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A Rosa Luxemburg : Remarques à propos de son projet de thèses pour le groupe “Internationale”. Karl Liebknecht.

L’Après 67/68 représente une période centrale pour une nouvelle confrontation avec la pensée de Rosa Luxemburg. Bien entendu à partir des présupposés de l’époque. Le numéro de Partisans daté de 1969, intitulé “Rosa Luxemburg vivante” (qui vient de m’être offert et que je n’avais plus) en est tout au long de sa lecture un exemple significatif. Les auteurs (Loewy, Bensaïd, Haupt) les thèmes (la question de l’organisation, masse et parti, la gauche nouvelle allemande et Rosa Luxemburg) en témoignent et constituent de ce fait un double enseignement : sur Rosa Luxemburg et sur notre époque. Dans cet article (en construction), nous reprenons tout d’abord un texte Liebknecht. Qui discute les thèses qui viennent d’être republiées aux Editions Agone dans le tome IV des Œuvres complètes. Pour ceux qui connaissent et apprécient ce texte de Rosa Luxemburg, les commentaires de Liebknecht sont précieux. Nous avons gardé la traduction de Partisans, comme beaucoup de traductions, elle pourrait certainement être revue. Mais elle a eu le mérite d’exister et de participer de la re-connaissance de Rosa Luxemburg entamée dans ce tournant des années 70.

 

A Rosa Luxemburg : Remarques à propos de son projet de thèses pour le groupe “Internationale”. Karl Liebknecht

Sur les points fondamentaux de la critique (1-7) et les directives pour l’orientation de la politique socialiste (8, 9, particulièrement “bases” 1 et 2), bien entendu absolument d’accord.

L’évolution de la “majorité”, de la passivité à la trahison, devrait être exposée d’une façon énergique et le plus brièvement possible pour les masses. De même pour ce qui concerne l’effroyable mesquinerie de la soi-disant “minorité” – cette corbeille pleine de puces sautillantes – si confuse, et seulement pas si amusante à voir; des puces qui ne peuvent ou ne veulent même pas – par amour de l’ordre et par “discipline” – piquer. Auprès d’eux, la puce-ministre ou ministre Goethe était un homme de caractère et la fameuse cigale “chantant sans cesse dans l’herbe sa vieille chansonnette” un miracle d’impétuosité. J’ai vu récemment en Lorraine un Valaque qui, malgré sa Valaquie, se fatiguait de temps à autre à une jument; que le pudique Joseph explique le signe! Item – les masses en tout bien tout honneur, mais les vieilles grenouilles coassent et frayent de nouveau dans le vieux marais. La “minorité” – pardonnez-moi si cela m’accable. Des scorpions pour pousser en avant ces “myrmidons” de la lutte de classe! Mais on ne frappe que le vide. Et la marotte du fou reste le seul espoir.

 Seulement quelques mots de critiques à votre adresse: il est nécessaire que nous parlions tout à fait ouvertement.

A la fin du paragraphe 9 (… “dépendent de la question de savoir si”), le sort du socialisme peut sembler trop dépendre de la libre décision du prolétariat international, décision qui, d’après les tournures employées, pourrait donner l’impression qu’elle n’est déterminée, considérée comme déterminable que par l’agitation, l’éducation, la propagande, alors que ces activités dans le processus social des masses n’ont de façon générale qu’une force d’accouchement, non de création, et sont elles-mêmes conditionnées, déterminées. Il faudrait trouver une autre façon de présenter la chose.

Au paragraphe 12, ce qu’on veut dire – je le sais bien – c’est ceci : la nouvelle Internationale, qui sera édifiée après l’effondrement (éclatement est insuffisant) de l’ancienne doit reposer sur les bases suivantes, etc. Il ne s’agit pas du plan d’une fondation à côté de n’importe quelles autres fondations possibles, mais des directives pour la formation de l’Internationale malgré tout “une et individuelle”. Est-ce qu’il n’est pas possible d’exprimer cela plus nettement?

Au sujet des paragraphes 3 et 4 des “bases” trop centraliste-mécanique. Trop de discipline, trop peu de spontanéité, dont la préparation et le déploiement constituent la tâche principale. Parallélisme spontané de sentiments, d’idées, de buts, d’exigences, d’actions, coopération spontanée, sont la principale base, la seule garantie durable de la victoire future. “D’en bas”, masses, non chefs”, cela vaut naturellement ici aussi. “Dictature” de l’Internationale seulement possible que si ce n’est pas précisément dictature, contrainte, mais méthode d’action la plus convenable, si ce n’est pas l’imposition d’un comité de bienfaisance ou autre volonté centrale sur les masses, mais la forme la plus énergique de l’exécution de la volonté des masses transmise par l’intermédiaire d’une organisation ou librement reconnue.

Au paragraphe 5 : les masses considérées trop comme instruments de l’action, non comme porteurs de la volonté; en tant qu’instruments de l’action voulue et organisée par l’Internationale, non en tant que voulant et décidant elles-mêmes. Que signifie la distinction entre les masses et l’Internationale? Les masses internationales sont l’Internationale. L’alternative : “chefs ou masses” ne peut pas être retournées en celle-ci:  “les “chefs de l’Internationale ou les chefs de ses sections internationales”, si les premiers étaient bien entendu aussi – du moins encore aujourd’hui en Allemagne – un échange favorable.

Paragraphe 5 et  6, le 6 a sa place avant le 5. La déviation que je viens de signaler n’apparaît-elle pas de nouveau dans ce changement de position?

D’une façon générale, l’important en vue de la préparation de la nouvelle Internationale est que maintenant encore quelque chose soit fait qu’on puisse voir, qui montre l’idée que doit représenter la nouvelle Internationale, aujourd’hui non seulement pensée d’une façon théorique, mais déjà vivante, incarnée en esprit de sacrifice et en volonté d’action, en disposition à l’action et en action. Le cours des théorèmes, projets tactiques, résolutions, thèses, statuts, programmes, et même des organisations  avec les plus beaux programmes du monde, a été renversé d’une façon fatale avec les nombreux runs patriotiques de socialistes spéculatifs. Au commencement de la nouvelle Internationale doit être l’action, alors elle est née, baptisée et achevée, ferme dans le présent, sûre pour l’avenir.

Si l’action échoue, seule reste l’autre voie, plus lente vers sa création, celle qui doit être dans les première journées de voyage la voie de la critique la plus intransigeante.

Je sais que là-dessus aussi nous sommes d’accord.

Partisans, décembre-janvier 1969, N° 45, Editions François Maspéro, P 112/113 – (Texte extrait d’un ensemble traduit par Marcel Ollivier pour Maspéro selon le préambule à la publication)


 

Lire Karl Liebknecht en français sur le site MIA : https://www.marxists.org/francais/liebknec/works.htm


La version définitive adoptée le 1er janvier 1916 visible sur ce même site. (La traduction de ce texte  a été retravaillée pour la parution aux Editions Agone. DVP)

Annexe
Thèses sur les tâches de la social-démocratie

Une majorité de camarades des quatre coins de l’Allemagne a adopté les thèses suivantes, qui présentent une application du programme d’Erfurt au problème actuel du socialisme international.

La guerre mondiale actuelle a réduit à néant les résultats du travail de quarante années de socialisme européen, en ruinant l’importance de la classe ouvrière révolutionnaire en tant que facteur de pouvoir politique, en ruinant le prestige moral du socialisme, en faisant éclater l’Internationale prolétarienne, en conduisant ses sections à un fratricide mutuel et en enchaînant les voeux et les espoirs des masses populaires dans les pays capitalistes les plus importants au vaisseau de l’impérialisme.

En votant les crédits de guerre et en proclamant l’Union sacrée, les dirigeants officiels des partis sociaux-démocrates d’Allemagne, de France et d’Angleterre (à l’exception du parti ouvrier indépendant) ont renforcé l’impérialisme sur ses arrières, ont engagé les masses populaires à supporter patiemment la misère et l’horreur de la guerre, et ainsi ont contribué au déchaînement effréné de la fureur impérialiste, au prolongement du massacre et à l’accroissement du nombre de ses victimes ; ils partagent donc la responsabilité de la guerre et de ses conséquences.

Cette tactique des instances officielles du parti dans les pays belligérants, et en tout premier lieu en Allemagne, qui était jusqu’ici le pays pilote de l’Internationale, équivaut à une trahison des principes les plus élémentaires du socialisme international, des intérêts vitaux de la classe ouvrière et de tous les intérêts démocratiques des peuples. A cause de cette tactique, la politique socialiste était également condamnée à l’impuissance dans les pays où les dirigeants du parti sont restés fidèles à leurs devoirs : en Russie, en Serbie, en Italie, et – avec une exception – en Bulgarie.

En abandonnant la lutte de classes pour toute la durée de la guerre, et en la renvoyant à la période d’après-guerre, la social-démocratie officielle des pays belligérants a donné le temps aux classes dirigeantes de tous les pays de renforcer considérablement leur position aux dépens du prolétariat sur le plan économique, politique et moral.

La guerre mondiale ne sert ni la défense nationale ni les intérêts économiques ou politiques des masses populaires quelles qu’elles soient, c’est uniquement un produit de rivalités impérialistes entre les classes capitalistes de différents pays pour la suprématie mondiale et pour le monopole de l’exploitation et de l’oppression des régions qui ne sont pas encore soumises au Capital. A l’époque de cet impérialisme déchaîné il ne peut plus y avoir de guerres nationales. Les intérêts nationaux ne sont qu’une mystification qui a pour but de mettre les masses populaires laborieuses au service de leur ennemi mortel : l’impérialisme.

Pour aucune nation opprimée, la liberté et l’indépendance ne peuvent jaillir de la politique des États impérialistes et de la guerre impérialiste. Les petites nations, dont les classes dirigeantes sont les jouets et les complices de leurs camarades de classe des grands États, ne sont que des pions dans le jeu impérialiste des grandes puissances, et, tout comme les masses ouvrières des grandes puissances, elles sont utilisées comme instruments pendant la guerre pour être sacrifiées après la guerre aux intérêts capitalistes.

Dans ces conditions, quel que soit le vainqueur et quel que soit le vaincu, la guerre mondiale actuelle représente une défaite du socialisme et de la démocratie; quelle que soit son issue, elle ne peut conduire qu’au renforcement du militarisme, des conflits internationaux et des rivalités sur le plan de la politique mondiale, sauf au cas d’une intervention révolutionnaire du prolétariat international. Elle augmente l’exploitation capitaliste, accroît la puissance de la réaction dans la politique intérieure, affaiblit le contrôle de l’opinion publique et réduit de plus en plus le Parlement à n’être que l’instrument docile du militarisme. En même temps, la guerre mondiale actuelle développe toutes les conditions favorables à de nouvelles guerres.

La paix mondiale ne peut être préservée par des plans utopiques ou foncièrement réactionnaires, tels que des tribunaux internationaux de diplomates capitalistes, des conventions diplomatiques sur le « désarmement », la « liberté maritime », la suppression du droit de capture maritime, des « alliances politiques européennes », des « unions douanières en Europe centrale », des Etats tampons nationaux, etc. On ne pourra pas éliminer ou même enrayer l’impérialisme, le militarisme et la guerre aussi longtemps que les classes capitalistes exerceront leur domination de classe de manière incontestée. Le seul moyen de leur résister avec succès et de préserver la paix mondiale, c’est la capacité d’action politique du prolétariat international et sa volonté révolutionnaire de jeter son poids dans la balance.

L’impérialisme, en tant que dernière phase et apogée de la domination politique mondiale du Capital, est l’ennemi mortel commun du prolétariat de tous les pays. Mais il partage aussi avec les phases antérieures du capitalisme le destin d’accroître les forces de son ennemi mortel à mesure même qu’il se développe. Il accélère la concentration du capital, la stagnation des classes moyennes, l’accroissement du prolétariat, suscite la résistance de plus en plus forte des masses, et conduit ainsi à l’intensification des oppositions entre les classes. Dans la paix comme dans la guerre, la lutte de classe prolétarienne doit concentrer toutes ses forces en premier lieu contre l’impérialisme. Pour le prolétariat international, la lutte contre l’impérialisme est en même temps la lutte pour le pouvoir politique dans l’État, l’épreuve de force décisive entre socialisme et capitalisme. Le but final du socialisme ne sera atteint par le prolétariat international que s’il fait front sur toute la ligne à l’impérialisme et s’il fait du mot d’ordre « guerre à la guerre » la règle de conduite de sa pratique politique, en y mettant toute son énergie et tout son courage.

10° Dans ce but, la tâche essentielle du socialisme consiste aujourd’hui à rassembler le prolétariat de tous les pays en une force révolutionnaire vivante et à créer une puissante organisation internationale possédant une seule conception d’ensemble de ses intérêts et de ses tâches, et une tactique et une capacité d’action politique unifiées, de manière à faire du prolétariat le facteur décisif de la vie politique, rôle auquel l’histoire le destine.

11° La guerre a fait éclater la IIe Internationale. Sa faillite s’est avérée par son incapacité à lutter efficacement pendant la guerre contre la dispersion nationale et à adopter une tactique et une action communes pour le prolétariat de tous les pays.

12° Compte tenu de la trahison des représentations officielles des partis socialistes des pays belligérants envers les objectifs et les intérêts de la classe ouvrière, compte tenu du fait qu’ils ont abandonné les positions de l’Internationale pour rallier celles de la politique bourgeoise-impérialiste, il est d’une nécessité vitale pour le socialisme de créer une nouvelle Internationale ouvrière qui se charge de diriger et de coordonner la lutte de classe révolutionnaire menée contre l’impérialisme dans tous les pays. Pour accomplir sa tâche historique, elle devra s’appuyer sur les principes suivants :

  1. La lutte de classe à l’intérieur des États bourgeois contre les classes dirigeantes, et la solidarité internationale des prolétaires de tous les pays sont les deux règles de conduite indispensables que la classe ouvrière doit appliquer dans sa lutte de libération historique. Il n’y a pas de socialisme en dehors de la solidarité internationale du prolétariat, le prolétariat socialiste ne peut renoncer à la lutte de classe et à la solidarité internationale, ni en temps de paix, ni en temps de guerre : cela équivaudrait à un suicide.
  2. L’action de classe du prolétariat de tous les pays doit, en temps de paix comme en temps de guerre, se fixer comme but principal de combattre l’impérialisme et de faire obstacle à la guerre. L’action parlementaire, l’action syndicale et l’activité globale du mouvement ouvrier doivent être subordonnées à l’objectif suivant : opposer dans tous les pays, de la manière la plus vive, le prolétariat à la bourgeoisie, souligner à chaque pas l’opposition politique et spirituelle entre les deux classes, tout en mettant en relief et en démontrant l’appartenance commune des prolétaires de tous les pays à l’Internationale.
  3. Le centre de gravité de l’organisation de classe du prolétariat réside dans l’Internationale. L’Internationale décide en temps de paix de la tactique des sections nationales au sujet du militarisme, de la politique coloniale, de la politique commerciale, des fêtes de mai, et de plus elle décide de la tactique à adopter en temps de guerre.
  4. Le devoir d’appliquer les décisions de l’Internationale précède tous les autres devoirs de l’organisation. Les sections nationales qui contreviennent à ses décisions s’excluent elles-mêmes de l’Internationale.
  5. Dans la lutte contre l’impérialisme et la guerre, les forces décisives ne peuvent être engagées que par les masses compactes du prolétariat de tous les pays. La tactique des sections nationales doit par conséquent avoir pour objectif principal de former la capacité d’action politique des masses et leur sens de l’initiative, d’assurer la coordination internationale des actions de masse, de développer les organisations politiques, de telle sorte que par leur intermédiaire on puisse compter à chaque fois sur le concours rapide et énergique de toutes les sections et que la volonté de l’Internationale se concrétise dans l’action des masses ouvrières les plus larges dans tous les pays.
  6. La première tâche du socialisme est la libération spirituelle du prolétariat de la tutelle de la bourgeoisie, tutelle qui se manifeste par l’influence de l’idéologie nationaliste. L’action des sections nationales, tant au Parlement que dans la presse, doit avoir pour but de dénoncer le fait que la phraséologie traditionnelle du nationalisme est l’instrument de la domination bourgeoise. Aujourd’hui, la seule défense de toute liberté nationale effective est la lutte de classe révolutionnaire contre l’impérialisme. La patrie des prolétaires, dont la défense prime tout, c’est l’Internationale socialiste.

10 Avr 2015