la “rue Barnim”. Je n’avais justement encore aucune des petites fleurs que vous m’avez envoyées et je les ai disposées dans ce cahier; m’ont fait tout particulièrement plaisir l’étoile jaune (la petite fleur jaune de la première lettre) et la pulsatile, car on ne les trouve pas ici à Berlin. Les deux fleurs de lierre de Madame de Stein vont elles aussi passer à la postérité, – je n’avais pas encore vraiment de lierre (en latin Hedera Helix) dans ma collection; je suis doublement contente de leur origine. L’hépatique mise à part, toutes les autres fleurs étaient très correctement pressées, ce qui est important quand on herborise.

Je suis contente pour vous que vous voyiez tant de choses; pour moi, ce serait une punition que d’être obligée de visiter musées et autres établissements. J’y attrape aussitôt la migraine et me sens toute moulue. La seule détente pour moi consiste à baguenauder dans la campagne ou à rester allongée au soleil, dans l’herbe, en observant les insectes, si minuscules soient-ils, ou en scrutant les nuages. Je vous dis cela pour le cas où nous ferions un jour ensemble notre voyage; je ne vous empêcherai nullement de visiter tout ce qui vous intéresse : il faudrait seulement que vous m’excusiez; Il est vrai que vous vous unissez les deux genres de distraction, ce qui est la solution la plus juste

J’avais vu un portrait de Lady Hamilton à l’exposition des Français du XVIIIe siècle. Je ne me rappelle plus le nom du peintre. Je me souviens seulement d’une peinture vigoureuse, aux tons crus, d’une beauté robuste, provocante qui m’a laissée de marbre. Ma préférence va à des types de femmes un peu plus fines. Dans la même exposition, je vois encore très nettement le portrait de Madame de Lavalière peint par Lebrun dans des tons gris-argent qui s’accordaient admirablement avec le visage transparent, les yeux bleus et la robe claire. Je n’arrivais pas à me détacher de ce tableau dans lequel tout le raffinement de la France prérévolutionnaire, une culture aristocratique s’accordaient à un léger parfum de décomposition.

C’est bien que vous lisiez La guerre des paysans d’Engels. Avez-vous déjà fini le Zimmermann? A proprement parler Engels ne nous propose pas une histoire, mais seulement une philosophie critique de la guerre des paysans. Le tissu nourricier des faits, c’est Zimmermann qui le fournit. Quand je voyage dans le Wurtemberg, que je traverse les villages endormis en passant entre les tas de fumier odorants, et que les oies, leurs longs cous tendus, sifflant, ne cèdent que de mauvais gré la place à l’auto, tandis que les adolescents du village, tout son espoir, répliquent à quelques jurons, je ne parviens jamais à me faire à l’idée qu’autrefois, dans ces mêmes villages, l’histoire mondiale a passé martelant les rues de son pas sonore et que des personnages dramatiques s’y sont empoignés.

Pour me distraire, je lis l’histoire géologique de l’Allemagne. Songez donc que dans des plaques d’argile de la période algonkienne, c’est-à-dire à l’époque la plus ancienne de l’histoire du globe, alors qu’il n’existait pas encore la moindre trace de vie organique, donc il y a des millions et millions d’années, songez que l’on a trouvé en Suède dans une de ces plaques d’argile la marque des gouttes d’une brève averse! Je ne saurais vous dire quel effet magique produit sur moi ce lointain salut venu du fond des âges. Je ne lis rien avec autant d’intérêt passionné que des livres de géologie.

A propos, pour revenir à Madame de Stein, malgré toute la piété que j’éprouve pour ces fleurs de lierre : Dieu me pardonne mais c’était une chipie. Lorsque Goethe lui a donné congé, elle s’est comportée comme une clabaudeuse et, moi, je maintiens que le caractère d’une femme se mesure non pas lorsque l’amour naît, mais lorsqu’il s’achève. Aussi de toutes les femmes que Goethe a aimées, la seule qui me plaise, est la délicate et si réservée Madame de Willemer, la “Suleika” du Divan orientalo-occidental.

Je suis toute contente que vous vous reposiez, vous en avez besoin! Moi, je vais très bien.

Amitiés.

Votre RL

Un bonjour amical à Mademoiselle Dyrenfurth ; son petit mot m’a fait bien plaisir.

 

http://www.bauernkriege.de/verlag.JPG

L’ouvrage de Zimmermann. 1ère édition 1841 – 1843

Toute à la préparation de l’article “Rosa Luxemburg en avril 1915” (qui s’inscrit dans la suite tranquille, de la traduction des lettres de 1915, mois après mois, entamée sur ce blog), j’allais me lancer avec un peu d’appréhension dans la traduction de cette longue lettre si diverse et si riche en sensations et informations sur ce qu’appréciait Rosa Luxemburg (l’une des lettres exemplaires en cela) quand, au fil des recherches, je trouvais la traduction faite par Gilbert Badia. C’est donc un double sentiment qui m’animait alors en saisissant ce courrier, pensant à l’accompagnement fidèle que Gilbert Badia assura auprès de moi des années durant et au rôle essentiel qu’il a joué dans la transmission en France de l’action et de la pensée de Rosa Luxemburg, de la révolution spartakiste. D.V.P.

27 Avr 2015

Rosa Luxemburg en mars 1915 (1). Premier mois de prison, anniversaire, narcisse, organisation du quotidien carcéral, conscience: “De manière générale, je suis de bonne et confiante humeur, l’histoire travaille véritablement pour nous.” Lettre à Marta Rosenbaum (Inédit en français)

5 mars 1915, Anniversaire de Rosa Luxemburg. Cela fait 3 semaines qu’elle a disparu de la circulation comme elle aime à le dire pour désigner par un euphémisme son arrestation. De ce mois de mars 1915, nous n’avons que deux lettres, adressées à deux femmes d’exception Marta Rosenbaum et  Mathilde Jacob qui auront su les sauver. Deux lettres qui font partie de ce quotidien très partiellement traduit mais qui nous éclaire sur ce qui a été vécu et comment par Rosa Luxemburg, et qui nous en dit tant sur sa personnalité, sa pensée, son action.  Ces lettres de prison ne figurent pas dans l’ouvrage paru sous le titre “Lettres de prison” car celui-ci regroupe celles écrites à Sonia Liebknecht lors de sa deuxième arrestation pendant la guerre, c’est-à -dire à partir de juillet 1916.

La lettre à Marta Rosenbaum est sortie illégalement de la prison comme on le comprend dès le début de la lecture. On y découvre la prison et la transgression des règles par la prison elle-même devant la solidarité exprimée lors de son anniversaire. Sa réaction à son arrestation aussi brutale qu’inattendue. L’allusion aux plans, dont on sait qu’ils comprenaient la sortie de l’Internationale et la construction du courant contre la guerre. L’organisation de son quotidien autour du travail. La pudeur et l’humour sur ses conditions de vie et sa santé. La vivacité de ses analyses sur les militants socialistes: dans celle-ci Haase qui avait protesté dans un discours au Parlement contre la suppression de droits fondamentaux de la classe ouvrière. L’importance de Liebknecht. Son sentiment que “l’histoire travaille” pour les buts qu’elle défend.

Chère camarade Rosenbaum, Berlin le 12 mars 2015

J’ai enfin “l’opportunité” de vous écrire quelques mots auxquels vous ne ferez pas allusion dans votre prochaine lettre. Grand merci pour vos vœux et pour les fleurs qui sont encore sur ma table. Elles se sont vraiment magnifiquement gardées, je les ai soignées comme la prunelle de mes yeux et j’ai contemplé chaque jour, chaque perce-neige, chaque fleur de narcisse. En fait tout cela est arrivé “en contrebande”, mais elles m’ont quand même été données. J’ai reçu le 5 mars de manière totalement inattendue et comme si tous s’étaient donné le mot un tel afflux de lettres et de fleurs, qu’elles ont brisé d’elles- mêmes le mur du “règlement”. – J’ai été au départ assez secouée par  mon brusque “éloignement du monde” comme au milieu d’une communication téléphonique, bien que cela m’ait aussi fait rire. Nombre de mes plans se sont vus alors remis en cause, j’espère pas tous. Après deux semaines d’attente, j’ai pu récupérer mes livres et obtenir le droit de travailler. Vous pensez bien que je ne me le suis pas laissé dire deux fois. Ma santé va devoir s’adapter à la diète en vigueur ici et quelque peu étrange, l’essentiel est qu’elle ne m’empêche pas de travailler. Imaginez-vous, je me lève tous les matins à 5 h 40 précises! En fait, je dois aller au lit à neuf heures, si l’on peut appeler ainsi l’objet que je dois ouvrir et refermer et qui prend en journée la forme d’une planche collée contre le mur. D’après ce que je peux lire dans les journaux qui représentent le seul lien avec le monde extérieur, les choses continuent à avancer dehors. Vous avez dû être enthousiasmée par les déclarations de Haase. Vous avez un grand faible pour lui; mais en dehors du fait que toutes ses critiques et reproches concernant le vote arrivent comme un cheveu sur la soupe, il n’aurait jamais trouvé ce ton, s’il n’y avait pas eu la puissante impulsion donnée au Landtag par Karl L[iebknecht], montrant  que cela était possible et rappelant un peu le ton d’autrefois. De manière générale, je suis de bonne et confiante humeur, l’histoire travaille véritablement pour nous.

Saluez aussi Kurt [Rosenfeld]. Portez-vous bien, soyez remerciée pour tout et écrivez-moi de temps à autre quelques mots. Je ne peux écrire qu’une lettre par mois!

Cordialement, votre R.L.

PS:  S’il vous plaît, soyez attentive quand vous parlez au téléphone  de moi et concernant cette lettre

 

Source: Dietz Verlag, Gesammelte Briefe, Band V, Edition 1984, P 49/50 – Traduction: Dominique Villaeys-Poirré (Merci  pour toute proposition d’amélioration)


Deux moments d’émotion au cours de nos recherches :

FLEUR DE NARCISSE

Émerveillement : L’illustration en tête d’article est issue de l’herbier constitué depuis 1913 par Rosa Luxemburg. On y trouve cette fleur de narcisse reçue à Pâques 1915 de Marta Rosenbaum et ajoutée à son herbier. On lit de sa main “envoyé par Mme Marta Rosenbaum à Pâques 1915”. Un prochain article présentera cet herbier. Source: http://www.hs-augsburg.de/~harsch/germanica/Chronologie/20Jh/Luxemburg/lux_herb.html

Narzisse, narcissus. Echte Narzisse, Märzbecher (Narcissus poeticus). Familie: Amaryllisgewächse (Unterordnung der Liliengewächse). Zu Ostern 1915 geschickt von Frau Marta Rosenbaum.


MARTA ROSENBAUM MORTE EN DEPORTATION

Tristesse profonde qui vous submerge devant ces destins, sentiment que cela est toujours possible : Marta  Rosenbaum est morte en camp de concentration (en 1942, à Theresienstadt) comme tant de militants qui avaient survécu à la 1ère guerre mondiale. Source: http://www.hs-augsburg.de/~harsch/germanica/Chronologie/20Jh/Luxemburg/lux_brli.html

 

20 Mar 2015

Février 1915. L’internationale, la prison et sur les premiers jours de son emprisonnement une magnifique lettre à Mathilde Jacob. Dossier: Suivre Rosa Luxemburg en 1915.

Les tout premiers jours de février, Rosa Luxemburg reçoit Clara Zetkin, qui a un souci de santé et qui doit assister à la Commission de contrôle du parti social-démocrate allemand. Nous possédons pour ce mois essentiellement un échange régulier avec Kostia Zetkin, des courriers à Mathide Jacob, ainsi qu’à Friedrich Wetmeyer, Alexandre et Hélène Winckler. C’est le mois où se développe l’un des projets majeurs du courant auquel appartient Rosa Luxemburg: le journal L’Internationale (Die Internationale) se met en place. Sur notre blog d’origine, vous trouverez une page (un dossier) qui lui est entièrement consacré (1)  Et nous reprenons ci-après les notations de la correspondance que nous avions regroupées et traduites. Le 18 février 1915, Rosa Luxemburg est brutalement arrêtée (elle pensait pouvoir être libre jusqu’au 31 mars). De ces premiers jours en prison nous possédons une des plus belles lettres de Rosa Luxemburg, celle du 23 février 1915 à Mathilde Jacob, lettre d’une arrivée brutale en prison où Rosa Luxemburg sait exprimer avec force, humour et émotion ce que peut ressentir un prisonnier politique lors de ces premières heures et jours de l’emprisonnement.

 

(1) http://comprendreavecrosaluxemburg.overblog.com/pages/3_LInternationale_Die_Internationale_1915-819933.html.

 Lettre à Mathilde Jacob

“Votre lettre de dimanche a été le premier message écrit reçu du monde extérieur et m’a procuré beaucoup de joie. Je reçois maintenant la deuxième et je vous en remercie. Soyez tout à fait rassurée pour ce qui me concerne, je vais physiquement et moralement tout à fait bien. Le transport en “fourgon vert” lui-même ne m’a causé aucun choc, car j’avais déjà connu le même transport à Varsovie. La ressemblance était si frappante que cela a éveillé en moi toutes sortes de pensées des plus gaies. Une différence cependant, les gendarmes russes m’avaient escortée “en tant que politique” avec le plus grand respect, alors que les policiers berlinois m’indiquèrent que cela leur était complètement égal, de savoir qui j’étais et me mirent dans un fourgon avec neuf autres “collègues”. Mais en fin de compte, ce sont des choses sans importance, et n’oubliez pas que l’on doit aborder la vie, quoi qu’il arrive, avec calme et sérénité. Je possède ici les deux en quantité suffisante. Mais pour que vous ne vous fassiez pas une image exagérée de mon caractère héroïque, je dois avouer ici avec regret que je n’ai pu retenir qu’à grand peine les larmes qui me montaient aux yeux quand je dus pour la deuxième fois me déshabiller jusqu’à la chemise et me laisser fouiller. Naturellement j’étais très en colère au fond de moi d’une telle faiblesse et je le suis encore. De même, le premier soir, ce qui m’a horrifiée, ce n’est pas la cellule, le fait d’avoir été coupée brutalement du monde, mais, imaginez-vous celui de devoir aller dormir sans avoir mis ma chemise de nuit, sans m’être brossé les cheveux. Et afin que ne manque pas une citation classique! Vous souvenez-vous de la première scène de Marie Stuart, alors qu’on lui avait enlevé ses bijoux: [citation de Schiller] (Allez revoir la citation car Schiller l’a certainement bien mieux exprimé que moi!) … Mais je m’égare. Que Dieu punisse l’Angleterre et me pardonne de me comparer à une reine anglaise! De fait, je possède ici “ces petits riens qui embellissent la vie”, sous la forme d’une chemise de nuit, d’un petit peigne et de savon – grâce à la bonté et à la patience d’ange de Karl [Liebknecht] – et la vie peut reprendre son cours. Je me réjouis de me lever tôt (5h40) et j’attends que Monsieur le Soleil veuille bien suivre mon exemple, afin que je puisse profiter de ce lever matinal. Ce qui est le plus beau, c’est que je vois et entends lors de la promenade dans la cour des oiseaux: une armée de moineaux insolents qui font parfois un tel bruit que je m’étonne qu’un sévère gardien n’intervienne pas pour faire cesser ce tapage; en outre quelques merles parmi lesquels un grand mâle au bec jaune qui chante de manière tout à fait différente de celui qui me rend visite à Südende. Il bavarde et couine de telle façon que l’on ne peut que rire; peut-être en mars/avril se reprendra-t-il et chantera-t-il comme il se doit. (et là je pense à mes pauvres petits moineaux qui ne trouveront plus leur repas servi sur la petite table du balcon et resteront surpris – Là vous devez obligatoirement versez quelques larmes, cela est trop triste …)

Chère madame Jacob, je vous accorde le plus grand honneur que je peux accorder à un mortel: je vous confie ma Mimi. Mais vous devez attendre encore quelques informations qui vous seront transmises par mon avocat. Alors vous devrez l’emporter dans vos bras (pas dans une quelconque corbeille ou sac !!!) avec l’aide de ma logeuse et prendre les sept merveilles du monde pour Mimi (son coussin, la petite clef, les documents, et s’il vous plaît, s’il vous plaît, son fauteuil rouge auquel elle est habituée). Tout cela devrait tenir dans votre voiture. Mais pour cela, comme je vous l’ai dit, attendez encore quelques jours.

Que faites vous? Lisez-vous beaucoup Je lis toute la journée, quand je ne mange pas, ne suis pas en promenade et ne nettoie pas la cellule. Ce qui est le plus beau, ce sont les deux heures de 7 à 9, ou je suis tranquille, lumière allumée et où je peux penser et travailler pour moi …

Mme Z[Zetkin] est malheureusement si bouleversée que je me fais du souci pour elle.

Je vous remercie de tout cœur, profitez de la vie et restez sereine.

Votre R.L.

Bien entendu je serais ravie de vous voir, mais nous devons attendre. Je n’ai pas le droit de recevoir beaucoup de visite et mes avocats revendiquent ce droit. Allez chercher aussi votre vase dans mon appartement!

 

Traduction Dominique Villaeys-Poirré. Merci d’apporter les améliorations nécessaires.

barnim


Le journal Die Internationale dans la correspondance de Rosa Luxemburg.

Ces extraits de lettres sont des annotations disséminées dans la correspondance. Ils s’ajoutent aux articles parus sur le blog et rassemblés dans l’un des dossiers du blog. (Voir page d’accueil). Ils donnent par exemple l’état d’esprit de Rosa Luxemburg dans sa lettre du 24 décembre, à K. Zetkin,  des indications pratiques sur le financement, la réalisation du journal ou sur l’orientation politique (la demande d’un article à F. Wesmeyer). Ils font allusion aussi aux poursuites engagées contre elle, Franz Mehring et Clara Zetkin. L’Internationale est un moment important dans la vie de Rosa Luxemburg: la tentative de donner une expression politique au courant contre la guerre, dans sa lutte contre l’Internationale qui a trahi et pour une nouvelle Internationale …

P 28/29 Lettre à Kostia Zetkin – 24 décembre 1914 – Berlin-Südende

… Aujourd’hui, j’ai été au concert à l’Opéra, le concerto pour piano de Beethoven était magnifique. Alors que j’écoutais la musique, montait de nouveau en moi une haine contre tous ces gens, au milieu desquels  je suis obligée de vivre. Je sens qu’il faut écrire un livre  sur ce qui se passe maintenant, un livre que personne, ni homme, ni femme, ni  les plus anciens n’a jamais lu,  un livre qui tape sur ce troupeau à bras raccourcis. Je suis comme toujours dans la vie en parfaite contradiction avec ce que je fais. J’ai de nouveau l’intention de fonder le journal, je tiens cinq réunions électorales dans la semaine et je travaille à développer la nouvelle .organisation alors que, au fond de moi je n’aspire qu’au calme et à m’éloigner de toute cette agitation. Je n’aurais besoin d’autre chose que d’être seule avec Mimi, et de pouvoir me promener et lire quand j’en ai envie et de travailler tranquillement.

P 32 Lettre à Martha Rosenbaum – 5 janvier 1915 – Berlin-Südende

… Nous pouvons les prendre [les fonds pour prendre un abonnement à un journal syndical propageant le social-chauvinisme à faire circuler au sein du groupe] sur le compte du journal ...

P 35  Lettre à Friedrich Westmeyer – 2 février 1915 – Berlin-Südende

Pour un journal, édité le camarade Franz Mehring et moi-même, et dont le premier numéro doit paraître à la mi-février 1915, je vous demande une contribution. Il faudrait que vous  écriviez pour nous sur les “remarquables” actions de soutien 1.aux familles de soldats 2 aux chômeurs 3. aux L’article ne doit pas dépasser  quatre à cinq pages de la Neue Zeit, et doit comporter tout d’abord un court résumé des faits, mais ensuite et c’est le principal, une critique fondamentale et forte de ces mesures et de leur caractère insuffisant. Je sais que vous avez mené un combat contre les mesures d’aide aux chômeurs (NB Vous pouvez montrer sans vous gêner l’attitude des syndicats). Je ne sais pas si vous connaissez aussi bien les autres aspects de l’aide, mais je suppose que vous saurez vous orienter rapidement…

P 42 Lettre à Kostia Zetkin – 1915 – Berlin-Südende

… Nous voulons donc agir avec le journal, des écrits, en tant qu’individus , certainement, mais cela aussi aura une influence

P 45 Lettre à Alexander Winckler – Berlin-Südende

Cher camarade Winckler,

Au nom de K[arl Liebknecht] et de moi-même, je vous remercie de tout coeur pour le soutien efficace que vous avez apporté à notre entreprise. Les préparatifs se poursuivent. Hier, l’imprimeur de Leipzig, où nous allons faire  le journal, était là et nous avons vu les aspects pratiques. Le numéro 1 sortira début mars. Les contributions sont en cours de rédaction. J’espère que nous allons réussir. Ici à Berlin, et dans d’autres villes avec lesquelles nous sommes en relation,  il y a un véritable besoin d’entendre une pensée social-démocrate au sens ancien du terme. La plus grande partie des camarades n’a pas changé de conviction mais seulement désappris à faire confiance à ses dirigeants, ceux-ci ayant si lamentablement manqué à leurs devoirs… . Naturellement, nous vous adresserons le premier numéro du journal quand il sera fini…

P 75 Lettre à Luise Kautsky – 18 septembre 1915 – Berlin

Je me fais du souci pour l’affaire contre Clara [Clara Zetkin avait été emprisonnée pour son rôle lors de la Conférence internationale des femmes, sous l’accusation de trahison. Elle ne sera libérée que fin octobre 1915]  Moi aussi, j’ai de nouveau une affaire sur le dos (à cause de l’Internationale) qui va peut être empêcher que je puisse mettre le nez dehors en février. Mais laissons les choses venir comme dit l’oncle Paul …

P 135 Lettre à Mathilde Jacob – Le 16 septembre 1916

[Cette lettre est consacrée à l’audience prévue le 4 octobre dans le cadre du procès intentée pour la publication de l’Internationale contre Rosa Luxemburg, Franz Mehring et Clara Zetkin. Cette dernière étant gravement malade, Rosa Luxemburg ne veut pas qu’il y ait dissociation de la procédure et s’emporte contre le cabinet d’avocat Weinberg …]

Les pages renvoient à l’édition allemande Dietz Verlag, Tome V.

Traduction Dominique Villaeys-Poirré3 Merci d’apporter les améliorations nécessaires.

Les indications en italiques sont le fait du blog et concernent directement le journal Die Internationale.

08 Fév 2015

Entre maladie, travail politique, lectures et arrestation, le début de l’année 1915 (1). Dossier Suivre Rosa Luxemburg en 1915

Les premières lettres de Rosa Luxemburg dont nous disposons pour 1915 sont adressées à Marta Rosenbaum, Kostia Zetkin, Mathilde Jacob, Friedrich Westmeyer, Alexander et Helene Winckler. Cette période s’arrête brusquement avec son arrestation le 18 février, arrestation qui normalement avait été repoussée au 31 mars 1915 du fait de son état de santé. La lecture au jour le jour nous permet de ressentir la violence de cette arrestation anticipée. Durant cette période Rosa Luxemburg en effet a été hospitalisée à partir du 7 janvier :

“Niuniu, sois tranquille pour ce qui me concerne. Simplement, je n’ai pas eu le temps d’écrire, en partie parce que je ne savais pas moi-même ce qu’il allait advenir de moi, en partie à cause du stress. Donc, demain matin, je dois me rendre à l’hôpital (adresse: Hôpital Auguste-Victoria Schönberg) pour être soignée. J’espère de ce fait un report de mon incarcération. Cette histoire malheureuse de maux d’estomac et du foie vient mal à propos, mais j’espère être en mesure de travailler dans quelques semaines. Je peux lire dès maintenant, mais j’ai absolument besoin de me reposer et je n’y arrive pas ici. Cela ira mieux à l’hôpital. Le professeur fera demain une attestation indiquant que je suis hospitalisée et je l’adresserai à Francfort ..”. Lettre à Kostia Zetkin le 7 janvier 1915.

“Pour ce qui est de ma santé, tout va bien aussi! D’après les radios aujourd’hui, il ne s’agit pas d’une tumeur mais plutôt d’un ulcère. Demain une analyse chimique est prévue, mais en tous les cas, tu n’as pas besoin de prendre cela au tragique.” Lettre à Kostia Zetkin le 8 janvier 1915.

” Chère Mademoiselle Jacob. une avalanche de demandes de ma part, vous serez donc dans votre élément. Après une nuit misérable, il me faut annuler toutes les visites, car hier après votre visite et tout en restant polie, on m’a fait comprendre que l’on ne voyait pas cela d’un bon œil. Alors s’il vous plaît, ayez l’obligeance d’avertir par téléphone …”. Lettre à Mathilde Jacob, avant le 24 janvier 1915.

” Chère Mademoiselle Jacob. Merci pour vos fleurs reçues ce matin et vos gentilles pensées. Je me porte de manière satisfaisante. J’ai de très bonnes nouvelles de Mimi. Ce soir est arrivée enfin la dépêche de Francfort : report jusqu’au 31 mars. Eh bien ! … Lettre à Mathilde Jacob, avant le 24 janvier 1915.

Ces lettres montrent la fragilité de la santé de Rosa Luxemburg qui sera cependant moins de trois semaines après sa sortie de l’hôpital incarcérée. Et la lecture de ces courriers laisse transparaître parallèlement le sentiment d’urgence du travail politique qu’elle ressent, du fait de l’épée de Damoclès brandie au-dessus de sa tête : l’arrestation. Et qu’elle accomplit dans le même temps malgré la maladie. On y voit aussi la difficulté de ce travail politique au quotidien contraint à la clandestinité dans ce pays en guerre.

Ainsi elle écrit à Marta Rosenbaum le 5 janvier: “Parmi toutes les demandes et missions que je me vois contrainte de vous infliger avant ma disparition derrière les murs, l’une ne souffre d’aucun retard. Nous avons décidé de nous abonner et de faire connaître dans nos cercles,  “La correspondance clandestine de la Commission générale syndicale”, qui déverse son fiel contre les camarades étrangers, ceci afin de contrer ses menées. Il faudrait choisir un nom peu repérable pour l’abonnement. Un camarade de Mariendorf, un homme qui nous est tout acquis et très influent a accepté de prendre en charge cet abonnement à cette publication et de la faire circuler. Nous avons déjà reçu le premier envoi, il se trouve chez Karl Liebknecht, il passera ensuite à Mehring, puis à vous qui le transmettrez à Kurt [Rosenfeld]; Nous souhaitons continuer ainsi, mais comme je vais disparaître, pourriez-vous prendre en charge les finances? Eberlein ne peut pas assurer cette charge financière naturellement, nous pouvons prendre sur les fonds du journal [allusion à l’Internationale. ndlt]. Auriez-vous l’obligeance d’envoyer la somme jointe à ce courrier à Eberlein? …” Lettre à Marta Rosenbaum, le 5 juin 1915.

On y trouve aussi des indications précieuses sur les lectures et en particulier:

“Niuniu, tu devrais te procurer la série de Hirzel&Co, Leipzig “Entre guerre et paix”, ce sont des brochures d’impérialistes allemands (Pri 60-80 Pf). Ils sont très caractéristiques car écrits très ouvertement. Il y a déjà je crois 13 numéros de paru”. Lettre à Kostia Zetkin, le 7 janvier 1915.

 

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Ces auteurs seront cités dans les écrits politiques de Rosa Luxemburg de cette même année. (Trouvé sur le net cette photographie et références: Prof.Dr. Max Apt Der Krieg und die Weltmachtstellung des deutschen Reiches, Zwischen Krieg und Frieden Band 12[nach diesem Titel suchen] Verlag S.Hirzel Leipzig, 1914,53 S., Broschure, Format 15,5 x 21,5 cm.)

Ou sur Anatole France

“Je lis en ce moment les impérialistes publiés par les Editions Hirzel. Je lis aussi France “Les dieux ont soif”. C’est très léger et spirituel, mais ce n’est que pure littérature, pas du grand art. Tu devrais le lire, c’est plus intéressant que “La révolte des anges”, dont je n’ai pu lire que la moitié.” Même lettre

 

23 Jan 2015

“Nous avons perdu en cette année beaucoup d’amis : Jaurès, notre Faisst …” . Suivre Rosa Luxemburg en 1915

“… Nous avons perdu en cette année beaucoup d’amis : Jaurès, notre Faisst et le petit chat. Une année terrible”

Ce sont les mots qui concluent la dernière lettre pour l’année 1914 dans la Correspondance publiée chez Dietz Verlag.

Dans cette lettre adressée à Kostia Zetkin, Rosa Luxemburg décrit tout d’abord, avec humour et tendresse – comme souvent – la venue d’un merle au milieu des moineaux qu’elle est en train de nourrir sous les yeux attentifs de sa chatte, un merle” grand et maladroit sur ses longues pattes”, parmi les  moineaux “tout ronds et agiles”.

Comme souvent cette lettre entremêle des remarques ou infos politiques rapides, qui sont source d’information précieuse pour l’historien. Ici: “Je pars maintenant pour le débat sur la Russie à la maison des syndicats”, “La brochure de March[lewski] est un vrai scandale.”

Et elle finit par cette phrase qui montre tant de détresse derrière la dérision: “… Nous avons perdu en cette année beaucoup d’amis : Jaurès, notre Faisst et le petit chat. Une année terrible”




HUGO FAISST

Hugo Faisst était un musicien et avocat, un proche de Rosa Luxemburg. Il a disparu , terrible ironie, LE 30 JUILLET 1914, l’un des PREMIERS MORTS sur le front, l’un des premiers amis et camarades de Rosa Luxemburg à mourir dans cette guerre dont ils avaient tant combattu l’avènement.

Hugo  Faisst était un ami du grand musicien Hugo Wolf dont il interprétait les Leader. Rosa Luxemburg évoque dans l’une de ses lettres de prison un de ces chants qu’Hugo Faisst interprétait pour elle à son anniversaire.

En 1904, un recueil des lettres de Hugo Wolf à Hugo Faisst a été publié. Il a été réédité et reste disponible.



HUGO WOLF

 “Même les petites choses peuvent nous enchanter” dit un lied de Hugo Wolf : perles, olives, rose… mais aussi les lieder de Hugo Wolf eux-mêmes, qui durent souvent une ou deux minutes seulement, mais se dégustent comme un nectar. “Caviar du lied”, ont dit certains – où Dominique Hoff puise un florilège de chants variés, de légèreté en intensité, de danse en drame. Chez Wolf, on trouve aussi bien un oiseau qui parle et dit la vérité cruelle sur sa branche (événement “merveilleux” typique des contes traditionnels), qu’un hymne au mystère profond de la nuit qui descend, en passant par le rêve de choucroute d’un soldat affamé… le *Concert Conté* suit son cours, comme une seule grande histoire.

http://www.dominiquehoff.com/DominiqueHoff/Hugo_WOLF.html

A lire ces lignes, ne peut-on imaginer ce qui résonnait de ces lieder en Rosa Luxemburg et mieux imaginer ces moments d’anniversaire et l’univers musical et artistique qu’elle côtoyait.

A écouter, surtout le premier extrait.

http://www.postedecoute.ca/catalogue/album/livre-de-lieder-italiens-hugo-wolf

11 Jan 2015

Suivre Rosa Luxemburg en 1915. “Au contraire je voulais d’autant plus venir que j’ai reçu de Francfort, le premier jour des vacances, l’ordre d’incarcération”. (inédit)

“Je prends tout cela avec calme, comme tout ce que l’on ne peut pas changer, contrairement au “Vieux” qui est inconsolable, comme un enfant. J’espère que toi aussi tu ne prendras pas cela trop au tragique, je travaillerai sérieusement, comme cela le temps passera facilement et vite.”

Lettre à Kostia Zetkin.                                                                                                                      [Berlin- Südende], le 27 décembre 1914

Niunius, tu m’as offert un si magnifique cadeau avec ce Turner. Ce n’est même plus un cadeau, c’est un véritable don. Je me sens riche comme une princesse et je peux passer des heures à le regarder. Comme mon petit cadeau pour toi semble bien misérable en comparaison. Je ne pouvais malheureusement pas faire plus et je sais que tu recevras bien cette babiole. Niunius, après avoir reçu ta lettre et celle de ta mère, je voulais venir vous rendre visite le deuxième jour férié, car j’avais le sentiment que cela vous ferait vraiment plaisir et que je ne serais pas de trop. J’avais déjà fait mes bagages et j’étais prête à partir, mais je n’ai pas pu  tant je me sentais mal. J’ai certainement une jaunisse ou quelque chose de semblable, car je suis si épuisée que je ne peux pratiquement pas bouger, et je ne  souhaite pas me montrer auprès de vous dans l’état où je suis. Ne pense pas que cela soit quelque chose de grave, je ne prends pas cela au sérieux, je voulais simplement expliquer pourquoi je ne viens pas. Au contraire je voulais d’autant plus venir que j’ai reçu de Francfort, le premier jour des vacances, l’ordre d’incarcération. Le jour n’est pas encore précisé, mais seulement l’indication que je dois purger ma peine ici et que la responsabilité de faire exécuter cet ordre a été transmise au Parquet de Berlin. Cela devient donc sérieux. C’est pourquoi je voulais parler avec ta mère et toi de l’ensemble de la situation et de nos plans; il faudrait le faire, peut-être que ta mère pourra venir si sa santé le permet.

Merci aussi pour le Seeley, je vais le lire tout de suite. Le Turner sera une constante consolation pour moi en prison. Je prends tout cela avec calme, comme tout ce que l’on ne peut pas changer, contrairement au “Vieux” [ndlt: Franz Mehring] qui est inconsolable, comme un enfant. J’espère que toi aussi tu ne prendras pas cela trop au tragique, je travaillerai sérieusement, comme cela le temps passera facilement et vite. Le fait que tu restes ainsi le bec dans l’eau me fait mal aussi. Mais je te conseille de ne pas rester à attendre et de travailler comme si tu ne devais pas partir, c’est le seul moyen pour ne pas perdre de temps et son équilibre intérieur. Il peut encore ainsi s’écouler des mois.

Mimi a eu en cadeau de Gertrud [Zlotto] une jolie petite balle, des figues et des harengs. Moi une jolie photographie de camarades de Duisbourg et un beau calendrier avec un portrait de Jaurès de camarades d’ici. Le temps est merveilleux, de la neige et un léger givre.

Niunius, sois calme et serein et écris moi vite.

Bisou de Mimi et N.



Traduction Dominique Villaeys-Poirré, – Publiée sur le site Comprendre avec Rosa Luxemburg 2, le 3 janvier 2015. Cette lettre est inédite en français. Elle se trouve à la page 30 du tome V de la Correspondance publiée chez Dietz Verlag (édition 1984). Merci pour toute amélioration de la traduction. Elle fait partie du dossier  “Suivre Rosa Luxemburg en 1915” que nous entamons sur le site.


 

Pour information: on peut lire un article de la Revue des Deux Mondes : Le théoricien de l’impérialisme anglais – Sir J. R. Seeley
Auguste Filon . Revue des Deux Mondes tome 147, 1898

http://fr.wikisource.org/wiki/Le_Th%C3%A9oricien_de_l%E2%80%99Imp%C3%A9rialisme_anglais_-_Sir_J._R._Seeley

03 Jan 2015