Archives de catégorie : A. Textes de Rosa Luxemburg

15 janvier 1919, assassinat de Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht . En leur mémoire, en mémoire de la Commune née la même année …poème, chant, pièce de Brecht.

Brecht et Rosa Luxemburg –  De la jeune fille noyée

1
Après s’être noyée, comme elle descendait,
En allant des ruisseaux dans les grandes rivières,
Alors l’azur du ciel apparut très étrange
Comme s’il lui fallait apaiser le cadavre.

2
Sur elle s’accrochaient les algues, les fucus,
Si bien que lentement elle devint plus lourde.
Les poissons passaient froids sur sa jambe. Les plantes
Et les bêtes gênaient son tout dernier voyage.

3
Le ciel était le soir comme fait de fumée
Et tenait la lumière en suspension, la nuit,
Grâce aux étoiles, mais très tôt il était clair,
Afin qu’elle ait encor du matin et du soir.

4
Lorsque dans l’eau son corps fut tout à fait pourri,
Il arriva que Dieu peu à peu l’oublia :
Son visage, ses mains, pour finir ses cheveux.
Lors elle fut charogne entre tant de charognes.

Hommage à Karl Liebknecht et Rosa Luxemburg

Debout, debout. Luttons !
Nous sommes nés pour lutter
Debout, debout. Luttons !
Nous sommes prêts à lutter
A Karl Liebknecht, nous l’avons juré. A Rosa Luxemburg, nous serrons la main

Il y a un homme, un homme
Fort comme un chêne
Il a certainement, certainement
Déjà connu maintes tempêtes
Peut-être que demain déjà
il ne sera plus que cadavre
Comme cela arrive à nombre de combattants de la liberté

Nous n’avons pas peur, pas peur
Du tonnerre des canons
Nous n’avons pas peur, pas peur
De la police vert de gris

Nous avons perdu Karl Liebknecht
Rosa Luxembourg est tombée sous des mains assassines
Nous avons perdu Karl Liebknecht
Rosa Luxembourg est tombée sous des mains assassines …

Brecht et la Commune

Extrait de la pièce “Les jours de la Commune

1

Considérant notre faiblesse, vous avez fait
Des lois qui doivent nous asservir.
Que dans l’avenir les lois ne soient pas respectées!
Considérant que nous ne voulons plus être serfs.

[Refrain:]

Considérant que, alors, vous nous
Menacez avec fusils et canons
Nous avons décidé de craindre désormais
Une mauvaise vie plus que la mort.

2

Considérant que nous restons affamés
Si nous tolérons que vous nous volez
Nous allons donc consigner que seules des vitres
Nous séparent du bon pain qui nous manque.

[Refrain…]

3

Considérant que, là, s’élèvent des maisons
Tandis que vous nous laissez sans demeure
Nous avons décidé de nous y installer maintenant
Parce que dans nos trous, ça ne nous convient plus.

[Refrain…]

4

Considérant: il y a trop de charbon
Tandis que sans charbon nous avons froid
Nous avons décidé d’aller le chercher maintenant
Considérant que, alors, nous aurons chaud.

[Refrain…]

5

Considérant: vous n’arrivez pas
À établir un bon salaire pour nous
Nous reprenons maintenant nous-mêmes les usines
Considérant: sans vous il y a bien assez pour nous.

[Refrain…]

6

Considérant que nous ne faisons pas
Confiance au gouvernement, quoi qu’il promette
Nous avons décidé de construire désormais
Une belle vie sous notre propre direction.

Considérant: vous écoutez les canons –
Vous ne pouvez comprendre d’autre langage –
Nous devons donc – si, si, cela vaudra la peine –
Retourner les canons vers vous!

Résolution : https://www.youtube.com/watch?v=UCMSVpTrzuo

Chant : https://www.youtube.com/watch?v=uT9_En4gqeA&t=0s

Représentation : https://labrique.net/index.php/thematiques/droit-a-la-ville/1213-les-jours-de-la-commune

Film 1966 : https://www.youtube.com/watch?app=desktop&v=DtOhMkHJ4xg


Ce 9 juin 2021, de 19 h à 20 h 30, “Rosa Luxemburg et la Commune, une histoire de révolution pour aujourd’hui”, invitation à l’émission “Les Oreilles loin du front” sur RFPP

“Rosa Luxemburg et la Commune, une histoire de révolution pour aujourd’hui”, invitation à l’émission “Les Oreilles loin du front” sur Radio Fréquence Paris Plurielle (RFPP), ce 9 juin 2021 de 19h à 20 h 30.

Présentation de l’émission “Rosa Luxemburg et la Commune”

Pour le double 150e anniversaire de la naissance de Rosa Luxemburg et de la Commune, il était évident d’entamer une recherche sur Rosa Luxemburg et la Commune. Sur le blog comprendre-avec-rosa-luxemburg, des premiers éléments de recherche sont disponibles. Un livre paraîtra chez Agone donnant accès à tous à l’ensemble des éléments. Mais cette recherche n’est pas académique, elle se veut comme le titre du blog l’indique, un des moyens pour comprendre et réfléchir pour lutter aujourd’hui. N’hésitez pas à participer et poser vos questions.

http://comprendreavecrosaluxemburg2.wp-hebergement.fr/10-rosa-luxemburg-et-la-commune/

Présentation de l’émission “Les Oreilles loin du front” 

- Les Oreilles loin du front est une émission d’actualité sociale, politique et culturelle animée par des militant-e-s issu-e-s de différents réseaux, en particulier de Ras l’front.
- On y donne écho chaque semaine aux mobilisations, aux luttes et à toutes formes de résistances actives : sans-papiers, révolutions sud-américaines, anti-colonialismes, intermittent-e-s et précaires…
- On offre également une large plage horaire (1h30 sans pub ni flash-info) aux analyses ou aux réflexions d’auteur-e-s et de chercheuses/eurs engagé-e-s dans ces mêmes luttes sociales – histoire de prendre le temps d’exposer un sujet ou un enjeu de l’actualité des mouvement sociaux.
- De manière générale Les Oreilles loin du front ne reçoit que des gens bien et de gauche.

- Pour nous contacter, c’est ici : loldf@no-log.org. Vous y trouverez des quantités invraisemblables d’émissions époustouflantes, de reportages
extraordinaires, de mixs merveilleux et de chroniques sanglantes. Voir dans la grille, direct, rediffusion

Présentation de la radio

 En 1981, la fin du monopole de l’Etat sur l’audiovisuel, en libérant les ondes, a donné naissance à une floraison de radios libres, dont environ six cents continuent d’émettre aujourd’hui. Le 5 septembre 1992, Fréquence Paris Plurielle (FPP) s’est lancée dans l’aventure, d’abord à la Plaine-Saint-Denis, dans la banlieue nord de Paris, puis en 2000 dans le quartier de Stalingrad, à Paris pour enfin s’installer fin 2009 dans le XIX° au 1, rue de la solidarité près des Buttes-Chaumont…

Fréquence Paris Plurielle a été fondée pour donner la parole à ceux qui ne l’ont pas : elle est une radio de lutte, engagée dans les mouvements sociaux, politiques et culturels. Indépendante des partis politiques et religieux et refusant toute publicité, elle n’est pas soumise aux impératifs marchands et aux taux d’écoute. Elle est une radio généraliste, qui émet 24h sur 24. Fréquence Paris Plurielle est membre de la Fradif (Fédération des radios associatives d’Ile-de-France).

FPP compte une centaine d’émissions assurées par 250 animatrices, animateurs et technicien-ne-s bénévoles, militants, membres d’associations : émissions politiques, sociales et de solidarité internationale (santé, sans-papiers, logement, chômage, écologie, féminisme, tiers-monde, handicap, prisons), émissions de 14 communautés immigrées en bilingue (Maghreb, Afrique, Turquie, Caraïbe, Madagascar, Comores, Amérique latine, Iran, Kanaks, Kurdes, Soninkés), émissions culturelles (cinéma, théâtre, littérature, histoire, danse, philosophie) et émissions musicales (rap, rock, jazz, électro, reggae, opéra, house, groove, musiques du monde, funk, soul, jazz, rumba, musique antillaise, brésilienne, latino, africaine).

Radio libre, FPP s’attache à une critique en acte des médias : la grille de l’antenne privilégie les formats longs, où l’on prend le temps de dialoguer et de développer des idées ou des créations musicales et sonores. Les émissions sont produites et réalisées par des non-professionnel-le-s : la rue a la parole, avec les accents multiples, les tons, les savoirs, les analyses et les inventions dont elle est riche.

Plusieurs ressources sont disponibles sur FPP :

- l’article “Fréquence Paris Plurielle” sur l’encyclopédie en ligne Wikipedia, fournit un historique plus complet, depuis la création de Radio Tomate en 1981 jusqu’à la participation de ses animateurs à la fondation de FPP en 1992

- le documentaire de Marion Lary, réalisé en 1999, est visionnable intégralement en ligne – il évoque FPP à l’époque où elle était installée à la Plaine St-Denis, à la fin des années 90

- “15 ans de radio libre”, une émission réalisée lors du festival 2007, est disponible en ligne – elle revient sur les enjeux auxquels la radio est confrontée aujourd’hui

- la plaquette de présentation :

Sabrina Lorre lit Rosa Luxemburg (sur vimeo)

Sabrina Lorre a réalisé, dans le cadre de cette recherche “Rosa Luxemburg et la Commune”, la lecture d’extraits des textes. Ils sont progressivement disponibles sur vimeo (chaîne Villaeys-Poirré) :

Elle jetait son éclat de pourpre … Extrait de Le 1er mai et la lutte classes. 1er mai 1909

https://vimeo.com/manage/videos/544288381

ou sur https://comprendre-avec-rosa-luxemburg.over-blog.com/2021/05/elle-jetait-son-eclat-de-pourpre.sabrina-lorre-lit-rosa-luxemburg-et-la-commune-le-1er-mai-et-la-lutte-de-classes.html

Aux côtés de Gallifet … Extrait de “L’unification des socialistes”, 1905

https://vimeo.com/manage/videos/534658700

https://comprendre-avec-rosa-luxemburg.over-blog.com/2021/05/elle-jetait-son-eclat-de-pourpre.sabrina-lorre-lit-rosa-luxemburg-et-la-commune-le-1er-mai-et-la-lutte-de-classes.html

La Commune trahie par la République … Extrait de “Les enseignements des trois Doumas”

https://vimeo.com/manage/videos/529075527

https://comprendre-avec-rosa-luxemburg.over-blog.com/2021/04/sabrina-lorre-lit-rosa-luxemburg-et-la-commune-extrait-de-les-enseignements-des-trois-doumas-1908-la-republique-trahit-la-commune.ht

N’hésitez pas à écouter. Et liker, c’est important.

Rosa Luxemburg et la Commune. Le texte “Tempêtes de mars” est publié sur le site Agone, rubrique Au jour le jour.

“Et si la Commune de Paris, par l’empreinte flamboyante de sa brève existence et de sa chute héroïque est restée à jamais un exemple de ce que les masses populaires révolutionnaires ne doivent pas reculer devant la prise du pouvoir même si l’heure de l’histoire n’a pas sonné pour assurer à ce pouvoir durée et victoire, elle est aussi un éminent témoignage de l’hostilité mortelle et irréductible existant entre la société bourgeoise et le prolétariat, qui ne peut remplir sa mission historique qu’en gardant toujours à l’esprit le profond antagonisme qui l’oppose à l’ensemble de la bourgeoisie et en combattant de manière décidée contre celle-ci toute entière.”si la Commune de Paris, par l’empreinte flamboyante de sa brève existence et de sa chute héroïque est restée à jamais un exemple de ce que les masses populaires révolutionnaires ne doivent pas reculer devant la prise du pouvoir même si l’heure de l’histoire n’a pas sonné pour assurer à ce pouvoir durée et victoire, elle est aussi un éminent témoignage de l’hostilité mortelle et irréductible existant entre la société bourgeoise et le prolétariat, qui ne peut remplir sa mission historique qu’en gardant toujours à l’esprit le profond antagonisme qui l’oppose à l’ensemble de la bourgeoisie et en combattant de manière décidée contre celle-ci toute entière.”

“Tempêtes de mars” (Märzenstürme) est l’un des articles les complets consacrés par Rosa Luxemburg à la Commune. C’est aussi l’un des plus beaux et les plus importants politiquement. J’ai souhaité le publier chez Agone pour lui donner plus de visibilité. Google et consorts étant plus que discrets sur comprendre-avec-rosa-luxemburg. Je remercie Agone pour cette publication.

https://agone.org/blog/tempetes-de-mars-la-commune-de-paris-jalon-dans-lhistoire-du-mouvement-revolutionnaire

J’en ai assuré la traduction dans le cadre de la préparation d’un ouvrage : Rosa Luxemburg et la Commune à paraître. Alice Vincent, normalienne et jeune chargée de cours à l’Université de Besançon, qui avait co-animé le séminaire de traduction Rosa Luxemburg à L’ENS, a procédé à la relecture.

Rosa Luxemburg y aborde la notion de maturité des conditions économiques (développement du capitalisme) et politiques (la constitution du prolétariat en tant que classe), le fait qu’un mouvement ne doit pas reculer même si les conditions ne sont pas réunies et on y trouve cette affirmation essentielle qu’elle appuie sur les confiscations multiples des révolutions depuis 1789 : Le prolétariat doit combattre la bourgeoisie toute entière.

Rosa Luxemburg et la Commune. Dominique Villaeys-Poirré

Rosa Luxemburg et la Commune, une histoire de révolution. Colloque en ligne “La Commune de Paris il y a 150 ans. Quelles relectures”

Rosa Luxemburg et la Commune. Dominique Villaeys-PoirréVoir la vidéo de la conférence sur youtube : Rosa Luxemburg et la Commune. Dominique Villaeys-Poirré

En janvier 2019, pour la commémoration de l’assassinat de Rosa Luxemburg, j’avais été invitée à l’Université libre de Belgique. Je garde un souvenir précieux de cette rencontre, de l’attention apportée et de la qualité des questions posées. Invitation renouvelée cette année, en ligne cette fois pour cause de Covid. Depuis décembre et la fin des obligations du travail salarié, je suis allée à la recherche  de la Commune dans les articles, discours de Rosa Luxemburg, travail archéologique de la pensée que je trouve si essentiel. Ce travail sera édité. J’ai intitulé mon intervention “Rosa Luxemburg et la Commune, une histoire de révolution. Car quel lien plus étroit les unit l’une et l’autre si ce n’est la révolution”. Et qu’est-ce qui nous parle aujourd’hui le plus intensément si ce n’est la possibilité de réfléchir grâce à l’une et l’autre à comment changer une société toujours marquée par l’exploitation, l’oppression, l’aliénation.

J’ai pensé au fur et à mesure des lectures  et compte tenu du temps dont nous disposons à quatre éléments de réflexion. En Introduction l’importance pour Rosa Luxemburg des dates commémoratives, puis :

– La Commune comme moment essentiel d’un siècle de révolution, pivot entre les révolutions bourgeoises et la révolution prolétaire qu’elle appelle de ses vœux.

Fallait-il y aller? La Commune pour Rosa Luxemburg ne pouvait aboutir. Alors fallait-il y aller? Pour le passé et pour l’avenir, sa réponse est oui.

– La République, ce mot “magique” qui a permis à la république bourgeoise (une République sans Républicains) de s’installer contre le peuple

L’assassinat de la Commune et de la révolution en Allemagne, un même déroulement, un même destin.

N’hésitez pas à poster commentaires et questions.

Ecouter “Sabrina Lorre lit Rosa Luxemburg”

 

Rosa Luxemburg, une vie pour la révolution. Pour le 150e anniversaire de sa naissance.

RÉVOLUTIONNAIRE. S’il fallait choisir un mot pour définir Rosa Luxemburg, c’est ce mot qui exprimerait au mieux sa pensée, son action, sa vie. Pour Rosa Luxemburg, le “but final”, l’objectif était la lutte contre l’exploitation capitaliste, l’oppression, la répression. La révolution devait être prolétaire, internationale et jamais l’action au quotidien ne devait nuire à cette finalité.

Dépassant toutes les divisions, elle aura mis au centre de sa pensée, de son action, tout ce qui unit les opprimés pour mener un combat commun. Rejetant le nationalisme, elle sera de celles et ceux peu nombreux qui combattront la boucherie de 1914. Sa lutte contre le réformisme politique est le rejet de toutes les décisions qui pourraient mettre en danger la réalisation de ce but. Et ce qui est certainement le plus précieux de son héritage politique, c’est sa volonté constante de contribuer à éclairer le prolétariat dans ses luttes : dans les centaines d’articles et meetings, ses interventions aux Congrès du parti et de l’Internationale, elle n’aura comme volonté que d’accompagner le prolétariat dans sa prise de conscience. Elle sera attentive à tous les mouvements, même les plus surprenants. Dans sa vie, elle en paiera le prix, de la prison jusqu’à son assassinat.

En ce jour anniversaire de sa naissance, ne pas oublier les raisons et conséquences de son assassinat:

Le 15 janvier 1919, Rosa Luxemburg a été assassinée. Elle venait de sortir de prison après presque quatre ans de détention dont une grande partie sans jugement parce que l’on savait à quel point son engagement contre la guerre et pour une action et une réflexion révolutionnaires était réel. Elle participait à la révolution en Allemagne pour laquelle elle avait publié certains de ses textes les plus lucides et les plus forts. Elle gênait les sociaux-démocrates qui avaient pris le pouvoir après avoir trahi la classe ouvrière, chair à canon d’une guerre impérialiste qu’ils avaient soutenue après avoir prétendu pendant des décennies la combattre. Elle gênait les capitalistes dont elle dénonçait sans relâche l’exploitation et dont elle s’était attachée à démontrer comment leur exploitation fonctionnait. Elle gênait ceux qui étaient prêts à tous les arrangements réformistes et ceux qui craignaient son inlassable combat pour développer une prise de conscience des prolétaires. Comme elle, d’autres militants furent assassinés, comme Karl Liebknecht et son ami et camarade de toujours Leo Jogiches. Comme eux, la révolution fut assassinée en Allemagne. Que serait devenu le monde sans ces assassinats, sans cet écrasement de la révolution. Le fascisme aurait-il pu se dévélopper aussi facilement? Une chose est sûr cependant, l’assassinat de Rosa Luxemburg n’est pas un acte isolé, spontané de troupes militaires comme cela est souvent présenté. Les assassinats ont été systématiquement planifiés et ils font partie, comme la guerre menée à la révolution, d’une volonté d’éliminer des penseurs révolutionnaires, conscients et déterminés, mettant en accord leurs idées et leurs actes, la théorie et la pratique, pour un but final, jamais oublié: la révolution.

Sa plus belle description de la lutte politique, la grève de masse

La grève de masse telle que nous la montre la révolution russe est un phénomène si mouvant qu’il reflète en lui toutes les phases de la lutte politique et économique, tous les stades et tous les moments de la révolution. Son champ d’application, sa force d’action, les facteurs de son déclenchement, se transforment continuellement. Elle ouvre soudain à la révolution de vastes perspectives nouvelles au moment où celle-ci semblait engagée dans une impasse. Et elle refuse de fonctionner au moment où l’on croit pouvoir compter sur elle en toute sécurité. Tantôt la vague du mouvement envahit tout l’Empire, tantôt elle se divise en un réseau infini de minces ruisseaux; tantôt elle jaillit du sol comme une source vive, tantôt elle se perd dans la terre. Grèves économiques et politiques, grèves de masse et grèves partielles, grèves de démonstration ou de combat, grèves générales touchant des secteurs particuliers ou des villes entières, luttes revendicatives pacifiques ou batailles de rue, combats de barricades – toutes ces formes de lutte se croisent ou se côtoient, se traversent ou débordent l’une sur l’autre c’est un océan de phénomènes éternellement nouveaux et fluctuants. Et la loi du mouvement de ces phénomènes apparaît clairement elle ne réside pas dans la grève de masse elle-même, dans ses particularités techniques, mais dans le rapport des forces politiques et sociales de la révolution. La grève de masse est simplement la forme prise par la lutte révolutionnaire et tout décalage dans le rapport des forces aux prises, dans le développement du Parti et la division des classes, dans la position de la contre-révolution, tout cela influe immédiatement sur l’action de la grève par mille chemins invisibles et incontrôlables. Cependant l’action de la grève elle-même ne s’arrête pratiquement pas un seul instant. Elle ne fait que revêtir d’autres formes, que modifier son extension, ses effets. Elle est la pulsation vivante de la révolution et en même temps son moteur le plus puissant. En un mot la grève de masse, comme la révolution russe nous en offre le modèle, n’est pas un moyen ingénieux inventé pour renforcer l’effet de la lutte prolétarienne, mais elle est le mouvement même de la masse prolétarienne, la force de manifestation de la lutte prolétarienne au cours de la révolution. A partir de là on peut déduire quelques points de vue généraux qui permettront de juger le problème de la grève de masse…”

Sur la Commune et les révolution

« … Dans la nuit des misères que font naître les crises du capitalisme, des fantômes s’élèvent, annonçant l’inexorable destin, qui déjà se pouvait prévoir à l’aurore même de l’ère capitaliste. La lutte de classes, génératrice de ces crises qui déchire la société bourgeoise et qui, fatalement, causera sa perte, fait comme une trainée rouge à travers toute l’histoire d’un siècle. Elle se dessinait confusément dans la grande tourmente de la Révolution française. Elle s’inscrivait en lettres noires sur la bannière des canuts de Lyon, les révoltés de la faim qui, en 1834, jetèrent le cri : « Vivre en travaillant ou mourir en combattant ! » » Elle alimentait le feu rouge des torches allumées par les chartistes anglais de 1830 et de 1840. Elle se levait comme une colonne de flammes du terrible massacre de juin 1848 à Paris. Elle jetait son éclat de pourpre dans la capitale de la France, sur le mouvement de 1871, lorsque la canaille bourgeoise victorieuse se vengeait sur les héros de la Commune par le fer meurtrier des mitrailleuses. … » 1er mai 1909

Nous préparons pour ce double 150e anniversaire de la naissance de Rosa Luxemburg et de la Commune, avec Sabrina Lorre, comédienne qui avait initié et animé une formidable quinzaine Rosa Luxemburg à Saint-Etienne un travail et une lecture des textes de Rosa Luxemburg sur la Commune que nous tenons à disposition de celles et ceux qui voudraient organiser par Internet ou ailleurs des événements.

Ne pas être politique, c’est l’être sans le savoir – Une affiche à Berlin

“Les travailleurs supportent leur misère dans le calme parce que le gouvernement se nomme républicain. Ce mot exerce une influence magique sur l’esprit des travailleurs, cette supercherie les maintient dans l’espoir”. “Les enseignements des trois Doumas”, mai 1908. Rosa Luxemburg et la Commune (19)

“Mais l’histoire appela pour la troisième fois le prolétariat français à accomplir la révolution bourgeoise et fit de lui l’initiateur de la Commune de Paris de 1871 – et de l’actuelle république française. La Troisième République que l’on explique de la façon la plus simple comme une conséquence naturelle, née d’elle-même sur les ruines morales et militaires du Second Empire lors de la guerre contre la Prusse, était en réalité le résultat de causes bien plus profondes, avant tout de la Commune de Paris ainsi que de tout un siècle de révolutions. La constitution républicaine et le gouvernement républicain de la France moderne – il ne faut pas l’oublier – sont issus d’une Assemblée constituante à majorité monarchiste. Et tout comme les élections de février 1871 ont donné la prépondérance aux monarchistes, la réaction la plus sanglante et la plus sauvage a prévalu dans toute la politique de cette honorable Assemblée qui a tenu pendant quatre ans la barre politique de la France, surtout après l’anéantissement de la Commune. Le climat politique de cette France bourgeoise, de la France de Thiers et de Favre, a été décrit de façon classique par Jules Guesde dans son remarquable pamphlet de 1872, dans lequel il dénonce le crime de Versailles et qualifie la France de ” république sans républicains”.  La France bourgeoise de 1871 était une république sans républicains, tout comme celles de 1792 et 1848. Et si néanmoins cette même bourgeoisie réactionnaire et monarchiste a fondé la Troisième république et cette fois pour toujours, la raison essentielle en était d’une part la peur du prolétariat, la conviction donc après un siècle de révolution que le prolétariat momentanément vaincu ne pouvait être pacifié que par une constitution républicaine, et d’autre part la certitude que le prolétariat vaincu cette fois ne pourrait reprendre la barre de la République pour apporter le désordre dans cette société bourgeoise avec ses fantasmes « sociaux » et ses volontés de subversion. Le journal “Rappel” a dévoilé clairement ce secret de la Troisième république dans son du 4 avril 1874. On peut y lire : les travailleurs supportent leur misère dans le calme parce que le gouvernement se nomme républicain. « ce mot exerce une influence magique sur l’esprit des travailleurs, cette supercherie les maintient dans l’espoir ».

Les enseignements des trois doumas, mai 1908, Traduction Dominique-Villaeys-Poirré, le 15.02.2021

“La Troisième république …. était en réalité le résultat de causes bien plus profondes, avant tout de la Commune de Paris ainsi que de tout un siècle de révolutions.”. Cette citation est extraite d’un texte essentiel pour la compréhension de Rosa Luxemburg de la Commune de Paris : “Les enseignements des trois doumas” écrit en mai 1905. Dans ce texte, Rosa Luxemburg tire les leçons de l’action des Doumas (Parlement russe) lors de la révolution de 1905. On peut y lire clairement les raisons de son refus de l’assemblée constituante en 1918 : les trahisons répétées par la bourgeoisie des forces révolutionnaires, trahison du prolétariat qui s’était déjà produite pendant la révolution française de 1789, en 1848, en 1871 et est en cours avec la social-démocratie majoritaire en cette fin d’année 1918 en plein processus révolutionnaire. Si la bourgeoisie instaure le régime républicain, c’est pour masquer la réalité de son oppression, son maintien du système capitaliste. Elle utilise le mot magique de République pour endormir le prolétariat, pour que le prolétariat abandonne ses fantasmes de révolution, pour s’assurer définitivement la victoire sur un prolétariat vaincu. Soulignons que ce n’est pas la République en soi que Rosa Luxemburg combat, bien au contraire elle en fera un thème majeur de son action à partir de 1910 contre l’avis de la social-démocratie majoritaire (!) (Cela n’est pas sans rappeler le maintien de la monarchie espagnole après le franquisme et l’existence aujourd’hui d’innombrables monarchies dans les pays d’Europe dits démocratiques!)

“Les travailleurs supportent leur misère dans le calme parce que le gouvernement se nomme républicain. Ce mot exerce une influence magique sur l’esprit des travailleurs, cette supercherie les maintient dans l’espoir”

Le numéro du journal Le Rappel auquel fait allusion Rosa Luxembourg

“On peut trouver sur Gallica le numéro du rappel, les mots dont elle s’inspire sont dans un article sur le travail : “Toutes ces privations, toutes ces inquiétudes, toutes ces souffrances sont supportées stoïquement par l’effet d’un seul mot, et de ce mot seul, c’est-à-dire sans la chose, car le mot en question est République. Bien que les lois républicaines laissent actuellement place à d’autres lois, le mot est magique sur l’esprit des travailleurs. Ce mirage le fait espérer, il produit sur eux une intime satisfaction morale qui réagit sur le physique et comprime les plaintes bruyantes. Tout au plus avoue-t-on le quart des besoins.” https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k7533605h/f3.item.r=magique.zoom#

 

 

“C’est alors qu’à Limoges coula à flot le sang des ouvriers français qui revendiquaient d’être mieux traités par leurs contremaîtres…” Rosa Luxemburg. Un récit au jour le jour de cette grève par une chercheuse Geneviève Désiré-Vuillemin

“… c’est alors qu’à Limoges coula à flot le sang des ouvriers français qui revendiquaient d’être mieux traités par leurs contremaîtres.”

Quand Rosa Luxemburg écrit en mai 1905 son  article L’unification des socialistes français, la grève des porcelainiers de Limoges venait de se terminer. Pour elle, les événements étaient donc hautement et terriblement présents et constituaient en effet une illustration claire de l’analyses qu’elle souhaitait transmettre :

“Le danger majeur d’une telle participation était qu’elle engageait la responsabilité des socialistes dans les agissements de ce gouvernement. Quant à ce dernier, le fait qu’il comprenait un socialiste ne l’empêchait nullement de demeurer un gouvernement de domination de classe, l’organisation politico-policière de la bourgeoisie contre le prolétariat révolutionnaire, et il continua de servir fidèlement les intérêts de la classe capitaliste dans tous les domaines de la vie sociale. C’était précisément cette circonstance – la participation d’un socialiste au gouvernement – qui encourageait davantage le gouvernement bourgeois à agir de la manière la plus brutale contre les ouvriers en grève et de recourir en toute occasion à la force armée. Ironie du sort, le sang des ouvriers français n’avait peut-être jamais coulé aussi souvent que du temps du gouvernement « socialiste » de Waldeck-Rousseau. …”

Dans ce même texte, deux citations se rapportent à la Commune et au réformisme:

“… dans lequel, à côté du socialiste Millerand, prit place, en tant que ministre de la Guerre, le général de Galliffet, un de ceux qui, de la manière la plus sauvage et la plus cruelle, avaient écrasé, en 1871, la glorieuse insurrection des ouvriers : la Commune de Paris”

“Il faut également noter que la police parisienne interdit à l’époque tout discours et se comporta d’une manière particulièrement insolente et provocatrice envers les congressistes quand ceux-ci se rendirent au cimetière où reposent les dépouilles des héros de la Commune, afin de rendre hommage à leur mémoire. Et ceci malgré la présence de Millerand dans le gouvernement républicain.”

Nous avons la chance unique de pouvoir voir et entendre ce combat des ouvriers de Limoges, d’analyser et de réfléchir pour aujourd’hui grâce au travail d’une chercheuse : Geneviève DËSIRË-VUILLEMIN. Elle livre en effet dans un long article un récit incroyablement précis, au jour le jour de cette grève . https://www.persee.fr/doc/anami_0003-4398_1971_num_83_101_5686. Même si tout récit est sous-tendu par des analyses, les faits bruts parlent d’eux-mêmes A lire aussi la partie sur les forces politiques qui est un écho dans une situation concrète des analyses de Rosa Luxemburg.

Au jour le jour

La grève des porcelainiers de 1905 n’éclate pas comme un coup de tonnerre dans un ciel serein. Durant toute l’année 1904 des grèves» plus ou moins longues, plus ou moins suivies, surviennent continuellement dans les diverses usines de la région. Aucun secteur n’y échappe : d’octobre à décembre, il y a des grèves chez les papetiers de Saint- Junien, aux usines de Notre-Dame du Pont et du Moulin Brice, des manifestations chez les ouvriers gantiers et de l’effervescence chez les gantières des fabriques Darconnet et Gady, après une réunion de chefs syndicaux qui invitent les ouvrières à se syndiquer (14 déc. 1904) : celle-ci se termine par un défilé en ville, des injures et des pierres lancées contre les gendarmes, qui chargent à cheval pour disperser les manifestants48. A Bosmie (près de Limoges), le maire qui craint la mise à feu des tas de paille dans l’usine de cartons de l’Aiguille, demande au préfet l’envoi de la force armée. A Bussière, c’est la grève des ouvriers poseurs de voie : ils se plaignent des journées trop (10 heures). Auparavant, entre février et octobre, il y avait eu des grèves d’ouvriers maçons et de manœuvres à Limoges38, des sabotiers (qui protestent contre l’ouverture d’une autre usine à Aixe), des ouvriers de la chaussure (pour que les salaires passent de 4,50 F à 4,75 ou 5 F par jour) ; en avril, grève des cochers de Limoges qui protestent pour garder les pourboires, que veulent s’adjuger leurs patrons**, grève de certaines ouvrières décalqueuses pour la suppression des amendes en cas de « grippage »45, grève des garçons de café qui réclament, non une augmentation de salaire (ils sont bien payés) mais une meilleure nourriture, et “… le droit de porter la barbe*46, grève des décalqueuses de la fabrique Gérard et Dufraisseix qui refusent un nouveau papier de décalque (utilisé déjà à Paris, en et en Allemagne) permettant à 3 ouvrières de faire autant de travail que 5 avec l’ancien procédé (elles craignent une réduction de la main-d’œuvre), grève des lingères de l’usine Choteau qui défendent leur très maigre salaire, etc., etc…

Comme on peut le voir par ce qui précède, les motifs des grèves sont souvent des revendications d’amélioration de salaire pour vivre «honnêtement », ou d’avantages accompagnant un travail (conservation des pourboires), ou de crainte de réduction de main-d’œuvre; parfois aussi les grévistes ne réclament ni augmentation de salaire, ni réduction d’horaire, mais s’insurgent contre la « tyrannie » des contre-maîtres ou des contre-maîtresses. Il semble que les ouvrières acceptent avec plus de difficultés que les ouvriers l’autoritarisme, car les conflits pour cette cause sont plus fréquents dans les ateliers féminins que masculins. Quoi qu’il en soit, le contre-maître — ou la contre-maîtresse — est universellement détesté, bien plus que le patron. Les conflits de cette espèce se multiplient au cours de l’année 1904 et au début de 1905. Ce que souhaitent les ouvriers — et plus encore les ouvrières — c’est le renvoi du contre-maître détesté ou, mieux, sa remise au rang de simple ouvrier sous la férule d’un nouveau contre-maître désigné par l’atelier. C’est ainsi que des ouvrières d’une papeterie de Saint- Junien avaient obtenu d’élire leur contre-maîtresse. Toutes ces agitations inquiètent, dès décembre 1904, le préfet de la Corrèze qui craint qu’à la suite des grèves des ouvriers de la société des « Papeteries du Limousin » de Saint-Junien, des délégations ne se rendent dans son département pour débaucher les ouvriers de Malemort et de Claredent; de plus les « Papeteries du Limousin » ont également des usines à Confolens et à Excideuil49.

Chez les porcelainiers, dès le début de 1905, il y a de l’agitation (en particulier dans les fabriques de Batiot; de Théodore Haviland) parce que les ouvriers et ouvrières de certains ateliers veulent obtenir le renvoi des contre-maîtres en fonction et leur remplacement par des contre-maîtres de leur choix. L’intervention du maire dans ces conflits ramène le calme, au moins passagèrement.

Les premières manifestations tumultueuses se déchaînent au début de mars « contre l’armée et le capital », lorsqu’on apprend à Limoges que le général Tournier y est nommé chef de la division (14 mars). La municipalité se montre très mécontente de cette nomination et, pour bien marquer sa désapprobation, refuse d’aller accueillir le nouveau commandant de la place à sa descente du train et de lui faire faire, selon la coutume de l’époque, son entrée solennelle dans la ville50.

Quelle est la raison d’une pareille animosité du Conseil Municipal contre le général Tournier qui n’avait jamais mis les pieds à Limoges? Un journal de droite, Le Gaulois, du 14-16 avril, laisse entrevoir, à travers des insinuations perfides, une piste qui débouche sur des faits vérifiés. Un de ses collaborateurs qui signe L. Desmoulins, écrit l’article suivant : « Le préfet de la Haute-Vienne s’était montré accommodant avec les grévistes et, crânement, il avait promis aux émeutiers le déplacement du général Tournier51. Les grévistes, comptant qu’on leur enverrait, pour commander le Corps d’Armée le général Peigné ou tout autre soldat du Grand Orient, promenèrent dans la ville le drapeau rouge et le drapeau noir … Il paraît pourtant que M. Berteaux refuse de sacrifier le général Tournier aux rancunes des anarchistes limousins … »

A travers leurs affirmations partiales, voire erronées, à travers leur violence, ces lignes restituent l’atmosphère qui règne après « l’affaire des fiches» (1904), dont les protagonistes ont été, derrière le général André, les généraux Tournier5* et Peigné53. Tous deux ont exercé un commandement à Clermont-Ferrand, mais alors que Tournier incarne l’officier de tradition — on serait tenté de dire « de style de cavalerie ancien régime » : homme de droite, « bien pensant » ou « clérical »  (selon le point de vue) — Peigné apparaît comme l’officier « modem style »,- républicain déclaré, anticlérical militant et franc-maçon. Le général Tournier arrive à Limoges précédé de sa réputation d’anti- franc-maçon; pour le général Peigné, atteint par la limite d’âge (et par la publication d’un document explosif), il n’est plus question de commandement.

L’hostilité du Conseil municipal de Limoges s’explique parce qu’au moins trois de ses membres sont eux-mêmes francs-maçons5*. Le ministre de la guerre, Berteaux, est franc-maçon, tout comme le président du Conseil, Rouvier; mais, après les remous de l’affaire des fiches, on juge opportun, en haut lieu de jeter du lest, et de mettre de côté certains frères trop visiblement engagés : comme le général Peigné et le préfet de la Haute-Vienne, Edgard Monteil55 remplacé par Félix Cassagneau — que le Conseil Municipal ne semble pas apprécier beaucoup : il est « étranger » et ne « comprend pas » les Limousins.

Donc, pour des raisons complexes, l’arrivée du gémirai Tournier à Limoges sert de prétexte à des manifestations dans la rue, devant l’hôtel du Corps d’Armée. En même temps, quelques ouvriers de la fabrique de chaussures Faugeras mettent l’usine en état de blocus pour empêcher la sortie des marchandises, tandis que ceux de l’usine de feutre Beaulieu assiègent le patron dans son bureau et prétendent le réduire par la famine! La maire va parlementer et tente de ramener le calme dans les usines. .

La grève des porcelainiers — grève qui devait tragiquement — commence d’une façon banale, mais dans une atmosphère tendue, dans l’usine de Théodore Haviland, le 28 mars. Tout d’abord, les 62 ouvriers-peintres de l’atelier de décoration se mettent en grève pour protester contre le renvoi de trois de leurs camarades qui, depuis qu’ils sont payés à l’heure (et non aux pièces), fournissent un travail jugé insuffisant. Cependant, après une démarche auprès de la Bourse du Travail et auprès de Théodore Haviland, les trois peintres leur place à l’atelier. L’incident, qu’on pourrait croire clos, a des suites; les protestations continuent contre le contre-maître de l’atelier de décoration, Penaud. H est accusé d’user du « droit du seigneur »** à l’égard de ses ouvrières, nombreuses dans son atelier. A celles qui se soumettent à ses caprices, il confierait les travaux les plus faciles ou les mieux rémunérés, aux autres les tâches les plus ingrates, allant même jusqu’à faire peser la menace de la suppression d’emploi57. Accusation invérifiable, mais qui, dans le contexte social, n’est pas dépourvue de vraisemblance, et qui, à coup sûr, soulève la réprobation générale.

1″ avril. — Tandis que le maire Labussière s’entremet pour négocier une reprise du travail à l’usine Faugeras (où la grève avait commencé pour obtenir le renvoi d’un contre-maître et où elle se termina par le succès des ouvriers), une délégation de grévistes vient encourager à l’intransigeance les ouvriers de l’atelier de décoration de la fabrique Th. Haviland : qu’ils tiennent ferme pour exiger le renvoi du Penaud.

Le maire, sentant les choses s’envenimer, demande alors au contre-maître de se retirer spontanément, de se « sacrifier »58 pour ramener le calme dans l’atelier, car il sait que Th. Haviland, très satisfait de Penaud, refusera de le renvoyer89. La tension monte en effet dans l’usine : quand, au début de l’après-midi les ouvriers des autres ateliers reprennent le travail, deux hommes les incitent à se mettre plutôt en grève avec, apparemment un certain succès, puisque deux camions sortent  difficilement de l’usine : des ouvriers lançant des pierres et de la poussière à la tête des chevaux; enfin, le commissaire de police appelé évite que les plus excités enfoncent une porte en la faisant ouvrir devant eux.

Th. Haviland avertit alors le préfet que l’agitation croît dans son usine; agitation injustifiée à ses yeux, puisque les trois peintres menacés de renvoi ont été maintenus; quant au renvoi du contre-maître, il n’admet pas que les seuls ouvriers en décident : c’est mettre en question l’autorité patronale.

2 avril — Le lendemain, les peintres de l’atelier qui ont confié la défense de leurs intérêts à la Fédération de la Céramique (dirigée par Tillet) sollicitent une entrevue avec Haviland : ce dernier ne répond pas, estimant qu’aucune discussion ne peut avoir lieu entre lui et les ouvriers sur le « marchandage» du renvoi de Penaud; il n’admet pas la mise en cause de son autorité, pas plus que la calomnie qui, pense- t-il, s’attaque au bon contre-maître, justement à cause de sa vigilance. Cette attitude ulcère les ouvriers qui voient là une marque de mépris impardonnable : le cycle infernal s’amorce. Du coup, les 1 200 ouvriers de la fabrique quittent le travail par solidarité avec leurs 62 camarades peintres. Un peu plus tard, les grévistes vont lancer des injures et des pierres contre la maison du contre-maître Penaud, qui se réfugie à Angoulême, chez ses beaux-parents.

3 avril. — Dans l’excitation de la bagarre contre le contre-maître, une chanson*60 est improvisée contre Penaud, l’accusant de « trop aimer ses ouvrières»; de nouveau, un camion de livraison – — dont les conducteurs ne sont pas en grève «— doit forcer le passage pour sortir de l’usine; mais certains grévistes expriment déjà une crainte : celle de Voir les patrons se solidariser entre eux pour soutenir Haviland comme eux-mêmes se sont solidarisés en faveur des peintres. Devant la tournure inquiétante que prennent les événements, le maire tente une autre démarche auprès de Th. Haviland, qui refuse catégoriquement de se séparer de Penaud.

4 avril. — Les patrons porcelainiers se concertent : la succession de grèves décidées pour obtenir le renvoi de contre-maîtres les inquiètent; ne serait-ce pas le signe avant-coureur de la grève générale, de la révolution. Il faut prouver aux ouvriers que la grève générale est plus dangereuse pour eux que pour les patrons et que, de leur côté, les patrons sont résolus à manifester leur solidarité et à refuser de subir les volontés des ouvriers en ce qui concerne la désignation des contre-maîtres : c’est une question de principe. Enfin, en riposte à la menace de grève générale, ils peuvent faire un lock-out : mesure qui fera réfléchir beaucoup d’ouvriers; et la masse qui ne veut pas courir de risques se détachera de la « minorité agissante » qui, réduite à elle- même, sera peu dangereuse. Ils décident donc de fermer leurs usines si le travail ne reprend pas chez Haviland, lequel, de son côté, est bien résolu à ne consentir aucune concession au sujet du renvoi de son contre-maître.

Deux jours passent, dans l’incertitude, l’expectative, la tension; de part et d’autre, on s’observe. Beaucoup d’ouvriers « — ceux des usines qui ne sont pas en grève — redoutent un lock-out qui les condamnerait à un chômage de durée inquiétante (ce qu’il plaira aux patrons dont la « résistance financière » est bien supérieure à la leur). Au contraire, les plus engagés dans la lutte révolutionnaire souhaitent que « le patronat et le capitalisme » démasquent leur cruauté, leur avidité, leur inhumanité; que l’affrontement décisif ait enfin lieu : la masse ouvrière a des chances de l’emporter si elle se dresse comme un seul homme. La menace du lock-out? Voilà peut-être l’étincelle qui allumera la grève générale. Vainqueurs du patronat, les ouvriers lui imposeront des contre-maîtres choisis par eux, ce qui, pratiquement, reviendra à faire passer le travail sous le seul contrôle des ouvriers.

Les patrons, de leur côté, ne tiennent pas à un affrontement : l’industrie porcelainière ne peut que pâtir des désordres et l’arrêt du travail représenterait un lourd manque à gagner; de plus, si les commandes ne sont pas honorées en temps voulu, on risque de perdre une clientèle obligée accidentellement d’aller se servir ailleurs61.

Jeudi 6 avril. — Inquiète, la municipalité de Limoges tente encore des démarches conciliatrices. Finalement, une entrevue est ménagée entre délégués des patrons et délégués des ouvriers le 6 avril : beaucoup de patrons ayant déclaré se solidariser avec Th. Haviland, font peser la menace du lock-out. Cependant Haviland fait une concession concernant le contre-maître Penaud : ce dernier, craignant pour sa sécurité et celle de sa famille est parti à Angoulême où il compte rester un mois, temps nécessaire pour se remettre de ses émotions et pour laisser se calmer les passions; Th. Haviland propose de le remettre, lorsqu’il reviendra, comme simple ouvrier pendant cinq mois avant de le réintégrer dans ses fonctions de contre-maître62.

Vendredi 7 avril. — Les ouvriers repoussent la proposition : ils exigent que Penaud ne revienne pas avant six mois à l’atelier, où il restera ensuite comme simple ouvrier : il ne reviendra jamais contre-maître. Les patrons refusent : la menace du lock-out se précise. Samedi 8 avril. — Le durcissement des positions fait craindre que l’épreuve de force ait lieu prochainement, car les ouvriers mécaniciens de l’usine Charles Haviland (fabrique complètement indépendante de celle de Théodore Haviland)61 se mettent en grève à leur tour pour réclamer le renvoi du contre-maître de leur atelier, Sautour; pour cette demande, ils invoquent des motifs : les exigences de Sautour en ce qui concerne le travail et l’horaire et surtout l’attitude de Sautour envers les ouvriers qui ne partagent pas ses convictions religieuses (il aurait fait renvoyer un ouvrier qui, malgré ses avis, avait fait enterrer civilement sa petite fille, morte à cinq ans). D’ailleurs, Sautour est le frère du directeur de la section locale du « Sillon » organe de propagande catholique!**

En même temps que les trois fabriques Haviland (celle de Théodore et les deux de Charles) se mettent en grève pour la question du renvoi de contre-maîtres qui déplaisent aux ouvriers, on apprend que les typographes de Limoges se mettent en grève aussi, pour une augmentation de salaire, que les ouvriers carriers en font autant et que l’agitation gagne Saint-Junien. Les coupeurs de poils de l’usine Beauieu (feutre) sont toujours en grève. Et l’on se souvient que la grève récente des usines Monteux (le plus gros fabricant de chaussures) a eu pour origine le renvoi d’un contre-maître : pour avoir la paix, le patron a cédé ; il en a été de même dans d’autres usines (chez Lecointe, par exemple). Les patrons s’interrogent : ce qu’ils ont pris pour des protestations isolées contre les tyranneaux d’atelier serait-il un concerté? Eux qui ont pratiqué parfois la politique du « Prince » de Machiavel — briser la contrainte, quand elle a cessé d’être utile, pour se rallier l’opinion — se demandent s’ils n’ont pas, à leur insu, préparé le grand soir …

Aussi, Théodore Haviland s’estimant clairvoyant, est résolu à ne rien céder au sujet de l’affaire du contre-maître. Les Haviland, Charles et Théodore, font figure de leaders des patrons porcelainiers : ce sont eux qui ont réalisé les perfectionnements techniques les plus modernes, changé les procédés de vente, qui comptent parmi les plus importants producteurs de porcelaine, qui emploient le plus d’ouvriers; ils ont même un embryon de service social : alors que certains patrons ne font rien pour leurs ouvriers, que d’autres se contentent d’assurer à l’usine un service médical gratuit, eux, ils offrent en plus un « comptoir d’escompte » où les ouvriers peuvent déposer leurs économies à un taux plus élevé que partout ailleurs. Pour l’époque les Haviland sont à la pointe du progrès. L’ « Union des Fabricants », qui groupe la plupart des patrons porcelainiers, se déclare solidaire de Haviland et ses membres décident de fermer leurs usines dans les huit jours si le travail ne reprend pas dans les fabriques en grève. Cette grave résolution émeut la Chambre de Commerce.

Et, dans cette atmosphère de veillée d’armes, les esprits surexcités commencent à perdre leur lucidité : chacun voit des ennemis dans « ceux d’en face », les bruits les plus extravagants circulent et crédit. On raconte que le maire, Emile Labussière a donné — ou va donner — sa démission, que le général Tournier — dont l’affectation à Limoges avait été mal accueillie par la municipalité — a donné des instructions aux régiments « étrangers » casernes dans les villes voisines ,afin qu’ils se tiennent prêts à marcher sur Limoges au premier appel!**. La presse locale — Le Réveil du Centre et Le Socialiste prennent violemment parti. Il n’en faut pas davantage pour exaspérer une population inquiète et ombrageuse, où les doctrines anarchistes ont des adeptes et plus encore les doctrines socialistes. L’agitation gagne la rue, des groupes de jeunes gens chantent « L’Internationale » et « l’Hymne à l’Anarchie » pour le grand effroi — ou l’indignation — des passants âgés. Le même jour, Sautour adresse une lettre au maire et une au préfet (c’est la deuxième, la première datant du 1″ avril) : devant l’hostilité des ouvriers, les voies de fait, il quitte la ville pour se réfugier chez des parents, confiant ses deux immeubles et sa famille à la sauvegarde du préfet; il se plaint d’avoir été menacé par Le Réveil du Centre du 31 mars et par Le Socialiste du 2 avril. Le 1″ avril, Charles Haviland avait écrit au préfet pour appuyer la demande de protection de son contre-maître, dont il vantait les mérites et qu’il connaissait bien, puisqu’il était dans son usine depuis 14 ans. Ce même jour, Théodore Haviland avait lui aussi écrit au préfet pour l’informer qu’une bande de manifestants s’était agitée devant son usine67.

Lundi 10 avril. — Les patrons, qui déclarent refuser de se soumettre à la violence, prévoient le début du lock-out pour le 11 avril; la presse commence à parler des « événements de Limoges »; le préfet se tient en rapport constant avec le ministre de l’Intérieur, Etienne, et le Président du Conseil, Rouvier. Dans l’après-midi, une manifestation de trente à quarante jeunes gens devant l’hôtel du Corps d’armée a lieu avec chant de L’ « Internationale », cris, sifflets … Deux hommes âgés, qui témoignaient leur réprobation, sont pris à partie, molestés.

Pour «écarter la menace du lock-out, la Chambre de Commerce de Limoges envoie une délégation à Paris qui est reçue par Rouvier et Dubief en l’absence du ministre de l’Intérieur, Etienne; elle demande au président du Conseil d’intervenir auprès des patrons pour retarder la fermeture des usines : le télégramme ministériel fait reporter le début du lock-out au 13 avril; le préfet, le maire et le président de la Chambre de Commerce avaient, eux aussi, fait une démarche dans le même sens. On redoute de plus en plus l’affrontement ouvert.

Mercredi 12 avril. — D’ultimes pourparlers s’engagent entre délégués patronaux et ouvriers qui parviennent à un projet d’accord : le Penaud serait mis pendant un mois en congé, affecté pendant cinq mois à d’autres fonctions avant de reprendre sa place chez Th. Haviland. Mais avant d’apposer leur signature, les délégués ouvriers veulent en référer à leurs camarades, dont certains sont réunis à la Bourse du Travail, ils exposent les projets d’accord, puis un vote a lieu : la majorité des présents rejette tout compromis par 260 voix contre 67 !68 C’est une «minorité agissante» qui accepte de courir le risque, puisque la fabrique Th. Haviland occupe à elle seule 1 200 ouvriers, le lock-out touchera 13 086 ouvriers, dont 9668 sont déjà en grève (5740 hommes, 2 400 femmes, 1528 enfants), dont 7 500 sont grévistes réels, les autres forcés. Trente et un fabricants de porcelaine adhèrent au lock-out.

Jeudi 13 avril. — C’est le lock-out chez la plupart des porcelainiers, parce que Th. Haviland a refusé de renvoyer un des ses contre-maîtres. C’est aussi l’agitation croissante en ville où une « bande de 50 garnements » de 12 à 20 ans croise, vociférant, tendant le poing et chantant « l’Internationale », sans commettre de dégâts.

Vendredi 14 avril. — Les patrons des usines en lock-out se réunissent69 et dénoncent les « causes et développement moins d’un fait que d’une manifestation révolutionnaire» : dans plusieurs fabriques, les demandes de renvoi de contre-maîtres se sont succédées et des violences se déchaînent.

En effet, après une réunion à la Bourse du Travail, une troupe de 4 à 500 grévistes de la maison Guérin décide d’aller vérifier s’il n’y a pas d’ouvriers non grévistes occupés à finir des travaux dans les usines en lock-out. Pour ce faire, ils enfoncent le portail fermé de l’usine Guérin et, ensuite, procèdent de la même façon chez Jouhannaud et chez Lanternier. Dans les usines de Charles Haviland et de Théodore Haviland les grévistes vont planter le drapeau rouge au 3e étage : du coup, Théodore Haviland fait hisser le pavillon américain sur son usine de l’avenue de Poitiers où les grévistes ont arraché les portes et brisé des monceaux de porcelaine emballée, prête à livrer; il réclame la protection consulaire! Son émoi est assez compréhensible, car passant en automobile dans la rue un moment plus tôt, il a été reconnu, hué par des groupes de grévistes qui l’ont suivi jusque dans la cour de son usine de la rue de Poitiers; et là, ils ont pendu un mannequin à son effigie, tandis qu’un groupe de jeunes gens renversait son auto et y mettait le feu”70. ? sort de son bureau sous la protection de la police et encore les manifestants tentent d’effrayer les chevaux de sa voiture, et brandissent contre lui canifs et gourdins. Le commissaire de police appelle des troupes réquisitionnées par le préfet et fait garder l’usine par un détachement du 21* Chasseur à cheval; plus loin, route d’Aixe, la fureur des manifestants se tourne alors contre les chasseurs : ils frappent les chevaux, leur lancent des pierres, tentent de les en élevant des barricades avec tout ce qu’ils peuvent trouver. Au cours d’une bagarre très vive, un cheval s’abat, tué sur le coup71. Pour faire des barricades, les manifestants raflent grilles (arrachées aux jardins des maisons proches), matériaux entreposés (barres de fer, pièces de bois, bancs). »

– Selon divers témoignages, les manifestants les plus excités sont des jeunes de 20 à 25 ans, rompus, semble-t-il, à la bagarre des rues; voyant les conseillers municipaux, qui, à la suite du maire, tentent de s’interposer pour éviter le pire, ils leur crient qu’ils ont été chargés par les chasseurs; à quoi le commissaire réplique avec indignation que c’est faux, que ce sont eux qui les premiers ont attaqué, en lançant des pierres contre les chasseurs, jusque-là immobiles712.

La journée s’achève dans une atmosphère de révolution et de terreur: la plupart des usines fermées ont été envahies, leurs portes forcées, leur matériel endommagé; des maisons de particuliers ont été malmenées, lorsqu’elles se trouvaient à proximité des points avec les troupes. Les patrons demandent aux huissiers de venir constater les dégâts et mettent maire et préfet en demeure d’assurer l’ordre72.

Samedi 15 avril. La journée se passe en constats d’huissiers et en « visites » d’usines par des groupes de grévistes qui veulent « empêcher le travail sournois » ; la Fédération de la céramique a lancé un appel au calme et désavoue les bris et les violences; les ouvriers répudient de tels actes et les attribuent à des « non ouvriers », car « de vrais ouvriers ne détruiraient pas ainsi le travail de leurs mains »74. Entre le maire et le préfet le désaccord se manifeste : le premier dit que l’envoi de troupes étrangères à la ville est le meilleur moyen d’aggraver l’exaspération de la population déjà meurtrie par les événements; le second, qui a déjà reçu un nombre impressionnant de demandes de protection, estime que son devoir est avant tout d’assurer l’ordre. Aussi, entre la mairie et la préfecture, c’est la petite guerre des affiches sur les murs de la ville ou publiées dans la presse locale. Quant à la lecture de la presse, le moins qu’on en puisse dire est qu’elle n’est pas lénifiante : pour les uns, Limoges est à la veille d’être submergée par les « Apaches » c’est-à-dire par les anarchistes limousins78, selon d’autres le syndicat des patrons a tramé une conjuration pour anéantir le prolétariat; mais la conclusion est unanime pour engager les lecteurs à se tenir sur leurs gardes devant le péril imminent … Tout cela perturbe les esprits les plus pondérés ; les indicateurs de police recueillent des informations délirantes : « un nommé Blanchard, du cercle « Le Sion » (sic) exciterait les enfants à ne plus aller à l’école » et « 150 séminaristes se trouveraient parmi les agitateurs»79

Ce même jour, le maire réunit le Conseil municipal pour faire une nouvelle démarche auprès de Penaud (toujours à Angoulême) afin qu’il renonce de lui-même à revenir dans son atelier, « qu’il se sacrifie » {sic) pour ramener le calme.

La Bourse du Travail siège en permanence; elle a reçu un délégué de celle de Paris, nanti des pleins pouvoirs : Lévy. Au niveau des Bourses du Travail comme à celui du gouvernement, Limoges et Paris sont en contact permanent : on sent que l’heure est grave.

La soirée du 15 avril arrive sans que rien de marquant ait eu lieu; des grévistes ont continué à « visiter » des usines ; les barricades faites la veille sont restées en place. Le maire ne prend pas parti mais réclame la cessation d’envoi de renforts de police qui ne peuvent « qu’aviver le mécontentement et porter les manifestants aux pires extrémités, la présence de troupes étrangères étant considérée comme une offense ».

Des tracts anti-militaristes sont répandus. Le préfet fait garder militairement les usines et les magasins aux portes forcées; il a requis le général en chef Tournier d’envoyer une compagnie d’infanterie, un escadron de chasseurs à cheval, des dragons et des gendarmes : l’ordre doit être maintenu …

La journée s’achève dans l’inquiétude — que la lecture de la presse ne peut qu’aggraver — . Les « gens raisonnables » ne se risqueront pas le soir dans les rues où circulent quelques groupes de manifestants, réels ou supposés.

Nuit du 15 au 16 avril. — Dans la nuit, éclatent des actes de violence dont on ignore l’origine exacte et le but précis. Entre 11 du soir et minuit, deux armureries sont pillées, celle d’Harrault- Baillot (14, rue Turgot) et celle de Nicot. L’attaque contre les magasins est menée dans les règles : les contrevents de bois sont brisés à coups de barre de fer, arrachés, les vitrines brisées, les armes emportées77.

Un peu plus tard, vers minuit et demi, une bombe éclate devant la porte du domicile particulier de M. Chadal78, directeur de l’usine de Th. Haviland. L’engin, sorte de coffre de fonte bourré d’explosif s’est ébréché en éclatant, ce qui a considérablement réduit les dégâts : la maison ne « s’effondre pas, la porte de bois et le mur sont seulement endommagés7». Toute la famille Chadal, réveillée en sursaut a cru sa dernière heure venue : elle ne passera pas une autre nuit dans la maison.

Dimanche 16 avril. — Le lendemain, dimanche des Rameaux, il n’est que bruit dans toute la ville de cet attentat de style anarchiste et qui, par miracle, n’a pas fait de morts; l’atmosphère de terreur s’alourdit d’autant. Tandis que la police recherche les armes enlevées dans les armureries, perquisitionne et expédie en prison les suspects chez qui des armes sont récupérées, les huissiers de Limoges sont sur les dents : de tous côtés on les réclame pour établir des constats de déprédations80. De son côté, Th. Haviland avertit le préfet de la tentative d’attentat perpétrée contre son directeur d’usine; Chadal réclame la protection du préfet. .

Malgré la fête des Rameaux, les églises restent quasi-désertes, les petites vieilles venues vendre du buis dans les rues ne trouvent pas leur aubaine traditionnelle : apeurés, les fidèles ne sortent pas de chez eux. Seuls, des groupes de manifestants circulent, ne s’en prenant qu’aux éventaires de buis et à une statuette de la Vierge qu’ils brisent (d’après La Croix du Perigord qui relate les événements)81.

Le préfet s’empresse de faire placarder une proclamation, par laquelle il interdit cortèges et attroupements; le conseil municipal réplique lui aussi par une autre proclamation, qui revient à prendre parti pour les manifestants82.

Cependant la journée du 16 s’achève dans le calme; mais on est loin de l’apaisement des esprits : la tension est très forte.

Lundi 17 avril. — Le secrétaire de la C.G.T., Lévy, est à Limoges depuis plusieurs jours, ainsi que A. Lucquet; à Paris, une commission de la C.G.T. siège en permanence, pour répondre au premier appel des ouvriers de Limoges. Ce lundi 17 avril, des orateurs venus spécialement de Paris pour encourager les grévistes doivent se faire entendre l’après- midi au Cirque municipal. Une foule d’environ 3 000 personnes se presse pour les écouter. Les discours terminés, vers 4 heures de l’après- midi, une partie des assistants se dirige vers la Bourse du Travail pour y prendre la bannière rouge et la bannière noire et se former en cortège : 150 à 200 personnes se dirigent vers la préfecture — malgré l’interdiction préfectorale — en chantant « l’Internationale ». Des tracts ont été distribués et affichés invitant les soldats à refuser d’obéir « aux commandements homicides »**. Une délégation de cinq membres, comprenant A. Pressemane, Chateau et Bertrand, se présente dans le bureau du préfet pour lui demander l’élargissement des incarcérées sous prétexte de manifestations84 ou de détention illégale ou de vol d’armes, à la suite des enquêtes consécutives au pillage des armureries. Enfin, le cortège se rend à la mairie, où la réponse du préfet doit lui être communiquée quelques heures plus tard.

Pendant tout l’après-midi, le Conseil municipal a tenté d’apaiser la foule, sans cacher sa désapprobation à l’égard du Préfet86. Le Conseil municipal, maire en tête, intercède pour que le préfet accède à la demande des manifestants : ils redoutent une explosion de des excès irréparables, et ils songent aussi, semble-t-il, aux prochaines élections de 1906, car dès le 16 avril ils rejetaient sur le préfet toute la responsabilité de l’affaire87.

Aussi, c’est une clameur devant la Mairie et sur le « Champ de Juillet *, une explosion de colère lorsque la réponse négative du préfet est connue ; c’est la révolte contre une autorité ressentie comme abstraite, lointaine, indifférente, donc odieuse. La nouvelle se propage comme le feu sur une traînée de poudre et bientôt plus de mille arrivent devant la prison. Au passage, ils s’emparent de barres de fer, de pièces de bois enlevées aux magasins proches (quincaillerie Touze, Faure constructeur, entreprise de T. P. Romain-Lafon) ; enfin, ils arrachent les barres auxquelles on attache les bestiaux sur le champ de foire8T et, s’en servant comme béliers, attaquent les portes de la prison et les font voler en éclats.

Dans la cour, une quarantaine de soldats sont massés : le jeune officier qui les commande tâche de parlementer avec les manifestants; des roulements de tambour se font entendre, sinistres avertissements de l’imminence du feu; très pâle le capitaine tente encore de discuter avec les manifestants qui ne veulent rien entendre; les soldats s’apprêtent à tirer, les manifestants du premier rang hésitent un instant à passer dans la brèche. La tension est à son comble quand un événement détourne la catastrophe imminente : une troupe de cavaliers arrive au grand trot, par la route d’Aixe, prenant de flanc les qui s’égaillent sur le champ de foire. Il est environ 7 heures du soir; malgré la proclamation du préfet, beaucoup de sympathisants et de curieux sont venus voir ce qui se passe (ces derniers, à proximité des maisons qui entourent le champ de foire). Des barricades barrent certaines rues adjacentes, comme la rue de la Mauvendière.

Comme la foule ne paraît pas disposée à rentrer chez soi, malgré l’heure tardive, le général Plazanet avertit le commissaire principal qu’il va faire disperser par trois escadrons de cavalerie les manifestants cependant que les conseillers municipaux, ceints de leurs écharpes, vont inlassablement d’un groupe à l’autre, prêchant le calme et le retour à la maison, sans succès. Les clairons sonnent, les dragons s’avancent alors, le cri de « chargez! »88 retentit et les chevaux foncent sur les manifestants; mais ces derniers ont trouvé la parade à la charge de cavalerie : ils déploient les rouleaux de fil de fer raflés à la Touze, et les tendent entre les platanes qui ombragent le champ de foire. Les chevaux s’empêtrent. Ils leur lancent des pierres, et pour échapper aux charges, escaladent les jardins d’Orsay qui dominent le champ de foire d’une trentaine de marches89.

De cette position élevée d’où ils sont inexpugnables par les cavaliers, ils criblent ceux-ci de projectiles : pierres arrachées aux corniches, etc.. Le lampadaire à arc est brisé d’un coup de pierre, on se bat dans la pénombre. Le commissaire central somme les manifestants de partir, mais ils crient « Non! ». Pour les déloger, on envoie des fantassins90 après que des coups de feu aient claqué dans l’air. Les manifestants se dispersent; deux individus seulement seront arrêtés.

Mais dans les jardins ravagés, quelques petits groupes se penchent sur des corps étendus à terre : l’un est celui d’un garçon de 20 ans, Camille Vardelle : une balle lui a traversé l’aine, il meurt sur place81. Un autre porte une affreuse blessure au visage : un coup de sabre l’a atteint, on le croit mourant : il guérira vite, cependant. Enfin, il y a quatre blessés atteints par des balles non mortelles92.

A 9 heures et demie, les jardins d’Orsay, le champ de foire sont déserts; des soldats en armes veillent dans la cour de la prison, les portes enfoncées; mais dans la ville, le deuil a succédé à l’excitation de la colère. .

Mardi 18 avril. — La soirée tragique a bouleversé la population et chacun se sent menacé. Le préfet est submergé de demandes de protection surtout de la part de sociétés ou de commerçants, et aussi de quelques particuliers, affolés, comme O. Lafon, fabricant de digestif, qui reçoit une lettre de menaces de style anarchiste94 et un certain M. de Catheu qui, venant faire des emplettes, apprend de la bouche d’un commerçant que son château est sur la liste de ceux qui vont « sauter » !

Tous les journaux, depuis les feuilles locales jusqu’aux grands quotidiens français et étrangers (Le Matin, Le Temps, l’Écho de Paris, Le Figaro, Le Petit Parisien, L’Avant-Garde, L’Humanité, etc., The Globe, The Morning Post de Londres, Berliner Neueste Nachriélter, Neu Freussische Zeitung, Vossischen Zeitung de Berlin, Brooklyn Times, Tribune, Evening Post de New- York, etc…, et aussi des italiens, danois, suisses, norvégiens, roumains et russes) évoquent les événements. Des articles enflammés sont publiés sur « les atrocités de Limoges », sur les « Apaches limousins » ou sur « la bourgeoisie contre le peuple». Des dessins aussi …95.

Bien entendu, beaucoup de feuilles racontent l’histoire de la manière qui plaira à leurs lecteurs : on donne au public ce qu’il demande. certains journaux comme L’Écho de Paris, Le Petit Bleu, Le Siècle font un effort d’information objective, donnant des interviews de patrons et d’ouvriers,, du maire et du préfet. Et les reporters d’affluer à Limoges, pour glaner des détails sur les événements et raconter les funérailles de la victime des manifestations.’

Mercredi 19 avril. — Les obsèques de C. Vardelle se déroulent dans une ambiance de lendemain d’orage, malgré l’ensoleillement de la journée. Autour du jeune mort, se resserre l’opposition socialiste : cette fois, elle tient son martyr, elle peut donner mauvaise conscience au parti adverse, aux patrons, aux officiers, aux bourgeois. Les obsèques prennent l’ampleur d’une affaire politique : le groupe socialiste a délégué à Limoges Bagnol, Cardet et Breton; les socialistes révolutionnaires sont représentés par Bouveri et Paul Constans, venus exprès de Paris; la C.G.T. par Lévy et Lucquet. Les fleurs : 60 à 70 couronnes, portant des inscriptions vengeresses”, le char mortuaire que suivent la famille, les délégations, le conseil municipal et une foule évaluée selon les uns à 15 000, selon les autres à 40 000 personnes, dont beaucoup ont l’églantine rouge à la boutonnière. Les obsèques civiles ont lieu au cimetière, où trois discours sont prononcés : par le maire, Labussière, par Lévy et par Bagnol qui, tous, flétrissent l’action du préfet et de la troupe. Mais la violence s’écoule en paroles et aucun incident ne trouble ni ne suit la cérémonie funèbre818 au soulagement général.

Après l’ivresse des violences, le spectacle des barricades, du champ de foire jonché de projectiles et encombré de fils de fer, des jardins d’Orsay saccagés, des portes de la prison enfoncées, des magasins pillés et gardés militairement, bref de tout ce qui évoque un lendemain de guerre civile, dégrise beaucoup de têtes; un vent de panique souffle sur la ville où les gens se terrent au fond de leurs maisons.

C’est l’heure des bilans : la « minorité agissante » des grévistes constate que la grève générale a échoué, la masse n’ayant pas suivi ou ayant suivi avec trop de réticence : le lock-out fait peur. Plus amère aussi est la déconvenue qui vient des critiques formulées par certains socialistes parisiens et par les journaux anarchistes9* qui blâment une action désorganisée (voire «démodée»)’.

Dans le télégramme quotidien qu’il expédie au ministre de l’Intérieur, le préfet annonce qu’il espère une solution du conflit entre patrons et ouvriers porcelainiers à brève échéance; mais il n’est pas tranquille, car cinq autres grèves paraissent encore sans issue100.

Vendredi 21 avril. — Enfin sous l’arbitrage du juge de paix du canton nord, M. Gauvin, avec l’entremise du président de la Chambre de Commerce, M. Lamy, les délégués patronaux (Frugier, Dorât, rencontrent les délégués ouvriers (Poncet, Mohammed, Mey- navergne, conduits par Tillet, du syndicat de la Céramique). Ces derniers ont reçu mandat impératif de s’opposer au retour du Penaud101. Pendant que les délégués discutent laborieusement dans le bureau du juge de paix, les délégués socialistes parisiens Bouveri, Cardet et Lévy font une enquête sur les événements des jours précédents; le substitut du procureur, Josse, mène la sienne, au bout de laquelle quinze manifestants arrêtés seront relâchés; il ne trouve aucun meneur parmi les 25 inculpés (pour port d’armes volées, voies de fait, etc.) qui restent.

Au bout de 2 heures de discussion, les délégués parviennent à un accord dont les principales clauses sont les suivantes :

Art. 1. — « La délégation ouvrière déclare que, dans l’affaire Penaud, elle n’a pas entendu mettre en jeu le principe de l’indépendance du patron. Elle reconnaît la liberté du patron quant à la direction du travail et au choix de ses préposés.

Art. 2. — La commission patronale, en présence des graves et pénibles événements de ces jours derniers, estimant que la situation de Penaud est devenue difficile à Limoges, croit de son devoir de faire une démarche auprès de M. Th. Haviland pour le prier de ne plus occuper Penaud dans sa fabrique de Limoges.

Art 3. — Le conflit Sautour n’existe plus. Le contremaître conserve ses fonctions dans la fabrique de Ch. Haviland. •

Art. 4. — Toute demande de modification de tarif sera différée (102).

Le travail doit reprendre le mardi 25 avril, après les fêtes de Pâques.

Pour les ouvriers, c’est une demi-victoire seulement, car la désignation des contre-maîtres reste entièrement l’affaire des patrons : ils ont dû le reconnaître explicitement. Le contre-maître demeure ce qu’il ôtait, le représentant du patron auprès des ouvriers — un préfet au petit pied, en quelque sorte — et non pas un élu des ouvriers, un « député » des ouvriers devant le patron.

Sur un point, les ouvriers de Théodore Haviland obtiennent : Penaud, le contre-maître accusé de mœurs dissolues, ne reviendra pas; mais il a fallu l’intervention des autres patrons auprès de Th. Haviland pour que Penaud soit « sacrifié », afin de laisser aux ouvriers une satisfaction d’amour-propre en ne leur infligeant pas un démenti1*8.

Vaincus sur le fond, les ouvriers restent vainqueurs sur la forme puisque le prétexte de grève, la personne de Penaud, disparait de Limoges.

Ce même vendredi 21 avril, une autre réunion se tient à la Bourse du Travail pour prendre une décision au sujet de la grève générale. Cette fièvre de réunions s’explique : la majorité silencieuse des ouvriers s’inquiète du chômage qui dure depuis plus d’une semaine et qui va se prolonger au moins jusqu’au mardi 25 avril puisqu’on arrive aux fêtes de Pâques — fêtes que la plupart des ouvriers iront passer en famille, à la campagne — ; il est urgent de se fixer avant de laisser retomber l’enthousiasme, ou ce qu’il en reste.

Les socialistes souhaitent une pause : leurs délégués doivent se rendre au Congrès socialiste qui s’ouvrira le dimanche 23 avril à Paris.

La Bourse du Travail de Paris a, elle aussi, organisé un meeting de protestation contre les événements de Limoges104.

Samedi 22 avril. — La grève des porcelainiers est terminée. Au Cirque municipal, une réunion des ouvriers céramistes a lieu, en présence de Lévy; Mme Sorgue, déléguée du Parti Socialiste de France, et Autourville, délégué de la fédération de l’Alimentation parisienne, y prennent la parole. Les syndicats de l’alimentation de Limoges se déclarent solidaires des autres, parlant de lancer une grève générale. Cependant, malgré les discours d’Autourville, qui déclare que la grève a été un succès, les délégués présents, à l’annonce que les porcelainiers ont décidé la reprise du travail, votent eux aussi la reprise du travail.

Toute la ville accueille avec soulagement la nouvelle de la fin du conflit. Les commerçants dressent un bilan tristement négatif : les émeutes ont pratiquement tari tous les achats ordinaires qui précèdent les fêtes pascales, spécialement chez les pâtissiers et charcutiers. Haviland évalue que le lock-out, en privant de salaire 15000 ouvriers à 3 F par jour en moyenne, représente 45000 F par jour retirés de la circulation : perte irréparable pour le commerce.

La ville n’a plus qu’à faire toilette en effaçant les traces des tragiques : rues à repaver, bancs à replacer, grilles à resceller, vitres à poser, etc.

Illustrations à voir sur : http://museehistoirevivante.fr/collections/histoire-du-mouvement-ouvrier/cartes-postales-de-greves-1901-1914

Participation de Galliffet, “un de ceux qui, de la manière la plus sauvage et la plus cruelle, avaient écrasé la glorieuse insurrection des ouvriers : la Commune de Paris”, répression des grèves, vote du budget de la marine et de l’armée, approbation des impôts indirects, le bilan pour Rosa Luxemburg du soutien au Millerandisme.. Rosa Luxemburg et la Commune de Paris (18)

Millerand et Galliffet!

Une première unification, bien qu’encore très lâche, des différentes organisations socialistes existant en France depuis longtemps avait eu lieu en 1899. Mais, la même année, l’un des députés socialistes, Millerand, accepta le portefeuille de ministre du Commerce dans le gouvernement bourgeois de Waldeck-Rousseau. Le motif invoqué était que la République française aurait été menacée par les cléricaux et les conservateurs visant à restaurer la monarchie en France et que, partant, tous les républicains sincères devaient s’unir pour défendre solidairement la République contre les attaques des monarchistes. Une partie des socialistes — les partisans de Jaurès — décida de soutenir le gouvernement « républicain » de Waldeck-Rousseau dans lequel, à côté du socialiste Millerand, prit place, en tant que ministre de la Guerre, le général de Galliffet, un de ceux qui, de la manière la plus sauvage et la plus cruelle, avaient écrasé, en 1871, la glorieuse insurrection des ouvriers: la Commune de Paris. Ces socialistes conclurent une alliance (dite « Bloc Républicain ») avec divers partis bourgeois radicaux, donc avec des ennemis de la classe ouvrière, et ils consentirent à la participation de Millerand au gouvernement bourgeois. …

Le danger majeur d’une telle participation était qu’elle engageait la responsabilité des socialistes dans les agissements de ce gouvernement. Quant à ce dernier, le fait qu’il comprenait un socialiste ne l’empêchait nullement de demeurer un gouvernement de domination de classe, l’organisation politico-policière de la bourgeoisie contre le prolétariat révolutionnaire, et il continua de servir fidèlement les intérêts de la classe capitaliste dans tous les domaines de la vie sociale. C’était précisément cette circonstance – la participation d’un socialiste au gouvernement – qui encourageait davantage le gouvernement bourgeois à agir de la manière la plus brutale contre les ouvriers en grève et de recourir en toute occasion à la force armée. Ironie du sort, le sang des ouvriers français n’avait peut-être jamais coulé aussi souvent que du temps du gouvernement « socialiste » de Waldeck-Rousseau.

Dans la période antérieure au récent congrès qui décida l’unification, Millerand n’était plus depuis longtemps au gouvernement, mais les partisans de Jaurès restaient toujours alliés avec les partis bourgeois pour une prétendue « défense » de la République : c’est alors qu’à Limoges coula à flot le sang des ouvriers français qui revendiquaient d’être mieux traités par leurs contremaîtres. En devenant un parti qui soutenait toujours et partout la politique du gouvernement, les jaurésistes étaient obligés de voter un budget dont les plus beaux fleurons étaient les fonds secrets (aux fins de rétribuer les mouchards), des dépenses sans cesse accrues pour la marine et l’armée – cet instrument le plus puissant de la bourgeoisie dans sa lutte contre les revendications ouvrières – , un budget fondé dans sa quasi-totalité sur les impôts indirects et qui pèse donc de tout son poids sur les épaules des couches sociales les plus pauvres. Pris dans cet engrenage, les partisans de Jaurès durent également soutenir l’alliance franco-russe, en tant que prétendue « garantie » de la paix européenne. Tant et si bien que pendant l’Exposition universelle de Paris en 1900, Millerand s’abstint d’assister au congrès socialiste international qui se tenait au même moment, afin de ne pas se compromettre aux yeux de ses collègues bourgeois du ministère, tandis que ses convictions « socialistes » ne l’empêchaient pas d’accueillir à l’Exposition le tsar sanglant et même de laisser orner sa propre poitrine d’une décoration impériale.

Il faut également noter que la police parisienne interdit à l’époque tout discours et se comporta d’une manière particulièrement insolente et provocatrice envers les congressistes quand ceux-ci se rendirent au cimetière où reposent les dépouilles des héros de la Commune, afin de rendre hommage à leur mémoire. Et ceci malgré la présence de Millerand dans le gouvernement républicain.

L’unification des socialistes français – mai 1905 Paru dans Czerwony Sztandar (« Le Drapeau rouge ») V. N°26, mai 1905.                 Mis en ligne par La Bataille Socialiste. – https://www.marxists.org/francais/luxembur/works/1905/05/unification.htm

Rosa Luxemburg, internationaliste a suivi de très près les événements dans d’autres pays et partis, en particulier la France et la Belgique. Elle a consacré de très longs articles sur le socialisme en France, l’Affaire Dreyfus, l’entrée d’un socialiste au gouvernement, les différents courants. Elle sera longtemps proche de Guesdes et de Vaillant. Cet article montre une connaissance précise et étayée.

Le texte complet

Trois jours durant, les 23, 24 et 25 avril derniers, s’est tenu à Paris le congrès de toutes les organisations socialistes de France: du Parti socialiste français (les jaurésistes), du Parti ouvrier français (les partisans de Guesde et de Vaillant, c’est-à-dire les guesdistes et les blanquistes), du Parti ouvrier socialiste-révolutionnaire (les allemanistes), ainsi que de quelques organisations indépendantes de province, d’importance moindre. Au cours de ce congrès a été décidée, à la majorité écrasante des voix, l’unification de toutes ces organisations en un seul parti appelé Parti socialiste (Section Française de l’Internationale ouvrière). Le congrès a adopté comme organe officiel du Parti le journal Le Socialiste, ancien organe du Parti ouvrier français.

Afin de mieux saisir toute la signification internationale de cet événement, il importe d’examiner les causes qui étaient à l’origine de la scission parmi les socialistes français et de l’affaiblissement du mouvement socialiste en France. Par ailleurs, ces mêmes causes suscitèrent la méfiance des masses ouvrière quant à l’efficacité de la lutte politique parlementaire contre les gouvernements de la bourgeoisie.

Une première unification, bien qu’encore très lâche, des différentes organisations socialistes existant en France depuis longtemps avait eu lieu en 1899. Mais, la même année, l’un des députés socialistes, Millerand, accepta le portefeuille de ministre du Commerce dans le gouvernement bourgeois de Waldeck-Rousseau. Le motif invoqué était que la République française aurait été menacée par les cléricaux et les conservateurs visant à restaurer la monarchie en France et que, partant, tous les républicains sincères devaient s’unir pour défendre solidairement la République contre les attaques des monarchistes. Une partie des socialistes — les partisans de Jaurès — décida de soutenir le gouvernement « républicain » de Waldeck-Rousseau dans lequel, à côté du socialiste Millerand, prit place, en tant que ministre de la Guerre, le général de Galliffet, un de ceux qui, de la manière la plus sauvage et la plus cruelle, avaient écrasé, en 1871, la glorieuse insurrection des ouvriers: la Commune de Paris. Ces socialistes conclurent une alliance (dite « Bloc Républicain ») avec divers partis bourgeois radicaux, donc avec des ennemis de la classe ouvrière, et ils consentirent à la participation de Millerand au gouvernement bourgeois.

C’est alors que tous les socialistes révolutionnaires avec Guesde en tête, ayant compris le danger d’une pareille trahison des principes du socialisme, lesquels exigent une lutte de classe impitoyable et irréconciliable contre tout gouvernement bourgeois, même démocratique, rompirent leur alliance avec les partisans de Jaurès, alliance qui au départ était censée aboutir à la fusion totale des différentes fractions socialistes. Quelque temps après, les blanquistes dirigés par Vaillant rompirent également avec les jaurésistes et, en commun avec les guesdistes, créèrent le Parti socialiste de France. Ils déclarèrent une lutte sans merci aux fondateurs du Parti socialiste français dirigé par Jaurès et Millerand, partisans de la collusion avec les partis bourgeois et du « ministérialisme » — c’est-à-dire de la participation d’un socialiste à un gouvernement bourgeois.

Le danger majeur d’une telle participation était qu’elle engageait la responsabilité des socialistes dans les agissements de ce gouvernement. Quant à ce dernier, le fait qu’il comprenait un socialiste ne l’empêchait nullement de demeurer un gouvernement de domination de classe, l’organisation politico-policière de la bourgeoisie contre le prolétariat révolutionnaire, et il continua de servir fidèlement les intérêts de la classe capitaliste dans tous les domaines de la vie sociale. C’était précisément cette circonstance – la participation d’un socialiste au gouvernement – qui encourageait davantage le gouvernement bourgeois à agir de la manière la plus brutale contre les ouvriers en grève et de recourir en toute occasion à la force armée. Ironie du sort, le sang des ouvriers français n’avait peut-être jamais coulé aussi souvent que du temps du gouvernement « socialiste » de Waldeck-Rousseau.

Dans la période antérieure au récent congrès qui décida l’unification, Millerand n’était plus depuis longtemps au gouvernement, mais les partisans de Jaurès restaient toujours alliés avec les partis bourgeois pour une prétendue « défense » de la République : c’est alors qu’à Limoges coula à flot le sang des ouvriers français qui revendiquaient d’être mieux traités par leurs contremaîtres. En devenant un parti qui soutenait toujours et partout la politique du gouvernement, les jaurésistes étaient obligés de voter un budget dont les plus beaux fleurons étaient les fonds secrets (aux fins de rétribuer les mouchards), des dépenses sans cesse accrues pour la marine et l’armée – cet instrument le plus puissant de la bourgeoisie dans sa lutte contre les revendications ouvrières – , un budget fondé dans sa quasi-totalité sur les impôts indirects et qui pèse donc de tout son poids sur les épaules des couches sociales les plus pauvres. Pris dans cet engrenage, les partisans de Jaurès durent également soutenir l’alliance franco-russe, en tant que prétendue « garantie » de la paix européenne. Tant et si bien que pendant l’Exposition universelle de Paris en 1900, Millerand s’abstint d’assister au congrès socialiste international qui se tenait au même moment, afin de ne pas se compromettre aux yeux de ses collègues bourgeois du ministère, tandis que ses convictions « socialistes » ne l’empêchaient pas d’accueillir à l’Exposition le tsar sanglant et même de laisser orner sa propre poitrine d’une décoration impériale.

Il faut également noter que la police parisienne interdit à l’époque tout discours et se comporta d’une manière particulièrement insolente et provocatrice envers les congressistes quand ceux-ci se rendirent au cimetière où reposent les dépouilles des héros de la Commune, afin de rendre hommage à leur mémoire. Et ceci malgré la présence de Millerand dans le gouvernement républicain.

Au congrès international qui examina notamment la question de la participation d’un socialiste au gouvernement, cette tactique de collusion avec les partis bourgeois fut rejetée. Une résolution fut adoptée sur la proposition de Karl Kautsky qui précisait les cas exceptionnels où un danger réel menacerait le régime démocratique et où pourrait être tolérée temporairement la participation d’un socialiste au gouvernement pour la défense des libertés publiques mais, même alors, à la seule condition de l’accord du prolétariat organisé et sous son contrôle.

Cependant, bien que le congrès international se fût ainsi prononcé, le parti de Jaurès continua à persévérer dans sa tactique opportuniste, sapant ainsi la confiance des larges masses ouvrières dans le socialisme, leur inspirant de la méfiance et même de l’hostilité envers la lutte politique parlementaire, tandis que se propageait rapidement le courant syndicaliste qui préconisait la grève générale comme l’unique moyen d’abolir l’ordre capitaliste et d’instaurer le socialisme, comme le seul remède à toute injustice sociale.

Les partisans de Guesde et de Vaillant eurent alors à assumer la tâche dure mais méritoire de combattre dans le socialisme français, d’une part, le courant opportuniste de Jaurès qui, en échange de concessions misérables et souvent rien moins qu’illusoires de la part du gouvernement bourgeois, reniait toute aspiration à un régime socialiste, et d’autre part les tendances anarchistes des ouvriers français qui, faute d’une conscience suffisante, voyaient dans le parlementarisme la source de tout le mal et se réfugiaient dans une conception fausse et abusive de la grève générale excluant tout autre moyen d’action.

En même temps, les guesdistes et les blanquistes poursuivaient sans répit leurs efforts socialistes en vue de frayer la voie à la lutte de classes du prolétariat contre la bourgeoisie. Ces efforts associaient l’action législative au parlement dans le but d’arracher à la classe dominante le maximum de lois favorables à la classe ouvrière avec l’éducation et l’organisation du prolétariat en vue de conquérir, à la longue et par des moyens révolutionnaires, le pouvoir politique et de mettre ainsi fin à la domination capitaliste.

Fidèle à l’esprit de l’enseignement de Marx, le Parti socialiste de France (formé par des guesdistes et des blanquistes) ne s’est jamais laissé abuser par une quelconque phraséologie démocratique ou nationaliste; il est toujours demeuré en opposition absolue envers les gouvernements bourgeois et républicains en France, défendant ainsi les intérêts des ouvriers.

Au congrès international d’Amsterdam en 1904, ce Parti avait présenté une résolution entièrement élaborée et adoptée par la social-démocratie allemande, qui concernait la presse socialiste. Cette résolution autorise, bien entendu, une entière liberté dans les discussions sur les questions fondamentales de la pratique et de la théorie socialiste, mais elle ne permet pas d’introduire en fraude des théories bourgeoises sous le couvert de “la critique” des principes du socialisme, ni d’obscurcir la conscience de classe du prolétariat.

Comme on le voit, les travaux de ce congrès ont été extrêmement fructueux et l’Internationale ouvrière a retrouvé dans le prolétariat français son ancien et héroïque combattant pour les idéaux socialistes.

La Commune de Paris dans Réforme sociale ou révolution (1899) – Rosa Luxemburg et la Commune (17)

Cette objection révèle une série de malentendus quant à la nature réelle et au déroulement de la révolution sociale. Premier malentendu : la prise du pouvoir politique par le prolétariat, c’est-à-dire par une grande classe populaire, ne se fait pas artificiellement. Sauf en certains cas exceptionnels  – tels que la Commune de Paris, où le prolétariat n’a pas obtenu le pouvoir au terme d’une lutte consciente, mais où le pouvoir lui est échu comme un bien dont personne ne veut plus – la prise du pouvoir politique implique une situation politique et économique parvenue à un certain degré de maturité.

En 1899, Rosa Luxemburg frappe un grand coup et publie une série d’articles réunis sous le titre de Réforme sociale ou révolution. Ce coup de maître est si achevé qu’aujourd’hui encore ce texte est plébiscité, lu et discuté. Rosa Luxemburg y répond au tenant du réformisme Edouard Bernstein. Qu’a-t-il donc de si actuel, essentiellement son rapport affirmé à la nécessité d’un changement de société et la réflexion sur le chemin pour y arriver. Tout est dans le titre: le système peut-il glisser de réforme en réforme vers une société juste où l’exploitation du capitalisme aura disparu. Ce courant qui se structure à la fin du XIXème siècle aboutira au vote des crédits de guerre, à la participation à la guerre de 14/18, au massacre de la révolution 20 ans plus tard et à l’assassinat des militants du courant révolutionnaire dont Rosa Luxemburg, Karl Liebknecht, Leo Jogiches. Rosa Luxemburg y oppose la centralité du “but final”, à savoir mettre au centre de la réflexion, de l’action, des décisions, du travail d’information et d’éducation politique, la disparition du système capitaliste et pour cela la révolution. Ne sommes-nous pas aujour’hui encore dans la même logique?

Quelle place a La Commune de Paris dans ce texte. Une seule citation directe reproduite ci-dessus. Cependant elle s’inscrit comme les révolutions de 1789, 1848 en France et en Allemagne dans la réflexion qui parcourt et justifie ce texte:  comment renverser le système capitaliste. Réflexion sur le caractère de ces révolutions, les formes qu’elles prennent et doivent prendre, blanquuisme, grève de masse, sur les conditions économiques et sociales qui sous-tendent ce processus. Sur la nécessité de lces lutte, étapes ou/et défaites

Cette citation figure dans la partie 3 du chapitre II: La Conquête du pouvoir politique

Citations :

“Bernstein tranche cette question en pesant soigneusement les aspects positifs et les aspects négatifs de la réforme légale et de la révolution, à peu près comme on pèse de la cannelle ou du poivre dans une coopérative de consommation. Dans le cours légal, il voit l’action du raisonnement ; dans son cours révolutionnaire, celle du sentiment ; dans le travail réformiste, une méthode lente ; dans la révolution, une méthode rapide de progrès historique ; dans la légalité, une force méthodique, dans l’insurrection, une violence spontanée.”

“La réforme légale et la révolution ne sont donc pas des méthodes différentes de progrès historique que l’on pourrait choisir à volonté comme on choisirait des saucisses chaudes ou des viandes froides au buffet, mais des facteurs différents de l’évolution de la société de classe, qui se conditionnent et se complètent réciproquement, tout en s’excluant, comme par exemple le pôle Sud et le pôle Nord, la bourgeoisie et le prolétariat.”

“Or – et c’est là le deuxième point – cette conquête ” prématurée ” du pouvoir politique est inévitable, parce que ces attaques prématurées du prolétariat constituent un facteur, et même un facteur très important, créant les conditions politiques de la victoire définitive : en effet, ce n’est qu’au cours de la crise politique qui accompagnera la prise du pouvoir, au cours de longues luttes opiniâtres, que le prolétariat acquerra le degré de maturité politique lui permettant d’obtenir la victoire définitive de la révolution. Ainsi ces assauts ” prématurés ” du prolétariat contre le pouvoir d’Etat sont eux-mêmes des facteurs historiques importants, contribuant à provoquer et à déterminer le moment de la victoire définitive. De ce point de vue l’idée d’une conquête ” prématurée ” du pouvoir politique par les travailleurs apparaît comme un contre-sens politique, contre-sens dû à une conception mécanique de l’évolution de la société ; une telle conception suppose pour la victoire de la lutte des classes un moment fixé en dehors et indépendamment de la lutte des classes.”

“Or, nous avons vu que le prolétariat ne peut faire autrement que de s’emparer ” prématurément ” du pouvoir politique, ou, en d’autres termes, il ne peut que le conquérir une ou plusieurs fois trop tôt pour parvenir enfin à sa conquête définitive ; de ce fait, s’opposer à une conquête ” prématurée ” du pouvoir, revient à s’opposer, en général, à l’aspiration du prolétariat à s’emparer du pouvoir d’Etat.”

Le texte complet du chapitre :

Le sort de la démocratie est lié, nous l’avons vu, au sort du mouvement ouvrier. Mais le développement de la démocratie rend-il superflue ou impossible une révolution prolétarienne dans le sens de la prise du pouvoir d’Etat, de la conquête du pouvoir politique ?

Bernstein tranche cette question en pesant soigneusement les aspects positifs et les aspects négatifs de la réforme légale et de la révolution, à peu près comme on pèse de la cannelle ou du poivre dans une coopérative de consommation. Dans le cours légal, il voit l’action du raisonnement ; dans son cours révolutionnaire, celle du sentiment ; dans le travail réformiste, une méthode lente ; dans la révolution, une méthode rapide de progrès historique ; dans la légalité, une force méthodique, dans l’insurrection, une violence spontanée.

C’est une chose bien connue que le réformateur petit-bourgeois aperçoit en tout un ” bon ” et un ” mauvais ” côté et qu’il mange à tous les râteliers. C’est aussi une chose bien connue que le cours réel de l’histoire ne se soucie guère des combinaisons petites-bourgeoises, et renverse d’un coup les échafaudages bien construits et les calculs, sans tenir compte des ” bons côtés ” des choses, si bien triés en tas.

En fait, dans l’histoire, la réforme légale ou la révolution se mettent en marche pour des raisons plus puissantes que le calcul des avantages ou des inconvénients comparés des deux méthodes.

Dans l’histoire de la société bourgeoise, la réforme légale eut pour effet de renforcer progressivement la classe ascendante jusqu’à ce que celle-ci se sente assez forte pour s’emparer du pouvoir politique et mettre à bas le système juridique pour en construire un nouveau. Bernstein, qui condamne les méthodes de prise de pouvoir politique en leur reprochant de reprendre les théories blanquistes de la violence taxe à tort de blanquisme ce qui est depuis des siècles le pivot et la force motrice de l’histoire humaine. Depuis qu’il existe des sociétés de classe et que la lutte des classes constitue le moteur essentiel de l’histoire, la conquête du pouvoir politique a toujours été le but de toutes les classes ascendantes ainsi que le point de départ et le point d’aboutissement de toute période historique. C’est ce que nous constatons dans les longues luttes de la paysannerie contre les financiers et contre la noblesse dans l’ancienne Rome, dans les luttes du patriciat contre les évêques et dans celles de l’artisanat contre les patriciens dans les villes du Moyen-âge, ainsi que dans celles de la bourgeoisie contre le féodalisme dans les temps modernes.

La réforme légale et la révolution ne sont donc pas des méthodes différentes de progrès historique que l’on pourrait choisir à volonté comme on choisirait des saucisses chaudes ou des viandes froides au buffet, mais des facteurs différents de l’évolution de la société de classe, qui se conditionnent et se complètent réciproquement, tout en s’excluant, comme par exemple le pôle Sud et le pôle Nord, la bourgeoisie et le prolétariat.

À chaque époque, en effet, la constitution légale est un simple produit de la révolution. Si la révolution est l’acte de création politique de l’histoire de classe, la législation n’est que l’expression, sur le plan politique, de l’existence végétative et continue de la société. Le travail légal de réformes ne possède aucune autre forme motrice propre, indépendante de la révolution ; il ne s’accomplit dans chaque période historique que dans la direction que lui a donnée l’impulsion de la dernière révolution, et aussi longtemps que cette impulsion continue à se faire sentir ou, pour parler concrètement, seulement dans le cadre de la forme sociale créée par la dernière révolution. Nous sommes là au cœur du problème.

Il est inexact et contraire à la vérité historique de se représenter le travail de réforme comme une révolution diluée dans le temps, et la révolution comme une réforme condensée. Une révolution sociale et une réforme légale ne sont pas des éléments distincts par leur durée, mais par leur contenu ; tout le secret des révolutions historiques, de la prise du pouvoir politique, est précisément dans le passage de simples modifications quantitatives en une qualité nouvelle ou, pour parler concrètement, dans le passage d’une période historique d’une forme de société donnée à une autre.

Quiconque se prononce en faveur de la réforme légale, au lieu et à l’encontre de la conquête du pouvoir politique et de la révolution sociale, ne choisit pas en réalité une voie plus paisible, plus sûre et plus lente conduisant au même but ; il a en vue un but différent : au lieu de l’instauration d’une société nouvelle, il se contente de modifications superficielles apportées à l’ancienne société. Ainsi les thèses politiques du révisionnisme conduisent-elles à la même conclusion que ses théories économiques. Elles ne visent pas, au fond, à réaliser l’ordre socialiste, mais à réformer l’ordre capitaliste, elles ne cherchent pas à abolir le système du salariat, mais à doser ou à atténuer l’exploitation, en un mot elles veulent supprimer les abus du capitalisme et non le capitalisme lui-même.

Cependant, ce que nous venons de dire de la fonction respective de la réforme légale et de la révolution n’est-il pas valable uniquement pour une lutte de classes du passé ?

Peut-être, grâce au développement du système juridique bourgeois, incombe-t-il à la réforme légale de faire passer la société d’une phase historique à une autre ? La conquête du pouvoir d’Etat par le prolétariat n’est-elle pas devenue ” une phrase vide de sens “, comme le prétend Bernstein ?

En fait, c’est le contraire qui est vrai. Qu’est-ce qui distingue la société bourgeoise des autres sociétés de classe, de la société antique et de la société féodale ? C’est le fait que la domination de classe n’y repose pas sur les ” droits acquis “, mais sur de véritables rapports économiques, le fait que le salariat n’est pas un rapport juridique, mais un rapport purement économique. On ne trouvera dans tout notre système juridique aucun statut légal de la domination de classe actuelle. S’il en reste encore des traces, ce sont des survivances de la société féodale, tel le règlement du statut de la domesticité.

Comment supprimer alors l’esclavage du salariat progressivement ” par la voie légale “, s’il n’est pas traduit dans les lois ? Bernstein, qui prétend, par le moyen de la réforme légale, abolir le capitalisme, se trouve dans la même situation que le romancier russe Ouspenski [1], qui racontait ainsi son aventure : ” Vite je saisis le gaillard au collet ! Mais que vois-je ? Ce misérable n’avait pas de collet ! ” Voilà le problème…

Toutes les sociétés antérieures étaient fondées sur l’antagonisme de la classe opprimante et de la classe opprimée ” (Manifeste Communiste). Mais dans les phases précédentes de la société moderne, cet antagonisme se traduisait par des rapports juridiques bien déterminés ; de ce fait, il pouvait accorder dans une certaine mesure une place aux nouveaux rapports dans le cadre des anciens. ” Au sein même du servage, le serf s’est élevé au rang de membre de la commune ” (Manifeste Communiste). Comment cela fut-il possible ? Par la suppression progressive de tous les privilèges dans le domaine de la cité : corvées, droit de vêtement, taxes sur l’héritage, droit du meilleur catel [2], impôt personnel, contrainte de mariage, droits de succession, etc., dont l’ensemble constituait précisément le servage.

C’est de cette manière également que le petit-bourgeois du Moyen-âge a réussi ” sous le joug de l’absolutisme féodal à s’élever au rang de bourgeois ” (Manifeste Communiste). Par quel moyen ? Par l’abolition partielle et formelle ou par le relâchement effectif des liens corporatifs, par la transformation progressive de l’administration des finances et de l’armée.

Si l’on considère le problème dans l’absolu, et non dans une perspective historique, on peut au moins imaginer, dans le cadre des anciens rapports de classes, une voie légale, réformiste, du passage de la société féodale à la société bourgeoise. Mais la réalité montre que là non plus les réformes légales n’ont pas rendu inutile la prise du pouvoir politique par la bourgeoisie, au contraire elles ont servi à la préparer et à l’introduire. Il a fallu une révolution politique et sociale en règle, à la fois pour abolir le servage et pour supprimer le féodalisme. Aujourd’hui la situation est tout autre. Aucune loi n’oblige le prolétariat à se soumettre au joug du capital, c’est la misère et le manque de moyens de production qui l’y contraignent. Mais aucune loi au monde ne peut lui accorder ses moyens de production dans le cadre de la société bourgeoise parce que ce n’est pas la loi, mais le développement économique qui l’a dépossédé de ses moyens de production.

De même l’exploitation à l’intérieur du système du salariat n’est pas non plus fondée sur la loi, car le niveau des salaires n’est pas fixé par voie légale, il dépend de facteurs économiques. Le fait lui-même de l’exploitation n’a pas pour origine une disposition légale, il a un fondement purement économique, à savoir le fait que la force de travail joue le rôle d’une marchandise, possédant entre autres cette qualité de produire de la valeur, et même plus de valeur que n’en consomment les ouvriers dans leurs moyens de subsistance.

En un mot, il est impossible de transformer les rapports fondamentaux de la société capitaliste, qui sont ceux de la domination d’une classe par une autre, par des réformes légales qui en respecteraient le fondement bourgeois ; ces rapports ne sont pas en effet le produit d’une législation bourgeoise, ils ne sont pas traduits par des lois. Bernstein l’ignore, apparemment, puisqu’il se propose une ” réforme ” socialiste, mais il le reconnaît implicitement lorsqu’il écrit à la page 10 de son livre que le ” motif économique se dévoile aujourd’hui, alors qu’autrefois il était masqué par toutes sortes de rapports de domination et d’idéologie “.

Ce n’est pas tout. Le régime capitaliste a ceci de particulier que tous les éléments de la société future, en se développant, au lieu de s’orienter vers le socialisme, s’en éloignent, au contraire. La production revêt de plus en plus un caractère social. Mais comment se traduit ce caractère social ? Il prend la forme de la grande entreprise, de la société par actions, du cartel, au sein desquels les antagonismes capitalistes, l’exploitation, l’oppression de la force de travail, s’exaspèrent à l’extrême.

Dans l’armée, l’évolution du capitalisme entraîne l’extension du service militaire obligatoire, la réduction du temps de service ; il semble que l’on tende vers un système de milice populaire. Mais cette évolution s’accomplit dans le cadre du militarisme moderne ; la domination du peuple par l’Etat militariste s’y manifeste nettement, ainsi que le caractère de classe de l’Etat.

Dans le domaine politique, l’évolution du système conduit, si le terrain y est favorable, à la démocratie, à la participation de toutes les couches de la population à la vie politique. On s’oriente donc en quelque sorte vers un ” Etat populaire “. Mais ceci dans le cadre du parlementarisme bourgeois où les antagonismes de classe, loin d’être résolus, s’étalent au contraire au grand jour. L’évolution du capitalisme oscille donc entre des contradictions ; pour dégager le noyau socialiste de la gangue capitaliste, il faut que le prolétariat s’empare du pouvoir politique, et que le système capitaliste soit entièrement aboli.

De ces constatations Bernstein tire de tout autres conclusions : s’il est vrai que le développement du capitalisme doit exaspérer et non pas atténuer les contradictions capitalistes, alors ” la social-démocratie devrait “, à l’en croire, ” pour ne pas se rendre la tâche plus difficile, essayer de barrer la route aux réformes sociales et d’empêcher l’extension des institutions démocratiques ” (page 71). Ce serait juste, en effet, si la social-démocratie avait le souci petit-bourgeois et vain de trier les bons et les mauvais côtés de l’histoire. En ce cas, elle devrait, pour être conséquente, ” essayer de barrer la route ” au capitalisme tout entier, puisque c’est bien lui le noir criminel qui met des obstacles au socialisme. En fait le capitalisme, tout en mettant des obstacles au socialisme, offre les seules possibilités de réaliser le programme socialiste. Ceci vaut également pour la démocratie. La démocratie est peut-être inutile, ou même gênante pour la bourgeoisie aujourd’hui ; pour la classe ouvrière, elle est nécessaire, voire indispensable.

Elle est nécessaire, parce qu’elle crée les formes politiques (auto-administration, droit de vote, etc.) qui serviront au prolétariat de tremplin et de soutien dans sa lutte pour la transformation révolutionnaire de la société bourgeoise. Mais elle est aussi indispensable, parce que c’est seulement en luttant pour la démocratie et en exerçant ses droits que le prolétariat prendra conscience de ses intérêts de classe et de ses tâches historiques.

En un mot, la démocratie est indispensable, non pas parce qu’elle rend inutile la conquête du pouvoir politique par le prolétariat ; au contraire, elle rend nécessaire et en même temps possible cette prise du pouvoir. Lorsque Engels dans sa préface à La lutte des classes en France révisait la tactique du mouvement ouvrier moderne, opposant aux barricades la lutte légale, il n’avait pas en vue – et chaque ligne de cette préface le démontre – le problème de la conquête définitive du pouvoir politique, mais celui de la lutte quotidienne actuelle. Il n’analysait pas l’attitude du prolétariat à l’égard de l’Etat capitaliste au moment de la prise du pouvoir, mais son attitude dans le cadre de l’Etat capitaliste. En un mot, Engels donnait les directives au prolétariat opprimé, et non au prolétariat victorieux.

En revanche, la phrase célèbre de Marx sur la question agraire en Angleterre, et dont Bernstein tire argument, à savoir ” qu’on la réglerait plus facilement en achetant les landlords ” – cette phrase ne se rapporte pas à l’attitude du prolétariat avant, mais après sa victoire. Car on ne peut parler d’acheter les classes dominantes que si la classe ouvrière est au pouvoir. Ce que Marx envisageait, c’était l’exercice pacifique de la dictature prolétarienne, et non le remplacement de la dictature par des réformes sociales capitalistes.

Marx et Engels n’ont jamais mis en doute la nécessité de la conquête du pouvoir politique par le prolétariat. Il était réservé à Bernstein de considérer la mare aux grenouilles du parlementarisme bourgeois comme l’instrument appelé à réaliser le bouleversement social le plus formidable de l’histoire, à savoir la transformation des structures capitalistes en structures socialistes.

Mais en exposant sa théorie, Bernstein avait commencé par exprimer simplement la crainte que le prolétariat ne s’empare trop tôt du pouvoir. Si tel était le cas, une telle action reviendrait, selon Bernstein, à laisser la société bourgeoise dans la situation où elle est, et le prolétariat subirait une défaite redoutable. Cette crainte montre à quoi aboutit pratiquement la théorie de Bernstein : à conseiller au prolétariat, pour le cas où les circonstances l’amèneraient au pouvoir, d’aller tout simplement se coucher. Mais par là même cette théorie se juge elle-même, se dévoile comme une doctrine condamnant le prolétariat, aux instants décisifs de la lutte, à l’inaction, donc à une trahison passive de sa propre cause.

Si notre programme ne pouvait être applicable à toutes les éventualités et à tous les moments de la lutte – il ne serait qu’un vil chiffon de papier. Formulation globale de l’évolution historique du capitalisme, notre programme doit également décrire dans leurs traits fondamentaux toutes les phases transitoires de ce développement, et donc orienter à chaque instant l’attitude du prolétariat dans le sens d’une marche vers le socialisme. On peut donc conclure qu’il n’existe aucune circonstance où le prolétariat serait contraint d’abandonner son programme, ou d’être abandonné par lui.

Concrètement, cela veut dire qu’il n’y a aucun moment où le prolétariat, porté au pouvoir par les circonstances, ne puisse, ou ne soit tenu de prendre certaines mesures en vue de réaliser son programme, des mesures de transition vers le socialisme. Affirmer que le programme socialiste pourrait se révéler impuissant à une phase quelconque de la prise du pouvoir et incapable de donner des directives en vue de sa réalisation, revient à affirmer que le programme socialiste est, d’une manière générale et de tout temps, irréalisable.

Mais si les mesures transitoires sont prématurées ?

Cette objection révèle une série de malentendus quant à la nature réelle et au déroulement de la révolution sociale. Premier malentendu : la prise du pouvoir politique par le prolétariat, c’est-à-dire par une grande classe populaire, ne se fait pas artificiellement. Sauf en certains cas exceptionnels – tels que la Commune de Paris, où le prolétariat n’a pas obtenu le pouvoir au terme d’une lutte consciente, mais où le pouvoir lui est échu comme un bien dont personne ne veut plus – la prise du pouvoir politique implique une situation politique et économique parvenue à un certain degré de maturité. C’est là toute la différence entre des coups d’Etat de style blanquiste, accomplis par ” une minorité agissante “, déclenchés à n’importe quel moment, et en fait, toujours inopportunément, et la conquête du pouvoir politique par la grande masse populaire consciente ; une telle conquête ne peut être que le produit de la décomposition de la société bourgeoise ; elle porte donc en elle-même la justification économique et politique de son opportunité.

Si l’on considère les conditions sociales de la conquête du pouvoir, la révolution ne peut donc se produire prématurément ; si elle est prématurée, c’est du point de vue des conséquences politiques lorsqu’il s’agit de conserver le pouvoir.

La révolution prématurée, dont le spectre hante les nuits de Bernstein, menaçante comme une épée de Damoclès, ne peut être conjurée par aucune prière, aucune supplication, toutes les transes et toutes les angoisses sont impuissantes à cet égard. Et cela pour deux raisons très simples.

Tout d’abord un bouleversement aussi formidable que le passage de la société capitaliste à la société socialiste ne peut se produire d’un bond, par un coup de main heureux du prolétariat. L’imaginer, c’est faire preuve encore une fois de conceptions résolument blanquistes. La révolution socialiste implique une lutte longue et opiniâtre au cours de laquelle, selon toute probabilité, le prolétariat aura le dessous plus d’une fois ; si l’on regarde le résultat final de la lutte globale, sa première attaque aura donc été prématurée : il sera parvenu trop tôt au pouvoir.

Or – et c’est là le deuxième point – cette conquête ” prématurée ” du pouvoir politique est inévitable, parce que ces attaques prématurées du prolétariat constituent un facteur, et même un facteur très important, créant les conditions politiques de la victoire définitive : en effet, ce n’est qu’au cours de la crise politique qui accompagnera la prise du pouvoir, au cours de longues luttes opiniâtres, que le prolétariat acquerra le degré de maturité politique lui permettant d’obtenir la victoire définitive de la révolution. Ainsi ces assauts ” prématurés ” du prolétariat contre le pouvoir d’Etat sont eux-mêmes des facteurs historiques importants, contribuant à provoquer et à déterminer le moment de la victoire définitive. De ce point de vue l’idée d’une conquête ” prématurée ” du pouvoir politique par les travailleurs apparaît comme un contre-sens politique, contre-sens dû à une conception mécanique de l’évolution de la société ; une telle conception suppose pour la victoire de la lutte des classes un moment fixé en dehors et indépendamment de la lutte des classes.

Or, nous avons vu que le prolétariat ne peut faire autrement que de s’emparer ” prématurément ” du pouvoir politique, ou, en d’autres termes, il ne peut que le conquérir une ou plusieurs fois trop tôt pour parvenir enfin à sa conquête définitive ; de ce fait, s’opposer à une conquête ” prématurée ” du pouvoir, revient à s’opposer, en général, à l’aspiration du prolétariat à s’emparer du pouvoir d’Etat.

Tous les chemins mènent à Rome : nous aboutissons logiquement, ici encore, à cette conclusion que le conseil révisionniste d’abandonner le but final socialiste revient à abandonner le mouvement socialiste tout entier.

http://classiques.uqac.ca/classiques/luxemburg_rosa/oeuvres_1/oeuvres_1.html

Autre lien : https://www.marxists.org/francais/luxembur/works/1898/r_ou_r2_3.html