A. Textes de Rosa Luxemburg

Rosa Luxemburg. Assemblée nationale ou gouvernement des conseils ?

DOSSIER : Rosa Luxemburg et la Révolution


 Assemblée nationale ou gouvernement des conseils ? (Rosa Luxemburg)

Rosa Luxemburg, « Die Rote Fahne », 17 décembre 1918.

C’est en ces termes qu’est formulé le deuxième point de l’ordre du jour du Congrès des conseils d’ouvriers et de soldats, et c’est en effet la question cardinale de la révolution dans le moment présent. Ou l’Assemblée Nationale, ou tout le pouvoir aux conseils d’ouvriers et de soldats ; ou le renoncement au socialisme, ou la lutte de classes la plus rigoureuse contre la bourgeoisie, avec le plein armement du prolétariat : tel est le dilemme.

II y a un plan idyllique, qui prétend réaliser le socialisme par la voie parlementaire, par la simple décision d’une majorité. Ce rêve rose ne tient même pas compte de l’expérience historique de la révolution bourgeoise ; sans parler du caractère spécifique de la révolution prolétarienne.

Comment les choses se sont-elles passées en Angleterre? C’est là qu’est le berceau du parlementarisme bourgeois, c’est là qu’il s’est développé le plus tôt, avec le plus de force. Lorsqu’en 1649 l’heure de la première révolution bourgeoise moderne sonna en Angleterre, le parlement anglais avait déjà derrière lui une histoire plus que trois fois centenaire. C’est pourquoi le parlement devint, dès le premier moment de la révolution, son centre, son rempart, son quartier général. Le fameux « Long Parlement » a vu sortir de son sein toutes les phases de la révolution anglaise. Depuis les premières escarmouches entre l’opposition et la puissance royale, jusqu’au procès et à l’exécution de Charles Stuart, ce parlement fut, entre les mains de la bourgeoisie ascendante, un instrument insurpassable, parfaitement adapté.

Et qu’advint-il ? Ce même parlement dut créer une « armée parlementaire spéciale, que des généraux choisis dans son sein conduisirent au combat, pour y mettre en déroute complète, au cours d’une guerre civile longue, âpre et sanglante, le féodalisme, l’armée des « cavaliers » fidèles au roi. Ce ne fut pas dans les débats de l’Abbaye de Westminster, qui était pourtant alors le centre spirituel de la révolution, mais sur les champs de bataille de Marstonmoor et de Naseby, ce ne fut point par les brillants discours prononcés au parlement, mais par la cavalerie paysanne, par les « Côtes-de-Fer » de Cromwell que se décida le sort de la révolution anglaise. Et son développement conduisit du parlement, au travers de la guerre civile, à l’ « épuration ” par la force, à deux reprises, de ce même parlement, et, finalement, à la dictature de Cromwell.

Et en France ? C’est là qu’est née l’idée de l’Assemblée Nationale. Ce fut, dans l’histoire mondiale, une géniale inspiration de l’instinct de classe, lorsque Mirabeau et les autres déclarèrent en 1789 : « Les Trois Etats, jusqu’à maintenant toujours séparés, la Noblesse, le Clergé et le Tiers-Etat, doivent dorénavant siéger en commun en tant qu’Assemblée Nationale.» Cette assemblée devint en effet d’emblée, par la réunion des états, un instrument de la bourgeoisie dans la lutte des classes. Avec l’appui de fortes minorités des deux états supérieurs, le Tiers-Etat, c’est-à-dire la bourgeoisie révolutionnaire, disposait immédiatement dans l’assemblée nationale d’une majorité compacte.

Et qu’advint-il, encore une fois ? La Vendée, l’émigration, la trahison des généraux, la constitution civile du clergé, le soulèvement de 50 départements, les guerres de coalition de l’Europe féodale, et, finalement, comme seul moyen d’assurer la victoire finale de la révolution : la dictature, et avec elle le règne de la terreur. Voilà donc ce que valait la majorité parlementaire pour la défense des révolutions bourgeoises. Et pourtant, qu’était l’opposition entre la bourgeoisie et le féodalisme, auprès de l’abîme géant qui s’est ouvert aujourd’hui entre le travail et le capital ! Qu’était la conscience de classe des combattants des deux camps qui s’affrontaient en 1649 ou 1789, comparée à la haine mortelle, inextinguible qui flambe aujourd’hui entre le prolétariat et la classe des capitalistes !

Ce n’est pas en vain que Karl Marx a éclairé de sa lanterne scientifique les ressorts les plus cachés du mécanisme économique et politique de la société bourgeoise. Ce n’est pas en vain qu’il a fait apparaître, de façon éclatante, tout son comportement, jusqu’aux formes les plus sublimes du sentiment et de la pensée, comme une émanation de ce fait fondamental qu’elle tire sa vie, comme un vampire, du sang du prolétariat.

Ce n’est pas en vain qu’Auguste Bebel, en conclusion de son célèbre discours du congrès du parti de Dresde, s’est écrié: « Je suis et je reste l’ennemi mortel de la société bourgeoise !

C’est le dernier grand combat, dont l’enjeu est le maintien ou l’abolition de l’exploitation, c’est un tournant de l’histoire de l’humanité, un combat dans lequel il ne peut y avoir ni échappatoire, ni compromis, ni pitié.

Et ce combat, qui, par l’ampleur de ses tâches, dépasse tout ce que l’on a connu, devrait mener à bien ce qu’aucune lutte de classes, aucune révolution n’a jamais mené à bien : dissoudre la lutte mortelle entre deux mondes en un doux murmure de luttes oratoires au parlement et de décisions prises à la majorité !

Le parlementarisme a été, pour le prolétariat, une arène de la lutte de classes, tant qu’a duré le train-train quotidien de la société bourgeoise : il était la tribune d’où les masses, rassemblées autour du drapeau du socialisme, pouvaient être éduquées pour le combat.

Aujourd’hui, nous sommes au milieu de la révolution prolétarienne, et il s’agit aujourd’hui de porter la hache sur l’arbre del’exploitation capitaliste elle-même. Le parlementarisme bourgeois, comme la domination de classe de la bourgeoisie, dont il est l’objectif politique essentiel, est déchu de son droit à l’existence. C’est maintenant la lutte de classes sous sa forme la plus dépouillée, la plus nue, qui entre en scène. Le capital et le travail n’ont plus rien à se dire, ils n’ont plus maintenant qu’à s’empoigner dans un corps à corps sans merci pour que le combat décide lequel sera jeté à terre.

La parole de Lassalle vaut aujourd’hui plus que jamais : l’action révolutionnaire consiste toujours à exprimer ce qui est. Et ce qui est s’appelle : ici est le travail — ici le capital ! Pas d’hypocrite négociation à l’amiable, là où il y va de la vie et de la mort, pas de victoire de la communauté, là où il s’agit d’être d’un côté ou de l’autre de la barricade. C’est clairement, ouvertement, honnêtement, et avec toute la force que confèrent la clarté et l’honnêteté, que le prolétariat doit, en tant que classe constituée, rassembler dans ses mains la puissance politique tout entière.

« Egalité des droits politiques, démocratie ! », nous scandèrent pendant des décades les prophètes grands et petits de la domination de classe bourgeoise.

« Egalité des droits politiques, démocratie ! », leur scandent aujourd’hui, comme un écho, les hommes à tout faire de la bourgeoisie, les Scheidemann.

Oui, ce mot d’ordre doit maintenant devenir une réalité, car l’ « égalité politique ” s’incarne au moment où l’exploitation économique est radicalement anéantie. Et la « démocratie“, la domination du peuple commence lorsque le peuple travailleur s’empare du pouvoir politique. II s’agit d’exercer sur les mots d’ordre mésusés par les classes bourgeoises pendant un siècle et demi la critique pratique de l’action historique. II s’agit de faire, pour la première fois, une vérité de la devise de la bourgeoisie française en 1789, « Liberté, Egalité, Fraternité ” — par la suppression de la domination de classe de la bourgeoisie. Et comme premier pas, voici le moment, devant le monde entier, et devant les siècles de l’histoire mondiale, d’inscrire hautement à l’ordre du jour: Ce qui jusqu’à présent se présentait comme égalité des droits et démocratie — le parlement, l’assemblée nationale, le droit de vote égal — était mensonge et tromperie ! Le pouvoir tout entier aux mains des masses travailleuses, comme une arme révolutionnaire pour l’extermination du capitalisme — cela seul est la véritable égalité des droits, cela seul est la véritable démocratie !

 

 Repris de sur communisme.wordpress.com (14 mai 2009) : Fin décembre 1918 était fondé par les internationalistes de la Ligue Spartakus, en particulier Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht, le KPD, Parti Communiste d’Allemagne. Avec l’élaboration d’un programme, “Ce que veut la Ligue Spartakiste“, il s’agissait alors de répondre aux exigences de l’heure, celles d’une crise révolutionnaire où le prolétariat allemand voulait en finir avec le régime capitaliste qui avait causé les atrocités de la première guerre impérialiste. Ce texte de Rosa Luxemburg, “Assemblée nationale ou gouvernement des conseils ?” pose la question qui est celle de toute période révolutionnaire : quelle classe doit diriger ? Maintenir l’odieuse oppression de la classe au pouvoir ou briser sa domination ? En 1918, au vu des charniers de la première guerre mondiale, Rosa Luxemburg écrivait “avancée vers le socialisme ou retombée dans la barbarie”. La défaite de la révolution allemande et finalement de la révolution mondiale commencée en Russie, ont donné raison à la phrase prophétique de Rosa Luxemburg. Face à la crise de 1929, le capitalisme n’a réussit à maintenir son système que grâce aux horreurs du nazisme et de la deuxième guerre mondiale. A l’heure où commence la pire crise économique depuis 1929, il est du devoir de celles et ceux qui veulent changer le monde, non pas d’inventer un “socialisme du 21ème siècle”, mais d’étudier les textes fondamentaux du marxisme. En posant le problème “Assemblée nationale ou gouvernement des conseils ?”, c’est bien la question permanente de toute classe opprimée qui est posée… Continuer à subir la dictature de la classe dirigeante, la bourgeoisie, ou briser son appareil d’Etat.

 

Article originel : comprendre-avec-rosa-luxemburg.over-blog.com

18 Juil 2015

Hier comme aujourd’hui, le combat toujours renouvelé pour le 1er mai. Rosa Luxemburg : “Le 1er mai”. Article de 1907.

“Le 1er mai est un élément historique et vivant du combat international des prolétaires et reflète de ce fait fidèlement tous les moments de ce combat depuis près de 20 ans. Vu de l’extérieur, c’est la répétition monotone des mêmes discours et articles, des même revendications et résolutions. C’est pourquoi, ceux dont le regard ne reste qu’à la surface figée des choses et ne perçoivent pas le devenir imperceptible interne des situations, pensent que le 1er mai a perdu son sens du fait de cette répétition, qu’il est pratiquement devenu “une manifestation vide de sens”. C’est seulement derrière cette apparence extérieurement semblable que bat le pouls divers du combat prolétaire, le 1er mai vit avec le mouvement ouvrier et change en fonction de lui, reflète dans ses propres contenus, sa propre atmosphère, ses propres tensions, les situations changeantes du combat de classe.” Rosa Luxemburg, 1907.

Tout au long de sa vie, Rosa Luxemburg a accordé la plus grande des attentions au 1er mai. Vous trouverez sur ce blog une page consacrée à Rosa Luxemburg et le 1er mai: regroupant au fur et à mesure de leur traduction les articles et discours, certains sont déjà disponibles. A plusieurs reprises, elle s’est battue pour son maintien. Ainsi dans les années 1907 à 1911. Les textes de cette période sont d’autant plus d’actualité que l’on assiste aujourd’hui à une volonté claire et destructrice de vider ce jour de son importance. Les médias, sans plus aucune conscience ne donnent la parole qu’à tout ce qui le détruit, de l’extrême-droite à ceux des syndicats qui pour la première fois abandonnent la manifestation de rue pour un des rassemblements en lieux clos. Les textes de Rosa Luxemburg sont une réponse claire sur le sens qu’il y a à manifester partout dans le monde en ce jour. En effet, ces textes s’inscrivent dans une discussion, en particulier au sein du parti ouvrier allemand,  autour de la suppression de cette journée de lutte. Ceci était proposé essentiellement par le mouvement syndical et l’aile réformiste du parti social-démocrate. Rosa Luxemburg, vient de vivre la révolution russe de 1905, elle a écrit son livre majeur sur la grève de masse : elle s’appuie sur le rôle de chaque initiative dans le processus révolutionnaire – et voit donc  dans la fête du 1er mai une manifestation importante en tant que” manifestation directe des masses”-, et contre la dépossession de ces luttes par ceux qui prétendent le représenter. Comme elle l’indique dans cet article de 1907 écrit pour le journal féministe animé par Clara Zetkin, Die Gleichheit (l’égalité)

Le 1er mai. Rosa Luxemburg.  Die Gleichheit, 17e année, Nr 9, P 71 1907

Le 1er mai est un élément historique et vivant du combat international des prolétaires et reflète de ce fait fidèlement tous les moments de ce combat depuis près de 20 ans. Vu de l’extérieur, c’est la répétition monotone des mêmes discours et articles, des même revendications et résolutions. C’est pourquoi, ceux dont le regard ne reste qu’à la surface figée des choses et ne perçoivent pas le devenir imperceptible interne des situations, pensent que le 1er mai a perdu son sens du fait de cette répétition, qu’il est pratiquement devenu “une manifestation vide de sens”. C’est seulement derrière cette apparence extérieurement semblable que bat le pouls divers du combat prolétaire, le 1er mai vit avec le mouvement ouvrier et change en fonction de lui, reflète dans ses propres contenus, sa propre atmosphère, ses propres tensions, les situations changeantes du combat de classe.

La fête du 1er mai a connu trois grandes phases dans son histoire. Les premières années, alors qu’elle devait se frayer un chemin, elle a été accueillie par les prolétariats de tous les pays avec beaucoup d’espoir et d’enthousiasme. La classe ouvrière intégrait une nouvelle arme dans son équipement et les premiers essais pour utiliser cette arme ont galvanisé le sentiment de force et l’ardeur à combattre de millions d’exploités et d’opprimés. De son côté la bourgeoisie de tous les pays l’accueillait avec la plus grande des peurs et la plus profonde haine. La pensée de la manifestation internationale socialiste lui apparaissait comme le spectre de l’ancienne Internationale tant haïe, la décision d’une fête commune de tous les travailleurs du monde comme le glas de la domination bourgeoise. D’où les tentatives ridicules des première années de réprimer le danger du 1er mai par la violence policière et militaire. A la tète de cette colonne armée de la bourgeoisie effrayée, se précipita la “république libre” française, et seulement après elle l’absolutisme tsariste. Le sang prolétarien pour un premier mai coula d’abord à Fourmies en 1891, suivit en 1892 une répression sanglante à Lodz en 1892.

Mais bientôt les classes dirigeantes se calmèrent et reconnurent le caractère purement démonstratif du 1er mai. D’autre part s’installait une longue période de combat essentiellement parlementaire et la construction tranquille des organisations politiques et syndicales. L’année de naissance du 1er mai apporta en Allemagne la fin des “Lois contre les socialistes”, en 1893, le prolétariat de Belgique et en 1896 celui d’Autriche entrèrent au parlement. Les années 90 représentèrent une période de travail syndical acharné et de montée irrésistible de la représentation de la classe ouvrière au parlement. Face au combat pour le représentation des travailleurs dans les parlements, les manifestations des travailleurs eux mêmes reculèrent dans l’ombre, de même que, face à l’action positive et la construction des partis ouvriers dans chaque pays, l’idée de communauté internationale du prolétariat. Le 1er mai devient peu à peu une fête pacifique que la société bourgeoise regarde avec une certaine sérénité.

Dans les dernières années, on constate une évolution sensible de la situation de la classe ouvrière. Un fort vent souffle de nouveau sur le champ des luttes. A l’est, la grande révolution russe. En Allemagne une aggravation et une exacerbation du combat politique et économique : une du prolétariat dans l’industrie et une union de tous les partis bourgeois pour exclure la classe ouvrière du parlement. En France, une croisade brutale du gouvernement “radical” contre les syndicats et une série de combats désespérés pour les salaires. Exaspéré par la progression puissante des organisations prolétariennes de ces 15 dernières  années, effrayé par la révolution russe, le capitalisme international devient nerveux, servile, agressif.

Et de ce fait commence pour la fête du 1er mai une nouvelle phase. A partir de l’idée de la possibilité d’une manifestation directe de la masse des prolétaires qui la caractérise, – la seule action politique directe en dehors des élections – elle se sent investie de nouveaux contenus, d’un nouvel esprit, dans la mesure où l’exacerbation des combats de classe place les masses prolétaires de nouveau de plus en plus au premier rang . Plus la réaction, la violence de la bourgeoisie dans les domaines politiques, économiques dispute aux intérêts prolétariens chaque pouce de terrain, plus s’approchent les temps où les masses prendront leur sort en mains, où elles devront en personne combattre pour les intérêts de leur libération de classe. Se préparer à ces temps inévitables à court ou long terme, s’armer pour ces temps de la conscience de ses propres devoirs et de sa propre puissance, c’est actuellement la tâche du prolétariat et pour cela la fête du 1er mai en tant que manifestation directe des masses constitue un moyen pour arriver à cela. En Allemagne, la réponse à l’échec parlementaire de la social-démocratie doit être une fête du 1er mai imposante. La masse des travailleurs doit répondre à la masse unie réactionnaire de la bourgeoisie : vous voulez chasser nos représentants par votre législation, vous voyez que nous sommes nous-mêmes plus décidés, plus unis, plus combattifs.

Un autre élément du 1er mai vient au premier plan avec une force renouvelée: l’internationalisme de la cause ouvrière. Tant que le combat de classe jouit dans chaque pays d’un minimum d’apparence de liberté démocratique, le prolétariat est dominé par les caractéristiques de celui-ci et par les divisions nationales. Cependant, dès que la violence fondamentale du combat de classe monte des profondeurs de la société capitaliste vers la surface, dès que le combat atteint les limites de l’affrontement des masses avec les puissances dominantes, l’idée d’un prolétariat mondial unique et indivisible renaît avec une force accrue. Les préparatifs de la bourgeoisie pour le 1er mai rappelle dans tous les pays rappelle cette année au prolétariat que le combat pour la libération est le même dans tous les pays. Aujourd’hui, à la tête de l’armée des travailleurs de tous les pays se tient le prolétariat russe, le prolétariat de l’empire de la révolution. Et les combats de ce prolétariat, ses expériences, ses problèmes constituent une école où apprendre pour nos prochaines batailles.

Ainsi va cette année le 1er mai, animé par un nouveau souffle puissant, de nouveau, comme à ses débuts, accueilli par la haine et la peur de la bourgeoisie et par l’enthousiasme et la volonté de se battre des masses prolétaires. Dès le début, manifestation pour la journée de huit heures et pour la paix mondiale, elle prend peu à peu la forme d’une révolution prolétarienne. Le 1er mai ne va pas vers son déclin, mais vers un essor inouï, car il sera porté et emporté par le même orage qui gronde à la surface de la société bourgeoise et qui nous conduira au travers des combats les plus intenses, jusqu’aux victoires finales.

01 Mai 2015

A Rosa Luxemburg : Remarques à propos de son projet de thèses pour le groupe “Internationale”. Karl Liebknecht.

L’Après 67/68 représente une période centrale pour une nouvelle confrontation avec la pensée de Rosa Luxemburg. Bien entendu à partir des présupposés de l’époque. Le numéro de Partisans daté de 1969, intitulé “Rosa Luxemburg vivante” (qui vient de m’être offert et que je n’avais plus) en est tout au long de sa lecture un exemple significatif. Les auteurs (Loewy, Bensaïd, Haupt) les thèmes (la question de l’organisation, masse et parti, la gauche nouvelle allemande et Rosa Luxemburg) en témoignent et constituent de ce fait un double enseignement : sur Rosa Luxemburg et sur notre époque. Dans cet article (en construction), nous reprenons tout d’abord un texte Liebknecht. Qui discute les thèses qui viennent d’être republiées aux Editions Agone dans le tome IV des Œuvres complètes. Pour ceux qui connaissent et apprécient ce texte de Rosa Luxemburg, les commentaires de Liebknecht sont précieux. Nous avons gardé la traduction de Partisans, comme beaucoup de traductions, elle pourrait certainement être revue. Mais elle a eu le mérite d’exister et de participer de la re-connaissance de Rosa Luxemburg entamée dans ce tournant des années 70.

 

A Rosa Luxemburg : Remarques à propos de son projet de thèses pour le groupe “Internationale”. Karl Liebknecht

Sur les points fondamentaux de la critique (1-7) et les directives pour l’orientation de la politique socialiste (8, 9, particulièrement “bases” 1 et 2), bien entendu absolument d’accord.

L’évolution de la “majorité”, de la passivité à la trahison, devrait être exposée d’une façon énergique et le plus brièvement possible pour les masses. De même pour ce qui concerne l’effroyable mesquinerie de la soi-disant “minorité” – cette corbeille pleine de puces sautillantes – si confuse, et seulement pas si amusante à voir; des puces qui ne peuvent ou ne veulent même pas – par amour de l’ordre et par “discipline” – piquer. Auprès d’eux, la puce-ministre ou ministre Goethe était un homme de caractère et la fameuse cigale “chantant sans cesse dans l’herbe sa vieille chansonnette” un miracle d’impétuosité. J’ai vu récemment en Lorraine un Valaque qui, malgré sa Valaquie, se fatiguait de temps à autre à une jument; que le pudique Joseph explique le signe! Item – les masses en tout bien tout honneur, mais les vieilles grenouilles coassent et frayent de nouveau dans le vieux marais. La “minorité” – pardonnez-moi si cela m’accable. Des scorpions pour pousser en avant ces “myrmidons” de la lutte de classe! Mais on ne frappe que le vide. Et la marotte du fou reste le seul espoir.

 Seulement quelques mots de critiques à votre adresse: il est nécessaire que nous parlions tout à fait ouvertement.

A la fin du paragraphe 9 (… “dépendent de la question de savoir si”), le sort du socialisme peut sembler trop dépendre de la libre décision du prolétariat international, décision qui, d’après les tournures employées, pourrait donner l’impression qu’elle n’est déterminée, considérée comme déterminable que par l’agitation, l’éducation, la propagande, alors que ces activités dans le processus social des masses n’ont de façon générale qu’une force d’accouchement, non de création, et sont elles-mêmes conditionnées, déterminées. Il faudrait trouver une autre façon de présenter la chose.

Au paragraphe 12, ce qu’on veut dire – je le sais bien – c’est ceci : la nouvelle Internationale, qui sera édifiée après l’effondrement (éclatement est insuffisant) de l’ancienne doit reposer sur les bases suivantes, etc. Il ne s’agit pas du plan d’une fondation à côté de n’importe quelles autres fondations possibles, mais des directives pour la formation de l’Internationale malgré tout “une et individuelle”. Est-ce qu’il n’est pas possible d’exprimer cela plus nettement?

Au sujet des paragraphes 3 et 4 des “bases” trop centraliste-mécanique. Trop de discipline, trop peu de spontanéité, dont la préparation et le déploiement constituent la tâche principale. Parallélisme spontané de sentiments, d’idées, de buts, d’exigences, d’actions, coopération spontanée, sont la principale base, la seule garantie durable de la victoire future. “D’en bas”, masses, non chefs”, cela vaut naturellement ici aussi. “Dictature” de l’Internationale seulement possible que si ce n’est pas précisément dictature, contrainte, mais méthode d’action la plus convenable, si ce n’est pas l’imposition d’un comité de bienfaisance ou autre volonté centrale sur les masses, mais la forme la plus énergique de l’exécution de la volonté des masses transmise par l’intermédiaire d’une organisation ou librement reconnue.

Au paragraphe 5 : les masses considérées trop comme instruments de l’action, non comme porteurs de la volonté; en tant qu’instruments de l’action voulue et organisée par l’Internationale, non en tant que voulant et décidant elles-mêmes. Que signifie la distinction entre les masses et l’Internationale? Les masses internationales sont l’Internationale. L’alternative : “chefs ou masses” ne peut pas être retournées en celle-ci:  “les “chefs de l’Internationale ou les chefs de ses sections internationales”, si les premiers étaient bien entendu aussi – du moins encore aujourd’hui en Allemagne – un échange favorable.

Paragraphe 5 et  6, le 6 a sa place avant le 5. La déviation que je viens de signaler n’apparaît-elle pas de nouveau dans ce changement de position?

D’une façon générale, l’important en vue de la préparation de la nouvelle Internationale est que maintenant encore quelque chose soit fait qu’on puisse voir, qui montre l’idée que doit représenter la nouvelle Internationale, aujourd’hui non seulement pensée d’une façon théorique, mais déjà vivante, incarnée en esprit de sacrifice et en volonté d’action, en disposition à l’action et en action. Le cours des théorèmes, projets tactiques, résolutions, thèses, statuts, programmes, et même des organisations  avec les plus beaux programmes du monde, a été renversé d’une façon fatale avec les nombreux runs patriotiques de socialistes spéculatifs. Au commencement de la nouvelle Internationale doit être l’action, alors elle est née, baptisée et achevée, ferme dans le présent, sûre pour l’avenir.

Si l’action échoue, seule reste l’autre voie, plus lente vers sa création, celle qui doit être dans les première journées de voyage la voie de la critique la plus intransigeante.

Je sais que là-dessus aussi nous sommes d’accord.

Partisans, décembre-janvier 1969, N° 45, Editions François Maspéro, P 112/113 – (Texte extrait d’un ensemble traduit par Marcel Ollivier pour Maspéro selon le préambule à la publication)


 

Lire Karl Liebknecht en français sur le site MIA : https://www.marxists.org/francais/liebknec/works.htm


La version définitive adoptée le 1er janvier 1916 visible sur ce même site. (La traduction de ce texte  a été retravaillée pour la parution aux Editions Agone. DVP)

Annexe
Thèses sur les tâches de la social-démocratie

Une majorité de camarades des quatre coins de l’Allemagne a adopté les thèses suivantes, qui présentent une application du programme d’Erfurt au problème actuel du socialisme international.

La guerre mondiale actuelle a réduit à néant les résultats du travail de quarante années de socialisme européen, en ruinant l’importance de la classe ouvrière révolutionnaire en tant que facteur de pouvoir politique, en ruinant le prestige moral du socialisme, en faisant éclater l’Internationale prolétarienne, en conduisant ses sections à un fratricide mutuel et en enchaînant les voeux et les espoirs des masses populaires dans les pays capitalistes les plus importants au vaisseau de l’impérialisme.

En votant les crédits de guerre et en proclamant l’Union sacrée, les dirigeants officiels des partis sociaux-démocrates d’Allemagne, de France et d’Angleterre (à l’exception du parti ouvrier indépendant) ont renforcé l’impérialisme sur ses arrières, ont engagé les masses populaires à supporter patiemment la misère et l’horreur de la guerre, et ainsi ont contribué au déchaînement effréné de la fureur impérialiste, au prolongement du massacre et à l’accroissement du nombre de ses victimes ; ils partagent donc la responsabilité de la guerre et de ses conséquences.

Cette tactique des instances officielles du parti dans les pays belligérants, et en tout premier lieu en Allemagne, qui était jusqu’ici le pays pilote de l’Internationale, équivaut à une trahison des principes les plus élémentaires du socialisme international, des intérêts vitaux de la classe ouvrière et de tous les intérêts démocratiques des peuples. A cause de cette tactique, la politique socialiste était également condamnée à l’impuissance dans les pays où les dirigeants du parti sont restés fidèles à leurs devoirs : en Russie, en Serbie, en Italie, et – avec une exception – en Bulgarie.

En abandonnant la lutte de classes pour toute la durée de la guerre, et en la renvoyant à la période d’après-guerre, la social-démocratie officielle des pays belligérants a donné le temps aux classes dirigeantes de tous les pays de renforcer considérablement leur position aux dépens du prolétariat sur le plan économique, politique et moral.

La guerre mondiale ne sert ni la défense nationale ni les intérêts économiques ou politiques des masses populaires quelles qu’elles soient, c’est uniquement un produit de rivalités impérialistes entre les classes capitalistes de différents pays pour la suprématie mondiale et pour le monopole de l’exploitation et de l’oppression des régions qui ne sont pas encore soumises au Capital. A l’époque de cet impérialisme déchaîné il ne peut plus y avoir de guerres nationales. Les intérêts nationaux ne sont qu’une mystification qui a pour but de mettre les masses populaires laborieuses au service de leur ennemi mortel : l’impérialisme.

Pour aucune nation opprimée, la liberté et l’indépendance ne peuvent jaillir de la politique des États impérialistes et de la guerre impérialiste. Les petites nations, dont les classes dirigeantes sont les jouets et les complices de leurs camarades de classe des grands États, ne sont que des pions dans le jeu impérialiste des grandes puissances, et, tout comme les masses ouvrières des grandes puissances, elles sont utilisées comme instruments pendant la guerre pour être sacrifiées après la guerre aux intérêts capitalistes.

Dans ces conditions, quel que soit le vainqueur et quel que soit le vaincu, la guerre mondiale actuelle représente une défaite du socialisme et de la démocratie; quelle que soit son issue, elle ne peut conduire qu’au renforcement du militarisme, des conflits internationaux et des rivalités sur le plan de la politique mondiale, sauf au cas d’une intervention révolutionnaire du prolétariat international. Elle augmente l’exploitation capitaliste, accroît la puissance de la réaction dans la politique intérieure, affaiblit le contrôle de l’opinion publique et réduit de plus en plus le Parlement à n’être que l’instrument docile du militarisme. En même temps, la guerre mondiale actuelle développe toutes les conditions favorables à de nouvelles guerres.

La paix mondiale ne peut être préservée par des plans utopiques ou foncièrement réactionnaires, tels que des tribunaux internationaux de diplomates capitalistes, des conventions diplomatiques sur le « désarmement », la « liberté maritime », la suppression du droit de capture maritime, des « alliances politiques européennes », des « unions douanières en Europe centrale », des Etats tampons nationaux, etc. On ne pourra pas éliminer ou même enrayer l’impérialisme, le militarisme et la guerre aussi longtemps que les classes capitalistes exerceront leur domination de classe de manière incontestée. Le seul moyen de leur résister avec succès et de préserver la paix mondiale, c’est la capacité d’action politique du prolétariat international et sa volonté révolutionnaire de jeter son poids dans la balance.

L’impérialisme, en tant que dernière phase et apogée de la domination politique mondiale du Capital, est l’ennemi mortel commun du prolétariat de tous les pays. Mais il partage aussi avec les phases antérieures du capitalisme le destin d’accroître les forces de son ennemi mortel à mesure même qu’il se développe. Il accélère la concentration du capital, la stagnation des classes moyennes, l’accroissement du prolétariat, suscite la résistance de plus en plus forte des masses, et conduit ainsi à l’intensification des oppositions entre les classes. Dans la paix comme dans la guerre, la lutte de classe prolétarienne doit concentrer toutes ses forces en premier lieu contre l’impérialisme. Pour le prolétariat international, la lutte contre l’impérialisme est en même temps la lutte pour le pouvoir politique dans l’État, l’épreuve de force décisive entre socialisme et capitalisme. Le but final du socialisme ne sera atteint par le prolétariat international que s’il fait front sur toute la ligne à l’impérialisme et s’il fait du mot d’ordre « guerre à la guerre » la règle de conduite de sa pratique politique, en y mettant toute son énergie et tout son courage.

10° Dans ce but, la tâche essentielle du socialisme consiste aujourd’hui à rassembler le prolétariat de tous les pays en une force révolutionnaire vivante et à créer une puissante organisation internationale possédant une seule conception d’ensemble de ses intérêts et de ses tâches, et une tactique et une capacité d’action politique unifiées, de manière à faire du prolétariat le facteur décisif de la vie politique, rôle auquel l’histoire le destine.

11° La guerre a fait éclater la IIe Internationale. Sa faillite s’est avérée par son incapacité à lutter efficacement pendant la guerre contre la dispersion nationale et à adopter une tactique et une action communes pour le prolétariat de tous les pays.

12° Compte tenu de la trahison des représentations officielles des partis socialistes des pays belligérants envers les objectifs et les intérêts de la classe ouvrière, compte tenu du fait qu’ils ont abandonné les positions de l’Internationale pour rallier celles de la politique bourgeoise-impérialiste, il est d’une nécessité vitale pour le socialisme de créer une nouvelle Internationale ouvrière qui se charge de diriger et de coordonner la lutte de classe révolutionnaire menée contre l’impérialisme dans tous les pays. Pour accomplir sa tâche historique, elle devra s’appuyer sur les principes suivants :

  1. La lutte de classe à l’intérieur des États bourgeois contre les classes dirigeantes, et la solidarité internationale des prolétaires de tous les pays sont les deux règles de conduite indispensables que la classe ouvrière doit appliquer dans sa lutte de libération historique. Il n’y a pas de socialisme en dehors de la solidarité internationale du prolétariat, le prolétariat socialiste ne peut renoncer à la lutte de classe et à la solidarité internationale, ni en temps de paix, ni en temps de guerre : cela équivaudrait à un suicide.
  2. L’action de classe du prolétariat de tous les pays doit, en temps de paix comme en temps de guerre, se fixer comme but principal de combattre l’impérialisme et de faire obstacle à la guerre. L’action parlementaire, l’action syndicale et l’activité globale du mouvement ouvrier doivent être subordonnées à l’objectif suivant : opposer dans tous les pays, de la manière la plus vive, le prolétariat à la bourgeoisie, souligner à chaque pas l’opposition politique et spirituelle entre les deux classes, tout en mettant en relief et en démontrant l’appartenance commune des prolétaires de tous les pays à l’Internationale.
  3. Le centre de gravité de l’organisation de classe du prolétariat réside dans l’Internationale. L’Internationale décide en temps de paix de la tactique des sections nationales au sujet du militarisme, de la politique coloniale, de la politique commerciale, des fêtes de mai, et de plus elle décide de la tactique à adopter en temps de guerre.
  4. Le devoir d’appliquer les décisions de l’Internationale précède tous les autres devoirs de l’organisation. Les sections nationales qui contreviennent à ses décisions s’excluent elles-mêmes de l’Internationale.
  5. Dans la lutte contre l’impérialisme et la guerre, les forces décisives ne peuvent être engagées que par les masses compactes du prolétariat de tous les pays. La tactique des sections nationales doit par conséquent avoir pour objectif principal de former la capacité d’action politique des masses et leur sens de l’initiative, d’assurer la coordination internationale des actions de masse, de développer les organisations politiques, de telle sorte que par leur intermédiaire on puisse compter à chaque fois sur le concours rapide et énergique de toutes les sections et que la volonté de l’Internationale se concrétise dans l’action des masses ouvrières les plus larges dans tous les pays.
  6. La première tâche du socialisme est la libération spirituelle du prolétariat de la tutelle de la bourgeoisie, tutelle qui se manifeste par l’influence de l’idéologie nationaliste. L’action des sections nationales, tant au Parlement que dans la presse, doit avoir pour but de dénoncer le fait que la phraséologie traditionnelle du nationalisme est l’instrument de la domination bourgeoise. Aujourd’hui, la seule défense de toute liberté nationale effective est la lutte de classe révolutionnaire contre l’impérialisme. La patrie des prolétaires, dont la défense prime tout, c’est l’Internationale socialiste.

10 Avr 2015

Rosa Luxemburg en mars 1915 (1). Premier mois de prison, anniversaire, narcisse, organisation du quotidien carcéral, conscience: “De manière générale, je suis de bonne et confiante humeur, l’histoire travaille véritablement pour nous.” Lettre à Marta Rosenbaum (Inédit en français)

5 mars 1915, Anniversaire de Rosa Luxemburg. Cela fait 3 semaines qu’elle a disparu de la circulation comme elle aime à le dire pour désigner par un euphémisme son arrestation. De ce mois de mars 1915, nous n’avons que deux lettres, adressées à deux femmes d’exception Marta Rosenbaum et  Mathilde Jacob qui auront su les sauver. Deux lettres qui font partie de ce quotidien très partiellement traduit mais qui nous éclaire sur ce qui a été vécu et comment par Rosa Luxemburg, et qui nous en dit tant sur sa personnalité, sa pensée, son action.  Ces lettres de prison ne figurent pas dans l’ouvrage paru sous le titre “Lettres de prison” car celui-ci regroupe celles écrites à Sonia Liebknecht lors de sa deuxième arrestation pendant la guerre, c’est-à -dire à partir de juillet 1916.

La lettre à Marta Rosenbaum est sortie illégalement de la prison comme on le comprend dès le début de la lecture. On y découvre la prison et la transgression des règles par la prison elle-même devant la solidarité exprimée lors de son anniversaire. Sa réaction à son arrestation aussi brutale qu’inattendue. L’allusion aux plans, dont on sait qu’ils comprenaient la sortie de l’Internationale et la construction du courant contre la guerre. L’organisation de son quotidien autour du travail. La pudeur et l’humour sur ses conditions de vie et sa santé. La vivacité de ses analyses sur les militants socialistes: dans celle-ci Haase qui avait protesté dans un discours au Parlement contre la suppression de droits fondamentaux de la classe ouvrière. L’importance de Liebknecht. Son sentiment que “l’histoire travaille” pour les buts qu’elle défend.

Chère camarade Rosenbaum, Berlin le 12 mars 2015

J’ai enfin “l’opportunité” de vous écrire quelques mots auxquels vous ne ferez pas allusion dans votre prochaine lettre. Grand merci pour vos vœux et pour les fleurs qui sont encore sur ma table. Elles se sont vraiment magnifiquement gardées, je les ai soignées comme la prunelle de mes yeux et j’ai contemplé chaque jour, chaque perce-neige, chaque fleur de narcisse. En fait tout cela est arrivé “en contrebande”, mais elles m’ont quand même été données. J’ai reçu le 5 mars de manière totalement inattendue et comme si tous s’étaient donné le mot un tel afflux de lettres et de fleurs, qu’elles ont brisé d’elles- mêmes le mur du “règlement”. – J’ai été au départ assez secouée par  mon brusque “éloignement du monde” comme au milieu d’une communication téléphonique, bien que cela m’ait aussi fait rire. Nombre de mes plans se sont vus alors remis en cause, j’espère pas tous. Après deux semaines d’attente, j’ai pu récupérer mes livres et obtenir le droit de travailler. Vous pensez bien que je ne me le suis pas laissé dire deux fois. Ma santé va devoir s’adapter à la diète en vigueur ici et quelque peu étrange, l’essentiel est qu’elle ne m’empêche pas de travailler. Imaginez-vous, je me lève tous les matins à 5 h 40 précises! En fait, je dois aller au lit à neuf heures, si l’on peut appeler ainsi l’objet que je dois ouvrir et refermer et qui prend en journée la forme d’une planche collée contre le mur. D’après ce que je peux lire dans les journaux qui représentent le seul lien avec le monde extérieur, les choses continuent à avancer dehors. Vous avez dû être enthousiasmée par les déclarations de Haase. Vous avez un grand faible pour lui; mais en dehors du fait que toutes ses critiques et reproches concernant le vote arrivent comme un cheveu sur la soupe, il n’aurait jamais trouvé ce ton, s’il n’y avait pas eu la puissante impulsion donnée au Landtag par Karl L[iebknecht], montrant  que cela était possible et rappelant un peu le ton d’autrefois. De manière générale, je suis de bonne et confiante humeur, l’histoire travaille véritablement pour nous.

Saluez aussi Kurt [Rosenfeld]. Portez-vous bien, soyez remerciée pour tout et écrivez-moi de temps à autre quelques mots. Je ne peux écrire qu’une lettre par mois!

Cordialement, votre R.L.

PS:  S’il vous plaît, soyez attentive quand vous parlez au téléphone  de moi et concernant cette lettre

 

Source: Dietz Verlag, Gesammelte Briefe, Band V, Edition 1984, P 49/50 – Traduction: Dominique Villaeys-Poirré (Merci  pour toute proposition d’amélioration)


Deux moments d’émotion au cours de nos recherches :

FLEUR DE NARCISSE

Émerveillement : L’illustration en tête d’article est issue de l’herbier constitué depuis 1913 par Rosa Luxemburg. On y trouve cette fleur de narcisse reçue à Pâques 1915 de Marta Rosenbaum et ajoutée à son herbier. On lit de sa main “envoyé par Mme Marta Rosenbaum à Pâques 1915”. Un prochain article présentera cet herbier. Source: http://www.hs-augsburg.de/~harsch/germanica/Chronologie/20Jh/Luxemburg/lux_herb.html

Narzisse, narcissus. Echte Narzisse, Märzbecher (Narcissus poeticus). Familie: Amaryllisgewächse (Unterordnung der Liliengewächse). Zu Ostern 1915 geschickt von Frau Marta Rosenbaum.


MARTA ROSENBAUM MORTE EN DEPORTATION

Tristesse profonde qui vous submerge devant ces destins, sentiment que cela est toujours possible : Marta  Rosenbaum est morte en camp de concentration (en 1942, à Theresienstadt) comme tant de militants qui avaient survécu à la 1ère guerre mondiale. Source: http://www.hs-augsburg.de/~harsch/germanica/Chronologie/20Jh/Luxemburg/lux_brli.html

 

20 Mar 2015

“Franz Fanon. Des Antilles à l’Algérie, pour une autre culture méditerranéenne”. Texte de Claudine Roméo. En contre-point à Rosa Luxemburg.

La quinzaine Rosa Luxemburg, puis la disparition de Claudine Roméo ont imposé l’idée de donner sur ce blog la parole à ceux qui aujourd’hui par des liens invisibles ténus mais tenaces font vivre ce qui peut apparaître essentiel chez Rosa luxemburg : la sensibilité, la conscience, l’engagement la rigueur. Vous trouverez les textes dans la rubrique contre-point. Nous publions aujourd’hui, après celui sur la Tunisie, l’Art dans la Révolution, un texte de Claudine Roméo: Fanon, Des Antilles à l’Algérie, pour une autre culture méditerranéenne. Ce texte publié par Claudine Roméo en 2000 dans la revue Littérature frontalière constitue une analyse fine de l’approche de Fanon d’une culture méditerranéenne différente, qu’elle fait partir du postulat : “Ce n’est qu’après un double déplacement, d’abord en Europe – en “Métropole” – puis en Algérie, qu’il s’approprie une autre culture, une autre pratique, la culture révolutionnaire, découverte – et inventée – avec sa propre pratique, dans son engagement personnel.” Elle met ainsi en avant ce qui fait l’essentiel et l’importance aujourd’hui encore de Fanon, le lien entre réflexion et pratique, engagement et inscription dans la révolution. Et elle termine son texte par cette superbe phrase: “Le concept de “Black” des mômes des banlieues, indiens, africains, algériens, sous-prolétaires, mais aussi homosexuels, femmes, exclus de tous ordres et sans papiers, un seul et unique facteur les constitue comme “mêmes”, comme unis et universels : leur lutte.”


A noter pas seulement, leur oppression, mais aussi … leur lutte.

 

Des Antilles à l’Algérie, pour une autre culture méditerranéenne.

Claudine Roméo

Le Martiniquais Franz Fanon a eu, en Europe et aux yeux du monde, une célébrité enthousiaste dans les milieux étudiants et militants entre 1960 et 1980. Dans les années 40, il est, pour les Noirs américains, une des figures lumineuses de leur combat. Depuis, c’est le silence, les jeunes n’en ont jamais entendu parler. Relisant des vieux numéros des “Temps modernes” et “d”Esprit”, je le vois constamment cité par Jean-Pierre Faye, Simone de Beauvoir, Sartre, comme le penseur de la Révolution Noire (“Black” serait maintenant un terme plus exact). Sa place dans notre questionnement sur “l’appropriation” est désignée du fait même qu’il l’a pratiquée, mais de manière tout à fait originale, sur des terrains concrets et brûlants: c’est ce que Deleuze a appelé la déterritorialisation, le décalage qui rend son appropriation spéciale, elle ne peut procéder que par écarts et par bonds.

Dans son analyse de la culture “noire” observée dans son enfance, il dénote un complexe d’appropriation de la culture “blanche”. Ce n’est qu’après un double déplacement, d’abord en Europe – en “Métropole” – puis en Algérie, qu’il s’approprie une autre culture, une autre pratique, la culture révolutionnaire, découverte – et inventée – avec sa propre pratique, dans son engagement personnel.

Fanon met en place une démarche et un discours originaux, en se plaçant simultanément à deux niveaux.

D’une part désappropriation/appropriation fonctionnent entre elles, dialectiquement au sens le plus serré, le plus fort (il citait couramment Hegel et Marx), d’autre part, selon le plan d’observations cliniques, les situations coloniales – ou anti-coloniales -, se repèrent dans la langue même. Observation sans cesse reprise, récits et descriptions de situations pathologiques ou libératrices, reviennent dans tous ses textes. Sa réflexion se rapproche de celle d’Albert Memmi pour qui le colonisateur est aussi aliéné (sinon plus) que le colonisé. Il a sans doute connu Memmi à Tunis.

Les différents lieux” où la voix de Fanon porte : Martinique, France, Algérie, Tunisie, mouvement des Blacks Panthers composent une constellation où les aspects divers de la révolte se diffractent et se reflètent, glissement, dérives, déterritorialisation.

Mais son écriture reste très fortement dialectique et rationnelle dans la forme et le suivi serré et soutenu de l’argumentation.

  1. 1. Éléments de la vie de Fanon qui éclairent cette pratique des passages

Il y a une thèse américaine sur Fanon de l’historienne Irene Gendzier (université de Boston). Sa source principale, bien que tue, a sans doute été la psychiatre algérienne Alice Cherki qui a travaillé dans le service de Fanon à Blida.

Fanon naît en 1922 dans une famille martiniquaise et prend conscience de l’aliénation – et des conditions de vie réelles – du peuple noir dès ses années de lycée. Très jeune, il est révolté par l’acceptation plus ou moins passive de l’oppression. Les descriptions déjà cliniques de certains comportements se trouveront plus tard dans Peau noire et masque blanc. Par sa seule observation, et avec l’intensité passionnée de son émotion et de sa souffrance, il passe du constat de l’oppression à celui, décourageant, de l’aliénation.

Expérience d’autant plus douloureuse qu’en même temps les Antilles françaises sont amenées à participer à la guerre, à défendre les valeurs “françaises”. Or l’atmosphère vichyssoise qui règne dans les colonies augmente encore l’oppression et la honte. La répression frappe la revue “Tropiques” créée par Aimée Césaire, elle est interdite en 1940. Césaire, amplement cité par Fanon dans tous ses livres, peut nous donner une idée assez fidèle de l’ambiance où vivaient les intellectuels et les artistes, dont Fanon, par exemple, à la fin de ses années de lycée (il est né 9 ans après Césaire). Atmosphère terrible, au moment où ces jeunes intellectuels cherchent leur voie.

Ainsi, dans Les Chiens se taisaient (tragédie), Césaire fait dire au “Rebelle”:

“J’ai capté dans l’espace d’extraordinaires messages […] plein de poignards, de nuit, de gémissements. J’entends plus haut que les louanges une vaste improvisation de tornades, de corps de soleil, de maléfices, de pierre qui cuisent, de petits jours étrangers, d’engourdissement bu à petites gorgées.”

Fanon et son ami Marcel Manville, maintenant avocat à Paris et à Fort de France et fondateur du club Franz Fanon, écœurés par la collaboration vont rejoindre la Dominique où des milliers de jeunes Antillais et Guyanais s’embarquent pour aller se battre en Europe. Ils débarquent à Saint-Tropez en 1944 et se battent ensuite en Alsace. Fanon est blessé dans la bataille de France, à Colmar. C’est là qu’il se rend compte qu’en fait, il ne se bat pas pour la liberté mais pour les métropolitains, les blancs.

“Cette nouvelle déception est immense” dit-il dans une lettre à sa mère. Jusque-là il pouvait dans un déchirement plus ou moins conscient déplorer le colonialisme, tout en pensant qu’ailleurs dans une vraie “France” étaient vivaces certaines valeurs. Mais par son engagement dans la guerre, il ne trouve “rien ici, qui justifie cette subtile décision de (se) faire le défenseur du fermier quand lui-même s’en fout”.

Toutes ces déceptions l’amènent à fuir la capitale où “il y a trop de nègres”. Idée qui anticipe sur sa future critique de la négritude. C’est à Lyon qu’il va faire ses études de médecine et de psychiatrie. Il suit également des cours de philosophie à l’université et fréquente les milieux trotskystes.

Ses études terminées, il est affecté dans différents services en métropole, puis accepte un poste à l’hôpital de Blida, en Algérie.

Il trouve immédiatement l’atmosphère de révolte, qui, sous l’occupation, était brouillée par le fait douloureux de la collaboration.

Invité en 1953 par l’historien André Mandouze à faire une conférence à l’université d’Alger contre le racisme, il est contacté par le FLN

En 1957, protestant contre des sanctions aux grévistes de l’hôpital de Blida, il est – pour quelques temps – expulsé d’Algérie par Lacoste. Il écrit dans “El Moudjahid” dont il devient correspondant à Tunis.

Atteint de leucémie, il est envoyé pour soins à Moscou, puis à Washington. Il meurt à 34 ans, ayant publié quatre ouvrages, dirigé et réorganisé un service de psychiatrie et participé acivement à la guerre de libération.

  1. 2. Première analyse de la réalité sociale par Fanon

Sa vision est d’abord proche de celle de Césaire et Glissant. Il y a cette réalité douloureuse et sans cesse ravivée, de l’oppression du “noir” par le “blanc”.

Mais Fanon n’est pas un littéraire, il ne trouve aucune jouissance dans la souffrance, aucune consolation épique dans de quelconques lamentations. C’est le point de départ qu’ils ont surtout en commun. Ensuite Fanon choisit surtout la “critique sociale” comme on l’appellerait maintenant. Il constate des cassures inévitables et les décrit comme des véritables dispositifs machiniques – Fanon s’étonne de l’absence de l’esprit de révolte. Comment la longue histoire des esclaves noirs, histoire de douleur et de mort, ne les a pas, aux Antilles, entraînés dans la révolte, la révolution? La dialectique employée est très voisine de celle du maître et de l’esclave, très voisine aussi du style sartrien (cf. “Conscience and consciousness”, The relevance of Hegel ans Sartre, in Fanon, I. Gendzier).

Dans cette Martinique encore dominée ou dans des coins d’Algérie pas encore révoltés, les noirs imitent les manières des blancs, jusqu’à l’expression du visage, jusqu’aux vêtements. Plus symptomatique encore, le langage.

Cas d’aphasie, impossibilité à employer certains mots, hallucinations auditives (discours imaginaire ou écoute d’une radio imaginaire en français, directement branchée dans la tête). Ces descriptions impressionnistes, mais déjà précises, et ensuite cliniques (Algérie) ont un effet d’abord théorique chez Fanon.

Mais ses refus sont déjà très nets. Jamais, il ne s’est fait le chantre de la négritude.

Beaucoup plus tard, il sera amené à attaquer très vivement Senghor. S’il avait fallu parler dès cette époque, de la “différence”, Fanon ne l’aurait certainement pas placée là où on s’y serait attendu. Il aurait déjà vu le danger de ce concept.

En effet, pour Fanon, la négritude n’est que l’envers d’une attitude blanche qui met “tous les nègres dans le même sac”. C’est ce qu’il déclare dès 1956 à Paris à un congrès de la Société africaine de Culture.

La vraie différence est entre exploitants et exploités, dominants et dominés, ce en quoi il se montre avant tout marxiste.

Dans les premières descriptions cliniques, de véritables éléments de résistance apparaissent. Avant que la posture révolutionnaire s’affirme, Fanon dépiste les formes spontanées de cette résistance – façon de pratiquer le double langage, jeux de mots où le colonisé prend au piège le colon, emploi du créole, récits des vieux qui mettent en scène l’antillais se moquant du blanc. Aussi dans Peau noir et masque blanc, ces magnifiques passages où Fanon fait un nouvel “éloge de la paresse” : dans une situation où le noir est seul face au patron blanc, la “paresse” est une forme courante et efficace de résistance = analyse de Fanon pleine d’humour et de perspicacité.

Bien que anti littéraire, Fanon est un écrivain. Son texte est vivant, nerveux. La négritude – celle de Senghor – est pour Fanon une attitude “littéraire” même s’il en comprend du dedans les implications affectives et la blessure. Il préfère une attitude critique – très fraternelle – et en ce sens vraiment autocritique. Alors que la négritude, tournée vers le passé, est coupée de l’actualité, l’intellectuel doit être

“debout devant le présent de son pays, obervant lucidement et objectivement l’actualité du continent qu’il voulait faire sienne, l’intellectuel est effrayé par le vide, l’abrutissement, la sauvagerie.” (Damnés de la terre, P. 102)

Il regarde ce qui se passe sur le continent africain:

“En Afrique, la littérature colonisée […]  n’est pas une littérature nationale, mais une littérature de nègres.”

Ce qui indigne le plus Fanon, c’est l’enfermement dans les attitudes toutes faites, des clichés, en particulier l’absence de rationalité prétendue des noirs.

“Dans l’ensemble, les chantres de la négritude opposeront la vieille Europe à la Jeune Afrique, la raison ennuyeuse à la poésie, la logique oppressive à la piaffante nature […] D’un côté raison, cérémonie, protocole, scepticisme, de l’autre ingénuité, pétulance, liberté, pourquoi pas luxuriance, mais aussi irresponsabilité”:

Remarque de Fanon qui rappelle les racistes qui disent que “les noirs ont le rythme dans la peau” (sans compter les implications sexuelles, cf; La putain respectueuse, de Sartre).

Aussi, à partir d’une dialectique serrée et argumentée, dont la conclusion nécessaire paraissait toute trouvée, l’identité nègre, Franz Fanon pratique un écart, une déterritorialisation. Il fuit cette (nouvelle) forme d’enfermement – l’enfermement dans un style de discours et dénonce le mythe qui relie inévitablement le blanc à l’idée de culture et le noir à l’idée de nature.

Le noir se désapproprie de ces successifs enfermements et s’approprie son humanité: c’est cela l’apport de Fanon.

3.

Mais il fallait encore une étape, une dé-rive, une reprise, fonctionnant là aussi comme désappropriation de tout exotisme – perte désécurisante des nouvelles certitudes aussi – la guerre, la déception, la perte de toute naïveté en qui concernait une quelconque quête universelle des droits “je me bats pour le droit du fermier et le fermier s’en fout”. Rappel de la guerre en France, pour libérer la Métropole.

Le constat cuisant, suivi d’études de psychiatrie, de philosophie et anthropologie, devait le conduire vers le lieu où la parole serait enfin entendue et où une double activité s’offrait à lui.

C’est en Algérie que la saisie aveuglante de deux enfermements se fait, et le pousse vers un engagement définitif.

La façon d’aborder la “maladie” mentale à Blida d’une part, s’exercer son métier, de faire sienne cette dérive pour en décrire les déterminations socio-historiques – coloniales – et la situation politique de l’Algérie colonisée d’autre part, la folie comme révolte, et la révolution enfin trouvée.

Dans le service psychiatrique de Blida, Alice Cherki, sa collaboratrice, dans un recueil de textes des amis de Fanon, raconte comment il aborde la réalité institutionnelle. Les premiers chapitres de l’an V de la révolution (re-publié sous le titre Sociologie d’une révolution) sont consacrés à des pathologies repérées surtout dans le langage, dans le parler : confusion, délires de persécution, bredouillage. Avant qu’on parle d’antipsychiatrie, Fanon donne la parole aux patients de l’hôpital de Blida. Il amorce l’autogestion d’une cafétéria, d’une bibliothèque et d’activités culturelles. Il décloisonne le rapport soignant/soigné. Il conçoit la folie, avant la lettre, comme pathologie presque exclusivement sociale. Le colonisateur lui paraissant, bien sûr aussi “malade” que le soignant.

Dans l’an V de la révolution , le lien entre son travail de psychiatrie – être du côté du patient plutôt que de celui de l’institution, et la révolution algérienne – révolution enfin trouvée – est nettement établi dans Peau noire et masque blanc (P. 81)

“Ce qui apparaît donc, c’est la nécessité d’une action couplée sur l’individu et sur le groupe – en tant que psychanalyste, je dois aider mon patient à concentrer son inconscient […] à agir dans le sens d’un changement des structures sociales.”

Fanon va donc développer “une rhétorique de combat”, selon une expression employée par les participants au colloque de Brazzaville. Dans un article de Présence africaine (février – mai 1959 n°24 -25), il imagine ce mini-dialogue entre une bourgeoise et un noir:

“la dame (gracieusement)

– mais il est blanc, ce noir!

– le nègre blanc, vous emmerde madame.”

Certains accents violents ou drôles sont très proches de Jean Genet – parfois, par éclairs, c’est le même humour d’un dionysiaque follement politique (cf. Les Nègres, Les Paravents).

Comme le voit très bien Sartre, avec le même enthousiasme critique, dans sa longue préface aux damnés de la terre:

“Le lecteur est sévèrement mis en garde cotre les aliénations des plus dangereuses […] tout aussi bien, le retour du lointain passé de la culture africaine.”

L’appropriation de la révolution algérienne, modèle de la révolution de tout noir, ne peu que passer par la violence. Mais dit Sartre commentant Fanon :

“Ce qui n’est pas d’abord leur violence, c’est la nôtre retournée, qui grandit et les déchire.”

Guérilla, que chacun doit mener quotidiennement contre soi-même en tant qu’aliéné ( à tous les sens du mot) = “l’indigénat, reprend Fanon, est introduit et maintenu chez les colonisés avec leur consentement”.

Cette pensée, plaie ouverte, a une portée universelle, elle ne concerne pas seulement le colonisé mais aussi le colonisateur :

“Nous aussi, gens de l’Europe, conclut Sartre, on vous décolonise. Cela veut dire qu’on s’extirpe par une opposition sanglante le colon qui est en nous.”

Comme le remarque Jacques Fredj dans les actes du colloque de Brazzaville utilisant Psychologie de la décolonisation, d’Octave Mannoni, cette décolonisation est d’abord linguistique “ce n’est pas le langage, qui se construit et se défait au cours de l’analyse”. Au cours de la guerre de libération, le militant refuse tout d’abord d’écouter la radio française, qui, tel le Dieu du Président Schreber – cas de texte paranoïaque analysé par Freud – lui dicte discours et délires directement dans la tête -. Cependant, impliqué ensuite dans la lutte, il se sert de cette même radio pour des émissions clandestines dans le Djebel.

Autre langage : le vêtement, le voile.

Dans un premier temps la jeune fille porte le voile (traditions familiales), dans un deuxième temps, “émancipation” de type européen, elle le rejette. Mais plus tard, gagnée par la révolution, elle le remet et cache – en dessous – des armes.

“Elle a une démarche fière et dégagée”.

Que ces analyses, aussi incisives que naïves et triomphalistes ne nous fassent pas sourire trente-cinq ans après. Parfois un peu inexactes, dans leur schématisme (partie I et II, An V de la Révolution), elles restent fixées dans une vérité.

C’est donc avec la plus grande gravité que nous relisons maintenant des passages sur l’Algérie, fer de lance de la révolution “noire” ou “africaine”.

“La vieille Algérie est morte” dit Fanon, “la puissance de la révolution réside d’ores et déjà dans la mutation radicales qui s’est produite chez l’Algérien”.

Autre raison de considérer ici et maintenant sa pratique de l’appropriation : un fort mouvement antiraciste s’est donc développé, relancé par la lutte contre la loi Debré, avec “le respect des différences” comme slogan. Mais au-delà et après le développement d’une certaine idéologie occidentale de gauche, on renvoie, en fait, chaque “Black”, chaque opprimé, à sa différence, rendant implicitement exclue l’appartenance à l’universel.

Le concept de “Black” des mômes des banlieues, indiens, africains, algériens, sous-prolétaires, mais aussi homosexuels, femmes, exclus de tous ordres et sans papiers, un seul et unique facteur les constitue comme “mêmes”, comme unis et universels : leur lutte.

Original sur :

“Franz Fanon. Des Antilles à l’Algérie, pour une autre culture méditerranéenne”. Texte de Claudine Roméo. (Pour conjurer l’absence, 2) 

http://linter.over-blog.com/2015/03/texte-de-claudine-romeo-fin-pour-conjurer-l-absence-2.html

Lien de l’image : https://afrodiasporarts.files.wordpress.com/2012/05/fanon-chaque-fois.jpg

15 Mar 2015

Sur Smolny, le sommaire de l’ouvrage “Lettres politiques” et “Lettres de Spartacus” et l’accès sur le net (en allemand)

Der Inhalt der « Politische Briefe » und « Spartakus Briefe ». Artikel und Autoren / Dezember 1914 – Oktober 1918

Source : Spartakusbriefe, Herausgegeben vom Institut für Marxismus-Leninismus beim Zentralkomitee der Sozialistischen Einheitspartei Deutschlands, Berlin, Dietz Verlag, 1958; Vorwort von Dr. Helmut Kolbe; Vorwort zum ersten Band der Spartakusbriefe (Berlin, 1926) von Ernst Mayer; Mit einer Beilage: Faksimiledruck des Spartakusbriefes Nr. 12 vom Oktober 1918.

Sur http://www.collectif-smolny.org/article.php3?id_article=1740


SPARTACUS BRIEFE

-  Spartacus Nr. 1 vom 20. September 1916

  • Der Rhodus (Rosa Luxemburg)

  • Liebknecht (Rosa Luxemburg)

  • Das Bekenntnis eines internationalen Sozialdemokraten

  • Politisches und Kritisches

  • Aus dem Reich

-  Spartacus Nr. 2 vom 5. November 1916

  • An Karl Liebknecht

  • Geßlers Hut

  • Nicht die alte Leier, sondern das neue Schwert! (Karl Liebknecht)

  • Das Fazit der Reichskonferenz

  • Der „Vorwärts“-Streich vor der Grossberliner Verbands- Generalversammlung (Rosa Luxemburg)

  • Politisches und Kritisches

-  Spartacus Nr. 3 vom Dezember 1916

  • Ein Bluff

  • Tanzt, Ihr Polen, tanzt, Ihr Deutsche… (Julian Marchlewski)

  • Friede und Schiedsverträge (Rosa Luxemburg)

  • Die schlummernde Großmacht

  • „Ich zweifle nicht!“

  • Politisches und Kritisches

  • Aus dem Reich

-  Spartacus Nr. 4 vom April 1917

  • Ein neues Waterloo des Sozialismus (Rosa Luxemburg)

  • Vor dem Hunger (Julian Marchlewski)

  • Die Revolution in Rußland (Rosa Luxemburg)

  • Wilsons Sozialismus (Rosa Luxemburg)

  • Politisches und Kritisches

  • Scheidemann — apporte! (Rosa Luxemburg)

  • Aus dem Reich

-  Spartacus Nr. 5 vom Mai 1917

  • Die Große Russische Revolution

  • Der alte Maulwurf (Rosa Luxemburg)

  • Dokumente der russischen Revolution

  • Zwei Osterbotschaften (Rosa Luxemburg)

-  Spartacus Nr. 6 vom August 1917

  • Brennende Zeitfragen (Rosa Luxemburg)

  • Krieg und Frieden

  • Die Diktatur des Proletariats

  • Stockholm

  • Die Alternative

  • Eine tragische Posse

  • Franz Mehring über die Stockholmer Konferenz (Franz Mehring)

-  Spartacus Nr. 7 vom November 1917

  • Ach, du lieber Augustin

  • Die abgesagte Weltwende

  • Vom Papst bis Haase

  • Am Pranger

  • Politisches und Kritisches

-  Spartacus Nr. 8 vom Januar 1918

  • Die geschichtliche Verantwortung (Rosa Luxemburg)

  • Und nun?

  • Nicht nach Schema F

  • Die Reifeprüfung

-  Spartacus Nr. 9 vom Juni 1918

  • Der Katastrophe entgegen (Rosa Luxemburg)

  • Eine Frage an das Schicksal

  • Ein Aufruf der polnischen Sozialdemokraten in Rußland

  • Die deutschen Befreier

  • Ein Dokument aus „großer“ Zeit

  • Die Suche nach Sklaven

  • Zur Aufhebung des § 153 der Gewerbeordnung

-  Spartacus Nr. 10 vom August 1918

  • Nach vier Jahren

  • Ein paar Posttage zu spät

  • Ein warnendes Exempel

  • Henker unrt Genossen

  • Zum Blutbad gerüstet

-  Spartacus Nr. 11 vom September 1918

  • Die Pleite des Imperialismus

  • Die russische Tragödie (Rosa Luxemburg)

-  Spartacus Nr. 12 vom Oktober 1918

 

Spartakusbrief_1918_Nr_12

  • Der Knoten der internationalen Lage

  • Die kleinen Lafayette (Rosa Luxemburg)

  • Friedensbedingungen

  • Reichskonferenz der Spartakusgruppe

 

Artikel und Autoren / Dezember 1914 – Oktober 1918

SPARTAKUS a01 : Zur Kriegssitzung des Reichstags

Spartakus Briefe Nr. 1 vom Dezember 1914 – Karl Liebknecht

SPARTAKUS a02 : Referentenmaterial vom Bildungsausschuss Niederbarnim

Spartakus Briefe Nr. 2 vom Dezember 1914

SPARTAKUS a03 : Der Zusammenbruch

Spartakus Briefe Nr. 3 vom März 1915

SPARTAKUS a04 : Dr. Karl Liebknecht zu den Thesen Dr. Eduard Davids

Spartakus Briefe Nr. 4 vom August 1915

SPARTAKUS a05 : Zur Information

Spartakus Briefe Nr. 5 vom August 1915

SPARTAKUS a06 : Zur Information

Spartakus Briefe Nr. 6 vom September 1915

SPARTAKUS a07 : Zur Information

Spartakus Briefe Nr. 7 von 1915

SPARTAKUS a08 : Zur Information

Spartakus Briefe Nr. 8 von 1915

SPARTAKUS a09 : Zur Information

Spartakus Briefe Nr. 9 von 191

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POLITISCHE BRIEFE

-  Nr. 1 vom Dezember 1914

-  Nr. 2 vom Dezember 1914

-  Nr. 3 vom 20. März 1915

-  Nr. 4 vom August 1915

-  Nr. 5 vom August 1915

-  Nr. 6 vom September 1915

-  Nr. 7 von 1915

-  Nr. 8 von 1915

-  Nr. 9 von 1915

-  Nr. 10 vom November 1915

  • Politische Briefe
    • Die Parvusiade (Rosa Luxemburg)
    • Zwei Ukase
    • Die Zimmerwalder Konferenz

-  Nr. 11

  • Aufruf! (Fritz Ausländer)

-  Nr. 12 vom 27. Januar 1916

  • Politische Briefe
    • Die Dezember-Männer von 1915 (Karl Liebknecht)
    • Ein schwarzer Tag im Reichstag
    • Liebknechts Kleine Anfragen

-  Nr. 13 vom 27. Januar 1916

  • Politische Briefe
    • Fortsetzung! Sitzung der sozialdemokratischen Reichstagsfraktion vom 12. Januar 1916
    • Die Presszensur gegen die Anfragen
    • Parlamentszensur gegen die Anfragen

-  Nr. 14 vom 3. Februar 1916

  • Politische Briefe
    • Die Lebensfrage des Sozialismus

-  Nr. 15 vom 9. März 1916

  • Politische Briefe
    • Die Gegensätze in der „Opposition“
    • Rundschreiben an alle angeschlossenen Parteien und Gruppen (Auszug)
    • Tagesordnung der 2. Internationalen Sozialistischen Konferenz

Nr. 16 vom 30. März 1916

  • Politische Briefe
    • Nüchterne Prüfung und scharfe Entscheidung

-  Nr. 17 vom 30. März 1916

  • Zur persönlichen Information
    • Bericht über eine Reichs-Besprechung
    • Ein Gruß des Pariser Aktionskomitees sozialistischer Frauen für den Frieden und gegen den Chauvinismus (Louise Saumoneau)
    • Anlage I
    • Anlage II (Rosa Luxemburg)
    • Anlage III (Rosa Luxemburg)

-  Nr. 18 vom 13. April 1916

  • Politische Briefe
    • Allerlei aus dem Reichstag
    • Allerlei aus der Großberliner Opposition

-  Nr. 19 vom 22. April 1916

  • Politische Briefe
    • Kampf um die Partei!
    • Aus dem elendesten der Parlamente

-  Nr. 20 vom 15. Mai 1916

  • Politische Briefe
    • Die Maifeier
    • Finanzsperre und Organisationsstatut
    • Auf zur Maifeier!
    • Die letzte parlamentarische Aktion Karl Liebknechts (Karl Liebknecht)

-  Nr. 21 vom 28, Mai 1916

  • Politische Briefe
    • Zur Zweiten Zimmerwalder Konferenz
    • Bericht über die Zweite Zimmerwalder Konferenz
  • Zur Information
    • Politisches und Kritisches
    • Aus dem Reiche

-  Nr. 22 vom 12. August 1916

  • Politische Briefe
    • Rückblick und Ausblick
    • Demonstrationen und Streiks
    • Politisches und Kritisches

-  Nr. 23 vom 25. Dezember 1916

  • Zirkular der Spartakusgruppe

30 Jan 2015

Le discours de Rosa Luxemburg devant la commission “Militarisme et conflits internationaux”, Congrès socialiste international de Stuttgart, août 1907.

Lire les textes sur la grève de masse et la guerre

Prononcé au nom des social-démocratie russe et polonaise, le discours devant la commission “Militarisme et conflits internationaux” en 1907 est l’un des principaux textes de Rosa Luxemburg faisant le lien entre la lutte contre la guerre et l’appel à la grève. Elle y annonce des amendements à la résolution présentée par Bebel sur la guerre.

Dans ce discours, elle revient tout d’abord sur le Congrès d’Amsterdam de 1904 et à la résolution modérée sur la grève générale qui y avait été votée:

Pendant le dernier congrès tenu à Amsterdam, en 1904, la question de la grève de masse a été soulevée. Une résolution a été adoptée qui nous déclarait ni assez mûrs, ni assez préparés pour la grève de masse.”

Et elle s’oppose aux positions de Vollmar et Bebel dans le présent Congrès, restés selon elle sur ces bases. Pour Rosa Luxemburg, la Révolution russe de 1905, advenue entre-temps constitue la preuve dialectique et marxiste de la nécessaire évolution de l’Internationale sur ce point. Il convient de tirer les leçons de cette révolution:

J’ai pensé que si les ombres sanglantes des révolutionnaires se trouvaient parmi nous, elles diraient: Nous vous laissons vos hommages, mais tirez les leçons de notre expérience!”

 Et la leçon de cette expérience est que:

“La Révolution russe ne prend pas seulement sa source dans la guerre; elle a aussi servi à l’interrompre. Sans la Révolution, le pouvoir tsariste aurait certainement continué de mener la guerre.”

 Il est en effet remarquable que les deux Révolutions russes soient ainsi indissociablement liées à la guerre, en 1905 (guerre russo-japonaise) comme en 1917.

Une première leçon avait déjà été tirée selon elle lors du Congrès de Iéna en septembre 1905 qui avait reconnu la grève de masse comme un moyen de lutte de la classe ouvrière, mais la mettait en relation avec le seul droit de vote:

“Dans cette résolution, ce dernier [Elle parle du SPD] faisait apparaître la grève générale qu’il avait rejetée durant des années en la taxant d’anarchisme, comme un moyen auquel il est possible d’avoir recours dans certaines circonstances. Ce n’était pourtant pas le spectre de Nieuwenhuis, mais le fantôme rouge de la Révolution qui planait sur les négociations de Iéna.”

Pour elle, il convient dans la résolution qui sera adoptée d’aller plus loin, en ce sens dit-elle:

que nous voulons nous assurer que l’agitation effectuée en cas de guerre vise, non seulement la cessation du conflit, mais aussi la mise à profit de la guerre pour accélérer la chute de la domination de classe toute entière.”

La brochure de Junius, la guerre et l’Internationale (1907 – 1916). Tome IV des Œuvres complètes de Rosa Luxemburg, Editions Agone, Agone&Smolny, 2014. P 5/6

14 Déc 2014

Et si les partis avaient appelé à la grève à la déclaration de guerre! Dossier guerre et grève de masse. Le discours de Rosa Luxemburg devant la commission “Militarisme et conflits internationaux” du Congrès de Stuttgart.

La question revient souvent, comment aurait-on pu arrêter le conflit mondial. La réponse a été donnée de manière continue par Rosa Luxemburg: par la grève de masse. Dans ce dossier, vous trouverez les documents sur ce thème qui peuvent aujourd’hui encore alimenter notre réflexion.

 

Le discours de Rosa Luxemburg devant la commission “Militarisme et conflits internationaux”, Congrès socialiste international de Stuttgart, août 1907.

Prononcé au nom des social-démocratie russe et polonaise, le discours devant la commission “Militarisme et conflits internationaux” en 1907 est l’un des principaux textes de Rosa Luxemburg faisant le lien entre la lutte contre la guerre et l’appel à la grève. Elle y annonce des amendements à la résolution présentée par Bebel sur la guerre.

Dans ce discours, elle revient tout d’abord sur le Congrès d’Amsterdam de 1904 et à la résolution modérée sur la grève générale qui y avait été votée:

Pendant le dernier congrès tenu à Amsterdam, en 1904, la question de la grève de masse a été soulevée. Une résolution a été adoptée qui nous déclarait ni assez mûrs, ni assez préparés pour la grève de masse.”

Et elle s’oppose aux positions de Vollmar et Bebel dans le présent Congrès, restés selon elle sur ces bases. Pour Rosa Luxemburg, la Révolution russe de 1905, advenue entre-temps constitue la preuve dialectique et marxiste de la nécessaire évolution de l’Internationale sur ce point. Il convient de tirer les leçons de cette révolution:

J’ai pensé que si les ombres sanglantes des révolutionnaires se trouvaient parmi nous, elles diraient: Nous vous laissons vos hommages, mais tirez les leçons de notre expérience!”

 Et la leçon de cette expérience est que:

“La Révolution russe ne prend pas seulement sa source dans la guerre; elle a aussi servi à l’interrompre. Sans la Révolution, le pouvoir tsariste aurait certainement continué de mener la guerre.”

 Il est en effet remarquable que les deux Révolutions russes soient ainsi indissociablement liées à la guerre, en 1905 (guerre russo-japonaise) comme en 1917.

Une première leçon avait déjà été tirée selon elle lors du Congrès de Iéna en septembre 1905 qui avait reconnu la grève de masse comme un moyen de lutte de la classe ouvrière, mais la mettait en relation avec le seul droit de vote:

“Dans cette résolution, ce dernier [Elle parle du SPD] faisait apparaître la grève générale qu’il avait rejetée durant des années en la taxant d’anarchisme, comme un moyen auquel il est possible d’avoir recours dans certaines circonstances. Ce n’était pourtant pas le spectre de Nieuwenhuis, mais le fantôme rouge de la Révolution qui planait sur les négociations de Iéna.”

Pour elle, il convient dans la résolution qui sera adoptée d’aller plus loin, en ce sens dit-elle:

que nous voulons nous assurer que l’agitation effectuée en cas de guerre vise, non seulement la cessation du conflit, mais aussi la mise à profit de la guerre pour accélérer la chute de la domination de classe toute entière.”

La brochure de Junius, la guerre et l’Internationale (1907 – 1916). Tome IV des Œuvres complètes de Rosa Luxemburg, Editions Agone, Agone&Smolny, 2014. P 5/6


Petite précision

On omet souvent le rapport avec ce que vivait concrètement Rosa Luxemburg et qu’elle ne laisse pas transparaître. Rosa Luxemburg, alors qu’elle prononçait ce discours, sortait tout juste de prison (Elle est libérée après deux mois d’emprisonnement le 12 août, le Congrès commence le 18 août) pour appel à la grève face à la guerre lors du Congrès de Iéna (qu’elle évoque dans ce texte)! Ce qui ne l’empêche pas d’être avec Lénine et Martov la cheville ouvrière des modifications de la résolution de cette commission  dans une perspective révolutionnaire plus affirmée comme nous le verrons  dans l’article suivant.

rl_1915

Article : Quand évoquer simplement la grève de masse, vous conduit en prison! 1907, R. Luxemburg est emprisonnée deux mois pour incitation à la violence. sur comprendre-avec-rosa-luxemburg.over-blog.com

Rosa Luxemburg a été emprisonnée à plusieurs reprises, pour des discours tendant à contribuer à faire avancer la réflexion et l’action des masses. Ainsi, en septembre 1905 au Congrès du parti à Iena, Rosa Luxemburg intervient sur la grève politique de masse. Cela s’inscrit dans la discussion vive qui commence à enflammer à l’époque le parti. Et c’est pour ce simple discours devant des congressistes, qu’elle sera condamnée le 12 décembre 1906 pour incitation à la violence à deux mois de prison qu’elle effectuera du 12 juin au 12 août 1907 dans la prison des femmes de Berlin, Barnimstr.! Entre le discours et le procès s’écoule plus d’une année. Et le lien entre réflexion et action dans la vie de Rosa Luxemburg apparaît clairement. En effet, le 28 décembre 1905, elle quittait Berlin sous le nom d’Anna Matschke pour rejoindre la révolution russe. Arrêtée le 4 mars 1906 à Varsovie, elle est libérée le 28 juin 1906, alors que Leo Jogiches restait, lui, incarcéré. Elle séjourne d’abord en Finlande: on craignait en effet son arrestation à son retour en Allemagne justement du fait du procès qui lui était intenté. Ces conditions extrêmes ne l’empêchent pas de travailler à son texte majeur sur la grève de masse “Grève de masse, parti et syndicats”, qui lui avait été commandé à la fin de 1905 par des instances régionale (Hamburg) et locales du SPD, et qui s’enrichit alors de l’expérience vécue de la révolution russe. Parallèlement, elle ressent intimement la sclérose politique du parti allemand et la nécessité comme elle le dit dans un courrier à Clara Zetkin de contribuer à faire bouger la situation, en particulier en mettant en avant ce concept de grève politique de masse. R. Luxemburg à C. Zetkin, écrite après le 16 décembre 1906. “Parce que j’ai déjà compris – c’est d’une clarté effrayante – que ces choses et ces gens ne pourront changer, tant que la situation n’aura pas changé …Elle fait ainsi tout pour revenir en Allemagne à temps  pour le Congrès de Mannheim en septembre 1906 malgré la menace du procès et de l’emprisonnement et pour pouvoir participer à “la semaine à Mannheim. C’est pour moi l’essentiel”, écrit-elle à  Arthur Stadthagen le 11 septembre 1906. Et à la confrontation qui bat son plein entre le courant réformiste et les sociaux-démocrates révolutionnaires sur le rôle de la grève politique de masse comme moyen de lutte de la classe ouvrière. Elle consacrera les mois qui suivent à ce combat. Une simple note en fin de lettre fait référence au procès qui s’approche: “Le 12 avril, j’ai une audience devant le tribunal impérial et je crains bien de me retrouver au trou dès le mois de mai.” Lettre à Kostia Zetkin le 20 mars 1907. (on retrouvera ce courage tranquille devant les procès et la prison par exemple en février 1914). En tous les cas, on voit ici clairement, que la réflexion menée par Rosa Luxemburg sur le lien entre grève de masse et révolution politique n’avait rien d’académique et le pouvoir ne s’y est pas trompé en la condamnant à l’ l’emprisonnement pour un simple discours!


Lettre à Kostia Zetkin : “Et nous allons bientôt nous revoir : les quelques jours avant le 1er ne compte pas, alors il ne reste qu’un mois, car les quelques jours au mois d’août ne comptent pas non plus. Alors tu vois, il faut juste apprendre à compter.” De la prison de Barnimstr. à Berlin, le 17 juin 1907


 

Ce portfolio peut être trouvé sur le site : http://www.college-pevele.fr/spip/IMG/jpg/3_-_pj-21-02-1904.jpg

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13 Déc 2014

Rosa Luxemburg, c’est l’Internationale par essence. Extraits de la “Résolution sur le caractère d’une nouvelle Internationale” et des “Principes directeurs…”

Rosa  Luxemburg, c’est l’Internationale. Militante de la Seconde  Internationale dès ses premières années hors de Pologne, elle en sera l’un des membres les plus actifs, elle y mènera certains de ses principaux combats (voir ses discours, résolutions …). Aussi lorsque celle-ci s’effondrera avec les ralliements nationaux au conflit mondial, elle sera l’une des analystes les plus aiguës de cet effondrement et elle verra dans la reconstruction de l’Internationale le but essentiel de son action, fondant avec des camarades le journal l’Internationale qui n’aura qu’un numéro pour cause d’arrestations et de poursuites, créant un groupe qui portera ce nom et qui donnera naissance à la ligue spartakiste et multipliant entre août 1914 et mai 1916 les textes, comme on peut le lire dans le tome IV des œuvres de Rosa Luxemburg, récemment paru. En pleine guerre, lors de la Conférence nationale du groupe, elle écrit une “Résolution sur le caractère d’une nouvelle Internationale” qui commence ainsi:

 

“La nouvelle Internationale, qui doit se relever après l’effondrement de l’ancienne, le 4 août 1914, ne peut émerger que de la lutte de classe révolutionnaire des masses prolétaires dans les principaux pays capitalistes. L’existence et l’efficacité de l’Internationale ne dépendent pas d’une question d’organisation, de l’entente d’un petit groupe de personnes intervenant en tant que représentants des  couche ouvrières qui tendent à s’opposer, mais elles dépendent du mouvement de masse du prolétariat de tous les pays revenant au socialisme. A la différence de l’Internationale dissoute le 4 août 1914, qui n’était qu’une instance extérieure et dont l’existence ne consistait que dans de vagues rapports entre des petits groupes de chefs de partis et des petits groupes de chefs de syndicats, la nouvelle Internationale, pour représenter une véritable puissance politique, doit s’enraciner dans l’opinion, dans la capacité d’action et dans la pratique quotidienne des masses les plus larges …”

C’est cette idée qu’elle reprendra de manière plus percutante encore dans les “Principes directeurs pour les tâches de la social-démocratie internationale”:

“Le centre de gravité de l’organisation de classe du prolétariat réside dans l’Internationale. L’Internationale décide de la tactique des sections nationales concernant le militarisme, la politique coloniale, le commerce internationale, les fêtes du 1er mai et, de plus, elle décide en temps de guerre de tout ce qui concerne la tactique à adopter.” (Principe No 5)

 

“Le devoir d’appliquer les décisions de l’Internationale précède tous les autres devoirs de l’organisation. Les sections nationales qui contreviennent à ses décisions s’excluent elles-mêmes de l’Internationale.” (Principe No 6)

Le tome IV des œuvres de Rosa Luxemburg s’intitule “La brochure de Junius, la guerre et l’Internationale”. Pour qui veut comprendre en quoi consistait l’internationalisme, l’on peut dire aussi le combat contre l’impérialisme de Rosa Luxemburg, les indications sont multiples.

 

La brochure de Junius, la guerre et l’Internationale (1907 – 1916). Tome IV des Œuvres complètes de Rosa Luxemburg, Editions Agone, Agone&Smolny, 2014.

P 65 pour le début de la “Résolution sur le caractère d’une nouvelle Internationale”. P 208/ 209 pour l’extrait des “Principes directeurs…”

 

 

 

 

 

 

 

 

08 Déc 2014

Une semaine avec “Junius” (3). La dernière tâche définie par Rosa Luxemburg dans “Principes directeurs pour les tâches de la social-démocratie internationale”: libérer le prolétariat de l’idéologie nationaliste.

“la seule défense de toute vraie liberté nationale est la lutte de classe révolutionnaire contre l’impérialisme”

En annexe à la “brochure de Junius”, Rosa Luxemburg définit ce qu’elle tire comme conséquences du conflit mondial qui déchire les hommes depuis août 1914, et les “principes directeurs” qui devraient guider l’action du prolétariat international: c’est un texte essentiel pour la connaissance de la pensée  de Rosa Luxemburg. Le dernier des principes énoncés, qui clôt à la fois ce texte magnifique qu’est la brochure de Junius et les thèses qui le conclut, est, ce n’est pas un hasard, dans la droite ligne de son action depuis toujours: libérer le prolétariat de  l’idéologie nationaliste.

 “La prochaine tâche du socialisme est de libérer le prolétariat intellectuellement de la tutelle de la bourgeoisie, tutelle qui se manifeste par l’influence de l’idéologie nationaliste. L’action des sections nationales, tant au Parlement que dans la presse, doit avoir pour but de dénoncer la phraséologie traditionnelle du nationalisme comme instrument de la domination bourgeoise. Aujourd’hui, la seule défense de toute vraie liberté nationale est la lutte de classe révolutionnaire contre l’impérialisme. La patrie, dont la défense prime tout, c’est l’Internationale socialiste.”

 

La brochure de Junius, la guerre et l’Internationale (1907 – 1916)

Tome IV des Oeuvres complètes de Rosa Luxemburg, Editions Agone, Agone&Smolny, 2014, P 209

saintmartinestreaux5

30 Nov 2014