Archives de catégorie : C. Articles de Rosa Luxemburg

“La classe ouvrière paie cher toute nouvelle prise de conscience de sa vocation historique. Le Golgotha de sa libération est pavé de terribles sacrifices. Les combattants des journées de Juin, les victimes de la Commune, les martyrs de la Révolution russe – quelle ronde sans fin de spectres sanglants ! Mais ces hommes-là sont tombés au champ d’honneur, ils sont, comme Marx l’écrivit à propos des héros de la Commune, « ensevelis à jamais dans le grand cœur de la classe ouvrière » La brochure de Junius, 1915. Rosa Luxemburg et la Commune (14)

“La classe ouvrière paie cher toute nouvelle prise de conscience de sa vocation historique. Le Golgotha de sa libération est pavé de terribles sacrifices. Les combattants des journées de Juin, les victimes de la Commune, les martyrs de la Révolution russe – quelle ronde sans fin de spectres sanglants ! Mais ces hommes-là sont tombés au champ d’honneur, ils sont, comme Marx l’écrivit à propos des héros de la Commune, « ensevelis à jamais dans le grand coeur de la classe ouvrière ». Maintenant, au contraire, des millions de prolétaires de tous les pays tombent au champ de la honte, du fratricide, de l’automutilation, avec aux lèvres leurs chants d’esclaves. Il a fallu que cela aussi ne nous soit pas épargné. Vraiment nous sommes pareils à ces Juifs que Moïse a conduits à travers le désert. Mais nous ne sommes pas perdus et nous vaincrons pourvu que nous n’ayons pas désappris d’apprendre. Et si jamais le guide actuel du prolétariat, la social-démocratie, ne savait plus apprendre, alors elle périrait « pour faire place aux hommes qui soient à la hauteur d’un monde nouveau ».

La commune de Paris est citée à plusieurs reprises dans la brochure de Junius (La crise de la social-démocratie), écrite en 1915, après le ralliement des social-démocraties à la boucherie de 14. De ce texte, l’un des plus beaux et des plus poignants de Rosa Luxemburg, rédigé au fin fond d’une cellule, on connaît l’expression célèbre issue de la première partie et reprise de Engels,  “socialisme ou barbarie”,

On y lit aussi aussi l’une des plus belles citations de Rosa Luxemburg sur la Commune : “Mais ces hommes-là sont tombés au champ d’honneur, ils sont, comme Marx l’écrivit à propos des héros de la Commune, « ensevelis à jamais dans le grand cœur de la classe ouvrière. Maintenant, au contraire, des millions de prolétaires de tous les pays tombent au champ de la honte, du fratricide, de l’automutilation, avec aux lèvres leurs chants d’esclaves”.

C’est l’une des plus importantes aussi car elle est associée à l’idée à mes yeux fondamentale et rarement mise en avant :  la responsabilité individuelle de chaque prolétaire acceptant de tuer un frère de classe et de nous aujourd’hui dans chacune de nos actions. Aussi convient-il de lire la fin de cette première partir complètement et attentivement:

“Et c’est alors que survint cet événement inouï, sans précédent : le 4 août 1914.

Cela devait-il arriver ainsi ? Un événement d’une telle portée n’est certes pas le fait du hasard. Il doit résulter de causes objectives profondes et étendues. Cependant ces causes peuvent résider aussi dans les erreurs de la social-démocratie qui était le guide du prolétariat, dans la faiblesse de notre volonté de lutte, de notre courage, de notre conviction. Le socialisme scientifique nous a appris à comprendre les lois objectives du développement historique. Les hommes ne font pas leur histoire de toutes pièces. Mais ils la font eux-mêmes. Le prolétariat dépend dans son action du degré de développement social de l’époque, mais l’évolution sociale ne se fait pas non plus en dehors du prolétariat, celui-ci est son impulsion et sa cause, tout autant que son produit et sa conséquence. Son action fait partie de l’histoire tout en contribuant à la déterminer. Et si nous pouvons aussi peu nous détacher de l’évolution historique que l’homme de son ombre, nous pouvons cependant bien l’accélérer ou la retarder.

Dans l’histoire, le socialisme est le premier mouvement populaire qui se fixe comme but, et qui soit chargé par l’histoire, de donner à l’action sociale des hommes un sens conscient, d’introduire dans l’histoire une pensée méthodique et, par là, une volonté libre. Voilà pourquoi Friedrich Engels dit que la victoire définitive du prolétariat socialiste constitue un bond qui fait passer l’humanité du règne animal au règne de la liberté. Mais ce « bond » lui-même n’est pas étranger aux lois d’airain de l’histoire, il est lié aux milliers d’échelons précédents de l’évolution, une évolution douloureuse et bien trop lente. Et ce bond ne saurait être accompli si, de l’ensemble des prémisses matérielles accumulées par l’évolution, ne jaillit pas l’étincelle de la volonté consciente de la grande masse populaire. La victoire du socialisme ne tombera pas du ciel comme fatum, cette victoire ne peut être remportée que grâce à une longue série d’affrontements entre les forces anciennes et les forces nouvelles, affrontements au cours desquels le prolétariat international fait son apprentissage sous la direction de la social-démocratie et tente de prendre en main son propre destin, de s’emparer du gouvernail de la vie sociale. Lui qui était le jouet passif de son histoire, il tente d’en devenir le pilote lucide.

Friedrich Engels a dit un jour : « La société bourgeoise est placée devant un dilemme : ou bien passage au socialisme ou rechute dans la barbarie. » Mais que signifie donc une « rechute dans la barbarie » au degré de civilisation que nous connaissons en Europe aujourd’hui ? Jusqu’ici nous avons lu ces paroles sans y réfléchir et nous les avons répétées sans en pressentir la terrible gravité. Jetons un coup d’œil autour de nous en ce moment même, et nous comprendrons ce que signifie une rechute de la société bourgeoise dans la barbarie. Le triomphe de l’impérialisme aboutit à l’anéantissement de la civilisation – sporadiquement pendant la durée d’une guerre moderne et définitivement si la période des guerres mondiales qui débute maintenant devait se poursuivre sans entraves jusque dans ses dernières conséquences. C’est exactement ce que Friedrich Engels avait prédit, une génération avant nous, voici quarante ans. Nous sommes placés aujourd’hui devant ce choix : ou bien triomphe de l’impérialisme et décadence de toute civilisation, avec pour conséquences, comme dans la Rome antique, le dépeuplement, la désolation, la dégénérescence, un grand cimetière ; ou bien victoire du socialisme, c’est-à-dire de la lutte consciente du prolétariat international contre l’impérialisme et contre sa méthode d’action : la guerre. C’est là un dilemme de l’histoire du monde, un ou bien – ou bien encore indécis dont les plateaux balancent devant la décision du prolétariat conscient. Le prolétariat doit jeter résolument dans la balance le glaive de son combat révolutionnaire : l’avenir de la civilisation et de l’humanité en dépendent. Au cours de cette guerre, l’impérialisme a remporté la victoire. En faisant peser de tout son poids le glaive sanglant de l’assassinat des peuples, il a fait pencher la balance du côté de l’abime, de la désolation et de la honte. Tout ce fardeau de honte et de désolation ne sera contrebalancé que si, au milieu de la guerre, nous savons retirer de la guerre la leçon qu’elle contient, si le prolétariat parvient à se ressaisir et s’il cesse de jouer le rôle d’un esclave manipulé par les classes dirigeantes pour devenir le maître de son propre destin.

La classe ouvrière paie cher toute nouvelle prise de conscience de sa vocation historique. Le Golgotha de sa libération est pavé de terribles sacrifices. Les combattants des journées de Juin, les victimes de la Commune, les martyrs de la Révolution russe – quelle ronde sans fin de spectres sanglants ! Mais ces hommes-là sont tombés au champ d’honneur, ils sont, comme Marx l’écrivit à propos des héros de la Commune, « ensevelis à jamais dans le grand cœur de la classe ouvrière ». Maintenant, au contraire, des millions de prolétaires de tous les pays tombent au champ de la honte, du fratricide, de l’automutilation, avec aux lèvres leurs chants d’esclaves. Il a fallu que cela aussi ne nous soit pas épargné. Vraiment nous sommes pareils à ces Juifs que Moïse a conduits à travers le désert. Mais nous ne sommes pas perdus et nous vaincrons pourvu que nous n’ayons pas désappris d’apprendre. Et si jamais le guide actuel du prolétariat, la social-démocratie, ne savait plus apprendre, alors elle périrait « pour faire place aux hommes qui soient à la hauteur d’un monde nouveau ».

Repris de marxist.org: https://www.marxists.org/francais/luxembur/junius/index.html

La brochure de Junius a été publiée chez Agone&Smolny. On trouve dans l’index général les références à la Commune dans les textes publiés dans ce tome : P 34, 56, 76, 86, 163, 174, 176, 177, 196 https://agone.org/livres/9782748902150/labrochuredejunius

Rédigée en 1915 en prison, La Crise de la social-démocratie, plus connue sous l’appellation de « Brochure de Junius », est complétée dans ce volume par les articles et discours du groupe Die Internationale (traduits pour la première fois) ainsi que les interventions de Rosa Luxemburg dans le cadre de l’Internationale socialiste. L’ensemble constitue un réquisitoire implacable contre la guerre et l’abandon du terrain de classe par la IIe Internationale. C’est aussi une exhortation lucide adressée au prolétariat à prendre toute la mesure de cette bifurcation historique que représente août 1914. Notre présent reste prisonnier de l’alternative posée depuis lors : révolution socialiste ou enfoncement dans la barbarie.

Au sommaire : « Introduction », « Le congrès socialiste international de Stuttgart », « Le BSI et la guerre des Balkans », « Impérialisme », « Dernière réunion du BSI avant la guerre », « Pour la solidarité internationale », « La reconstruction de l’Internationale », « Perspectives et projets », « La sauce Parvus », « Conférence nationale du groupe Internationale », « La brochure de Junius », « Principes directeurs pour les tâches de la social-démocratie internationale ».

 


Qu’auriez-vous dit s’il s’était trouvé en Allemagne, ou en Russie, ou en Angleterre, des socialistes et des révolutionnaires qui, « dans l’intérêt de la paix » auraient défendu l’alliance avec le gouvernement de la Restauration, ou bien avec le gouvernement de Cavaignac, ou encore avec celui de Thiers et de Jules Favre, la couvrant de leur autorité morale ?. Lettre à Jaurès 1908. Rosa Luxemburg et la Commune (13),

“Qu’auriez-vous dit s’il s’était trouvé en Allemagne, ou en Russie, ou en Angleterre, des socialistes et des révolutionnaires qui, « dans l’intérêt de la paix » auraient défendu l’alliance avec le gouvernement de la Restauration, ou bien avec le gouvernement de Cavaignac, ou encore avec celui de Thiers et de Jules Favre, la couvrant de leur autorité morale ?”

En 1908, Rosa Luxemburg réagit à un article de Jean Jaurès paru dans la presse allemande réformiste dans lequel il se félicite de l’Entente cordiale. Elle souligne tout d’abord qu’il a été publié dans un journal qui défend le libéralisme. Ensuite, elle développe ses arguments :

– Il est faux de parler des protagonistes en tant que pays (“France”, “Russie” …) : “ces entités se ressemblent, autant qu’un œuf à un autre œuf …En conséquence, il ne saurait être en aucun cas dans l’intérêt du socialisme de soutenir l’imposture de la politique bourgeoise officielle qui parle des « intérêts d’État » ou des « intérêts populaires » comme d’un tout homogène, l’imposture de la concordance d’intérêts entre toutes les classes dans le domaine de la politique étrangère.”

– Les antagonismes sont insurmontables tant qu’existera le capitalisme:  “Nous savons très bien qu’aussi bien la guerre que la paix dans le monde capitaliste moderne proviennent de causes sociales beaucoup plus profondes que la volonté et les petits jeux d’intrigue des hommes d’État « dirigeants ». Nous savons que, tant que subsistera le capitalisme, il existera des antagonismes insurmontables entre les États qui ne pourront que s’aiguiser avec la poursuite des politiques d’expansion et de colonisation mondiales et que qu’aucun emplâtre, aucune « alliance » ne réduira

– Mais surtout, c’est oublier le prolétariat, la révolution dans l’empire russe de 1905, la répression et l’oppression  : “Le destin de la révolution russe est depuis le commencement étroitement lié aux événements en politique étrangère. C’est une guerre malheureuse et l’écroulement de la puissance extérieure de la Russie qui furent le prélude de la révolution intérieure. Après les défaites de l’absolutisme à Tsushima et Moukden comme après ses défaites à Saint-Pétersbourg et à Varsovie, le prestige de la Russie dans la politique internationale était au plus bas. Si les Etats européens et les classes bourgeoises d’Allemagne, de France, d’Angleterre avaient été les représentants de la liberté bourgeoise, et non, ce qu’ils sont en réalité, les représentants brutaux des intérêts communs des exploiteurs et des oppresseurs, alors, après ces défaites, la Russie, la Russie officielle absolutiste, aurait dû être rejetée du concert européen, foulée aux pieds par l’opinion officielle européenne, boycottée par la bourse européenne. … Comment doit-on expliquer que vous travailliez « avec une ardeur passionnée » à faire du bourreau sanguinaire de la Révolution russe et de l’insurrection perse le facteur déterminant de la politique européenne, à faire de la potence russe le pilier de la paix internationale – vous qui, il y a un temps, aviez tenu de brillants discours à la Chambre contre les prêts à la Russie, vous qui, il y a encore quelques semaines, avez publié dans votre « Humanité » un appel émouvant à l’opinion publique contre le travail sanglant des cours martiales en Pologne russe ? … Qu’auriez-vous dit s’il s’était trouvé en Allemagne, ou en Russie, ou en Angleterre, des socialistes et des révolutionnaires qui, « dans l’intérêt de la paix » auraient défendu l’alliance avec le gouvernement de la Restauration, ou bien avec le gouvernement de Cavaignac, ou encore avec celui de Thiers et de Jules Favre, la couvrant de leur autorité morale ?

1908, réponse de Rosa Luxemburg à Jean Jaurès (maroc). "Nous savons que, tant que subsistera le capitalisme, il existera des antagonismes insurmontables entre les États qui ne pourront que s’aiguiser avec la poursuite des politiques d’expansion et de colonisation mondiales"

Sources :

Voir sur le blog : http://comprendreavecrosaluxemburgdocumentsetdossiers.over-blog.com/2018/05/1908-reponse-de-rosa-luxemburg-a-jean-jaures-nous-savons-que-tant-que-subsistera-le-capitalisme-il-existera-des-antagonismes-insurmo

L’article est paru dans Die Neue Zeit (Stuttgart), en juillet 1908,a été  publié dans les œuvres complètes en allemand, tome 2. P 588-592

On peut lire la traduction française dans le tome III. des œuvres complètes Agone – Smolny : le Socialisme en France (1898 – 1912),  .. P 259 – 264

Le texte utilisé ici a été mis en ligne par vivelepcf : De Rosa Luxemburg, 24 juillet 1908, traduit par ML pour vivelepcf.fr, 30 juillet 2014 http://www.pcf-smh.fr/Lettre-ouverte-a-Jean-Jaures-Rosa.html


LA LETTRE DE ROSA LUXEMBURG

Cher camarade,

Vous avez jugé bon de présenter vos vues sur la situation politique présente dans l’organe berlinois du libéralisme allemand et de tenter d’y laver le soupçon que l’Entente cordiale entre la France, l’Angleterre et la Russie puisse être une menace de guerre. Au contraire, vous célébrez cet accord comme une preuve qu’il n’y aurait pas de contradictions irréductibles entre les grandes puissances européennes et comme un élément pour consolider la paix en Europe. Vous écrivez :

« Une entente entre la France, l’Angleterre et la Russie, une Triple-Entente n’est pas en elle-même une menace pour la paix. Elle peut même avoir des buts et des effets pacifiques. En tout cas, elle démontre que beaucoup de contradictions, qualifiées d’insurmontables, peuvent donner lieu à conciliation. A l’époque de Fachoda, la France et l’Angleterre semblaient à la veille d’une guerre, et maintenant elles viennent de conclure l’Entente cordiale. Lorsque j’étais enfant, j’ai appris à l’école que l’Angleterre et la Russie étaient prédestinées à s’affronter en Asie. Or nous venons d’assister à l’entrevue de Reval qui a donné lieu à des accords sur l’Asie – et peut-être sur l’Europe.

Pourquoi l’antagonisme anglo-allemand ne se laisserait-il pas régler de la même façon ?

Même la nouvelle Triple-Entente pourrait conduire à une situation pacifique de ce genre, si la France comprend correctement son rôle et si elle possède à côté de la conscience de sa force la conscience de son devoir. »

Vous ne trouvez qu’une seule ombre à ces perspectives lumineuses :

« Il est malheureux que l’Allemagne paraisse se solidariser avec la Turquie – non seulement avec l’Empire turc, mais aussi avec les méfaits de ses gouvernants. Il nous semble que l’Allemagne pourrait protéger suffisamment la Turquie contre une agression, sans avoir pour autant à refuser son appui à une œuvre nécessaire de réforme et d’humanisation. L’Allemagne ne ferait que favoriser ses adversaires si elle leur permettait d’affirmer qu’elle cherche à asseoir son influence en Turquie par une douteuse attitude de complaisance. Naturellement, la Turquie a le plus grand intérêt à faire elle-même les réformes, car, ce faisant, elle enlèverait tout prétexte à l’immixtion dans ses affaires intérieures aux Etats qui se cachent sous le manteau de l’humanisme.

Si l’Allemagne faisant entendre à Constantinople et en temps voulu la voix de la raison, elle faciliterait aux amis de la paix la tâche qui consiste à donner au rapprochement avec la France, la Russie et l’Angleterre une signification véritablement pacifique afin d’accélérer l’heure ou la Triple-Alliance et la Triple-Entente pourront s’unir dans un grand concert européen.

Je dois dire que les socialistes français travailleront avec une ardeur passionnée et avec toutes les forces dont ils disposent pour atteindre cet objectif. »

Dans ces réflexions, il y a bien des éléments qui me paraissent difficilement conciliables avec les positions de la social-démocratie allemande en matière de politique étrangère. Je crois par exemple que les combinaisons politiques qui traitent de la « France », de « l’Allemagne », de la « Russie », de « l’Angleterre » et des « intérêts » de ces entités ressemblent, autant qu’un œuf à un autre œuf, au langage propre aux politiciens bourgeois. Je crois que les « intérêts » des Etats capitalistes d’aujourd’hui divergent profondément également en politique étrangère, quand ils ne sont pas directement opposés, selon que l’on se place du point de vue de la classe dirigeante ou bien du prolétariat et de sa politique de classe. En conséquence, il ne saurait être en aucun cas dans l’intérêt du socialisme de soutenir l’imposture de la politique bourgeoise officielle qui parle des « intérêts d’Etat » ou des « intérêts populaires » comme d’un tout homogène, l’imposture de la concordance d’intérêts entre toutes les classes dans le domaine de la politique étrangère.

Par-delà il me semble que, grâce à la base scientifique de notre conception du monde, nous savons très bien qu’aussi bien la guerre que la paix dans le monde capitaliste moderne proviennent de causes sociales beaucoup plus profondes que la volonté et les petits jeux d’intrigue des hommes d’Etat « dirigeants ». Nous savons que, tant que subsistera le capitalisme, il existera des antagonismes insurmontables entre les Etats qui ne pourront que s’aiguiser avec la poursuite des politiques d’expansion et de colonisation mondiales et que qu’aucun emplâtre, aucune « alliance » ne réduira. Les « alliances » et les « ententes » entre Etats militaristes ne représentent en elles-mêmes que les moyens cachés pour accroître la politique d’armement et, ce faisant, la propagation des risques de guerre au-delà de leur secteur immédiat. Par conséquent, il me semble qu’il rentre beaucoup moins dans les tâches des socialistes de nourrir les illusions des apôtres bourgeois de la paix et leur espoir de préserver la paix par quelque numéro de la diplomatie, mais bien davantage de démasquer progressivement le jeu ridicule et pitoyable de cette diplomatie, son impuissance, son caractère borné et trompeur.

Mais tout cela est affaire de conception et je ne cherche pas à me flatter de polémiquer avec vous là-dessus.

Seulement, il y a un point – et c’est le point central de vos réflexions – contre lequel, je crois, il faut élever la plus vive protestation.

Vous approuvez et défendez la dernière réalisation de la diplomatie capitaliste : l’entente cordiale anglo-russe. Vous louez la rencontre du roi Edouard avec le tsar à Reval et ses résultats bénéfiques pour l’Asie. Je me permets de vous rappeler qu’il y a encore un pays en Europe, sur le destin duquel cette fraternisation anglo-russe aura des conséquences et ce pays, c’est la Russie.

Le destin de la révolution russe est depuis le commencement étroitement lié aux événements en politique étrangère. C’est une guerre malheureuse et l’écroulement de la puissance extérieure de la Russie qui furent le prélude de la révolution intérieure. Après les défaites de l’absolutisme à Tsushima et Moukden comme après ses défaites à Saint-Pétersbourg et à Varsovie, le prestige de la Russie dans la politique internationale était au plus bas. Si les Etats européens et les classes bourgeoises d’Allemagne, de France, d’Angleterre avaient été les représentants de la liberté bourgeoise, et non, ce qu’ils sont en réalité, les représentants brutaux des intérêts communs des exploiteurs et des oppresseurs, alors, après ces défaites, la Russie, la Russie officielle absolutiste, aurait dû être rejetée du concert européen, foulée aux pieds par l’opinion officielle européenne, boycottée par la bourse européenne. Naturellement l’exact opposé s’est produit. Effrayée par la révolution russe, la bourgeoisie d’Europe a couru au secours de l’absolutisme russe : Avec l’aide des bourses allemande et française, le tsarisme a pu se défendre après les premiers succès de la révolution. Et aujourd’hui, c’est la contre-révolution qui prédomine en Russie et elle signifie : cours martiales et potences. Maintenant l’absolutisme cherche à rendre définitive cette victoire sur la révolution, à la consolider. Pour cela, il a recours principalement au moyen éprouvé de chaque despotisme ébranlé : les succès en politique extérieure.

Dans cet esprit, la presse russe à la botte a engagé depuis un certain temps une véritable campagne belliciste contre des pays étrangers. Dans cette tendance, le gouvernement Stolypine organise la fièvre panslaviste. Le dernier succès éclatant de la diplomatie russe, « l’Entente cordiale » avec l’Angleterre sert cet objectif. L’alliance « cordiale » de l’Angleterre avec la Russie, de même que l’alliance de la France avec la Russie, signifient le renforcement de la Sainte-Alliance de la bourgeoisie de l’Ouest de l’Europe avec la contre-révolution russe, avec les étrangleurs et les bourreaux des combattants de la liberté russes et polonais. Elles signifient la consolidation de la réaction la plus sanguinaire non seulement en Russie même mais aussi dans les relations internationales. La preuve la plus manifeste du contenu des accords anglo-russes trouve son expression dans le massacre orgiaque perpétré contre les rebelles perses pour rétablir, en Perse aussi, l’absolutisme.

Il est clair, au vu de cela, que le devoir le plus élémentaire des socialistes et des prolétaires de tous les pays consiste à s’opposer de toutes leurs forces aux alliances avec la Russie contre-révolutionnaire, à miner le prestige, l’influence et la position internationale de la Russie de Stolypine et à dénoncer infatigablement et le plus fort la tendance réactionnaire et liberticide en Russie comme au niveau international.

Il est clair à l’inverse que le soutien, avec toute l’autorité morale des socialistes de l’Ouest de Europe, à ces alliances avec la Russie actuelle, des alliances fondées sur le corps des exécutés et des massacrés, sur les chaînes des députés de la fraction socialiste à la Douma qui croupissent au bagne, sur les souffrances de dizaines de milliers de révolutionnaires emprisonnés, que ce soutien est une trahison à la cause de la révolution.

Comment doit-on comprendre votre soutien aux Ententes cordiales franco-russe et anglo-russe, camarade Jaurès ?

Comment doit-on expliquer que vous travailliez « avec une ardeur passionnée » à faire du bourreau sanguinaire de la Révolution russe et de l’insurrection perse le facteur déterminant de la politique européenne, à faire de la potence russe le pilier de la paix internationale – vous qui, il y a un temps, aviez tenu de brillants discours à la Chambre contre les prêts à la Russie, vous qui, il y a encore quelques semaines, avez publié dans votre « Humanité » un appel émouvant à l’opinion publique contre le travail sanglant des cours martiales en Pologne russe ?

Comment doit-on accorder vos plans de paix reposant sur l’alliance franco-russe et anglo-russe avec la toute récente protestation de la fraction socialiste à la Chambre et de la commission administrative du conseil national du parti socialiste, contre le voyage de Fallières en Russie, protestation en bas de laquelle figure votre signature et qui prend la défense en des termes saisissants des intérêts de la révolution russe ? Le Président de la République française n’a-t-il pas maintenant la possibilité de s’appuyer sur vos propres réflexions ? N’aura-il pas la logique de son côté pour répondre ainsi à votre protestation : Qui veut la fin veut aussi les moyens. Qui considère que l’alliance avec la Russie tsariste est une garantie de la paix internationale, doit aussi accepter tout ce qui renforce cette alliance et soigne cette amitié.

Qu’auriez-vous dit s’il s’était trouvé en Allemagne, ou en Russie, ou en Angleterre, des socialistes et des révolutionnaires qui, « dans l’intérêt de la paix » auraient défendu l’alliance avec le gouvernement de la Restauration, ou bien avec le gouvernement de Cavaignac, ou encore avec celui de Thiers et de Jules Favre, la couvrant de leur autorité morale ?

Je ne peux pas croire, comme vous le prétendez, que tous les socialistes français vous suivent dans cette politique. Pour le moins, je ne peux le croire de notre vieil ami Jules Guesde encore moins de notre ami Vailland, qui vient, à la Chambre, sous les cris de colère de toute la meute bourgeoise, d’une voix tonnante, de donner le nom qu’il mérite, à l’allié cordial de l’Angleterre et de la France, le tsar.

Rosa Luxemburg: Offener Brief an Jean Jaurès

Die Neue Zeit (Stuttgart), 26. Jg. 1907/08, Zweiter Band, S. 588-592. Nach Gesammelte Werke, Band 2, Berlin 1972, S. 240-245

Werter Genosse!

Sie haben für gut befunden, im Berliner Organ des deutschen Freisinns Ihre Ansichten über die gegenwärtige politische Situation darzulegen1 und darin die Entente cordiale zwischen Frankreich, England und Russland von dem Verdacht zu reinigen gesucht, als sei sie eine Kriegsgefahr. Im Gegenteil, Sie feiern diese Verständigung als einen Beweis, dass es keine unüberbrückbaren Gegensätze zwischen den europäischen Großmächten gebe, und als einen Ansatz zur Festigung des Friedens in Europa. Sie schreiben:

„Eine Verständigung zwischen Frankreich, England und Russland, eine ,Triple-Entente’, bedeutet an sich nicht eine Bedrohung des Friedens. Sie kann sogar friedliche Zwecke und friedliche Wirkungen haben. In jedem Falle beweist sie, dass viele als unvereinbar abgestempelte Gegensätze sich dennoch einen lassen. Zur Zeit von Faschoda schienen Frankreich und England am Vorabend eines Krieges zu stehen; jetzt haben sie die Entente cordiale geschlossen. Als ich noch ein Kind war, lernte ich in der Schule, dass England und Russland vom Schicksal zur Gegnerschaft in Asien bestimmt seien. Jetzt haben wir die Zusammenkunft in Reval erlebt, die friedliche Abmachungen über die Verhältnisse in Asien ergab – vielleicht auch über die Verhältnisse in Europa.

Weshalb sollte sich der unausgesprochene Gegensatz zwischen Deutschland und England nicht ebenso ausgleichen lassen?

Selbst eine neue Triple-Entente könnte zu einer solchen friedlichen Lösung helfen, wenn Frankreich seine Rolle richtig auffasst, wenn es das Bewusstsein seiner Pflicht neben dem Bewusstsein seiner Macht besitzt.”

Nur einen Schatten finden Sie in diesen leuchtenden Perspektiven:

„Ein Unglück ist es freilich, dass Deutschland sich mit der Türkei zu solidarisieren scheint – nicht nur mit dem türkischen Reich, auch mit den türkischen Missbräuchen. Mir scheint, dass es der Türkei genügenden Schutz gegen gewaltsame Eingriffe geben könnte, ohne doch seine Unterstützung dem notwendigen Werk humaner Reformen zu weigern. Deutschland würde nur die Sache seiner Gegner fördern, wenn es ihnen die Möglichkeit zu der Behauptung gibt, dass es seinen Einfluss in der Türkei durch bedenkliche Gefälligkeiten zu erkaufen sucht. Natürlich hat die Türkei das größte Interesse daran, selbst die Reformen im Lande vorzunehmen; sie würde mit einem solchen Vorgehen den Staaten, die ihre Politik unter dem Mantel der Humanität verstecken, jeden Vorwand zur Einmischung in türkische Verhältnisse nehmen.

Wenn Deutschland rechtzeitig in Konstantinopel die Stimme der Vernunft zu Gehör brächte, würde es den Freunden des Friedens die Aufgabe erleichtern, auch der Annäherung zwischen Frankreich, Russland und England eine wahrhaft friedliche Bedeutung zu geben [Hervorhebung – R. L.] und so das Herannahen der Stunde zu beschleunigen, in der Triple-Allianz und Triple-Entente sich zu einer großen europäischen Verständigung einen könnten.

Ich darf sagen, dass an der Erreichung dieses Zieles die französischen Sozialisten nach Maßgabe ihrer Kräfte mit leidenschaftlichem Eifer arbeiten.” [Hervorhebung – R. L.]

Es gibt manches in diesen Darlegungen, was mir mit der Auffassung der deutschen Sozialdemokratie von der auswärtigen Politik schwer vereinbar erscheint. Ich glaube zum Beispiel, dass die politischen Kombinationen, die von einem „Frankreich”, „Deutschland”, „Russland”, „England” und von den „Interessen” dieser fraglichen Wesen handeln, der zünftigen Sprache der bürgerlichen Politiker wie ein Ei dem anderen gleichen. Ich glaube, dass die „Interessen” der heutigen kapitalistischen Staaten auch in der auswärtigen Politik sehr verschieden, ja oft direkt entgegengesetzt sind, je nachdem man sie vom Standpunkt der herrschenden Klassen oder des Proletariats und seiner Klassenpolitik betrachtet, und dass es deshalb keineswegs im Interesse des Sozialismus liegen kann, den Humbug der offiziellen bürgerlichen Politik, der von „Staatsinteressen” und „Volksinteressen” als einem homogenen Ganzen spricht, den Humbug der „Interessenharmonie” aller Klassen auf dem Gebiet der auswärtigen Politik zu unterstützen.

Mir scheint ferner, dass wir – dank der wissenschaftlichen Basis unserer sozialistischen Weltanschauung – uns darüber klar sind, dass sowohl Krieg als Frieden in der modernen kapitalistischen Welt aus viel tieferen sozialen Ursachen entspringen denn aus dem Willen und dem winzigen Intrigenspiel der „leitenden” Staatsmänner, dass es, solange der Kapitalismus fortbesteht, zwischen den einzelnen Staaten tatsächlich unüberbrückbare Gegensätze gibt, die sich mit dem Fortschreiten der Welt- und Kolonialpolitik notwendig verschärfen und die kein Pflästerchen der „Allianzen” beseitigen kann, ebenso dass alle „Allianzen” und „Ententen” der Militärstaaten selbst nur versteckte Mittel zu fortschreitenden Kriegsrüstungen und gegebenenfalls zur Verbreitung der Kriegsgefahr über ihren unmittelbaren Bereich hinaus darstellen. Mir scheint deshalb, dass es viel weniger Aufgabe der Sozialisten sein kann, die Illusionen der bürgerlichen Friedensapostel und ihre Hoffnungen auf Erhaltung des Friedens durch allerlei Kabinettstücke der Staatsdiplomatie zu nähren, als das lächerliche und klägliche Puppenspiel dieser Diplomatie in seiner Ohnmacht, Borniertheit und Verlogenheit auf Schritt und Tritt zu entlarven.

Doch das sind alles Sachen der Auffassung, und ich wage mir nicht zu schmeicheln, darüber mit Ihnen disputieren zu können.

Allein es gibt einen Punkt – und zwar ist es der Zentralpunkt Ihrer Darlegungen –, gegen den man, wie ich glaube, den schärfsten Protest einlegen muss.

Sie befürworten und verteidigen die jüngste Frucht der kapitalistischen diplomatischen Drahtzieherei: die anglo-russische Entente cordiale, Sie preisen die Zusammenkunft König Eduards mit dem russischen Zaren in Reval und ihre segenbringenden Ergebnisse für – Asien. Es sei gestattet, Sie daran zu erinnern, dass es noch ein Land in Europa gibt, für dessen Schicksale die englisch-russische Verbrüderung nicht ohne Folgen bleibt, und das ist – Russland.

Die Schicksale der russischen Revolution sind von Anfang an eng an die Geschehnisse der auswärtigen Politik gebunden. Es war ein unglücklicher Krieg, ein Zusammenbruch der auswärtigen Macht Russlands, der das Präludium der Revolution im Innern Russlands bildete. Nach den Niederlagen des Absolutismus bei Tsuschima und Mukden wie nach seinen Niederlagen in Petersburg und Warschau war das Prestige Russlands in der internationalen Politik auf dem Tiefstand. Wären die europäischen Staaten und die bürgerlichen Klassen Deutschlands, Frankreichs, Englands Vertreter der bürgerlichen Freiheit und nicht das, was sie sind: brutale Vertreter der gemeinsten Ausbeutungs- und Herrschaftsinteressen, so müsste Russland, das offizielle absolutistische Russland, nach jenen Niederlagen aus dem europäischen Konzert herausgeworfen, von der öffentlichen Meinung Europas mit Füßen getreten, von der europäischen Börse boykottiert werden. Das gerade Gegenteil ist naturgemäß eingetreten. Erschrocken durch die russische Revolution, eilte das Bürgertum Europas dem russischen Absolutismus zu Hilfe: Mit Hilfe der deutschen und französischen Börse konnte der Zarismus den ersten siegreichen Ansturm der Revolution abwehren, und heute herrscht in Russland die Konterrevolution, das heißt das Feldkriegsgericht und der Galgen.

Nun sucht der Absolutismus den zeitweiligen Sieg über die Revolution zu einem definitiven zu machen, sich zu befestigen, und dazu versucht er vor allem das alte erprobte Mittel jeder erschütterten Despotie: die Erfolge der auswärtigen Politik.

In diesem Sinne wird in der russischen Reptilpresse seit geraumer Zeit eine wüste Kriegshetze gegen das Ausland angezettelt, aus dieser Tendenz ist der von der Stolypinschen Regierung veranstaltete panslawistische Rummel geboren, und diesen Zwecken dient der jüngste eklatante Erfolg der russischen Diplomatie, die „herzliche Verständigung” mit England. Der „Herzensbund” Englands mit Russland sowie das Bündnis Frankreichs mit Russland bedeuten die Befestigung der Heiligen Allianz der Bourgeoisie Westeuropas mit der russischen Konterrevolution, mit den Würgern und Henkern der russischen und polnischen Freiheitskämpfer. Sie bedeuten die Festigung und Unterstützung der blutigsten Reaktion nicht nur im Innern Russlands, sondern auch in den internationalen Beziehungen. Der denkbar drastischste Beleg dazu ist die momentane Wirtschaft der russischen Kosaken in Persien, wo die „friedliche” Tendenz der russisch-englischen Abmachungen in einer orgiastischen Niedermetzelung der persischen Aufständischen zur Wiederherstellung des Absolutismus auch in Persien Ausdruck findet.

Es ist klar, dass angesichts dessen die elementarste Pflicht der Sozialisten und Proletarier aller Länder darin besteht, mit aller Macht den Bündnissen mit dem konterrevolutionären Russland entgegenzuarbeiten, das Prestige, den Einfluss, die internationale Position des heutigen Stolypinschen Russlands nach Kräften zu untergraben, die reaktionäre, freiheitsmordende Tendenz dieser Bündnisse in Russland wie im internationalen Leben unermüdlich und laut zu denunzieren.

Es ist klar, dass umgekehrt die Unterstützung der Bündnisse mit dem heutigen Russland durch die moralische Autorität der Sozialisten Westeuropas, der Bündnisse über die Leichen der Hingerichteten und Niedergemetzelten, über die eisernen Ketten der im Zuchthaus schmachtenden sozialdemokratischen Dumafraktion, über die Qualen der Zehntausende eingekerkerter Revolutionäre hinweg, dass diese Unterstützung ein Verrat an der Sache der Revolution ist.

Wie soll man also Ihre Befürwortung der franko-russischen und der anglo-russischen Herzensbündnisse verstehen, Genosse Jaurès?

Wie soll man sich erklären, dass Sie „mit leidenschaftlichem Eifer” daran arbeiten, die Regierung des blutigen Henkers der russischen Revolution und des persischen Aufstandes zum einflussreichen Faktor der europäischen Politik, den russischen Galgen zum Pfeiler des internationalen Friedens zu machen – Sie, der Sie seinerzeit die glänzendsten Reden gegen die Anleihe an Russland in der französischen Kammer gehalten, der Sie erst vor wenigen Wochen den erschütternden Appell an die öffentliche Meinung gegen die blutige Arbeit der Feldkriegsgerichte in Russisch-Polen in Ihrer „Humanité” veröffentlicht haben? Wie soll man Ihre Friedenspläne, die auf dem franko-russischen und anglo-russischen Bündnis beruhen, mit dem jüngsten Protest der französischen sozialistischen Kammerfraktion wie der Administrativen Kommission des Nationalrats der Sozialistischen Partei gegen die Reise Fallières’s nach Russland in Einklang bringen, dem Protest, unter dem auch Ihre Unterschrift steht und der die Interessen der russischen Revolution mit ergreifenden Worten in Schutz nimmt? Kann der Präsident der französischen Republik sich nicht auf Ihre eigenen Darlegungen über die internationale Lage berufen, und wird die Konsequenz nicht auf seiner Seite sein, wenn er Ihrem Protest gegenüber erklärt: Wer den Zweck will, muss auch die Mittel wollen, wer das Bündnis mit dem zarischen Russland als eine Garantie des internationalen Friedens betrachtet, der muss auch alles akzeptieren, was dieses Bündnis befestigt und die Freundschaft pflegt.

Was würden Sie dazu sagen, wenn sich ehemals in Deutschland, in Russland, in England Sozialisten und Revolutionäre gefunden hätten, die „im Interesse des Friedens” eine Allianz mit der Regierung der Restauration oder mit der Regierung Cavaignac oder mit der Regierung Thiers und Jules Favre befürwortet und mit ihrer moralischen Autorität gedeckt haben würden?

Nimmermehr kann ich glauben, dass Sie, wie Sie behaupten, in dieser Politik alle französischen Sozialisten hinter sich haben. Zum mindesten kann ich dies nicht von unserem alten Freunde Jules Guesde und ebenso wenig von unserem Freunde Vaillant glauben, der eben erst in der französischen Kammer durch das Wutgeheul der ganzen bürgerlichen Meute hindurch mit Donnerstimme den Herzensverbündeten Englands und Frankreichs, den Zaren, mit dem Namen genannt hat, der ihm gebührt!

1 Jean Jaurès war vom Pariser Korrespondenten des „Berliner Tageblattes” aufgefordert worden, zur internationalen Lage Stellung zu nehmen. Sein Schreiben an die Redaktion erschien im „Berliner Tageblatt und Handelszeitung”, Nr. 346 vom 10. Juli 1908.

 

“Les classes possédantes, qui en mille ans d’histoire, à la moindre rébellion de leurs esclaves, n’ont reculé devant aucun acte de violence et aucune infamie …, ces classes possédantes crient depuis toujours à la violence et à la terreur … des esclaves. Rosa Luxemburg et la Commune (11)

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/7/7b/Rote-Fahne-1918.jpg

” … Qui n’est pas écœuré d’entendre les gardiens du Capitole de l’anarchie bourgeoise, ceux là-même qui ont transformé en quatre ans l’Europe en un champ de ruines, crier à « l’anarchie » de la dictature des prolétaires!

Les classes possédantes, qui, en mille ans d’histoire, n’ont reculé, à la moindre rébellion de leurs esclaves, devant aucun acte de violence et aucune infamie afin de protéger ce qui constitue le garant de “l’Ordre”: la propriété privée et la domination de classe, ces classes possédantes crient depuis toujours à la violence et à la terreur … des esclaves. Les Thiers et Cavaignac qui avaient assassiné des dizaines de milliers de prolétaires parisiens, hommes, femmes et enfants, lors du massacre de juin 1848, ont ensuite submergé le monde de leurs gémissements à propos des prétendues “atrocités” de la Commune de Paris. …

Mais il y a quelqu’un d’autre, qui a un besoin pressant de faire régner aujourd’hui le terrorisme, le règne de la terreur, l’anarchie, ce sont ces Messieurs les Bourgeois, ce sont tous les parasites de l’économie capitaliste, qui tremblent pour leurs biens et leurs privilèges, leurs profits et leurs pouvoirs. Ce sont eux qui mettent sur le dos du prolétariat socialiste des menées anarchistes fictives, des prétendus projets de putsch, afin de faire déclencher au moment opportun par leurs agents, de vrais coups d’Etat, une réelle anarchie, pour étrangler la révolution prolétarienne, pour faire sombrer dans le chaos la dictature socialiste et ériger pour toujours sur les ruines de la révolution la dictature de classe du capital.

Vous, Messieurs les Bourgeois et vous du Vorwärts, fidèles serviteurs du capital condamné à disparaître, vous spéculez comme ceux qui sont menacés de faillite sur la dernière carte : sur l’ignorance, sur l’inexpérience politique des masses. Vous attendez le bon moment, vous rêvez des lauriers des Thiers, Cavaignac et Gallifet.

C’est un jeu dangereux. Le jour, l’heure sont à la dictature du prolétariat, au socialisme. Celui qui s’oppose au char de la révolution socialiste sera laissé à terre, les membres brisés.

Rosa Luxemburg, un jeu dangereux, Die rote Fahne, le  24 novembre 1918. Traduction Dominique Villaeys-Poirré, le 30.11.2021

Le 8 novembre 1918, la République socialiste est proclamée en Allemagne par le courant de Rosa Luxemburg, par la voix de Karl Liebknecht. Rosa Luxemburg, elle, n’est libérée que le 9 novembre. Aussitôt arrivée à Berlin, elle reprend son action. En particulier l’écriture d’articles. Un réel combat s’engage pour la publication d’un journal du courant révolutionnaire: Die Rote Fahne. Il faudra attendre le 18 novembre pour parvenir à ce but. Rosa Luxemburg y fait paraître ses trois premiers articles : “der Anfang”, “Das alte Spiel”, “Die Ehrenpflicht”. Le 24, elle rédige un article intitulé “Un jeu dangereux” qui s’appuie fondamentalement sur les expériences révolutionnaires précédentes, en particulier sur celle de la Commune. Nous sommes déjà au 16ème jour de la révolution en Allemagne.

Pour comprendre de manière générale les réflexions de Rosa Luxemburg sur la Commune dans les articles rédigés durant cette période (entre le 8 novembre1918 et le 14 janvier 1919), il est important de pouvoir les replacer dans le contexte concret du déroulement de la révolution. Il convient aussi de bien se convaincre qu’il ne s’agit pas de “paroles en l’air”, mais de réflexions fondées et s’intégrant étroitement à la révolution et à l’action de la Ligue spartakiste. Ces réflexions n’en prennent que plus de poids et plus d’importance.

Dominique Villaeys-Poirré, le 31.01.2021


Au jour le jour. Rosa Luxemburg dans la révolution en Allemagne

Le travail ci-après s’appuie sur la démarche et sur les indications du site “Rosa Luxemburg dans la révolution” ainsi que sur un travail personnel poursuivi depuis de nombreuses années.

sources :ici

8 novembre 1918. Rosa Luxemburg apprend qu’elle va être libérée

Rosa Luxemburg a appris le 8 novembre qu’elle allait être enfin être libérée. C’est l’une des dernières à recouvrer la liberté et c’est ainsi  qu’elle ne sera pas à Berlin pour proclamer avec Liebknecht la République socialiste. Quelle image et quel symbole, cela aurait représenté ! Prévenue trop tardivement, elle passe la nuit du 8 encore en prison.

9 novembre 1918 au matin. Rosa Luxemburg appelle Mathilde Jacob.

Le 9 au matin, elle appelle Mathilde Jacob, cette femme extraordinaire qui l’a accompagnée durant toute la détention, qui a sorti les textes majeurs écrits clandestinement durant cette période, et qui mourra … en camp de concentration. Un destin “allemand”, le destin fatal de tant de proches de Rosa Luxemburg. Elle lui demande de la tenir informée et cherche à rejoindre la capitale.

1er mort de la révolution à Berlin : Erich Habersaath, ouvrier de 24 ans lors d’une manifestation devant une caserne, Chausseestrasse, il est atteint déjà par les balles d’un officier.

9 novembre. Télégramme à Paul Löbe, Breslau

Elle adresse un  télégramme à Paul Löbe, “je suis dans les bureaux du syndicat des transports. Vous pouvez me joindre à tout moment cette nuit ou demain avant le meeting. Il est absolument indispensable que nous nous concertions avant la manifestation.” Paul Löbe est député, il est sur la ligne majoritaire et peu enclin à favoriser Rosa Luxemburg. Elle prononce un discours sur la Place de la cathédrale devant plusieurs milliers de personnes mais  n’est pas invitée à prendre la parole lors du meeting à la Jahrhunderthalle. Elle cherche ensuite à partir pour Berlin mais les trains sont réquisitionnés pour les militaires.

10 novembre  1918, 22 heures. Elle finit par trouver un train et arrive à Berlin. Elle se rend au journal Die rote Fahne.

Rosa Luxemburg, après bien des péripéties, parvient à rejoindre Berlin à 22 heures et est accueillie par Mathilde Jacob, elle se rend aussitôt dans les locaux du journal Die Rote Fahne. Le 9 novembre était paru le premier numéro de ce qui allait être le journal de la révolution : die Rote Fahne. Des travailleurs avaient occupé pour cela les locaux d’un journal berlinois. Seuls le titre et la première page relevaient du nouveau journal. Pour la parution de ce deuxième numéro, Rosa Luxemburg doit convaincre les ouvriers d’assurer l’impression. Il faudra maintenant plus d’une semaine pour que le N°3 puisse paraître.

11 novembre  1918. Fondation de la Ligue Spartakiste

Depuis le groupe L’Internationale en 1915, le courant de Rosa Luxemburg s’est structuré. Devenu le groupe Spartakus, il a fait paraître «les « Lettres de Spartacus ». Pour la première fois depuis longtemps il peut se réunir légalement. Ils sont environ 50 participantEs et créent la Ligue spartakiste qui reste dans un premier temps au sein de l’USPD, parti opposant au groupe social-démocrate majoritaire. 13 militants forment la direction : Willi Budich Käte Duncker, Hermann Duncker, Hugo Eberlein, Leo Jogiches, Paul Lange, Paul Levi, Karl Liebknecht, Rosa Luxemburg, Franz Mehring, Ernst Meyer, Wilhelm Pieck, August Thalheimer

Du 11 au 17 novembre  1918. Faire paraître Die rote Fahne, un combat en soi

Le Conseil des ouvriers et des soldats exige de l’imprimeur » Scherle « l’impression du quotidien Die rote Fahne sous la direction de publication de Madame Rosa Luxemburg ». Sans succès, refus des ouvriers et employés du journal. La Ligue propose d’acheter le journal, en vain. Finalement, un accord est trouvé avec une autre publication. Rosa Luxemburg commence parallèlement à travailler à la reparution de la revue théorique l’Internationale, qui n’avait pu être publiée qu’une fois en 1915. Elle travaille avec Käthe et Hermann Düncker à la parution de publications spécifiques, vers les jeunes, les femmes, les soldats. Elle communique avec Clara Zetkin qui est à Stuttgart. Clara Zetkin est l’une des militantes les plus proches de Rosa Luxemburg depuis les années 90 et l’une des principales figures du courant spartakiste. Elle est malade mais veut venir à Berlin. Rosa Luxemburg  lui écrit : « je suis absolument opposée à ce voyage ». Elles communiquent donc par téléphone, télégramme et par courrier (peu car Rosa Luxemburg est prise par le temps). Mais on sait ainsi qu’elle est absolument opposée à ce que la Ligue constitue un parti à part, La Ligue doit pour elles rester dans un premier temps au sein de l’USPD. Le 13 novembre Paul Wieszorek, Commandant de la Volksmarine, force armée progressiste est abattu.

Le 18 novembre  1918. Parution des articles de Rosa Luxemburg « Der Anfang »,  « Das alte Spiel », “Eine Ehrenpflicht”

Die Rote Fahne va donc pouvoir reparaître après une semaine de silence forcé, préjudiciable dans cette phase si importante des débuts de la révolution. Elle ne comporte que 4 pages du fait du manque de papier. Rosa Luxemburg en assure la direction et en rédige une grande partie. Elle publie dans le journal des articles de fond qui lui permettent de transmettre sa conception de la révolution socialiste, ses analyses au quotidien de la situation et son action. Cela reste une source indispensable pour comprendre la révolution en Allemagne et son échec. L’article « Der Anfang » (Le commencement), pourrait s’intituler « Ce n’est qu’un début », le contenu : l’essentiel reste à faire, le prolétariat n’a pas pris le pouvoir. Son deuxième article, « Das alte Spiel » est prémonitoire, elle y montre comment les forces au pouvoir crient à l’anarchie, au terrorisme pour mieux justifier ensuite l’assassinat de la révolution. Le troisième article est essentiel : Le « Devoir d’honneur », titre de cet article, ce devoir, c’est pour la révolution la libération des prisonniers sociaux et l’abolition de la peine de mort.

Le 20 novembre  1918. Contre les élections  pour une assemblée nationale

Le courant de Rosa Luxemburg s’oppose à des élections à ce stade de la révolution. Rosa Luxemburg expose les arguments : ces élections sont voulues par les forces bourgeoises. Elles s’appuient sur les notions illusoires et n’ont pour but que de renforcer le pouvoir de la bourgeoisie. Elle y expose la notion de dictature du prolétariat. Elle reprendra ses arguments dans un autre article : Assemblée nationale ou République des conseils.

Le 21 novembre  1918. Meetings à Berlin

Le 21 novembre, Rosa Luxemburg renoue avec ce qui a toujours été l’une de ses actions essentielles. Elle parle dans l’un des trois grands meetings organisés par le courant spartakiste à Berlin.

Le 24 novembre  1918. « Un jeu dangereux”

C’est dans cet article que l’on trouve les références aux précédentes expériences révolutionnaire, en particulier à la Commune, elle forme le fondement même de son argumentation. Elle y démontre de manière prémonitoire ce qui va réellement se passer: comment ceux qui sont responsables des pires massacres, de l’exploitation, de la guerre, accusent les révolutionnaires de semer la terreur, de putchisme pour semer la haine et préparer le massacre des forces révolutionnaires. Peu après, on verra en effet les premières affiches qui appellent expressément au meurtre des leaders du courant spartakiste. Rappelons que la “social-démocratie majoritaire” avec Ebert, Scheidemann, Noske est alors au pouvoir.

Affiche placardée début décembre 1918 : Travailleurs, citoyens! La patrie est menacée d’un effondrement proche. Sauvez-là! Elle n’est pas menacée de l’extérieur, mais de l’intérieur. Par le groupe Spartacus. Abattez leurs dirigeants. Tuez Liebknecht! Alors, vous aurez la paix, la liberté et le pain.

Le 1er décembre est créée officiellement par Eduard Stadler la Ligue antibochévique, financée par des dons importants, parmi les donateurs, la Deutsche Bank. Son but, combattre “la conspiration judéo-bolchévique”. Elle est l’auteur des affiches et des tracts comme celui-ci, imprimés massivement.

Source  : ici (à la date du 2 décembre)

 

 

 

 

 

La répression de la Commune dans Martinique, l’un des plus beaux articles de Rosa Luxemburg.”Et nous vous avons vue, vous aussi, oh République, en larmes ! C’était le 23 mai 1871, quand le soleil glorieux du printemps brillait sur Paris, des milliers d’êtres humains pâles dans des vêtements de travail étaient enchaînés …”. Rosa Luxemburg et la Commune (4)

” … Et nous vous avons vue, vous aussi, oh République, en larmes ! C’était le 23 mai 1871, quand le soleil glorieux du printemps brillait sur Paris, des milliers d’êtres humains pâles dans des vêtements de travail étaient enchaînés ensemble dans les rues, dans les cours de prison, corps contre corps et tête contre tête ; les mitrailleuses faisaient crépiter par les meurtrières leurs museaux sanguinaires. Aucun volcan n’avait éclaté, aucun jet de lave n’avait été versé. Vos canons, République, ont tiré sur la foule compacte, poussant des cris de douleur – plus de 20.000 cadavres ont recouvert les trottoirs de Paris !”

En 1902, la Martinique est ravagée par une irruption volcanique qui cause des milliers et des milliers de morts. Toutes les puissances impérialistes de l’époque rivalisent dans l’aide pseudo-humanitaire (que nous connaissons si bien aujourd’hui!). Rosa Luxemburg dénonce, avec ces mots, ces puissances qui ont massacré en France, aux Philippines, en Russie …,  ceux qui exploitent et massacrent dans leurs pays et dans les colonies, en particulier la France en 1871 lors de la Commune.

Ecouter Sabrina Lorre lire Martinique : http://comprendre-avec-rosa-luxemburg.over-blog.com/2018/09/sabrina-lorre-lit-rosa-luxemburg-martinique-et-fanon.html


L’article de Rosa Luxemburg

Des montagnes de ruines fumantes, des tas de cadavres mutilés, une mer fumante, partout où l’on se tourne boue et cendres, c’est tout ce qui reste de la petite ville prospère perchée comme une hirondelle sur la pente rocheuse du volcan. Depuis quelque temps, on avait entendu le géant en colère gronder et s’emporter contre la présomption humaine, contre la suffisance aveugle des nains à deux jambes. Au grand cœur dans sa colère même, un véritable géant, il avait prévenu les créatures insouciantes qui rampaient à ses pieds. Il fumait, répandant des nuages ardents ; dans son sein il y avait un bouillonnement et un fourmillement, des explosions semblables à des coups de fusils et au tonnerre du canon. Mais les seigneurs de la terre, ceux qui ordonnent à la destinée humaine, ont maintenu la foi inébranlable en leur propre sagesse.

Le septième jour du mois, une commission expédiée par le gouvernement a annoncé à la population inquiète de Saint-Pierre que tout était en règle dans le ciel comme sur la terre. Tout est en règle, aucune cause d’alarme ! comme ils l’avaient dit, intoxiqués par les danses de salon, à la veille du serment du Jeu de paume à l’époque de Louis XVI, alors qu’une lave ardente s’accumulait avant l’éruption du volcan révolutionnaire. Tout est en ordre, la paix et la tranquillité règnent partout ! comme ils le disaient il y a 50 ans à Vienne et à Berlin à la veille de l’éruption de mars. Mais, le vieux titan souffrant de la Martinique n’a prêté aucune attention aux rapports de l’honorable commission, après que la population ait été rassurée le septième jour par le gouverneur, il fit éruption au cours des premières heures du huitième jour et il a enterré en quelques minutes, le gouverneur, la commission, la population, les maisons, les rues et les bateaux sous les exhalaisons ardentes de son cœur indigné.

Le travail a été radical. Quarante mille vies humaines fauchées, une poignée de réfugiés sauvés, le vieux géant peut gronder et bouillonner en paix, il a manifesté sa puissance, il s’est affreusement vengé de cet affront à sa puissance primale. Et maintenant, dans les ruines de la ville détruite, un nouvel arrivant s’invite en Martinique, un invité encore inconnu, jamais rencontré auparavant : l’être humain. Ni maître, ni serf, ni noir, ni blanc ; ni riche, ni pauvre, ni propriétaire de plantation ou esclave salarié, l’être humain survient sur l’île brisée et minuscule, l’être humain qui ressent seulement la douleur et constate seulement le désastre, qui cherche seulement à aider et secourir. Le vieux Mont Pelé a réalisé un miracle! Oubliés les jours de Fachoda, oublié le conflit de Cuba, oubliée “la Revanche” ; les Français et les Anglais, le Tsar et le Sénat de Washington, l’Allemagne et la Hollande donnent de l’argent, envoient des télégrammes, tendent une main secourable. La confrérie des peuples contre la haine brûlante de la nature, une résurrection de l’humanisme sur les ruines de la culture humaine s’est manifestée. Le prix du retour à l’humanité fut élevé, mais le tonnerre du Mont Pelé a capté leur attention.

La France pleure sur les 40.000 cadavres de l’île minuscule, et le monde entier s’empresse de sécher les larmes de la République. Mais comment était-ce quand, il y a quelques siècles, la France a versé le sang à torrents pour prendre les Petites et les Grandes Antilles ? En mer, au large des côtes de l’Afrique de l’Est existe l’île volcanique de Madagascar. Il y a 15 ans, nous vîmes comment la République aujourd’hui inconsolable et qui pleure la perte de ses enfants, a alors soumis les indigènes obstinés à son joug par les chaînes et l’épée. Nul volcan n’y a ouvert son cratère, ce sont les bouches des canons français qui ont semé la mort et de la désolation. Les tirs de l’artillerie française ont balayé des milliers de vies humaines de la surface de la terre jusqu’à ce que ce peuple libre se prosterne face contre terre et que la reine des “sauvages” soit traînée, comme trophée, dans la “Cité des Lumières”.

Sur la côte asiatique, lavée par les vagues de l’océan, se trouvent les souriantes Philippines. Il y a six ans, nous y avons vu les Yankees bienveillants, le Sénat de Washington au travail. Il n’y a pas là-bas de montagne crachant le feu et pourtant le fusil américain y a fauché des vies humaines en masse ; le cartel du sucre du Sénat qui envoie aujourd’hui des dollars-or par milliers à la Martinique pour sauver des vies, avait auparavant envoyé des canons et des canons, des vaisseaux de guerre et des vaisseaux de guerre ; des millions et des millions de dollars-or sur Cuba pour semer la mort et la dévastation.

Hier et aujourd’hui, très loin dans le sud de l’Afrique, où il y a quelques années encore, un petit peuple tranquille y vivait de son travail et en paix, nous avons vu comment les Anglais y ont tout ravagé. Ces mêmes Anglais qui sauvent la mère et l’enfant en Martinique, nous les avons vus piétiner brutalement des corps humains et même ceux d’enfants avec leurs bottes de soldats, se vautrant dans des mares de sang et semant la mort et la dévastation.

Ah, et les Russes, le Tsar de toutes les Russies, aidant et pleurant – une vieille connaissance ! Nous vous avons vus sur les remparts de Prague, où le sang polonais encore chaud coulait à flots faisant virer le ciel au rouge de ses vapeurs. Mais c’était autrefois. Non ! Maintenant, il y a seulement quelques semaines, nous avons vu les Russes bienveillants sur les routes poussiéreuses, dans des villages russes ruinés, confronter une foule de loqueteux en révolte et tirer sur des moujiks haletants, nous avons vu le sang rouge des paysans se mélanger à la poussière du chemin. Ils doivent mourir, ils doivent tomber parce que leurs corps sont tordus par la faim, parce qu’ils réclament du pain et encore du pain !

Et nous vous avons vus, vous aussi, oh République, en larmes ! C’était le 23 mai 1871, quand le soleil glorieux du printemps brillait sur Paris, des milliers d’êtres humains pâles dans des vêtements de travail étaient enchaînés ensemble dans les rues, dans les cours de prison, corps contre corps et tête contre tête ; les mitrailleuses faisaient crépiter par les meurtrières leurs museaux sanguinaires. Aucun volcan n’avait éclaté, aucun jet de lave n’avait été versé. Vos canons, République, ont tiré sur la foule compacte, poussant des cris de douleur – plus de 20.000 cadavres ont recouvert les trottoirs de Paris !

Et vous tous – Français et Anglais, Russes et Allemands, Italiens et Américains – nous vous avons vus tous ensemble pour une première fois dans une entente fraternelle, unie dans une grande ligue des nations, aidant et vous entraidant les uns les autres : c’était en Chine. Là, vous aviez oublié toutes les querelles entre vous, là aussi vous aviez fait la paix des peuples – pour le meurtre et l’incendie. Ah ! Combien d’individus sont tombées sous vos balles, comme un champ de blé mûr haché par la grêle ! Ah ! Combien de femmes jetées à l’eau, pleurant leurs morts dans leurs bras froids et fuyant les tortures mêlées à vos embrassades ardentes !

Et maintenant, ils se tournent tous vers la Martinique d’un même mouvement et le cœur sur la main, ces meurtriers bienveillants aident, sauvent, sèchent les larmes et maudissent les ravages du volcan. Mont Pelé, géant au grand cœur, tu peux en rire ; tu peux les mépriser, ces carnivores pleurants, ces bêtes en habits de Samaritains. Mais un jour viendra où un autre volcan fera entendre sa voix de tonnerre, un volcan qui grondera et bouillonnera et, que vous le vouliez ou non, balayera tout ce monde dégoulinant de sang de la surface de la terre. Et c’est seulement sur ses ruines que les nations se réuniront en une véritable humanité qui n’aura plus qu’un seul ennemi mortel : la nature aveugle.

Rosa Luxemburg. “Avons nous besoins de colonies?”, Leipziger Volkszeitung, le 4 décembre 1899. Inédit

Avons nous besoins de colonies?

Article paru dans le Leipziger Volkszeitung le 4 décembre 1899.

Les nouveaux projets concernant la marine et la politiquer coloniale sont avant tout justifiés, on le sait, par la nécessité de notre commerce. A cela il faut encore et toujours répondre, comme le faisait Mr Bounderby dans les ” Les temps difficiles” de Dickens; “des faits et des chiffres ! Des faits et des chiffres!”

Les statistiques les plus récentes du commerce extérieur allemand publiées dans l’officiel « Statistiques de l’empire allemand », jettent de nouveau une lumière décisive et intéressante sur la question. En 1898, nos échanges de marchandises vers les différentes parties du monde se sont présentées ainsi :

Importations Exportations
Europe 3 577 999 3 429 917
Amérique 1 329 216     541 774
Asie     339 336 172 157
Afrique 101 168 67 362
Australie 88 295 35 081

En milliers de marks

Plus des neuf dixièmes de l’ensemble de notre commerce extérieur se se fait donc avec les pays européens et l’Amérique, contre lesquels nous n’avons utilisé nos torpilleurs ni pour établir nos échanges commerciaux ni pour les développer ou les consolider. L’extension de nos échanges de marchandises avec ces pays est liée bien au contraire directement à notre politique commerciale. Ce qui est caractéristique en particulier, c’est le recul de nos exportations vers l’Amérique de 609 millions de Mark en 1897 à 541,8 en 1898, à la suite sans aucun doute de la politique prohibitive de la politique douanière sur les produits industriels, qui représente de la part des États-Unis la réponse à nos taxes douanières sur les produits agricoles.

Mais il est encore plus intéressant d’apprendre que sur ce continent où nous avons déjà des colonies, ces” territoires protégés” ne comptent que pour extrêmement peu  dans notre commerce. Les échanges de marchandises de l’Allemagne vers les principaux territoires d’Afrique ont connu cette dernière décennie le développement suivant:

Importations Exportations
 Egypte 2,O 24,6 2,9  11,7
 Le Cap 13,6 19,8 7,5  14,7
 Afrique occidentale anglaise, française ou portugaise 16,1 33,4 4,4  11,3
 Afrique orientale anglaise, française ou portugaise 2,9 5,5 1,3  3,0
Afrique occidentale et du sud-ouest  allemande 4 4 3,8 4,2  7,3
 Afrique orientale allemande 0,3 0,6 0,3  3,3
1889 1898 1889  1898

 En millions de Mark

Par rapport au commerce avec l’Égypte,le Cap ou les territoires anglais, français ou portugais d’Afrique, nos colonies jouent un rôle ridiculement minime.

Ce qui apparaît à partir des faits et des chiffres ci-dessus avec toute la clarté souhaitée, c’est que notre commerce extérieur se passe parfaitement de toute notre flotte de combat. Si l’on veut mener une politique mondiale, qu’au moins l’on ne se cache pas hypocritement derrière les “intérêts commerciaux”.


Traduction Dominique Villaeys-Poirré. (1988-1989). Nous sommes ouverts à toute amélioration de la traduction. Première publication en français –  Dimanche 26 octobre 2014 sur ce site Comprendre avec Rosa Luxemburg 2.

Texte allemand : dans les Gesammelte Werke, Dietz Verlag, Edition 1970, Tome 1/1.P 642 – 643


Référence de l’article : http://comprendreavecrosaluxemburg2.wp-hebergement.fr/2014/10/26/rosa-luxemburg-avons-nous-besoins-de-colonies-leipziger-volkszeitung-le-4-decembre-1899-inedit/

Illustration de une: http://fr.wikipedia.org/wiki/Empire_colonial_allemand#mediaviewer/File:100_Rupien_de_l%27Afrique_de_l%27Est_%C3%A9dit%C3%A9s_sous_domination_allemande_le_15_juin_1905.jpg

Image illustrative de l'article Les Temps difficiles

http://fr.wikipedia.org/wiki/Les_Temps_difficiles#mediaviewer/File:Hardtimes_serial_cover.jpg

Rosa Luxemburg, Transformations sur le marché mondial, 18 décembre 1898. Chronique EGO. Inédit

Transformations sur le marché mondial

18 décembre 1898 – Sächsische Arbeiter-Zeitung – Chronique signée ego

 

La bourgeoisie anglaise est de plus en plus troublée par le déclin maintenant visible de la domination mondiale sur le marché mondial. L’auteur de l’ouvrage “Made in Germany” (“Produit en Allemagne”), qui a fait tant de bruit il y a deux ans en Angleterre, Williams, vient de consacrer sous le titre “machine arrière”, un nouvel ouvrage sur ce thème. Selon Williams, c’est l’Angleterre qui fait ainsi “machine arrière”. Tandis que les exportations croissent rapidement dans les autres Etats industriels, elles sont tombées en Angleterre de 215  à 196 millions de livres sterling, tandis que les importations vers l’Angleterre s’accroissent régulièrement chaque année. Ainsi, les exportations et les importations subissent-elles une transformation significative. Sur les 196 millions de livres sterling, total des exportations anglaises, 45 millions concernent selon Williams les matières premières, réimportées ensuite vers l’Angleterre sous la forme de produits finis, provenant essentiellement d’Allemagne.  Ainsi l’Angleterre se trouve reléguée en partie au rôle que jouaient autrefois la plupart des pays par rapport à elle. Sur le marché mondial – en Asie, en Amérique – l’industrie anglaise doit reculer pas à pas. Et ce sont deux autres Etats devenus des puissances de premier plan qui maintenant se battent pour l’hégémonie sur le marché mondial – l’Allemagne et les Etats-Unis.

 

Diverses informations viennent corroborer les affirmations de Williams. Depuis quelques années, le gouvernement anglais lui-même se consacre avec zèle au problème de l’accroissement du commerce de l’Île avec l’étranger. Il envoie des agents vers l’Asie et l’Amérique, pour étudier les conditions de la concurrence et les carences du commerce anglais et il a publié il y a deux mois à peine un ouvrage sur “la concurrence et le commerce extérieur” où sont rassemblés 171 extraits des rapports des divers consulats, et qui constitue une critique approfondie des méthodes commerciales anglaises. Mais dans de tels cas, les mesures de l’Etat ne permettent pas de guérir le mal. Et la domination de l’Angleterre sur le marché mondial – ceci est inévitable dans le cadre de l’évolution générale du capitalisme – approche inexorablement de sa fin.

 

Comme il en a été autrefois de sa domination sans partage, le recul actuel de l’Angleterre sur le marché mondial sera d’une importance primordiale pour l’histoire du mouvement ouvrier en Angleterre. Dans son combat contre le prolétariat et du fait de son emploi de méthodes commerciales différentes, la bourgeoisie anglaise modifie aussi peu à peu ses méthodes de lutte. De nombreux symptômes signficatifs montrent que, ces derniers temps, “l’harmonie entre capital et travail” disparaît aussi en Angleterre et qu’une nouvelle page s’ouvre dans l’histoire de la lutte des classes. Il suffit d’indiquer ici que Williams relie de manière caractéristique les deux phénomènes. Il dit à la bourgeoisie anglaise : “Vous êtes en train de perdre des millions et vous disputez chaque sou aux travailleurs. Là où un conflit pourrait être réglé en un jour par un Conseil de prud’hommes, vous, vous allez jusqu’à mener des guerres industrielles dévastatrices, tandis que vos voisins en profitent pour conquérir les marchés. La lutte des ouvriers dans la branche de la construction mécanique a coûté autant qu’une véritable guerre.

 

Si le déclin industriel de l’Angleterre a pour conséquence que la lutte des classes battent d’un pouls plus rapide et si le prolétariat anglais est alors largement guéri de ce qui restait dans sa pensée de rêveries d’harmonie qui règnerait dans la vie économique et politique, le monde ouvrier n’a pas alors de raison de regretter le recul commercial de l’Angleterre.

 

made in germany

Traduction Dominique Villaeys-Poirré. (1988-1989). Nous sommes ouverts à toute amélioration de la traduction

Première publication en français –  Samedi 27 septembre 2014 sur ce site Comprendre avec Rosa Luxemburg 2.

Texte allemand : dans les Gesammelte Werke, Dietz Verlag, Tome1/1

Pour s’informer sur la chronique signée ego : http://comprendreavecrosaluxemburg2.wp-hebergement.fr/2014/09/16/rosa-luxemburg-une-chronique-nommee-ego/

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L’Image de une date de 1905 : http://commons.wikimedia.org/wiki/File:Free_Trade_and_Protection.jpg?uselang=fr

La couverture de Made in Germany présentée dans l’article est celle de l’édition de 1896

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De nombreux articles sont disponibles sur Williams et en particulier sur son ouvrage Made in Germany. Ainsi cet article de 2012 (!) dans l’Usine nouvelle: Made in Germany, made in England : C’est peut-être la plus belle marque du monde ou, en tout cas, la plus efficace. Le made in Germany, aujourd’hui attaqué au niveau européen parce qu’il serait utilisé de manière abusive, est associé partout dans le monde à une image de qualité, de fiabilité et de haut de gamme. Et cela depuis plus d’un siècle.  L’ironie, c’est que ce label ne fut pas inventé outre-Rhin, mais outre-Manche ! À la fin du XIXe siècle, les industriels anglais font face àune concurrence de produits low cost venus d’Allemagne singeant leur marque de fabrique. Dans un pamphlet protectionniste, intitulé “Made in Germany”, Ernest Edwin Williams souligne que même le crayon avec lequel il écrit est allemand. Persuadés de la supériorité technique de leur production, les patrons anglais réussissent à faire voter une loi, le Merchandise marks act, afin de distinguer les produits de Sa Majesté des étrangers. Dès 1887, les biens importés d’Allemagne se voient ainsi affublés du honteux made in Germany. La stigmatisation n’aura les effets attendus que durant quelques années. Dès 1894, un rapport du Parlement allemand note une reprise forte des ventes en Angleterre. Pourquoi ? La qualité et la fiabilité de leurs produits ont fait du made in Germany une valeur sûre aux yeux des clients anglais… Made in Germany ? Invented in England !

Rosa Luxemburg, Le prix d’une victoire, 19 décembre 1898, Leipziger Volkszeitung. Inédit. Article sur la guerre hispano-américaine

LE PRIX D’UNE VICTOIRE

19 décembre 1898, Leipziger Volkszeitung

 

Les négociations de paix entre l’Espagne et les États-Unis ont scellé la victoire de l’Union. L’Union nord-américaine reçoit un territoire de 4OO OOO km2 avec une population de 12 millions d’habitants, dont 7 millions de race jaune et un million de race noire.

Il est intéressant de se poser la question de savoir combien cette victoire a bien pu coûter aux Etats-Unis. Nous ne comptons pas les pertes en vies humaines car la victoire doit tout d’abord être mesurée à l’aune de ce qui a aujourd’hui la valeur la plus haut : l’argent.

Dès après l’explosion du Maine, le caractère inéluctable de la guerre est apparu clairement à chacun dans l’Union et les préparatifs de guerre ont été rapidement entamés. Aussitôt, le Congrès donna, le 8 mars, son accord pour engager un crédit de 50 millions de dollars pour la « défense nationale », mais ce crédit fut rapidement épuisé, en l’espace de quelques semaines. Les États-Unis dépensèrent 18 millions de dollars pour l’acquisition d’une flotte de 101 bâtiments. Certains croiseurs comme le « Haward » ou le « Yale » revinrent chacun, pour chaque jour de guerre à  2OOO dollars, et le « Saint-Louis » et le « Saint-Paul » à 25OO dollars. Tout aussi onéreux étaient les canons de la marine, puisque chaque boulet de 13 revenait à 500 dollars et chaque boulet de canon de 8 mm à 134 dollars

Les achats nécessaires au renouvellement complet du stock de munitions utilisées par la flotte occasionnèrent une dépense de 65 millions de dollars. La destruction de la flotte espagnole au large de Manille par l’Amiral Dewey a coûté un demi-million de dollars, celle de la flotte de Cevera de même, tandis que les pertes de l’Espagne en bâtiments au large de Santiago devraient se chiffrer aux alentours des 16,5 millions de dollars.

De plus, 125 OOO hommes ont été appelés sous les drapeaux dès le début de la guerre entraînant le quintuplement du budget des armées.

En tout, les dépenses de l’Union pour son armée et sa flotte durant toute la guerre ont atteint 1 25O OOO dollars par jour, alors qu’elles se montent à 25O OOO en temps de paix..

Le crédit de 2O millions de dollars approuvé en mars par le Congrès a donc été très rapidement épuisé et les crédits se sont succédé si bien que la somme allouée se monte au total à 361 788 dollars. Quand il s’est agi de voter ces crédits, le Congrès patriotique, où l’influence discrète du trust de l’industrie sucrière joue un grand rôle, l’a fait avec toujours le plus grand enthousiasme. Mais il fallait bien aussi que ces crédits soient couverts par des liquidités. Et qui allait payer, si ce n’est  la grande masse du peuple des États-Unis.

Le prélèvement des fonds patriotiques pour les besoins de la guerre fut organisé de deux façons. D’abord grâce à ce moyen efficace que constituent pour tout gouvernement capitaliste, les impôts indirects. Dès la déclaration de guerre, l’impôt sur la bière fut doublé, ce qui permit de récolter une somme totale de 3O millions de dollars. Les taxes supplémentaires sur le tabac rapportèrent 6 millions de dollars, le nouvel impôt sur le thé 10 millions et l’augmentation de la taxe d’affranchissement 92. En tout, les ressources provenant des impôts indirects s’élevèrent à 15O millions de dollars supplémentaires. Cependant il fallait en trouver encore 200 millions et le gouvernement des États-Unis eut recours à l’émission d’un emprunt national à 5% sur 2O ans. Mais cet emprunt devait aussi permettre de prendre l’argent des gens modestes, c’est pourquoi l’on organisa cette opération avec un luxe inhabituel à grands renforts de coups de cymbales et de roulements de tambours.

La circulaire annonçant cet emprunt patriotique fut adressée à toutes les banques, à tous les bureaux de poste et aux 24 OOO journaux. Et « le petit gibier » s’y laissa prendre. Plus de la moitié de l’emprunt, soit 1O millions de dollars fut couvert par la souscription de coupures inférieures à 500 dollars et le nombre total de souscripteurs atteignit le chiffre record de 32O OOO , tandis que par exemple le précédent emprunt émis sous Cleveland n’en avait rassemblé que 5O 7OO. Cette fois-ci, les économies des petits épargnants affluèrent, attirées par tout ce vacarme patriotique, elles sortirent de tous les recoins et des bas de laine les plus cachés pour aller remplir les caisses du ministère de la Marine et de la Guerre. Ce sont directement les classes laborieuses et la petite-bourgoisie qui payèrent l’addition de leur propre poche.

Mais ne considérer le prix d’une guerre qu’à partir des fonds dépensés pour sa conduite reviendrait à voir les événements historiques à travers le petit bout de la lorgnette d’un petit boutiquier. La véritable addition à payer pour la victoire sur l’Espagne, l’Union va devoir la régler maintenant et elle dépassera la première.

Avec l’annexion des Philippines, les États-Unis ont cessé d’être une puissance uniquement européenne pour devenir une puissance mondiale. Au principe défensif de la doctrine Monroe succède une politique mondiale offensive, une politique d’annexion de territoires se trouvant sur des continents étrangers. Mais cela signifie un bouleversement fondamental de l’ensemble de la politique étrangère de l’Union. Alors qu’elle avait jusqu’à présent à défendre simplement ses intérêts américains, elle a maintenant des intérêts en Asie, en Chine, en Australie et elle est entraînée dans des conflits politiques avec l’Angleterre, la Russie, l’Allemagne, elle est impliquée dans tous les grands problèmes mondiaux et soumise au risque de nouvelles guerres. L’ère du développement interne et de la paix est terminée et une nouvelle page s’ouvre sur laquelle l’histoire pourra inscrire les événements les plus inattendus et les plus étranges.

Dès maintenant, l’Union nord-américaine doit procéder à une réorganisation de fond de son armée pour défendre les nouveaux territoires qu’elle a acquis. Jusqu’à présent, elle disposait d’une armée modeste (30 OOO hommes dont 12 OOO pour l’infanterie, 6OOO pour la cavalerie, 4OOO pour l’artillerie, 8OOO fonctionnaires et 6O batteries) et d’une flotte d’importance secondaire (81 bâtiments représentant un tonnage de 230 OOO tonnes, 18 amiraux, 12 OOO matelots et 75O mousses.)

Il lui faut à présent procéder à une augmentation énorme de son armée de terre et de sa flotte. A Cuba et à Porto Rico, il lui faudra entretenir au minimum 40 à 50 OOO hommes et au moins autant aux Philippines. En bref, l’Union devra certainement augmenter les effectifs de son armée permanente pour les porter à 15O OOO voire 2OO OOO hommes. Cependant, une telle armée ne pourra pas être constituée sur la base du système actuellement en vigueur aux États-Unis. Aussi passera-t-on probablement au système européen du service militaire et de l’armée permanente dans les délais les plus brefs ; ainsi l’Union pourra-t-elle fêter solennellement son entrée dans le véritable système militariste.

De même la flotte américaine ne pourra pas en rester à ses modestes dimensions actuelles. Les Etats-Unis doivent s’imposer maintenant aussi bien sur l’Océan Atlantique que sur l’Océan Pacifique. Ils se voient donc contraints de rivaliser avec les puissances européennes et surtout avec l’Angleterre et devront donc très bientôt constituer une flotte de tout premier rang. En même temps que la politique mondiale, entrent aussi aux Etats-Unis ses jumeaux inséparables : le militarisme et les intérêts maritimes. L’avenir des Etats-Unis va donc aussi se jouer « sur mer » et les eaux profondes des océans lointains paraissent bien troubles.

Non seulement l’organisation militaire mais aussi la vie économique et la vie intérieure vont être profondément modifiées par les conséquences de cette guerre. Soit les nouveaux territoires ne seront pas intégrés comme pays membres de l’Union avec les mêmes droits et alors les États-Unis qui étaient édifiés sur une base démocratique se transformeront en État tyran. Et l’on peut avoir une petite idée de la façon dont cette domination va s’exercer en se rappelant les premières années qui ont suivi la Guerre de Sécession où les Etats du Sud étaient gouvernés par ceux du Nord et soumis à un régime sans scrupule de pilleurs (carpet-badgeur). Il n’est pas nécessaire de montrer plus avant les effets que peut avoir la domination sur des territoires étrangers, même exercée de manière plus humaine, même dans un pays démocratique, ni comment les fondements de la démocratie sont progressivement remis en question laissant place à la corruption politique.

Soit les territoires seront intégrés à l’Union et au Congrès en tant qu’État avec les mêmes droits  que les autres. Mais on peut se demander quelles conséquences cet afflux d’un courant si profondément différent aura sur la vie politique américaine ; seuls les Dieux peuvent répondre à cette question. La question peut aussi être aisément formulée comme le fit Carlile (l’ancien secrétaire au Trésor de Cleveland) dans le magazine Harper : « La question n’est pas de savoir ce que nous ferons des Philippins, mais ce que les Philippins feront de nous ».

Dans ce dernier cas surgit une autre question importante. Si les habitants des Philippines, sont considérés comme des citoyens ayant les mêmes droits, leur immigration vers les États-Unis ne pourra être interdite du fait même de la Constitution des États-Unis  Mais apparaît alors le fantôme menaçant du « péril jaune », la concurrence des Malais des Philippines et des Chinois qui y sont en grand nombre. Pour prévenir ce danger, une voie médiane est proposée : faire des pays annexés un protectorat ou quelque chose de semblable afin de pouvoir traiter au moins ces territoires comme des pays étrangers. Mais il est clair qu’il s’agirait alors d’un compromis et qu’il ne s’agirait que d’une phase de transition, qui se développera ensuite, soit vers une domination pleine et entière, soit vers une pleine et entière égalité des droits.

Mais on peut s’attendre encore dès maintenant à d’autres conséquences économiques et politiques suite à cette victoire. Du fait de leur entrée dans cette ère nouvelle de la grande politique navale, les États-Unis ressentent le besoin d’une liaison rapide entre les deux océans où ils ont des intérêts. La guerre avec l’Espagne a montré le caractère insupportable du détour forcé que constitue le contournement du continent américain. Aussi l’on s’achemine de plus en plus vers le creusement du Canal du Nicaragua. D’où l’intérêt de l’Union du Nord  pour l’Amérique centrale et le désir d’y prendre pied. En Angleterre, on a compris cela et l’on voit ce qui va se passer avec une résignation forcée. « Il est absurde et de plus très dangereux », écrit le journal anglais l’économiste, « de vouloir se battre contre les faits, et c’est un fait que si les États-Unis veulent établir leur domination sur les côtes de l’Amérique centrale, leur situation géographique leur rendra cette domination possible. » La victoire sur l’Espagne entraîne donc des bouleversements pour l’Union, non seulement pour ce qui concerne sa position par rapport à la politique mondiale mais encore en Amérique même. D’autres effets encore inconnus pour l’instant devraient se faire sentir.

Ainsi, l’Union nord-américaine doit-elle faire face à une situation tout à fait nouvelle dans les domaines militaire, politique et économique, suite à sa guerre victorieuse. Et si l’on considère l’avenir, totalement imprévisible pour ce qui concerne l’Union, on est tenté de s’écrier pour résumer le prix de cette victoire : vae victori ! (Malheur aux vainqueurs !).

Ces bouleversements actuels des conditions d’existence des États-Unis ne tombent pas du ciel. Le saut politique vers la guerre a été précédé par de lents et imperceptibles changements économiques. La révolution ayant lieu dans les conditions politiques exacerbées est le fruit d’une évolution capitaliste progressant doucement durant la première décennie. Les États-Unis sont devenus un État industriel exportateur.

« Nos exportations » déclare Monsieur Gage, le secrétaire d’état au Trésor dans son rapport trisannuel, « se sont montées à 246 297 OOO livres sterling et nos importations à seulement 123 210 OOO livres ». Pour la première fois de notre histoire », constate-t-il avec fierté, « nos exportations de produits manufacturés ont dépassé nos importations ». C’est ce rapide essor économique qui a produit l’enthousiasme pour la guerre d’annexion menée contre l’Espagne, de même qu’il a permis de rassembler les fonds pour en assumer le coût. La bourgeoisie américaine comprend très bien elle aussi la dialectique de son histoire.

« La volonté de nous imposer sur le marché mondial », écrit le journal new-yorkais « Banker’s Magazine » a développé depuis longtemps le désir d’une « strong foreign policy » (d’une politique extérieure forte). L’Union devait devenir « a world power » (une puissance mondiale).

Si l’explosion sur le Maine pouvait donc être le fruit d’un hasard, la guerre avec l’Espagne, elle, ne l’était pas. Et la politique mondiale l’est encore moins.

Nous, qui avec Goethe trouvons « que toute ce qui existe est digne de disparaître » et qui considérons avec intérêt l’état des choses actuel, nous ne pouvons qu’être satisfaits  du cours des événements.

L’histoire a donné un fort coup d’éperon à son poulain et celui-ci a fait un prodigieux bond en avant. Mais pour ce qui nous concerne, nous préférons toujours un galop vif et joyeux à un trot endormi. Nous n’en arriverons que plus rapidement au but.

Mais comme il apparaît comique, face à ces gigantesques bouleversements qui ont lieu dans l’autre hémisphère et qui ont provoqué un ouragan politique impressionnant, le raisonnement de ceux qui, en s’appuyant sur une décennie de statistiques dans le monde, affirment que l’ordre capitaliste est maintenant établi pour un temps indéfini et que cet ordre reposerait sur une base inébranlable. Ils font penser à cette grenouille qui considérant le calme régnant dans son étang boueux, explique que la terre s’est arrêtée de tourner parce qu’elle ne voit aucun souffle de vent agiter la surface verte de cet étang. Mais les événements historiques concernent un bien plus vaste morceau de terre que ce que l’on peut voir en se plaçant dans la perspective (digne de cette grenouille) de la politique « réaliste ».

Traduction 1988, Dominique Villaeys-Poirré – A partir du texte allemand publié dans les Gesammelte Werke, P 295-301, Dietz Verlag, Édition 1982

Pour consulter le site : http://comprendreavecrosaluxemburg2.wp-hebergement.fr/


Source : comprendre-avec-rosa-luxemburg.over-blog.com – traduction 1988 (D.V.P.) – publié le  02.04.2014

Remarquable article, ce texte de Rosa Luxemburg écrit au tout début de son action au sein de la social-démocratie allemande, et au moment même de la signature du traité de Paris, analyse le basculement des États-Unis dans la politique impérialiste et les conséquences de sa victoire sur l’Espagne. On y trouve aussi bien des informations précieuses sur le financement de cette guerre, qu’une réflexion sur les conséquences incalculables et incalculées de cette politique à l’intérieur du pays comme sur le plan mondial.

Rosa Luxemburg, A quoi sert la politique coloniale?, 11 décembre 1898. Chronique EGO. Inédit.

Chronique – 11 décembre 1898 – A quoi sert la politique coloniale

Les rapports annuels des consulats allemands et autres pour l’Asie et l’Amérique centrale montrent que la part de l’Allemagne dans le commerce vers ces deux parties du monde a augmenté de façon surprenante ces dernières années. Ainsi, le consul allemand de Vladivostok (Port russe sur l’Océan pacifique) indique par exemple qu’alors, qu’il y a quelques années encore, l’on ne rencontrait aucun bâtiment allemand dans ces eaux, on a vu en 1897 sur 244 navires marchands ayant accosté dans ce port, 84 bâtiments allemands contre seulement 56 navires russes, 45 japonais, 22 anglais. Les bâtiments allemands assurent une liaison régulière pour le transport de marchandises entre les ports russes et japonais ou chinois. Sur le trafic total des marchandises importées et exportées à Vladivostok, les 2/3 environ ont été assurés par des navires allemands.

En Chine, de même, comme l’indiquait récemment le Bremer-Weser-Zeitung, une ligne commerciale bihebdomadaire est assurée pour la première fois par des bâtiments allemands de la compagnie Rickmers de Brème, entre Shanghai et Han-K’eou, c’est le nom de ce port sur le fleuve Gyang-Tse. L’inauguration de la ligne Rickmers-Gyang-Tse (c’est le nom qu’elle portera) devrait avoir lieu en juin 1899. Le trafic de marchandises entre les deux villes suscitées est très important et cette liaison jouera un grand rôle dans le commerce chinois.

D’autre part, les exportations directes de marchandises allemandes vers l’Asie orientale augmentent elles aussi directement. Dans ce domaine, le port de Han-K’eou prend la première place et va bientôt devenir avec la liaison ferroviaire entre Pékin et Canton, le centre commercial le plus important de Chine. Le trafic de Han-K’eou remonte le fleuve mais il est ensuite empêché par les rapides. Alors que jusqu’à présent, tout le commerce de Han-K’eou était monopolisé par les Anglais, le consul nord-américain indique qu’il est maintenant presque entièrement dominé par les Allemands. Le commerce entre Han-K’eou et l’Allemagne a déjà atteint en 1896 45 mllions de mark.

Le consul anglais de Rio de Janeiro (capital du Brésil) relève le même succès de l’industrie allemande. Ici aussi, il y a peu, les Anglais étaient les maîtres de la situation. « Maintenant », écrit le consul « les Allemands concurrencent dans chaque branche, si fortement les Anglais qu’il est pratiquement impossible de nommer quelque branche que ce soit où ces derniers auraient rapporté un succès face à leurs rivaux.

Au Chili aussi, les exportations allemandes comme le rapporte le dernier numéro du journal anglais l’Economiste, les exportations allemandes ont presque doublé depuis 1887 et devraient bientôt dépasser les exportations anglaises, qui de leur côté n’ont augmenté dans le même temps que d’un tiers.

Que l’on compare maintenant les informations concernant le commerce allemand en Asie et en Amérique avec les misérables résultats du commerce avec l’Afrique sous domination allemande et la question se pose alors. Pourquoi l’Allemagne a-t-elle tant besoin en fait d’une politique coloniale ? Car ce sont justement les pays dont la conquête et l’occupation ont coûté au peuple tant d’argent, qui ont une importance pratiquement nulle pour ce qui concerne le commerce et l’industrie allemands, raisons pour lesquelles on aurait soi-disant entrepris cette conquête. D’autre part, l’industrie allemande s’implante dans les contrées les plus lointaines  dans le cadre de la libre-concurrence avec les autres pays. En Chine aussi, elle s’est implantée bien longtemps avant que ne s’abatte sur le pays la poigne de fer de l’Allemagne et de façon tout à fait indépendante de la conquête de Kia Tchéou.

Aussi quand « l’Economiste allemand », alors qu’il décrit les tâches économiques de la nouvelle session parlementaire, parle des exportations de l’Allemagne en disant qu’elles sont négligées, encore dans les limbes, et cherche par là à justifier la nécessité pour ce pays de développer une armée de terre et un marine puissante, une politique mondiale ambitieuse, les faits réels s’opposent complètement à ces affirmations. Les exportations allemandes se développent d’elles-mêmes et n’ont pas besoin du militarisme. Ce qu’apporte cette aventureuse politique mondiale au peuple allemand, ce n’est pas l’essor commercial et industriel mais seulement d’énormes sacrifices matériels et humains.


Source: article publié le lundi 14 janvier 2008 sur comprendre-avec-rosa-luxemburg.over-blog.com

Traduction: c.a.r.l. (1988-1989)

Le texte original en allemand, support de cette traduction se trouve dans le tome 1/1 des Gesammelte Werke, Dietz Verlag. Edition Berlin 1982, P 283/285

Ce travail, qu’il a accompagné dans les années 86 – 89 et qui inspire ce blog, est dédié à Gilbert Badia, aujourd’hui disparu

Rosa Luxemburg, Constructions de canaux en Amérique du Nord, 4 décembre 1898. Chronique EGO. Inédit.

Un article de la première série de la chronique EGO. 04 décembre 1898. Sächsische Arbeiterzeitung

Les Etats-Unis d’Amérique du Nord ont entamé la construction de deux formidables voies d’eau, qui sont d’une grande importance, non seulement pour le développement économique de ce pays, mais aussi pour celui des États européens.

 La première de ces entreprises consiste en l’élargissement de la voie d’eau Érié-Huron, qui relie l’ensemble constitué par les trois grands lacs, Supérieur, Michigan et Huron, à celui constitué par les deux plus petits, Érié et Ontario. Et à partir de là à l’Océan atlantique, grâce au fleuve Saint-Laurent.

Dès maintenant, cette voie d’eau peut-être considérée comme exemplaire; elle peut être empruntée par des vapeurs transportant jusqu’à 250 tonnes et pouvant aller à une vitesse de 70 à 100 kilomètres par jour. Mais aujourd’hui, on prévoit d’élargir cette voie et de la transformer de telle façon que des bateaux transatlantiques puissent l’emprunter jusqu’à Chicago. Dans ce but, on construit un canal d’une profondeur de 100 mètres et d’un coût d’environ 400 millions de Mark. La principale difficulté de ce nouvel ouvrage réside dans le fait que le niveau de l’eau change à plusieurs reprises; ainsi, par exemple, la différence de niveau entre les lacs Erié et Ontario atteint 100 mètres. Ceci rend nécessaire la construction d’écluses et d’ascenseurs. Il y en aura cinq en tout qui permettront de faire monter les navires transocéaniques grâce à un système d’air comprimé.

Cette nouvelle construction sera d’une immense importance pour le commerce des céréales. Les céréales venant de Chicago, principal centre céréalier des États-Unis seront transportées directement, sans être déchargées jusqu’à l’Atlantique et de là jusqu’en Europe, diminuant fortement les coûts de transport; cela favorisera considérablement la concurrence et aura une grande influence sur la situation de l’agriculture en Europe occidentale, de même qu’en Russie.

L’autre voie d’eau prévue aux États-Unis est la liaison entre les océans pacifique et atlantique par un canal traversant le lac du Nicaragua. L’éloignement des côtes est ici sensiblement plus important qu’à Panama, mais l’existence d’un lac en son milieu devrait en faciliter la construction. Le canal devrait faire 169,4 miles anglais de long et comporter six écluses et son coût devrait être de 280 millions à un milliard de Mark. Grâce à la construction de ce canal, les navires américains pourraient directement et dans les délais les plus réduits relier les ports l’Océan Atlantique à ceux de l’Océan Pacifique sans comme c’est le cas maintenant devoir effectuer ce colossal détour que constitue le contournement de l’Amérique du Sud.

L’extraordinaire signification politique et économique de cette nouvelle voie est claire. Et sa construction devrait, une fois les yankees à l’œuvre, connaître un sort plus heureux que la construction du canal de Panama qui a coûté et en vain tant d’argent à la petite-bourgeoisie française et tant d’honneur à la grande bourgeoisie.

D’une part ces deux gigantesques entreprises sont tout simplement les enfants des intérêts commerciaux et militaires, mais ils survivront à leur créatrice – l’économie capitaliste. Et d’autre part, ils montrent quelles gigantesques forces productives sommeillent au sein de notre société et quel essor connaîtraient le progrès et la civilisation, s’ils étaient enfin libérés des chaînes des intérêts capitalistes.

Source: comprendre-avec-rosa-luxemburg.over-blog.com . Traduction c.a.r.l. (1988-1989) .

1ère partie publiée le 11 juin 2008, sous le nom : Texte inédit de Rosa Luxemburg : La construction de canaux en Amérique du Nord (1)

Le texte original en allemand, support de cette traduction se trouve dans le tome 1/1 des Gesammelte Werke, Dietz Verlag. Edition Berlin 1982, P 282/283


 

Consulter la présentation de cette chronique et les articles dans la catégorie : chronique ego

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Présentation de l’article: Nous continuons la publication de courts textes, publiés en 1898/1899 par Rosa Luxemburg et qui sont actuellement inédits en français. Notre volonté est de donner accès à une compréhension fine de l’action et de la pensée de Rosa Luxemburg, en montrant leur genèse, la constance des analyses et leur application aux événements petits et grands de l’époque. Ces textes donnent une photographie du capitalisme en marche – à son stade impérialiste.

Lire Rosa Luxemburg

Textes de Rosa Luxemburg sur notre blog (1): http://comprendre-avec-rosa-luxemburg.over-blog.com/

Ces textes ont été publiés sur notre blog depuis décembre 2007. Certains sont inédits et traduits par nos soins (indiqués en rouge). D’autres ont été transcrits par nous. Enfin, certains ont été repris sur d’autres sites, la source est alors indiquée. La liste sera complétée dans un prochain article. Cliquer sur lire pour accéder au texte.
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Le Ier mai (1894) : lire
 
L’essor des États-Unis (1898): lire
A quoi sert la politique coloniale? (1898) : lire
La construction de canaux (1899) : lire

L’affaire Dreyfus et le cas Millerand (1899) :
lire

Les lunettes anglaises (1899) :
lire

Interventions au congrès de Hanovre (1899) :
lire

Dans la tempête (guerre russo-japonaise – 1904) :
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Social-démocratie et parlementarisme (1904) :
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Question de la social-démocratie russe (1904) – 1:
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Question de la social-démocratie russe (1904) – 2 : lire

Le Maroc (1911) :
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L’armée nouvelle (1911) : lire

Le suffrage féminin (1912) :
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Le revers de la médaille (1914) :
lire

Brochure de Junius (1915) : lire

Deux messages de Pâques (1917) :
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L’assemblée nationale (1918) :
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