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A Rosa Luxemburg : Remarques à propos de son projet de thèses pour le groupe “Internationale”. Karl Liebknecht.

L’Après 67/68 représente une période centrale pour une nouvelle confrontation avec la pensée de Rosa Luxemburg. Bien entendu à partir des présupposés de l’époque. Le numéro de Partisans daté de 1969, intitulé “Rosa Luxemburg vivante” (qui vient de m’être offert et que je n’avais plus) en est tout au long de sa lecture un exemple significatif. Les auteurs (Loewy, Bensaïd, Haupt) les thèmes (la question de l’organisation, masse et parti, la gauche nouvelle allemande et Rosa Luxemburg) en témoignent et constituent de ce fait un double enseignement : sur Rosa Luxemburg et sur notre époque. Dans cet article (en construction), nous reprenons tout d’abord un texte Liebknecht. Qui discute les thèses qui viennent d’être republiées aux Editions Agone dans le tome IV des Œuvres complètes. Pour ceux qui connaissent et apprécient ce texte de Rosa Luxemburg, les commentaires de Liebknecht sont précieux. Nous avons gardé la traduction de Partisans, comme beaucoup de traductions, elle pourrait certainement être revue. Mais elle a eu le mérite d’exister et de participer de la re-connaissance de Rosa Luxemburg entamée dans ce tournant des années 70.

 

A Rosa Luxemburg : Remarques à propos de son projet de thèses pour le groupe “Internationale”. Karl Liebknecht

Sur les points fondamentaux de la critique (1-7) et les directives pour l’orientation de la politique socialiste (8, 9, particulièrement “bases” 1 et 2), bien entendu absolument d’accord.

L’évolution de la “majorité”, de la passivité à la trahison, devrait être exposée d’une façon énergique et le plus brièvement possible pour les masses. De même pour ce qui concerne l’effroyable mesquinerie de la soi-disant “minorité” – cette corbeille pleine de puces sautillantes – si confuse, et seulement pas si amusante à voir; des puces qui ne peuvent ou ne veulent même pas – par amour de l’ordre et par “discipline” – piquer. Auprès d’eux, la puce-ministre ou ministre Goethe était un homme de caractère et la fameuse cigale “chantant sans cesse dans l’herbe sa vieille chansonnette” un miracle d’impétuosité. J’ai vu récemment en Lorraine un Valaque qui, malgré sa Valaquie, se fatiguait de temps à autre à une jument; que le pudique Joseph explique le signe! Item – les masses en tout bien tout honneur, mais les vieilles grenouilles coassent et frayent de nouveau dans le vieux marais. La “minorité” – pardonnez-moi si cela m’accable. Des scorpions pour pousser en avant ces “myrmidons” de la lutte de classe! Mais on ne frappe que le vide. Et la marotte du fou reste le seul espoir.

 Seulement quelques mots de critiques à votre adresse: il est nécessaire que nous parlions tout à fait ouvertement.

A la fin du paragraphe 9 (… “dépendent de la question de savoir si”), le sort du socialisme peut sembler trop dépendre de la libre décision du prolétariat international, décision qui, d’après les tournures employées, pourrait donner l’impression qu’elle n’est déterminée, considérée comme déterminable que par l’agitation, l’éducation, la propagande, alors que ces activités dans le processus social des masses n’ont de façon générale qu’une force d’accouchement, non de création, et sont elles-mêmes conditionnées, déterminées. Il faudrait trouver une autre façon de présenter la chose.

Au paragraphe 12, ce qu’on veut dire – je le sais bien – c’est ceci : la nouvelle Internationale, qui sera édifiée après l’effondrement (éclatement est insuffisant) de l’ancienne doit reposer sur les bases suivantes, etc. Il ne s’agit pas du plan d’une fondation à côté de n’importe quelles autres fondations possibles, mais des directives pour la formation de l’Internationale malgré tout “une et individuelle”. Est-ce qu’il n’est pas possible d’exprimer cela plus nettement?

Au sujet des paragraphes 3 et 4 des “bases” trop centraliste-mécanique. Trop de discipline, trop peu de spontanéité, dont la préparation et le déploiement constituent la tâche principale. Parallélisme spontané de sentiments, d’idées, de buts, d’exigences, d’actions, coopération spontanée, sont la principale base, la seule garantie durable de la victoire future. “D’en bas”, masses, non chefs”, cela vaut naturellement ici aussi. “Dictature” de l’Internationale seulement possible que si ce n’est pas précisément dictature, contrainte, mais méthode d’action la plus convenable, si ce n’est pas l’imposition d’un comité de bienfaisance ou autre volonté centrale sur les masses, mais la forme la plus énergique de l’exécution de la volonté des masses transmise par l’intermédiaire d’une organisation ou librement reconnue.

Au paragraphe 5 : les masses considérées trop comme instruments de l’action, non comme porteurs de la volonté; en tant qu’instruments de l’action voulue et organisée par l’Internationale, non en tant que voulant et décidant elles-mêmes. Que signifie la distinction entre les masses et l’Internationale? Les masses internationales sont l’Internationale. L’alternative : “chefs ou masses” ne peut pas être retournées en celle-ci:  “les “chefs de l’Internationale ou les chefs de ses sections internationales”, si les premiers étaient bien entendu aussi – du moins encore aujourd’hui en Allemagne – un échange favorable.

Paragraphe 5 et  6, le 6 a sa place avant le 5. La déviation que je viens de signaler n’apparaît-elle pas de nouveau dans ce changement de position?

D’une façon générale, l’important en vue de la préparation de la nouvelle Internationale est que maintenant encore quelque chose soit fait qu’on puisse voir, qui montre l’idée que doit représenter la nouvelle Internationale, aujourd’hui non seulement pensée d’une façon théorique, mais déjà vivante, incarnée en esprit de sacrifice et en volonté d’action, en disposition à l’action et en action. Le cours des théorèmes, projets tactiques, résolutions, thèses, statuts, programmes, et même des organisations  avec les plus beaux programmes du monde, a été renversé d’une façon fatale avec les nombreux runs patriotiques de socialistes spéculatifs. Au commencement de la nouvelle Internationale doit être l’action, alors elle est née, baptisée et achevée, ferme dans le présent, sûre pour l’avenir.

Si l’action échoue, seule reste l’autre voie, plus lente vers sa création, celle qui doit être dans les première journées de voyage la voie de la critique la plus intransigeante.

Je sais que là-dessus aussi nous sommes d’accord.

Partisans, décembre-janvier 1969, N° 45, Editions François Maspéro, P 112/113 – (Texte extrait d’un ensemble traduit par Marcel Ollivier pour Maspéro selon le préambule à la publication)


 

Lire Karl Liebknecht en français sur le site MIA : https://www.marxists.org/francais/liebknec/works.htm


La version définitive adoptée le 1er janvier 1916 visible sur ce même site. (La traduction de ce texte  a été retravaillée pour la parution aux Editions Agone. DVP)

Annexe
Thèses sur les tâches de la social-démocratie

Une majorité de camarades des quatre coins de l’Allemagne a adopté les thèses suivantes, qui présentent une application du programme d’Erfurt au problème actuel du socialisme international.

La guerre mondiale actuelle a réduit à néant les résultats du travail de quarante années de socialisme européen, en ruinant l’importance de la classe ouvrière révolutionnaire en tant que facteur de pouvoir politique, en ruinant le prestige moral du socialisme, en faisant éclater l’Internationale prolétarienne, en conduisant ses sections à un fratricide mutuel et en enchaînant les voeux et les espoirs des masses populaires dans les pays capitalistes les plus importants au vaisseau de l’impérialisme.

En votant les crédits de guerre et en proclamant l’Union sacrée, les dirigeants officiels des partis sociaux-démocrates d’Allemagne, de France et d’Angleterre (à l’exception du parti ouvrier indépendant) ont renforcé l’impérialisme sur ses arrières, ont engagé les masses populaires à supporter patiemment la misère et l’horreur de la guerre, et ainsi ont contribué au déchaînement effréné de la fureur impérialiste, au prolongement du massacre et à l’accroissement du nombre de ses victimes ; ils partagent donc la responsabilité de la guerre et de ses conséquences.

Cette tactique des instances officielles du parti dans les pays belligérants, et en tout premier lieu en Allemagne, qui était jusqu’ici le pays pilote de l’Internationale, équivaut à une trahison des principes les plus élémentaires du socialisme international, des intérêts vitaux de la classe ouvrière et de tous les intérêts démocratiques des peuples. A cause de cette tactique, la politique socialiste était également condamnée à l’impuissance dans les pays où les dirigeants du parti sont restés fidèles à leurs devoirs : en Russie, en Serbie, en Italie, et – avec une exception – en Bulgarie.

En abandonnant la lutte de classes pour toute la durée de la guerre, et en la renvoyant à la période d’après-guerre, la social-démocratie officielle des pays belligérants a donné le temps aux classes dirigeantes de tous les pays de renforcer considérablement leur position aux dépens du prolétariat sur le plan économique, politique et moral.

La guerre mondiale ne sert ni la défense nationale ni les intérêts économiques ou politiques des masses populaires quelles qu’elles soient, c’est uniquement un produit de rivalités impérialistes entre les classes capitalistes de différents pays pour la suprématie mondiale et pour le monopole de l’exploitation et de l’oppression des régions qui ne sont pas encore soumises au Capital. A l’époque de cet impérialisme déchaîné il ne peut plus y avoir de guerres nationales. Les intérêts nationaux ne sont qu’une mystification qui a pour but de mettre les masses populaires laborieuses au service de leur ennemi mortel : l’impérialisme.

Pour aucune nation opprimée, la liberté et l’indépendance ne peuvent jaillir de la politique des États impérialistes et de la guerre impérialiste. Les petites nations, dont les classes dirigeantes sont les jouets et les complices de leurs camarades de classe des grands États, ne sont que des pions dans le jeu impérialiste des grandes puissances, et, tout comme les masses ouvrières des grandes puissances, elles sont utilisées comme instruments pendant la guerre pour être sacrifiées après la guerre aux intérêts capitalistes.

Dans ces conditions, quel que soit le vainqueur et quel que soit le vaincu, la guerre mondiale actuelle représente une défaite du socialisme et de la démocratie; quelle que soit son issue, elle ne peut conduire qu’au renforcement du militarisme, des conflits internationaux et des rivalités sur le plan de la politique mondiale, sauf au cas d’une intervention révolutionnaire du prolétariat international. Elle augmente l’exploitation capitaliste, accroît la puissance de la réaction dans la politique intérieure, affaiblit le contrôle de l’opinion publique et réduit de plus en plus le Parlement à n’être que l’instrument docile du militarisme. En même temps, la guerre mondiale actuelle développe toutes les conditions favorables à de nouvelles guerres.

La paix mondiale ne peut être préservée par des plans utopiques ou foncièrement réactionnaires, tels que des tribunaux internationaux de diplomates capitalistes, des conventions diplomatiques sur le « désarmement », la « liberté maritime », la suppression du droit de capture maritime, des « alliances politiques européennes », des « unions douanières en Europe centrale », des Etats tampons nationaux, etc. On ne pourra pas éliminer ou même enrayer l’impérialisme, le militarisme et la guerre aussi longtemps que les classes capitalistes exerceront leur domination de classe de manière incontestée. Le seul moyen de leur résister avec succès et de préserver la paix mondiale, c’est la capacité d’action politique du prolétariat international et sa volonté révolutionnaire de jeter son poids dans la balance.

L’impérialisme, en tant que dernière phase et apogée de la domination politique mondiale du Capital, est l’ennemi mortel commun du prolétariat de tous les pays. Mais il partage aussi avec les phases antérieures du capitalisme le destin d’accroître les forces de son ennemi mortel à mesure même qu’il se développe. Il accélère la concentration du capital, la stagnation des classes moyennes, l’accroissement du prolétariat, suscite la résistance de plus en plus forte des masses, et conduit ainsi à l’intensification des oppositions entre les classes. Dans la paix comme dans la guerre, la lutte de classe prolétarienne doit concentrer toutes ses forces en premier lieu contre l’impérialisme. Pour le prolétariat international, la lutte contre l’impérialisme est en même temps la lutte pour le pouvoir politique dans l’État, l’épreuve de force décisive entre socialisme et capitalisme. Le but final du socialisme ne sera atteint par le prolétariat international que s’il fait front sur toute la ligne à l’impérialisme et s’il fait du mot d’ordre « guerre à la guerre » la règle de conduite de sa pratique politique, en y mettant toute son énergie et tout son courage.

10° Dans ce but, la tâche essentielle du socialisme consiste aujourd’hui à rassembler le prolétariat de tous les pays en une force révolutionnaire vivante et à créer une puissante organisation internationale possédant une seule conception d’ensemble de ses intérêts et de ses tâches, et une tactique et une capacité d’action politique unifiées, de manière à faire du prolétariat le facteur décisif de la vie politique, rôle auquel l’histoire le destine.

11° La guerre a fait éclater la IIe Internationale. Sa faillite s’est avérée par son incapacité à lutter efficacement pendant la guerre contre la dispersion nationale et à adopter une tactique et une action communes pour le prolétariat de tous les pays.

12° Compte tenu de la trahison des représentations officielles des partis socialistes des pays belligérants envers les objectifs et les intérêts de la classe ouvrière, compte tenu du fait qu’ils ont abandonné les positions de l’Internationale pour rallier celles de la politique bourgeoise-impérialiste, il est d’une nécessité vitale pour le socialisme de créer une nouvelle Internationale ouvrière qui se charge de diriger et de coordonner la lutte de classe révolutionnaire menée contre l’impérialisme dans tous les pays. Pour accomplir sa tâche historique, elle devra s’appuyer sur les principes suivants :

  1. La lutte de classe à l’intérieur des États bourgeois contre les classes dirigeantes, et la solidarité internationale des prolétaires de tous les pays sont les deux règles de conduite indispensables que la classe ouvrière doit appliquer dans sa lutte de libération historique. Il n’y a pas de socialisme en dehors de la solidarité internationale du prolétariat, le prolétariat socialiste ne peut renoncer à la lutte de classe et à la solidarité internationale, ni en temps de paix, ni en temps de guerre : cela équivaudrait à un suicide.
  2. L’action de classe du prolétariat de tous les pays doit, en temps de paix comme en temps de guerre, se fixer comme but principal de combattre l’impérialisme et de faire obstacle à la guerre. L’action parlementaire, l’action syndicale et l’activité globale du mouvement ouvrier doivent être subordonnées à l’objectif suivant : opposer dans tous les pays, de la manière la plus vive, le prolétariat à la bourgeoisie, souligner à chaque pas l’opposition politique et spirituelle entre les deux classes, tout en mettant en relief et en démontrant l’appartenance commune des prolétaires de tous les pays à l’Internationale.
  3. Le centre de gravité de l’organisation de classe du prolétariat réside dans l’Internationale. L’Internationale décide en temps de paix de la tactique des sections nationales au sujet du militarisme, de la politique coloniale, de la politique commerciale, des fêtes de mai, et de plus elle décide de la tactique à adopter en temps de guerre.
  4. Le devoir d’appliquer les décisions de l’Internationale précède tous les autres devoirs de l’organisation. Les sections nationales qui contreviennent à ses décisions s’excluent elles-mêmes de l’Internationale.
  5. Dans la lutte contre l’impérialisme et la guerre, les forces décisives ne peuvent être engagées que par les masses compactes du prolétariat de tous les pays. La tactique des sections nationales doit par conséquent avoir pour objectif principal de former la capacité d’action politique des masses et leur sens de l’initiative, d’assurer la coordination internationale des actions de masse, de développer les organisations politiques, de telle sorte que par leur intermédiaire on puisse compter à chaque fois sur le concours rapide et énergique de toutes les sections et que la volonté de l’Internationale se concrétise dans l’action des masses ouvrières les plus larges dans tous les pays.
  6. La première tâche du socialisme est la libération spirituelle du prolétariat de la tutelle de la bourgeoisie, tutelle qui se manifeste par l’influence de l’idéologie nationaliste. L’action des sections nationales, tant au Parlement que dans la presse, doit avoir pour but de dénoncer le fait que la phraséologie traditionnelle du nationalisme est l’instrument de la domination bourgeoise. Aujourd’hui, la seule défense de toute liberté nationale effective est la lutte de classe révolutionnaire contre l’impérialisme. La patrie des prolétaires, dont la défense prime tout, c’est l’Internationale socialiste.

10 Avr 2015

“Franz Fanon. Des Antilles à l’Algérie, pour une autre culture méditerranéenne”. Texte de Claudine Roméo. En contre-point à Rosa Luxemburg.

La quinzaine Rosa Luxemburg, puis la disparition de Claudine Roméo ont imposé l’idée de donner sur ce blog la parole à ceux qui aujourd’hui par des liens invisibles ténus mais tenaces font vivre ce qui peut apparaître essentiel chez Rosa luxemburg : la sensibilité, la conscience, l’engagement la rigueur. Vous trouverez les textes dans la rubrique contre-point. Nous publions aujourd’hui, après celui sur la Tunisie, l’Art dans la Révolution, un texte de Claudine Roméo: Fanon, Des Antilles à l’Algérie, pour une autre culture méditerranéenne. Ce texte publié par Claudine Roméo en 2000 dans la revue Littérature frontalière constitue une analyse fine de l’approche de Fanon d’une culture méditerranéenne différente, qu’elle fait partir du postulat : “Ce n’est qu’après un double déplacement, d’abord en Europe – en “Métropole” – puis en Algérie, qu’il s’approprie une autre culture, une autre pratique, la culture révolutionnaire, découverte – et inventée – avec sa propre pratique, dans son engagement personnel.” Elle met ainsi en avant ce qui fait l’essentiel et l’importance aujourd’hui encore de Fanon, le lien entre réflexion et pratique, engagement et inscription dans la révolution. Et elle termine son texte par cette superbe phrase: “Le concept de “Black” des mômes des banlieues, indiens, africains, algériens, sous-prolétaires, mais aussi homosexuels, femmes, exclus de tous ordres et sans papiers, un seul et unique facteur les constitue comme “mêmes”, comme unis et universels : leur lutte.”


A noter pas seulement, leur oppression, mais aussi … leur lutte.

 

Des Antilles à l’Algérie, pour une autre culture méditerranéenne.

Claudine Roméo

Le Martiniquais Franz Fanon a eu, en Europe et aux yeux du monde, une célébrité enthousiaste dans les milieux étudiants et militants entre 1960 et 1980. Dans les années 40, il est, pour les Noirs américains, une des figures lumineuses de leur combat. Depuis, c’est le silence, les jeunes n’en ont jamais entendu parler. Relisant des vieux numéros des “Temps modernes” et “d”Esprit”, je le vois constamment cité par Jean-Pierre Faye, Simone de Beauvoir, Sartre, comme le penseur de la Révolution Noire (“Black” serait maintenant un terme plus exact). Sa place dans notre questionnement sur “l’appropriation” est désignée du fait même qu’il l’a pratiquée, mais de manière tout à fait originale, sur des terrains concrets et brûlants: c’est ce que Deleuze a appelé la déterritorialisation, le décalage qui rend son appropriation spéciale, elle ne peut procéder que par écarts et par bonds.

Dans son analyse de la culture “noire” observée dans son enfance, il dénote un complexe d’appropriation de la culture “blanche”. Ce n’est qu’après un double déplacement, d’abord en Europe – en “Métropole” – puis en Algérie, qu’il s’approprie une autre culture, une autre pratique, la culture révolutionnaire, découverte – et inventée – avec sa propre pratique, dans son engagement personnel.

Fanon met en place une démarche et un discours originaux, en se plaçant simultanément à deux niveaux.

D’une part désappropriation/appropriation fonctionnent entre elles, dialectiquement au sens le plus serré, le plus fort (il citait couramment Hegel et Marx), d’autre part, selon le plan d’observations cliniques, les situations coloniales – ou anti-coloniales -, se repèrent dans la langue même. Observation sans cesse reprise, récits et descriptions de situations pathologiques ou libératrices, reviennent dans tous ses textes. Sa réflexion se rapproche de celle d’Albert Memmi pour qui le colonisateur est aussi aliéné (sinon plus) que le colonisé. Il a sans doute connu Memmi à Tunis.

Les différents lieux” où la voix de Fanon porte : Martinique, France, Algérie, Tunisie, mouvement des Blacks Panthers composent une constellation où les aspects divers de la révolte se diffractent et se reflètent, glissement, dérives, déterritorialisation.

Mais son écriture reste très fortement dialectique et rationnelle dans la forme et le suivi serré et soutenu de l’argumentation.

  1. 1. Éléments de la vie de Fanon qui éclairent cette pratique des passages

Il y a une thèse américaine sur Fanon de l’historienne Irene Gendzier (université de Boston). Sa source principale, bien que tue, a sans doute été la psychiatre algérienne Alice Cherki qui a travaillé dans le service de Fanon à Blida.

Fanon naît en 1922 dans une famille martiniquaise et prend conscience de l’aliénation – et des conditions de vie réelles – du peuple noir dès ses années de lycée. Très jeune, il est révolté par l’acceptation plus ou moins passive de l’oppression. Les descriptions déjà cliniques de certains comportements se trouveront plus tard dans Peau noire et masque blanc. Par sa seule observation, et avec l’intensité passionnée de son émotion et de sa souffrance, il passe du constat de l’oppression à celui, décourageant, de l’aliénation.

Expérience d’autant plus douloureuse qu’en même temps les Antilles françaises sont amenées à participer à la guerre, à défendre les valeurs “françaises”. Or l’atmosphère vichyssoise qui règne dans les colonies augmente encore l’oppression et la honte. La répression frappe la revue “Tropiques” créée par Aimée Césaire, elle est interdite en 1940. Césaire, amplement cité par Fanon dans tous ses livres, peut nous donner une idée assez fidèle de l’ambiance où vivaient les intellectuels et les artistes, dont Fanon, par exemple, à la fin de ses années de lycée (il est né 9 ans après Césaire). Atmosphère terrible, au moment où ces jeunes intellectuels cherchent leur voie.

Ainsi, dans Les Chiens se taisaient (tragédie), Césaire fait dire au “Rebelle”:

“J’ai capté dans l’espace d’extraordinaires messages […] plein de poignards, de nuit, de gémissements. J’entends plus haut que les louanges une vaste improvisation de tornades, de corps de soleil, de maléfices, de pierre qui cuisent, de petits jours étrangers, d’engourdissement bu à petites gorgées.”

Fanon et son ami Marcel Manville, maintenant avocat à Paris et à Fort de France et fondateur du club Franz Fanon, écœurés par la collaboration vont rejoindre la Dominique où des milliers de jeunes Antillais et Guyanais s’embarquent pour aller se battre en Europe. Ils débarquent à Saint-Tropez en 1944 et se battent ensuite en Alsace. Fanon est blessé dans la bataille de France, à Colmar. C’est là qu’il se rend compte qu’en fait, il ne se bat pas pour la liberté mais pour les métropolitains, les blancs.

“Cette nouvelle déception est immense” dit-il dans une lettre à sa mère. Jusque-là il pouvait dans un déchirement plus ou moins conscient déplorer le colonialisme, tout en pensant qu’ailleurs dans une vraie “France” étaient vivaces certaines valeurs. Mais par son engagement dans la guerre, il ne trouve “rien ici, qui justifie cette subtile décision de (se) faire le défenseur du fermier quand lui-même s’en fout”.

Toutes ces déceptions l’amènent à fuir la capitale où “il y a trop de nègres”. Idée qui anticipe sur sa future critique de la négritude. C’est à Lyon qu’il va faire ses études de médecine et de psychiatrie. Il suit également des cours de philosophie à l’université et fréquente les milieux trotskystes.

Ses études terminées, il est affecté dans différents services en métropole, puis accepte un poste à l’hôpital de Blida, en Algérie.

Il trouve immédiatement l’atmosphère de révolte, qui, sous l’occupation, était brouillée par le fait douloureux de la collaboration.

Invité en 1953 par l’historien André Mandouze à faire une conférence à l’université d’Alger contre le racisme, il est contacté par le FLN

En 1957, protestant contre des sanctions aux grévistes de l’hôpital de Blida, il est – pour quelques temps – expulsé d’Algérie par Lacoste. Il écrit dans “El Moudjahid” dont il devient correspondant à Tunis.

Atteint de leucémie, il est envoyé pour soins à Moscou, puis à Washington. Il meurt à 34 ans, ayant publié quatre ouvrages, dirigé et réorganisé un service de psychiatrie et participé acivement à la guerre de libération.

  1. 2. Première analyse de la réalité sociale par Fanon

Sa vision est d’abord proche de celle de Césaire et Glissant. Il y a cette réalité douloureuse et sans cesse ravivée, de l’oppression du “noir” par le “blanc”.

Mais Fanon n’est pas un littéraire, il ne trouve aucune jouissance dans la souffrance, aucune consolation épique dans de quelconques lamentations. C’est le point de départ qu’ils ont surtout en commun. Ensuite Fanon choisit surtout la “critique sociale” comme on l’appellerait maintenant. Il constate des cassures inévitables et les décrit comme des véritables dispositifs machiniques – Fanon s’étonne de l’absence de l’esprit de révolte. Comment la longue histoire des esclaves noirs, histoire de douleur et de mort, ne les a pas, aux Antilles, entraînés dans la révolte, la révolution? La dialectique employée est très voisine de celle du maître et de l’esclave, très voisine aussi du style sartrien (cf. “Conscience and consciousness”, The relevance of Hegel ans Sartre, in Fanon, I. Gendzier).

Dans cette Martinique encore dominée ou dans des coins d’Algérie pas encore révoltés, les noirs imitent les manières des blancs, jusqu’à l’expression du visage, jusqu’aux vêtements. Plus symptomatique encore, le langage.

Cas d’aphasie, impossibilité à employer certains mots, hallucinations auditives (discours imaginaire ou écoute d’une radio imaginaire en français, directement branchée dans la tête). Ces descriptions impressionnistes, mais déjà précises, et ensuite cliniques (Algérie) ont un effet d’abord théorique chez Fanon.

Mais ses refus sont déjà très nets. Jamais, il ne s’est fait le chantre de la négritude.

Beaucoup plus tard, il sera amené à attaquer très vivement Senghor. S’il avait fallu parler dès cette époque, de la “différence”, Fanon ne l’aurait certainement pas placée là où on s’y serait attendu. Il aurait déjà vu le danger de ce concept.

En effet, pour Fanon, la négritude n’est que l’envers d’une attitude blanche qui met “tous les nègres dans le même sac”. C’est ce qu’il déclare dès 1956 à Paris à un congrès de la Société africaine de Culture.

La vraie différence est entre exploitants et exploités, dominants et dominés, ce en quoi il se montre avant tout marxiste.

Dans les premières descriptions cliniques, de véritables éléments de résistance apparaissent. Avant que la posture révolutionnaire s’affirme, Fanon dépiste les formes spontanées de cette résistance – façon de pratiquer le double langage, jeux de mots où le colonisé prend au piège le colon, emploi du créole, récits des vieux qui mettent en scène l’antillais se moquant du blanc. Aussi dans Peau noir et masque blanc, ces magnifiques passages où Fanon fait un nouvel “éloge de la paresse” : dans une situation où le noir est seul face au patron blanc, la “paresse” est une forme courante et efficace de résistance = analyse de Fanon pleine d’humour et de perspicacité.

Bien que anti littéraire, Fanon est un écrivain. Son texte est vivant, nerveux. La négritude – celle de Senghor – est pour Fanon une attitude “littéraire” même s’il en comprend du dedans les implications affectives et la blessure. Il préfère une attitude critique – très fraternelle – et en ce sens vraiment autocritique. Alors que la négritude, tournée vers le passé, est coupée de l’actualité, l’intellectuel doit être

“debout devant le présent de son pays, obervant lucidement et objectivement l’actualité du continent qu’il voulait faire sienne, l’intellectuel est effrayé par le vide, l’abrutissement, la sauvagerie.” (Damnés de la terre, P. 102)

Il regarde ce qui se passe sur le continent africain:

“En Afrique, la littérature colonisée […]  n’est pas une littérature nationale, mais une littérature de nègres.”

Ce qui indigne le plus Fanon, c’est l’enfermement dans les attitudes toutes faites, des clichés, en particulier l’absence de rationalité prétendue des noirs.

“Dans l’ensemble, les chantres de la négritude opposeront la vieille Europe à la Jeune Afrique, la raison ennuyeuse à la poésie, la logique oppressive à la piaffante nature […] D’un côté raison, cérémonie, protocole, scepticisme, de l’autre ingénuité, pétulance, liberté, pourquoi pas luxuriance, mais aussi irresponsabilité”:

Remarque de Fanon qui rappelle les racistes qui disent que “les noirs ont le rythme dans la peau” (sans compter les implications sexuelles, cf; La putain respectueuse, de Sartre).

Aussi, à partir d’une dialectique serrée et argumentée, dont la conclusion nécessaire paraissait toute trouvée, l’identité nègre, Franz Fanon pratique un écart, une déterritorialisation. Il fuit cette (nouvelle) forme d’enfermement – l’enfermement dans un style de discours et dénonce le mythe qui relie inévitablement le blanc à l’idée de culture et le noir à l’idée de nature.

Le noir se désapproprie de ces successifs enfermements et s’approprie son humanité: c’est cela l’apport de Fanon.

3.

Mais il fallait encore une étape, une dé-rive, une reprise, fonctionnant là aussi comme désappropriation de tout exotisme – perte désécurisante des nouvelles certitudes aussi – la guerre, la déception, la perte de toute naïveté en qui concernait une quelconque quête universelle des droits “je me bats pour le droit du fermier et le fermier s’en fout”. Rappel de la guerre en France, pour libérer la Métropole.

Le constat cuisant, suivi d’études de psychiatrie, de philosophie et anthropologie, devait le conduire vers le lieu où la parole serait enfin entendue et où une double activité s’offrait à lui.

C’est en Algérie que la saisie aveuglante de deux enfermements se fait, et le pousse vers un engagement définitif.

La façon d’aborder la “maladie” mentale à Blida d’une part, s’exercer son métier, de faire sienne cette dérive pour en décrire les déterminations socio-historiques – coloniales – et la situation politique de l’Algérie colonisée d’autre part, la folie comme révolte, et la révolution enfin trouvée.

Dans le service psychiatrique de Blida, Alice Cherki, sa collaboratrice, dans un recueil de textes des amis de Fanon, raconte comment il aborde la réalité institutionnelle. Les premiers chapitres de l’an V de la révolution (re-publié sous le titre Sociologie d’une révolution) sont consacrés à des pathologies repérées surtout dans le langage, dans le parler : confusion, délires de persécution, bredouillage. Avant qu’on parle d’antipsychiatrie, Fanon donne la parole aux patients de l’hôpital de Blida. Il amorce l’autogestion d’une cafétéria, d’une bibliothèque et d’activités culturelles. Il décloisonne le rapport soignant/soigné. Il conçoit la folie, avant la lettre, comme pathologie presque exclusivement sociale. Le colonisateur lui paraissant, bien sûr aussi “malade” que le soignant.

Dans l’an V de la révolution , le lien entre son travail de psychiatrie – être du côté du patient plutôt que de celui de l’institution, et la révolution algérienne – révolution enfin trouvée – est nettement établi dans Peau noire et masque blanc (P. 81)

“Ce qui apparaît donc, c’est la nécessité d’une action couplée sur l’individu et sur le groupe – en tant que psychanalyste, je dois aider mon patient à concentrer son inconscient […] à agir dans le sens d’un changement des structures sociales.”

Fanon va donc développer “une rhétorique de combat”, selon une expression employée par les participants au colloque de Brazzaville. Dans un article de Présence africaine (février – mai 1959 n°24 -25), il imagine ce mini-dialogue entre une bourgeoise et un noir:

“la dame (gracieusement)

– mais il est blanc, ce noir!

– le nègre blanc, vous emmerde madame.”

Certains accents violents ou drôles sont très proches de Jean Genet – parfois, par éclairs, c’est le même humour d’un dionysiaque follement politique (cf. Les Nègres, Les Paravents).

Comme le voit très bien Sartre, avec le même enthousiasme critique, dans sa longue préface aux damnés de la terre:

“Le lecteur est sévèrement mis en garde cotre les aliénations des plus dangereuses […] tout aussi bien, le retour du lointain passé de la culture africaine.”

L’appropriation de la révolution algérienne, modèle de la révolution de tout noir, ne peu que passer par la violence. Mais dit Sartre commentant Fanon :

“Ce qui n’est pas d’abord leur violence, c’est la nôtre retournée, qui grandit et les déchire.”

Guérilla, que chacun doit mener quotidiennement contre soi-même en tant qu’aliéné ( à tous les sens du mot) = “l’indigénat, reprend Fanon, est introduit et maintenu chez les colonisés avec leur consentement”.

Cette pensée, plaie ouverte, a une portée universelle, elle ne concerne pas seulement le colonisé mais aussi le colonisateur :

“Nous aussi, gens de l’Europe, conclut Sartre, on vous décolonise. Cela veut dire qu’on s’extirpe par une opposition sanglante le colon qui est en nous.”

Comme le remarque Jacques Fredj dans les actes du colloque de Brazzaville utilisant Psychologie de la décolonisation, d’Octave Mannoni, cette décolonisation est d’abord linguistique “ce n’est pas le langage, qui se construit et se défait au cours de l’analyse”. Au cours de la guerre de libération, le militant refuse tout d’abord d’écouter la radio française, qui, tel le Dieu du Président Schreber – cas de texte paranoïaque analysé par Freud – lui dicte discours et délires directement dans la tête -. Cependant, impliqué ensuite dans la lutte, il se sert de cette même radio pour des émissions clandestines dans le Djebel.

Autre langage : le vêtement, le voile.

Dans un premier temps la jeune fille porte le voile (traditions familiales), dans un deuxième temps, “émancipation” de type européen, elle le rejette. Mais plus tard, gagnée par la révolution, elle le remet et cache – en dessous – des armes.

“Elle a une démarche fière et dégagée”.

Que ces analyses, aussi incisives que naïves et triomphalistes ne nous fassent pas sourire trente-cinq ans après. Parfois un peu inexactes, dans leur schématisme (partie I et II, An V de la Révolution), elles restent fixées dans une vérité.

C’est donc avec la plus grande gravité que nous relisons maintenant des passages sur l’Algérie, fer de lance de la révolution “noire” ou “africaine”.

“La vieille Algérie est morte” dit Fanon, “la puissance de la révolution réside d’ores et déjà dans la mutation radicales qui s’est produite chez l’Algérien”.

Autre raison de considérer ici et maintenant sa pratique de l’appropriation : un fort mouvement antiraciste s’est donc développé, relancé par la lutte contre la loi Debré, avec “le respect des différences” comme slogan. Mais au-delà et après le développement d’une certaine idéologie occidentale de gauche, on renvoie, en fait, chaque “Black”, chaque opprimé, à sa différence, rendant implicitement exclue l’appartenance à l’universel.

Le concept de “Black” des mômes des banlieues, indiens, africains, algériens, sous-prolétaires, mais aussi homosexuels, femmes, exclus de tous ordres et sans papiers, un seul et unique facteur les constitue comme “mêmes”, comme unis et universels : leur lutte.

Original sur :

“Franz Fanon. Des Antilles à l’Algérie, pour une autre culture méditerranéenne”. Texte de Claudine Roméo. (Pour conjurer l’absence, 2) 

http://linter.over-blog.com/2015/03/texte-de-claudine-romeo-fin-pour-conjurer-l-absence-2.html

Lien de l’image : https://afrodiasporarts.files.wordpress.com/2012/05/fanon-chaque-fois.jpg

15 Mar 2015