Archives par étiquette : la Commune

Ce 9 juin 2021, de 19 h à 20 h 30, “Rosa Luxemburg et la Commune, une histoire de révolution pour aujourd’hui”, invitation à l’émission “Les Oreilles loin du front” sur RFPP

“Rosa Luxemburg et la Commune, une histoire de révolution pour aujourd’hui”, invitation à l’émission “Les Oreilles loin du front” sur Radio Fréquence Paris Plurielle (RFPP), ce 9 juin 2021 de 19h à 20 h 30.

Présentation de l’émission “Rosa Luxemburg et la Commune”

Pour le double 150e anniversaire de la naissance de Rosa Luxemburg et de la Commune, il était évident d’entamer une recherche sur Rosa Luxemburg et la Commune. Sur le blog comprendre-avec-rosa-luxemburg, des premiers éléments de recherche sont disponibles. Un livre paraîtra chez Agone donnant accès à tous à l’ensemble des éléments. Mais cette recherche n’est pas académique, elle se veut comme le titre du blog l’indique, un des moyens pour comprendre et réfléchir pour lutter aujourd’hui. N’hésitez pas à participer et poser vos questions.

http://comprendreavecrosaluxemburg2.wp-hebergement.fr/10-rosa-luxemburg-et-la-commune/

Présentation de l’émission “Les Oreilles loin du front” 

- Les Oreilles loin du front est une émission d’actualité sociale, politique et culturelle animée par des militant-e-s issu-e-s de différents réseaux, en particulier de Ras l’front.
- On y donne écho chaque semaine aux mobilisations, aux luttes et à toutes formes de résistances actives : sans-papiers, révolutions sud-américaines, anti-colonialismes, intermittent-e-s et précaires…
- On offre également une large plage horaire (1h30 sans pub ni flash-info) aux analyses ou aux réflexions d’auteur-e-s et de chercheuses/eurs engagé-e-s dans ces mêmes luttes sociales – histoire de prendre le temps d’exposer un sujet ou un enjeu de l’actualité des mouvement sociaux.
- De manière générale Les Oreilles loin du front ne reçoit que des gens bien et de gauche.

- Pour nous contacter, c’est ici : loldf@no-log.org. Vous y trouverez des quantités invraisemblables d’émissions époustouflantes, de reportages
extraordinaires, de mixs merveilleux et de chroniques sanglantes. Voir dans la grille, direct, rediffusion

Présentation de la radio

 En 1981, la fin du monopole de l’Etat sur l’audiovisuel, en libérant les ondes, a donné naissance à une floraison de radios libres, dont environ six cents continuent d’émettre aujourd’hui. Le 5 septembre 1992, Fréquence Paris Plurielle (FPP) s’est lancée dans l’aventure, d’abord à la Plaine-Saint-Denis, dans la banlieue nord de Paris, puis en 2000 dans le quartier de Stalingrad, à Paris pour enfin s’installer fin 2009 dans le XIX° au 1, rue de la solidarité près des Buttes-Chaumont…

Fréquence Paris Plurielle a été fondée pour donner la parole à ceux qui ne l’ont pas : elle est une radio de lutte, engagée dans les mouvements sociaux, politiques et culturels. Indépendante des partis politiques et religieux et refusant toute publicité, elle n’est pas soumise aux impératifs marchands et aux taux d’écoute. Elle est une radio généraliste, qui émet 24h sur 24. Fréquence Paris Plurielle est membre de la Fradif (Fédération des radios associatives d’Ile-de-France).

FPP compte une centaine d’émissions assurées par 250 animatrices, animateurs et technicien-ne-s bénévoles, militants, membres d’associations : émissions politiques, sociales et de solidarité internationale (santé, sans-papiers, logement, chômage, écologie, féminisme, tiers-monde, handicap, prisons), émissions de 14 communautés immigrées en bilingue (Maghreb, Afrique, Turquie, Caraïbe, Madagascar, Comores, Amérique latine, Iran, Kanaks, Kurdes, Soninkés), émissions culturelles (cinéma, théâtre, littérature, histoire, danse, philosophie) et émissions musicales (rap, rock, jazz, électro, reggae, opéra, house, groove, musiques du monde, funk, soul, jazz, rumba, musique antillaise, brésilienne, latino, africaine).

Radio libre, FPP s’attache à une critique en acte des médias : la grille de l’antenne privilégie les formats longs, où l’on prend le temps de dialoguer et de développer des idées ou des créations musicales et sonores. Les émissions sont produites et réalisées par des non-professionnel-le-s : la rue a la parole, avec les accents multiples, les tons, les savoirs, les analyses et les inventions dont elle est riche.

Plusieurs ressources sont disponibles sur FPP :

- l’article “Fréquence Paris Plurielle” sur l’encyclopédie en ligne Wikipedia, fournit un historique plus complet, depuis la création de Radio Tomate en 1981 jusqu’à la participation de ses animateurs à la fondation de FPP en 1992

- le documentaire de Marion Lary, réalisé en 1999, est visionnable intégralement en ligne – il évoque FPP à l’époque où elle était installée à la Plaine St-Denis, à la fin des années 90

- “15 ans de radio libre”, une émission réalisée lors du festival 2007, est disponible en ligne – elle revient sur les enjeux auxquels la radio est confrontée aujourd’hui

- la plaquette de présentation :

Rosa Luxemburg et la Commune. Dominique Villaeys-Poirré

Rosa Luxemburg et la Commune, une histoire de révolution. Colloque en ligne “La Commune de Paris il y a 150 ans. Quelles relectures”

Rosa Luxemburg et la Commune. Dominique Villaeys-PoirréVoir la vidéo de la conférence sur youtube : Rosa Luxemburg et la Commune. Dominique Villaeys-Poirré

En janvier 2019, pour la commémoration de l’assassinat de Rosa Luxemburg, j’avais été invitée à l’Université libre de Belgique. Je garde un souvenir précieux de cette rencontre, de l’attention apportée et de la qualité des questions posées. Invitation renouvelée cette année, en ligne cette fois pour cause de Covid. Depuis décembre et la fin des obligations du travail salarié, je suis allée à la recherche  de la Commune dans les articles, discours de Rosa Luxemburg, travail archéologique de la pensée que je trouve si essentiel. Ce travail sera édité. J’ai intitulé mon intervention “Rosa Luxemburg et la Commune, une histoire de révolution. Car quel lien plus étroit les unit l’une et l’autre si ce n’est la révolution”. Et qu’est-ce qui nous parle aujourd’hui le plus intensément si ce n’est la possibilité de réfléchir grâce à l’une et l’autre à comment changer une société toujours marquée par l’exploitation, l’oppression, l’aliénation.

J’ai pensé au fur et à mesure des lectures  et compte tenu du temps dont nous disposons à quatre éléments de réflexion. En Introduction l’importance pour Rosa Luxemburg des dates commémoratives, puis :

– La Commune comme moment essentiel d’un siècle de révolution, pivot entre les révolutions bourgeoises et la révolution prolétaire qu’elle appelle de ses vœux.

Fallait-il y aller? La Commune pour Rosa Luxemburg ne pouvait aboutir. Alors fallait-il y aller? Pour le passé et pour l’avenir, sa réponse est oui.

– La République, ce mot “magique” qui a permis à la république bourgeoise (une République sans Républicains) de s’installer contre le peuple

L’assassinat de la Commune et de la révolution en Allemagne, un même déroulement, un même destin.

N’hésitez pas à poster commentaires et questions.

Ecouter “Sabrina Lorre lit Rosa Luxemburg”

 

“Les travailleurs supportent leur misère dans le calme parce que le gouvernement se nomme républicain. Ce mot exerce une influence magique sur l’esprit des travailleurs, cette supercherie les maintient dans l’espoir”. “Les enseignements des trois Doumas”, mai 1908. Rosa Luxemburg et la Commune (19)

“Mais l’histoire appela pour la troisième fois le prolétariat français à accomplir la révolution bourgeoise et fit de lui l’initiateur de la Commune de Paris de 1871 – et de l’actuelle république française. La Troisième République que l’on explique de la façon la plus simple comme une conséquence naturelle, née d’elle-même sur les ruines morales et militaires du Second Empire lors de la guerre contre la Prusse, était en réalité le résultat de causes bien plus profondes, avant tout de la Commune de Paris ainsi que de tout un siècle de révolutions. La constitution républicaine et le gouvernement républicain de la France moderne – il ne faut pas l’oublier – sont issus d’une Assemblée constituante à majorité monarchiste. Et tout comme les élections de février 1871 ont donné la prépondérance aux monarchistes, la réaction la plus sanglante et la plus sauvage a prévalu dans toute la politique de cette honorable Assemblée qui a tenu pendant quatre ans la barre politique de la France, surtout après l’anéantissement de la Commune. Le climat politique de cette France bourgeoise, de la France de Thiers et de Favre, a été décrit de façon classique par Jules Guesde dans son remarquable pamphlet de 1872, dans lequel il dénonce le crime de Versailles et qualifie la France de ” république sans républicains”.  La France bourgeoise de 1871 était une république sans républicains, tout comme celles de 1792 et 1848. Et si néanmoins cette même bourgeoisie réactionnaire et monarchiste a fondé la Troisième république et cette fois pour toujours, la raison essentielle en était d’une part la peur du prolétariat, la conviction donc après un siècle de révolution que le prolétariat momentanément vaincu ne pouvait être pacifié que par une constitution républicaine, et d’autre part la certitude que le prolétariat vaincu cette fois ne pourrait reprendre la barre de la République pour apporter le désordre dans cette société bourgeoise avec ses fantasmes « sociaux » et ses volontés de subversion. Le journal “Rappel” a dévoilé clairement ce secret de la Troisième république dans son du 4 avril 1874. On peut y lire : les travailleurs supportent leur misère dans le calme parce que le gouvernement se nomme républicain. « ce mot exerce une influence magique sur l’esprit des travailleurs, cette supercherie les maintient dans l’espoir ».

Les enseignements des trois doumas, mai 1908, Traduction Dominique-Villaeys-Poirré, le 15.02.2021

“La Troisième république …. était en réalité le résultat de causes bien plus profondes, avant tout de la Commune de Paris ainsi que de tout un siècle de révolutions.”. Cette citation est extraite d’un texte essentiel pour la compréhension de Rosa Luxemburg de la Commune de Paris : “Les enseignements des trois doumas” écrit en mai 1905. Dans ce texte, Rosa Luxemburg tire les leçons de l’action des Doumas (Parlement russe) lors de la révolution de 1905. On peut y lire clairement les raisons de son refus de l’assemblée constituante en 1918 : les trahisons répétées par la bourgeoisie des forces révolutionnaires, trahison du prolétariat qui s’était déjà produite pendant la révolution française de 1789, en 1848, en 1871 et est en cours avec la social-démocratie majoritaire en cette fin d’année 1918 en plein processus révolutionnaire. Si la bourgeoisie instaure le régime républicain, c’est pour masquer la réalité de son oppression, son maintien du système capitaliste. Elle utilise le mot magique de République pour endormir le prolétariat, pour que le prolétariat abandonne ses fantasmes de révolution, pour s’assurer définitivement la victoire sur un prolétariat vaincu. Soulignons que ce n’est pas la République en soi que Rosa Luxemburg combat, bien au contraire elle en fera un thème majeur de son action à partir de 1910 contre l’avis de la social-démocratie majoritaire (!) (Cela n’est pas sans rappeler le maintien de la monarchie espagnole après le franquisme et l’existence aujourd’hui d’innombrables monarchies dans les pays d’Europe dits démocratiques!)

“Les travailleurs supportent leur misère dans le calme parce que le gouvernement se nomme républicain. Ce mot exerce une influence magique sur l’esprit des travailleurs, cette supercherie les maintient dans l’espoir”

Le numéro du journal Le Rappel auquel fait allusion Rosa Luxembourg

“On peut trouver sur Gallica le numéro du rappel, les mots dont elle s’inspire sont dans un article sur le travail : “Toutes ces privations, toutes ces inquiétudes, toutes ces souffrances sont supportées stoïquement par l’effet d’un seul mot, et de ce mot seul, c’est-à-dire sans la chose, car le mot en question est République. Bien que les lois républicaines laissent actuellement place à d’autres lois, le mot est magique sur l’esprit des travailleurs. Ce mirage le fait espérer, il produit sur eux une intime satisfaction morale qui réagit sur le physique et comprime les plaintes bruyantes. Tout au plus avoue-t-on le quart des besoins.” https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k7533605h/f3.item.r=magique.zoom#

 

 

“Rien n’est plus à même de libérer d’un seul coup d’un seul notre pensée des chaînes étouffantes des idées reçues  et à l’entraîner tous azimuts qu’une période révolutionnaire. L’histoire réelle, comme la nature créatrice, est bien plus étrange et plus riche dans ses inventions que le pédant qui classifie et systématise tout”. Extrait d’un texte sur le “Dimanche rouge” de 1905 en Russie. Rosa Luxemburg et la Commune ( 15)

Rien n’est plus à même de libérer d’un seul coup d’un seul notre pensée des chaînes étouffantes des idées reçues  et à l’entraîner tous azimuts qu’une période révolutionnaire. L’histoire réelle, comme la nature créatrice, est bien plus étrange et plus riche dans ses inventions que le pédant qui classifie et systématise tout.

Lorsque parvint pour la première fois à l’étranger l’annonce de la marche des travailleurs de Saint-Pétersbourg pour remettre au tsar une supplique, celle-ci suscita généralement des sentiments mitigés et sans aucun doute d’abattement. Une image étrange de naïveté primitive  empreinte dans le même temps d’un caractère tragique et grandiose, enveloppée d’un voile mystique inconnu et déconcertant, s’offrait au regard réaliste du sage Européen, qui hochait la tête tristement la tête devant l’aveuglement fatal de tout un peuple.

Ce n’est que lorsque les canons ont été montés sur l’esplanade Ostrow-Wassilewski, lorsque cet étrange pèlerinage a été accueilli par le tsarisme avec un sérieux au sens propre « sanglant » que se sont rappelés à notre souvenir Paris, les barricades, des réminiscences tout à fait modernes de l’Europe occidentale. Et lorsque nous apprîmes que dans d’autres villes de Russie le soulèvement prenait la forme populaire de la grève générale, avec de plus la distribution massive de tracts sociaux-démocrates, nous fûmes complètement rassurés sur le fait qu’il ne s’agissait pas d’une caravane orientale, mais d’une révolution prolétaire moderne. …

Car le spectacle a déjà eu lieu une fois dans l’histoire, et le début s’est déroulé tout à fait selon la recette libérale. Ce 5 octobre 1789, lorsque le prolétariat parisien, les femmes en tête, se rendit à Versailles pour ramener son gros Capet à Paris et pour lui parler entre quatre’s yeux, les choses se passèrent d’abord avec une acceptable urbanité et dans un assez bel ordre. Louis XVI donna l’assurance, quoique les lèvres quelque peu tremblantes, qu’il souhaitait revenir “avec confiance et avec plaisir” auprès de ses chers Parisiens, et peu après il y eut même sur le Champ de Mars une grande démonstration de serments mutuels de fidélité et de vœux pour l’éternité, sans fin, tout à fait comme entre un lycéen amoureux et une gamine rougissante sous un lilas en fleur. Et pourtant, le bon Louis s’est vite tellement empêtré dans le jeu idyllique commencé avec le peuple qu’il a fini par perdre complètement sa tête de cochon.

Le pélerinage du prolétariat, 22 février 1905. Traduction Dominique Villaeys-Poirré,

En 1905, une première révolution a ébranlé l’Empire russe. Une partie de la Pologne dont était originaire Rosa Luxemburg faisait partie de l’Empire. Cette première révolution russe a beaucoup marqué Rosa Luxemburg. Elle y a participé, a été arrêtée, emprisonnée. Elle lui a aussi consacré un grand nombre d’articles et d’analyses avant son départ et une fois libérée. Dans ces articles, toutes les révolutions précédentes alimentent sa réflexion: la Grande révolution comme elle nomme celle de 1789, mais aussi les révolutions de 1848 et la Commune. Ici un premier extrait. Il concerne la manifestation du 9 janvier 1905 (“étrange” pour les bourgeois, loin du schéma de la révolution) qui vit des ouvriers, femmes en tête, marchant derrière un prêtre apporter une supplique au tsar devant le Palais d’hiver. La réplique fut sanglante, le nombre de morts à la mesure de ce pouvoir absolu.

Dans ce texte important qui n’est pas encore complètement traduit [Cela sera fait rapidement], elle analyse avec humour et précision le départ “hors norme’ de ce mouvement révolutionnaire.

A réfléchir peut-être pour aujourd’hui, en pensant pourquoi pas au mouvement des gilets jaunes.

 

 

“La classe ouvrière paie cher toute nouvelle prise de conscience de sa vocation historique. Le Golgotha de sa libération est pavé de terribles sacrifices. Les combattants des journées de Juin, les victimes de la Commune, les martyrs de la Révolution russe – quelle ronde sans fin de spectres sanglants ! Mais ces hommes-là sont tombés au champ d’honneur, ils sont, comme Marx l’écrivit à propos des héros de la Commune, « ensevelis à jamais dans le grand cœur de la classe ouvrière » La brochure de Junius, 1915. Rosa Luxemburg et la Commune (14)

“La classe ouvrière paie cher toute nouvelle prise de conscience de sa vocation historique. Le Golgotha de sa libération est pavé de terribles sacrifices. Les combattants des journées de Juin, les victimes de la Commune, les martyrs de la Révolution russe – quelle ronde sans fin de spectres sanglants ! Mais ces hommes-là sont tombés au champ d’honneur, ils sont, comme Marx l’écrivit à propos des héros de la Commune, « ensevelis à jamais dans le grand coeur de la classe ouvrière ». Maintenant, au contraire, des millions de prolétaires de tous les pays tombent au champ de la honte, du fratricide, de l’automutilation, avec aux lèvres leurs chants d’esclaves. Il a fallu que cela aussi ne nous soit pas épargné. Vraiment nous sommes pareils à ces Juifs que Moïse a conduits à travers le désert. Mais nous ne sommes pas perdus et nous vaincrons pourvu que nous n’ayons pas désappris d’apprendre. Et si jamais le guide actuel du prolétariat, la social-démocratie, ne savait plus apprendre, alors elle périrait « pour faire place aux hommes qui soient à la hauteur d’un monde nouveau ».

La commune de Paris est citée à plusieurs reprises dans la brochure de Junius (La crise de la social-démocratie), écrite en 1915, après le ralliement des social-démocraties à la boucherie de 14. De ce texte, l’un des plus beaux et des plus poignants de Rosa Luxemburg, rédigé au fin fond d’une cellule, on connaît l’expression célèbre issue de la première partie et reprise de Engels,  “socialisme ou barbarie”,

On y lit aussi aussi l’une des plus belles citations de Rosa Luxemburg sur la Commune : “Mais ces hommes-là sont tombés au champ d’honneur, ils sont, comme Marx l’écrivit à propos des héros de la Commune, « ensevelis à jamais dans le grand cœur de la classe ouvrière. Maintenant, au contraire, des millions de prolétaires de tous les pays tombent au champ de la honte, du fratricide, de l’automutilation, avec aux lèvres leurs chants d’esclaves”.

C’est l’une des plus importantes aussi car elle est associée à l’idée à mes yeux fondamentale et rarement mise en avant :  la responsabilité individuelle de chaque prolétaire acceptant de tuer un frère de classe et de nous aujourd’hui dans chacune de nos actions. Aussi convient-il de lire la fin de cette première partir complètement et attentivement:

“Et c’est alors que survint cet événement inouï, sans précédent : le 4 août 1914.

Cela devait-il arriver ainsi ? Un événement d’une telle portée n’est certes pas le fait du hasard. Il doit résulter de causes objectives profondes et étendues. Cependant ces causes peuvent résider aussi dans les erreurs de la social-démocratie qui était le guide du prolétariat, dans la faiblesse de notre volonté de lutte, de notre courage, de notre conviction. Le socialisme scientifique nous a appris à comprendre les lois objectives du développement historique. Les hommes ne font pas leur histoire de toutes pièces. Mais ils la font eux-mêmes. Le prolétariat dépend dans son action du degré de développement social de l’époque, mais l’évolution sociale ne se fait pas non plus en dehors du prolétariat, celui-ci est son impulsion et sa cause, tout autant que son produit et sa conséquence. Son action fait partie de l’histoire tout en contribuant à la déterminer. Et si nous pouvons aussi peu nous détacher de l’évolution historique que l’homme de son ombre, nous pouvons cependant bien l’accélérer ou la retarder.

Dans l’histoire, le socialisme est le premier mouvement populaire qui se fixe comme but, et qui soit chargé par l’histoire, de donner à l’action sociale des hommes un sens conscient, d’introduire dans l’histoire une pensée méthodique et, par là, une volonté libre. Voilà pourquoi Friedrich Engels dit que la victoire définitive du prolétariat socialiste constitue un bond qui fait passer l’humanité du règne animal au règne de la liberté. Mais ce « bond » lui-même n’est pas étranger aux lois d’airain de l’histoire, il est lié aux milliers d’échelons précédents de l’évolution, une évolution douloureuse et bien trop lente. Et ce bond ne saurait être accompli si, de l’ensemble des prémisses matérielles accumulées par l’évolution, ne jaillit pas l’étincelle de la volonté consciente de la grande masse populaire. La victoire du socialisme ne tombera pas du ciel comme fatum, cette victoire ne peut être remportée que grâce à une longue série d’affrontements entre les forces anciennes et les forces nouvelles, affrontements au cours desquels le prolétariat international fait son apprentissage sous la direction de la social-démocratie et tente de prendre en main son propre destin, de s’emparer du gouvernail de la vie sociale. Lui qui était le jouet passif de son histoire, il tente d’en devenir le pilote lucide.

Friedrich Engels a dit un jour : « La société bourgeoise est placée devant un dilemme : ou bien passage au socialisme ou rechute dans la barbarie. » Mais que signifie donc une « rechute dans la barbarie » au degré de civilisation que nous connaissons en Europe aujourd’hui ? Jusqu’ici nous avons lu ces paroles sans y réfléchir et nous les avons répétées sans en pressentir la terrible gravité. Jetons un coup d’œil autour de nous en ce moment même, et nous comprendrons ce que signifie une rechute de la société bourgeoise dans la barbarie. Le triomphe de l’impérialisme aboutit à l’anéantissement de la civilisation – sporadiquement pendant la durée d’une guerre moderne et définitivement si la période des guerres mondiales qui débute maintenant devait se poursuivre sans entraves jusque dans ses dernières conséquences. C’est exactement ce que Friedrich Engels avait prédit, une génération avant nous, voici quarante ans. Nous sommes placés aujourd’hui devant ce choix : ou bien triomphe de l’impérialisme et décadence de toute civilisation, avec pour conséquences, comme dans la Rome antique, le dépeuplement, la désolation, la dégénérescence, un grand cimetière ; ou bien victoire du socialisme, c’est-à-dire de la lutte consciente du prolétariat international contre l’impérialisme et contre sa méthode d’action : la guerre. C’est là un dilemme de l’histoire du monde, un ou bien – ou bien encore indécis dont les plateaux balancent devant la décision du prolétariat conscient. Le prolétariat doit jeter résolument dans la balance le glaive de son combat révolutionnaire : l’avenir de la civilisation et de l’humanité en dépendent. Au cours de cette guerre, l’impérialisme a remporté la victoire. En faisant peser de tout son poids le glaive sanglant de l’assassinat des peuples, il a fait pencher la balance du côté de l’abime, de la désolation et de la honte. Tout ce fardeau de honte et de désolation ne sera contrebalancé que si, au milieu de la guerre, nous savons retirer de la guerre la leçon qu’elle contient, si le prolétariat parvient à se ressaisir et s’il cesse de jouer le rôle d’un esclave manipulé par les classes dirigeantes pour devenir le maître de son propre destin.

La classe ouvrière paie cher toute nouvelle prise de conscience de sa vocation historique. Le Golgotha de sa libération est pavé de terribles sacrifices. Les combattants des journées de Juin, les victimes de la Commune, les martyrs de la Révolution russe – quelle ronde sans fin de spectres sanglants ! Mais ces hommes-là sont tombés au champ d’honneur, ils sont, comme Marx l’écrivit à propos des héros de la Commune, « ensevelis à jamais dans le grand cœur de la classe ouvrière ». Maintenant, au contraire, des millions de prolétaires de tous les pays tombent au champ de la honte, du fratricide, de l’automutilation, avec aux lèvres leurs chants d’esclaves. Il a fallu que cela aussi ne nous soit pas épargné. Vraiment nous sommes pareils à ces Juifs que Moïse a conduits à travers le désert. Mais nous ne sommes pas perdus et nous vaincrons pourvu que nous n’ayons pas désappris d’apprendre. Et si jamais le guide actuel du prolétariat, la social-démocratie, ne savait plus apprendre, alors elle périrait « pour faire place aux hommes qui soient à la hauteur d’un monde nouveau ».

Repris de marxist.org: https://www.marxists.org/francais/luxembur/junius/index.html

La brochure de Junius a été publiée chez Agone&Smolny. On trouve dans l’index général les références à la Commune dans les textes publiés dans ce tome : P 34, 56, 76, 86, 163, 174, 176, 177, 196 https://agone.org/livres/9782748902150/labrochuredejunius

Rédigée en 1915 en prison, La Crise de la social-démocratie, plus connue sous l’appellation de « Brochure de Junius », est complétée dans ce volume par les articles et discours du groupe Die Internationale (traduits pour la première fois) ainsi que les interventions de Rosa Luxemburg dans le cadre de l’Internationale socialiste. L’ensemble constitue un réquisitoire implacable contre la guerre et l’abandon du terrain de classe par la IIe Internationale. C’est aussi une exhortation lucide adressée au prolétariat à prendre toute la mesure de cette bifurcation historique que représente août 1914. Notre présent reste prisonnier de l’alternative posée depuis lors : révolution socialiste ou enfoncement dans la barbarie.

Au sommaire : « Introduction », « Le congrès socialiste international de Stuttgart », « Le BSI et la guerre des Balkans », « Impérialisme », « Dernière réunion du BSI avant la guerre », « Pour la solidarité internationale », « La reconstruction de l’Internationale », « Perspectives et projets », « La sauce Parvus », « Conférence nationale du groupe Internationale », « La brochure de Junius », « Principes directeurs pour les tâches de la social-démocratie internationale ».

 


Repères pour l’analyse : Georges Haupt, Rosa Luxemburg dans la Commune comme symbole et comme exemple

Réflexion isolée de Marx ou thème répandu chez les marxistes des années 1880 et 1890 ? Une lettre inédite de Rosa Luxemburg, écrite treize ans plus tard va exactement dans le même sens. Rosa Luxemburg rejette l’explication répandue à l’époque selon laquelle la Commune absorbée par la guerre, n’avait disposé que de fort peu de temps pour réaliser un programme socialiste et était restée très timide dans le domaine social. Elle répond ainsi à l’argument développé par Boris Kritschewski dans un article écrit pour la revue qu’elle dirigeait : «  On a l’impression que seul le manque de temps et les obstacles extérieurs ont empêché la Commune d’instaurer un système socialiste […] Je propose d’ajouter un petit passage pour dire que la commune n’a pas pu alors introduire le socialisme pour des raisons internes, et surtout à cause de la façon dont était posée la question ouvrière en France, dans toute l’Europe et en Amérique. Elle n’a pas eu le temps d’effectuer les moindres réformes fondamentales au bénéfice du prolétariat à titre de mesures provisoires dans le cadre du système actuel. « 

Tout comme celle de Marx, la citation de Rosa Luxemburg pose de redoutables problèmes d’interprétation. De quel socialisme est-il question ? Ne faudrait-il pas voir dans cette distance négative qu’elle prend le désir déjà souligné de se démarquer par rapport au socialisme du XIXe siècle ? Rosa Luxemburg assimile, se rapproche de la manière qu’a Engels d’aborder le problème : l’incapacité de la Commune à instaurer le socialisme. Les déboires de celle-ci ne sont pas dus à des erreurs contingentes, mais aux circonstances historiques. En 1898, dans sa fameuse polémique contre Bernstein, elle précise encore mieux sa pensée ; elle décèle «  une série de malentendus” quant à la nature réelle de la révolution sociale. Premier malentendu, la prise du pouvoir politique, c’est-à-dire par une grande classe populaire, ne se fait pas artificiellement, sauf dans certains cas exceptionnels  – tels que la Commune de Paris, où le prolétariat n’a pas obtenu le pouvoir au terme d’une lutte consciente mais où celui-ci lui est échu comme un bien dont personne ne veut plus ; la prise du pouvoir politique implique une situation politique et économique parvenue à un certain degré de maturité. Dans l’interprétation de Rosa Luxemburg, ce « cas exceptionnel » n’est pas obligatoirement négatif. Le prolétariat doit prendre le pouvoir même prématurément comme en 1871, c’est inévitable et, plus nécessaire, car « si l’on considère les conditions sociales de la conquête du pouvoir, la révolution ne peut … se produire prématurément ; si elle prématurée, c’est du point de vue des conséquences politiques lorsqu’il s’agit de conserver le pouvoir » (Maspero Vive la lutte P 76)

Cette citation est extraite de l’article de Georges Haupt, “La Commune comme symbole et comme exemple”. Cet article a été publié dans L’historien et le mouvement social en 1980 chez maspéro. (Il était “paru dans La Commune  de 1871, Actes du colloque de Paris, mai 1971, Ed. ouvrières, 1972. Ce volume a constitué originalemant le numéro d’avril-juin 1972 du Mouvement social”). On trouve dans la partie ” La Commune comme exemple” aux pages 66 à 69, cette analyse à propos de Rosa Luxemburg :

Georges Haupt, La commune comme symbole et comme exemple

« Or rien ne peut être plus riche d’enseignement pour le socialisme moderne que justement l’étude de la Commune : elle montre sa grandeur dans l’héroïsme de la défense, mais aussi sa petitesse dans l’organisation et la volonté claire ». En conclusion Bebel souligne que n’ont pas été les fautes et les faiblesses des hommes, mais celles des circonstances…  On retrouve cette démarche dans la correspondance de Marx et d’Engels ….C’est ainsi que dans la célèbre lettre de Marx à Domela Nieuwenhuis du 22 février 1881, on peut lire : «…  dans l’embarras dans lequel se trouve un gouvernement formé à la suite d’une victoire populaire n’a rien de spécifiquement « socialiste ». […] Un gouvernement socialiste n’arriverait jamais au pouvoir si les conditions n’étaient pas développées au point qu’il puisse, avant toute chose, prendre les mesures nécessaires à intimider la masse des bourgeois, de sorte qu’il conquière ce dont il a le plus besoin : du temps pour une action durable. Vous me renverrez peut-être à la Commune de paris. Mais abstraction faite de ce qu’il s’agissait d’un simple soulèvement d’une ouille dans des conditions exceptionnelles, la majorité de la Commune n’était pas socialiste et ne pouvait l’être. »

Réflexion isolée de Marx ou thème répandu chez les marxistes des années 1880 et 1890 ? Une lettre inédite de Rosa Luxemburg, écrite treize ans plus tard va exactement dans le même sens. Rosa Luxemburg rejette l’explication répandue à l’époque selon laquelle la Commune absorbée par la guerre, n’avait disposé que de fort peu de temps pour réaliser un programme socialiste et était restée très timide dans le domaine social. Elle répond ainsi à l’argument développé par BK dans un article écrit pour la revue qu’elle dirigeait : «  On a l’impression que seul le manque de temps et les obstacles extérieurs ont empêché la commune d’instaurer un système socialiste […] Je propose d’ajouter un petit passage pour dire que la commune n’a pas pu alors introduire le socialisme pour des raisons internes, et surtout à cause de la façon dont était posée la question ouvrière en France, dans toute l’Europe et en Amérique. Elle n’a pas eu le temps d’effectuer les moindres réformes fondamentales au bénéfice du prolétariat à titre de mesures provisoires dans le cadre du système actuel. « 

Tout comme celle de Marx, la citation de Rosa Luxemburg pose de redoutables problèmes d’interprétation. De quel socialisme est-il question ? Ne faudrait-il pas voir dans cette distance négative qu’elle prend le désir déjà souligné de se démarquer par rapport au socialisme du XIXe siècle ? Rosa Luxemburg assimile, se rapproche de la manière qu’a Engels d’aborder le problème : l’incapacité de la Commune à instaurer le socialisme. Les déboires de celle-ci ne sont pas dus à des erreurs contingentes, mais aux circonstances historiques. En 1898, dans sa fameuse polémique contre Bernstein, elle précise encore mieux sa pensée ; elle décèle «  une série de malentendus quant à la nature réelle de la révolution sociale ». Premier malentendu, la prise du pouvoir politique, c’est-à-dire par une grande classe populaire, ne se fait pas artificiellement, sauf dans certains cas exceptionnels » – tels que la Commune de Paris, où le prolétariat n’a pas obtenu le pouvoir au terme d’une lutte consciente mais où celui-ci lui est échu comme un bien dont personne ne veut plus ; la prise du pouvoir politique implique une situation politique et économique parvenue à un certain degré de maturité. Dans l’interprétation de Rosa Luxemburg, ce « cas exceptionnel » n’est pas obligatoirement négatif. Le prolétariat doit prendre le pouvoir même prématurément comme en 1871, c’est inévitable et, plus nécessaire, car « si l’on considère les conditions sociales de la conquête du pouvoir, la révolution ne peut … se produire prématurément ; si elle prématurée, c’est du point de vue des conséquences politiques lorsqu’il s’agit de conserver le pouvoir » (Maspero Vive la lutte P 76)

Les marxistes au tournant du siècle refusent de transformer l’histoire de la commune en légende, au détriment de son étude critique en tant qu’expérience unique à mettre à profit. En 1896, Franz Mehring dans un article anniversaire, formule les présupposés de cette démarche et son enjeu. Il souligne que la Commune fut « l’enfant de son temps et ne pouvait se mouvoir que sur le terrain des conditions historiques qui l’avait fait surgir. » Toute analyse de la Commune doit partir d’une telle compréhension de l’historicité du phénomène. Et Mehring ajoute : « Aussi loin qu’ait été la social-démocratie de renier la Commune de Paris, elle n’était pas moins loin de faire de son histoire une légende fallacieuse et trompeuse. Par une critique précise et impitoyable, elle a examiné les relations de cause à effet dans la Commune de Paris. Aucune sympathie n’a émoussé la lame de sa critique, elle n’a reculé ni devant la tragédie ni devant ses mérites … L’histoire de la Commune de Paris est devenue la pierre de touche pour déterminer comment la classe ouvrière doit élaborer sa tactique et sa stratégie pour conquérir la victoire finale … Avec la chute de la Commune sont tombées également à jamais les dernières traditions de la vieille légende révolutionnaire. » Vingt ans plus tard, cette même idée sera reprise par Rosa Luxemburg pour qui le tombeau de la Commune a été celui de toute une époque du mouvement révolutionnaire.

Pourquoi ces réflexions criques sont-elles restées chose, au fond, seulement implicite dans les analyses de la génération marxiste postérieure à la Commune de Paris ? La réponse à une telle question soulève à son tour une série de difficultés méthodologiques que l’on pourrait formuler ainsi. Il ne suffit pas de déceler les thèmes autour desquels s’articule la réflexion sur la Commune en fonction des objectifs que se posait le mouvement ouvrier à une étape donnée. Il faut tenir compte aussi du contexte d’ensemble dans lequel s’inscrit cette réflexion. Or, à partir de 1870-1880, une véritable offensive contre la Commune s’engage au sein de la social-démocratie allemande. Inspirée par Dühring, Bernardt Becker, Bruno Geiser, reprise par Ignaz Auer, Vollmar et autres réformistes ou « révisionnistes », elle débouche  sur cette conclusion : le parti doit prendre ses distances par rapport à l’insurrection parisienne qui n’avait rien de socialiste. Cette idée, le député social-démocrate Rittinghausen la formule clairement au parlement en 1880 : la Commune n’aurait été qu’un conseil communal sans rapport aucun avec le développement du socialisme, avec les progrès de la social-démocratie allemander et française. Ce rejet de la Commune s’inscrit dans le contexte d’ensemble de l’offensive réformiste de la fin du XIXème siècle.

Elle explique aussi la nécessité chez les marxistes orthodoxes révolutionnaires, de reprendre la Commune intégralement à leur compte, du moins publiquement

Qu’auriez-vous dit s’il s’était trouvé en Allemagne, ou en Russie, ou en Angleterre, des socialistes et des révolutionnaires qui, « dans l’intérêt de la paix » auraient défendu l’alliance avec le gouvernement de la Restauration, ou bien avec le gouvernement de Cavaignac, ou encore avec celui de Thiers et de Jules Favre, la couvrant de leur autorité morale ?. Lettre à Jaurès 1908. Rosa Luxemburg et la Commune (13),

“Qu’auriez-vous dit s’il s’était trouvé en Allemagne, ou en Russie, ou en Angleterre, des socialistes et des révolutionnaires qui, « dans l’intérêt de la paix » auraient défendu l’alliance avec le gouvernement de la Restauration, ou bien avec le gouvernement de Cavaignac, ou encore avec celui de Thiers et de Jules Favre, la couvrant de leur autorité morale ?”

En 1908, Rosa Luxemburg réagit à un article de Jean Jaurès paru dans la presse allemande réformiste dans lequel il se félicite de l’Entente cordiale. Elle souligne tout d’abord qu’il a été publié dans un journal qui défend le libéralisme. Ensuite, elle développe ses arguments :

– Il est faux de parler des protagonistes en tant que pays (“France”, “Russie” …) : “ces entités se ressemblent, autant qu’un œuf à un autre œuf …En conséquence, il ne saurait être en aucun cas dans l’intérêt du socialisme de soutenir l’imposture de la politique bourgeoise officielle qui parle des « intérêts d’État » ou des « intérêts populaires » comme d’un tout homogène, l’imposture de la concordance d’intérêts entre toutes les classes dans le domaine de la politique étrangère.”

– Les antagonismes sont insurmontables tant qu’existera le capitalisme:  “Nous savons très bien qu’aussi bien la guerre que la paix dans le monde capitaliste moderne proviennent de causes sociales beaucoup plus profondes que la volonté et les petits jeux d’intrigue des hommes d’État « dirigeants ». Nous savons que, tant que subsistera le capitalisme, il existera des antagonismes insurmontables entre les États qui ne pourront que s’aiguiser avec la poursuite des politiques d’expansion et de colonisation mondiales et que qu’aucun emplâtre, aucune « alliance » ne réduira

– Mais surtout, c’est oublier le prolétariat, la révolution dans l’empire russe de 1905, la répression et l’oppression  : “Le destin de la révolution russe est depuis le commencement étroitement lié aux événements en politique étrangère. C’est une guerre malheureuse et l’écroulement de la puissance extérieure de la Russie qui furent le prélude de la révolution intérieure. Après les défaites de l’absolutisme à Tsushima et Moukden comme après ses défaites à Saint-Pétersbourg et à Varsovie, le prestige de la Russie dans la politique internationale était au plus bas. Si les Etats européens et les classes bourgeoises d’Allemagne, de France, d’Angleterre avaient été les représentants de la liberté bourgeoise, et non, ce qu’ils sont en réalité, les représentants brutaux des intérêts communs des exploiteurs et des oppresseurs, alors, après ces défaites, la Russie, la Russie officielle absolutiste, aurait dû être rejetée du concert européen, foulée aux pieds par l’opinion officielle européenne, boycottée par la bourse européenne. … Comment doit-on expliquer que vous travailliez « avec une ardeur passionnée » à faire du bourreau sanguinaire de la Révolution russe et de l’insurrection perse le facteur déterminant de la politique européenne, à faire de la potence russe le pilier de la paix internationale – vous qui, il y a un temps, aviez tenu de brillants discours à la Chambre contre les prêts à la Russie, vous qui, il y a encore quelques semaines, avez publié dans votre « Humanité » un appel émouvant à l’opinion publique contre le travail sanglant des cours martiales en Pologne russe ? … Qu’auriez-vous dit s’il s’était trouvé en Allemagne, ou en Russie, ou en Angleterre, des socialistes et des révolutionnaires qui, « dans l’intérêt de la paix » auraient défendu l’alliance avec le gouvernement de la Restauration, ou bien avec le gouvernement de Cavaignac, ou encore avec celui de Thiers et de Jules Favre, la couvrant de leur autorité morale ?

1908, réponse de Rosa Luxemburg à Jean Jaurès (maroc). "Nous savons que, tant que subsistera le capitalisme, il existera des antagonismes insurmontables entre les États qui ne pourront que s’aiguiser avec la poursuite des politiques d’expansion et de colonisation mondiales"

Sources :

Voir sur le blog : http://comprendreavecrosaluxemburgdocumentsetdossiers.over-blog.com/2018/05/1908-reponse-de-rosa-luxemburg-a-jean-jaures-nous-savons-que-tant-que-subsistera-le-capitalisme-il-existera-des-antagonismes-insurmo

L’article est paru dans Die Neue Zeit (Stuttgart), en juillet 1908,a été  publié dans les œuvres complètes en allemand, tome 2. P 588-592

On peut lire la traduction française dans le tome III. des œuvres complètes Agone – Smolny : le Socialisme en France (1898 – 1912),  .. P 259 – 264

Le texte utilisé ici a été mis en ligne par vivelepcf : De Rosa Luxemburg, 24 juillet 1908, traduit par ML pour vivelepcf.fr, 30 juillet 2014 http://www.pcf-smh.fr/Lettre-ouverte-a-Jean-Jaures-Rosa.html


LA LETTRE DE ROSA LUXEMBURG

Cher camarade,

Vous avez jugé bon de présenter vos vues sur la situation politique présente dans l’organe berlinois du libéralisme allemand et de tenter d’y laver le soupçon que l’Entente cordiale entre la France, l’Angleterre et la Russie puisse être une menace de guerre. Au contraire, vous célébrez cet accord comme une preuve qu’il n’y aurait pas de contradictions irréductibles entre les grandes puissances européennes et comme un élément pour consolider la paix en Europe. Vous écrivez :

« Une entente entre la France, l’Angleterre et la Russie, une Triple-Entente n’est pas en elle-même une menace pour la paix. Elle peut même avoir des buts et des effets pacifiques. En tout cas, elle démontre que beaucoup de contradictions, qualifiées d’insurmontables, peuvent donner lieu à conciliation. A l’époque de Fachoda, la France et l’Angleterre semblaient à la veille d’une guerre, et maintenant elles viennent de conclure l’Entente cordiale. Lorsque j’étais enfant, j’ai appris à l’école que l’Angleterre et la Russie étaient prédestinées à s’affronter en Asie. Or nous venons d’assister à l’entrevue de Reval qui a donné lieu à des accords sur l’Asie – et peut-être sur l’Europe.

Pourquoi l’antagonisme anglo-allemand ne se laisserait-il pas régler de la même façon ?

Même la nouvelle Triple-Entente pourrait conduire à une situation pacifique de ce genre, si la France comprend correctement son rôle et si elle possède à côté de la conscience de sa force la conscience de son devoir. »

Vous ne trouvez qu’une seule ombre à ces perspectives lumineuses :

« Il est malheureux que l’Allemagne paraisse se solidariser avec la Turquie – non seulement avec l’Empire turc, mais aussi avec les méfaits de ses gouvernants. Il nous semble que l’Allemagne pourrait protéger suffisamment la Turquie contre une agression, sans avoir pour autant à refuser son appui à une œuvre nécessaire de réforme et d’humanisation. L’Allemagne ne ferait que favoriser ses adversaires si elle leur permettait d’affirmer qu’elle cherche à asseoir son influence en Turquie par une douteuse attitude de complaisance. Naturellement, la Turquie a le plus grand intérêt à faire elle-même les réformes, car, ce faisant, elle enlèverait tout prétexte à l’immixtion dans ses affaires intérieures aux Etats qui se cachent sous le manteau de l’humanisme.

Si l’Allemagne faisant entendre à Constantinople et en temps voulu la voix de la raison, elle faciliterait aux amis de la paix la tâche qui consiste à donner au rapprochement avec la France, la Russie et l’Angleterre une signification véritablement pacifique afin d’accélérer l’heure ou la Triple-Alliance et la Triple-Entente pourront s’unir dans un grand concert européen.

Je dois dire que les socialistes français travailleront avec une ardeur passionnée et avec toutes les forces dont ils disposent pour atteindre cet objectif. »

Dans ces réflexions, il y a bien des éléments qui me paraissent difficilement conciliables avec les positions de la social-démocratie allemande en matière de politique étrangère. Je crois par exemple que les combinaisons politiques qui traitent de la « France », de « l’Allemagne », de la « Russie », de « l’Angleterre » et des « intérêts » de ces entités ressemblent, autant qu’un œuf à un autre œuf, au langage propre aux politiciens bourgeois. Je crois que les « intérêts » des Etats capitalistes d’aujourd’hui divergent profondément également en politique étrangère, quand ils ne sont pas directement opposés, selon que l’on se place du point de vue de la classe dirigeante ou bien du prolétariat et de sa politique de classe. En conséquence, il ne saurait être en aucun cas dans l’intérêt du socialisme de soutenir l’imposture de la politique bourgeoise officielle qui parle des « intérêts d’Etat » ou des « intérêts populaires » comme d’un tout homogène, l’imposture de la concordance d’intérêts entre toutes les classes dans le domaine de la politique étrangère.

Par-delà il me semble que, grâce à la base scientifique de notre conception du monde, nous savons très bien qu’aussi bien la guerre que la paix dans le monde capitaliste moderne proviennent de causes sociales beaucoup plus profondes que la volonté et les petits jeux d’intrigue des hommes d’Etat « dirigeants ». Nous savons que, tant que subsistera le capitalisme, il existera des antagonismes insurmontables entre les Etats qui ne pourront que s’aiguiser avec la poursuite des politiques d’expansion et de colonisation mondiales et que qu’aucun emplâtre, aucune « alliance » ne réduira. Les « alliances » et les « ententes » entre Etats militaristes ne représentent en elles-mêmes que les moyens cachés pour accroître la politique d’armement et, ce faisant, la propagation des risques de guerre au-delà de leur secteur immédiat. Par conséquent, il me semble qu’il rentre beaucoup moins dans les tâches des socialistes de nourrir les illusions des apôtres bourgeois de la paix et leur espoir de préserver la paix par quelque numéro de la diplomatie, mais bien davantage de démasquer progressivement le jeu ridicule et pitoyable de cette diplomatie, son impuissance, son caractère borné et trompeur.

Mais tout cela est affaire de conception et je ne cherche pas à me flatter de polémiquer avec vous là-dessus.

Seulement, il y a un point – et c’est le point central de vos réflexions – contre lequel, je crois, il faut élever la plus vive protestation.

Vous approuvez et défendez la dernière réalisation de la diplomatie capitaliste : l’entente cordiale anglo-russe. Vous louez la rencontre du roi Edouard avec le tsar à Reval et ses résultats bénéfiques pour l’Asie. Je me permets de vous rappeler qu’il y a encore un pays en Europe, sur le destin duquel cette fraternisation anglo-russe aura des conséquences et ce pays, c’est la Russie.

Le destin de la révolution russe est depuis le commencement étroitement lié aux événements en politique étrangère. C’est une guerre malheureuse et l’écroulement de la puissance extérieure de la Russie qui furent le prélude de la révolution intérieure. Après les défaites de l’absolutisme à Tsushima et Moukden comme après ses défaites à Saint-Pétersbourg et à Varsovie, le prestige de la Russie dans la politique internationale était au plus bas. Si les Etats européens et les classes bourgeoises d’Allemagne, de France, d’Angleterre avaient été les représentants de la liberté bourgeoise, et non, ce qu’ils sont en réalité, les représentants brutaux des intérêts communs des exploiteurs et des oppresseurs, alors, après ces défaites, la Russie, la Russie officielle absolutiste, aurait dû être rejetée du concert européen, foulée aux pieds par l’opinion officielle européenne, boycottée par la bourse européenne. Naturellement l’exact opposé s’est produit. Effrayée par la révolution russe, la bourgeoisie d’Europe a couru au secours de l’absolutisme russe : Avec l’aide des bourses allemande et française, le tsarisme a pu se défendre après les premiers succès de la révolution. Et aujourd’hui, c’est la contre-révolution qui prédomine en Russie et elle signifie : cours martiales et potences. Maintenant l’absolutisme cherche à rendre définitive cette victoire sur la révolution, à la consolider. Pour cela, il a recours principalement au moyen éprouvé de chaque despotisme ébranlé : les succès en politique extérieure.

Dans cet esprit, la presse russe à la botte a engagé depuis un certain temps une véritable campagne belliciste contre des pays étrangers. Dans cette tendance, le gouvernement Stolypine organise la fièvre panslaviste. Le dernier succès éclatant de la diplomatie russe, « l’Entente cordiale » avec l’Angleterre sert cet objectif. L’alliance « cordiale » de l’Angleterre avec la Russie, de même que l’alliance de la France avec la Russie, signifient le renforcement de la Sainte-Alliance de la bourgeoisie de l’Ouest de l’Europe avec la contre-révolution russe, avec les étrangleurs et les bourreaux des combattants de la liberté russes et polonais. Elles signifient la consolidation de la réaction la plus sanguinaire non seulement en Russie même mais aussi dans les relations internationales. La preuve la plus manifeste du contenu des accords anglo-russes trouve son expression dans le massacre orgiaque perpétré contre les rebelles perses pour rétablir, en Perse aussi, l’absolutisme.

Il est clair, au vu de cela, que le devoir le plus élémentaire des socialistes et des prolétaires de tous les pays consiste à s’opposer de toutes leurs forces aux alliances avec la Russie contre-révolutionnaire, à miner le prestige, l’influence et la position internationale de la Russie de Stolypine et à dénoncer infatigablement et le plus fort la tendance réactionnaire et liberticide en Russie comme au niveau international.

Il est clair à l’inverse que le soutien, avec toute l’autorité morale des socialistes de l’Ouest de Europe, à ces alliances avec la Russie actuelle, des alliances fondées sur le corps des exécutés et des massacrés, sur les chaînes des députés de la fraction socialiste à la Douma qui croupissent au bagne, sur les souffrances de dizaines de milliers de révolutionnaires emprisonnés, que ce soutien est une trahison à la cause de la révolution.

Comment doit-on comprendre votre soutien aux Ententes cordiales franco-russe et anglo-russe, camarade Jaurès ?

Comment doit-on expliquer que vous travailliez « avec une ardeur passionnée » à faire du bourreau sanguinaire de la Révolution russe et de l’insurrection perse le facteur déterminant de la politique européenne, à faire de la potence russe le pilier de la paix internationale – vous qui, il y a un temps, aviez tenu de brillants discours à la Chambre contre les prêts à la Russie, vous qui, il y a encore quelques semaines, avez publié dans votre « Humanité » un appel émouvant à l’opinion publique contre le travail sanglant des cours martiales en Pologne russe ?

Comment doit-on accorder vos plans de paix reposant sur l’alliance franco-russe et anglo-russe avec la toute récente protestation de la fraction socialiste à la Chambre et de la commission administrative du conseil national du parti socialiste, contre le voyage de Fallières en Russie, protestation en bas de laquelle figure votre signature et qui prend la défense en des termes saisissants des intérêts de la révolution russe ? Le Président de la République française n’a-t-il pas maintenant la possibilité de s’appuyer sur vos propres réflexions ? N’aura-il pas la logique de son côté pour répondre ainsi à votre protestation : Qui veut la fin veut aussi les moyens. Qui considère que l’alliance avec la Russie tsariste est une garantie de la paix internationale, doit aussi accepter tout ce qui renforce cette alliance et soigne cette amitié.

Qu’auriez-vous dit s’il s’était trouvé en Allemagne, ou en Russie, ou en Angleterre, des socialistes et des révolutionnaires qui, « dans l’intérêt de la paix » auraient défendu l’alliance avec le gouvernement de la Restauration, ou bien avec le gouvernement de Cavaignac, ou encore avec celui de Thiers et de Jules Favre, la couvrant de leur autorité morale ?

Je ne peux pas croire, comme vous le prétendez, que tous les socialistes français vous suivent dans cette politique. Pour le moins, je ne peux le croire de notre vieil ami Jules Guesde encore moins de notre ami Vailland, qui vient, à la Chambre, sous les cris de colère de toute la meute bourgeoise, d’une voix tonnante, de donner le nom qu’il mérite, à l’allié cordial de l’Angleterre et de la France, le tsar.

Rosa Luxemburg: Offener Brief an Jean Jaurès

Die Neue Zeit (Stuttgart), 26. Jg. 1907/08, Zweiter Band, S. 588-592. Nach Gesammelte Werke, Band 2, Berlin 1972, S. 240-245

Werter Genosse!

Sie haben für gut befunden, im Berliner Organ des deutschen Freisinns Ihre Ansichten über die gegenwärtige politische Situation darzulegen1 und darin die Entente cordiale zwischen Frankreich, England und Russland von dem Verdacht zu reinigen gesucht, als sei sie eine Kriegsgefahr. Im Gegenteil, Sie feiern diese Verständigung als einen Beweis, dass es keine unüberbrückbaren Gegensätze zwischen den europäischen Großmächten gebe, und als einen Ansatz zur Festigung des Friedens in Europa. Sie schreiben:

„Eine Verständigung zwischen Frankreich, England und Russland, eine ,Triple-Entente’, bedeutet an sich nicht eine Bedrohung des Friedens. Sie kann sogar friedliche Zwecke und friedliche Wirkungen haben. In jedem Falle beweist sie, dass viele als unvereinbar abgestempelte Gegensätze sich dennoch einen lassen. Zur Zeit von Faschoda schienen Frankreich und England am Vorabend eines Krieges zu stehen; jetzt haben sie die Entente cordiale geschlossen. Als ich noch ein Kind war, lernte ich in der Schule, dass England und Russland vom Schicksal zur Gegnerschaft in Asien bestimmt seien. Jetzt haben wir die Zusammenkunft in Reval erlebt, die friedliche Abmachungen über die Verhältnisse in Asien ergab – vielleicht auch über die Verhältnisse in Europa.

Weshalb sollte sich der unausgesprochene Gegensatz zwischen Deutschland und England nicht ebenso ausgleichen lassen?

Selbst eine neue Triple-Entente könnte zu einer solchen friedlichen Lösung helfen, wenn Frankreich seine Rolle richtig auffasst, wenn es das Bewusstsein seiner Pflicht neben dem Bewusstsein seiner Macht besitzt.”

Nur einen Schatten finden Sie in diesen leuchtenden Perspektiven:

„Ein Unglück ist es freilich, dass Deutschland sich mit der Türkei zu solidarisieren scheint – nicht nur mit dem türkischen Reich, auch mit den türkischen Missbräuchen. Mir scheint, dass es der Türkei genügenden Schutz gegen gewaltsame Eingriffe geben könnte, ohne doch seine Unterstützung dem notwendigen Werk humaner Reformen zu weigern. Deutschland würde nur die Sache seiner Gegner fördern, wenn es ihnen die Möglichkeit zu der Behauptung gibt, dass es seinen Einfluss in der Türkei durch bedenkliche Gefälligkeiten zu erkaufen sucht. Natürlich hat die Türkei das größte Interesse daran, selbst die Reformen im Lande vorzunehmen; sie würde mit einem solchen Vorgehen den Staaten, die ihre Politik unter dem Mantel der Humanität verstecken, jeden Vorwand zur Einmischung in türkische Verhältnisse nehmen.

Wenn Deutschland rechtzeitig in Konstantinopel die Stimme der Vernunft zu Gehör brächte, würde es den Freunden des Friedens die Aufgabe erleichtern, auch der Annäherung zwischen Frankreich, Russland und England eine wahrhaft friedliche Bedeutung zu geben [Hervorhebung – R. L.] und so das Herannahen der Stunde zu beschleunigen, in der Triple-Allianz und Triple-Entente sich zu einer großen europäischen Verständigung einen könnten.

Ich darf sagen, dass an der Erreichung dieses Zieles die französischen Sozialisten nach Maßgabe ihrer Kräfte mit leidenschaftlichem Eifer arbeiten.” [Hervorhebung – R. L.]

Es gibt manches in diesen Darlegungen, was mir mit der Auffassung der deutschen Sozialdemokratie von der auswärtigen Politik schwer vereinbar erscheint. Ich glaube zum Beispiel, dass die politischen Kombinationen, die von einem „Frankreich”, „Deutschland”, „Russland”, „England” und von den „Interessen” dieser fraglichen Wesen handeln, der zünftigen Sprache der bürgerlichen Politiker wie ein Ei dem anderen gleichen. Ich glaube, dass die „Interessen” der heutigen kapitalistischen Staaten auch in der auswärtigen Politik sehr verschieden, ja oft direkt entgegengesetzt sind, je nachdem man sie vom Standpunkt der herrschenden Klassen oder des Proletariats und seiner Klassenpolitik betrachtet, und dass es deshalb keineswegs im Interesse des Sozialismus liegen kann, den Humbug der offiziellen bürgerlichen Politik, der von „Staatsinteressen” und „Volksinteressen” als einem homogenen Ganzen spricht, den Humbug der „Interessenharmonie” aller Klassen auf dem Gebiet der auswärtigen Politik zu unterstützen.

Mir scheint ferner, dass wir – dank der wissenschaftlichen Basis unserer sozialistischen Weltanschauung – uns darüber klar sind, dass sowohl Krieg als Frieden in der modernen kapitalistischen Welt aus viel tieferen sozialen Ursachen entspringen denn aus dem Willen und dem winzigen Intrigenspiel der „leitenden” Staatsmänner, dass es, solange der Kapitalismus fortbesteht, zwischen den einzelnen Staaten tatsächlich unüberbrückbare Gegensätze gibt, die sich mit dem Fortschreiten der Welt- und Kolonialpolitik notwendig verschärfen und die kein Pflästerchen der „Allianzen” beseitigen kann, ebenso dass alle „Allianzen” und „Ententen” der Militärstaaten selbst nur versteckte Mittel zu fortschreitenden Kriegsrüstungen und gegebenenfalls zur Verbreitung der Kriegsgefahr über ihren unmittelbaren Bereich hinaus darstellen. Mir scheint deshalb, dass es viel weniger Aufgabe der Sozialisten sein kann, die Illusionen der bürgerlichen Friedensapostel und ihre Hoffnungen auf Erhaltung des Friedens durch allerlei Kabinettstücke der Staatsdiplomatie zu nähren, als das lächerliche und klägliche Puppenspiel dieser Diplomatie in seiner Ohnmacht, Borniertheit und Verlogenheit auf Schritt und Tritt zu entlarven.

Doch das sind alles Sachen der Auffassung, und ich wage mir nicht zu schmeicheln, darüber mit Ihnen disputieren zu können.

Allein es gibt einen Punkt – und zwar ist es der Zentralpunkt Ihrer Darlegungen –, gegen den man, wie ich glaube, den schärfsten Protest einlegen muss.

Sie befürworten und verteidigen die jüngste Frucht der kapitalistischen diplomatischen Drahtzieherei: die anglo-russische Entente cordiale, Sie preisen die Zusammenkunft König Eduards mit dem russischen Zaren in Reval und ihre segenbringenden Ergebnisse für – Asien. Es sei gestattet, Sie daran zu erinnern, dass es noch ein Land in Europa gibt, für dessen Schicksale die englisch-russische Verbrüderung nicht ohne Folgen bleibt, und das ist – Russland.

Die Schicksale der russischen Revolution sind von Anfang an eng an die Geschehnisse der auswärtigen Politik gebunden. Es war ein unglücklicher Krieg, ein Zusammenbruch der auswärtigen Macht Russlands, der das Präludium der Revolution im Innern Russlands bildete. Nach den Niederlagen des Absolutismus bei Tsuschima und Mukden wie nach seinen Niederlagen in Petersburg und Warschau war das Prestige Russlands in der internationalen Politik auf dem Tiefstand. Wären die europäischen Staaten und die bürgerlichen Klassen Deutschlands, Frankreichs, Englands Vertreter der bürgerlichen Freiheit und nicht das, was sie sind: brutale Vertreter der gemeinsten Ausbeutungs- und Herrschaftsinteressen, so müsste Russland, das offizielle absolutistische Russland, nach jenen Niederlagen aus dem europäischen Konzert herausgeworfen, von der öffentlichen Meinung Europas mit Füßen getreten, von der europäischen Börse boykottiert werden. Das gerade Gegenteil ist naturgemäß eingetreten. Erschrocken durch die russische Revolution, eilte das Bürgertum Europas dem russischen Absolutismus zu Hilfe: Mit Hilfe der deutschen und französischen Börse konnte der Zarismus den ersten siegreichen Ansturm der Revolution abwehren, und heute herrscht in Russland die Konterrevolution, das heißt das Feldkriegsgericht und der Galgen.

Nun sucht der Absolutismus den zeitweiligen Sieg über die Revolution zu einem definitiven zu machen, sich zu befestigen, und dazu versucht er vor allem das alte erprobte Mittel jeder erschütterten Despotie: die Erfolge der auswärtigen Politik.

In diesem Sinne wird in der russischen Reptilpresse seit geraumer Zeit eine wüste Kriegshetze gegen das Ausland angezettelt, aus dieser Tendenz ist der von der Stolypinschen Regierung veranstaltete panslawistische Rummel geboren, und diesen Zwecken dient der jüngste eklatante Erfolg der russischen Diplomatie, die „herzliche Verständigung” mit England. Der „Herzensbund” Englands mit Russland sowie das Bündnis Frankreichs mit Russland bedeuten die Befestigung der Heiligen Allianz der Bourgeoisie Westeuropas mit der russischen Konterrevolution, mit den Würgern und Henkern der russischen und polnischen Freiheitskämpfer. Sie bedeuten die Festigung und Unterstützung der blutigsten Reaktion nicht nur im Innern Russlands, sondern auch in den internationalen Beziehungen. Der denkbar drastischste Beleg dazu ist die momentane Wirtschaft der russischen Kosaken in Persien, wo die „friedliche” Tendenz der russisch-englischen Abmachungen in einer orgiastischen Niedermetzelung der persischen Aufständischen zur Wiederherstellung des Absolutismus auch in Persien Ausdruck findet.

Es ist klar, dass angesichts dessen die elementarste Pflicht der Sozialisten und Proletarier aller Länder darin besteht, mit aller Macht den Bündnissen mit dem konterrevolutionären Russland entgegenzuarbeiten, das Prestige, den Einfluss, die internationale Position des heutigen Stolypinschen Russlands nach Kräften zu untergraben, die reaktionäre, freiheitsmordende Tendenz dieser Bündnisse in Russland wie im internationalen Leben unermüdlich und laut zu denunzieren.

Es ist klar, dass umgekehrt die Unterstützung der Bündnisse mit dem heutigen Russland durch die moralische Autorität der Sozialisten Westeuropas, der Bündnisse über die Leichen der Hingerichteten und Niedergemetzelten, über die eisernen Ketten der im Zuchthaus schmachtenden sozialdemokratischen Dumafraktion, über die Qualen der Zehntausende eingekerkerter Revolutionäre hinweg, dass diese Unterstützung ein Verrat an der Sache der Revolution ist.

Wie soll man also Ihre Befürwortung der franko-russischen und der anglo-russischen Herzensbündnisse verstehen, Genosse Jaurès?

Wie soll man sich erklären, dass Sie „mit leidenschaftlichem Eifer” daran arbeiten, die Regierung des blutigen Henkers der russischen Revolution und des persischen Aufstandes zum einflussreichen Faktor der europäischen Politik, den russischen Galgen zum Pfeiler des internationalen Friedens zu machen – Sie, der Sie seinerzeit die glänzendsten Reden gegen die Anleihe an Russland in der französischen Kammer gehalten, der Sie erst vor wenigen Wochen den erschütternden Appell an die öffentliche Meinung gegen die blutige Arbeit der Feldkriegsgerichte in Russisch-Polen in Ihrer „Humanité” veröffentlicht haben? Wie soll man Ihre Friedenspläne, die auf dem franko-russischen und anglo-russischen Bündnis beruhen, mit dem jüngsten Protest der französischen sozialistischen Kammerfraktion wie der Administrativen Kommission des Nationalrats der Sozialistischen Partei gegen die Reise Fallières’s nach Russland in Einklang bringen, dem Protest, unter dem auch Ihre Unterschrift steht und der die Interessen der russischen Revolution mit ergreifenden Worten in Schutz nimmt? Kann der Präsident der französischen Republik sich nicht auf Ihre eigenen Darlegungen über die internationale Lage berufen, und wird die Konsequenz nicht auf seiner Seite sein, wenn er Ihrem Protest gegenüber erklärt: Wer den Zweck will, muss auch die Mittel wollen, wer das Bündnis mit dem zarischen Russland als eine Garantie des internationalen Friedens betrachtet, der muss auch alles akzeptieren, was dieses Bündnis befestigt und die Freundschaft pflegt.

Was würden Sie dazu sagen, wenn sich ehemals in Deutschland, in Russland, in England Sozialisten und Revolutionäre gefunden hätten, die „im Interesse des Friedens” eine Allianz mit der Regierung der Restauration oder mit der Regierung Cavaignac oder mit der Regierung Thiers und Jules Favre befürwortet und mit ihrer moralischen Autorität gedeckt haben würden?

Nimmermehr kann ich glauben, dass Sie, wie Sie behaupten, in dieser Politik alle französischen Sozialisten hinter sich haben. Zum mindesten kann ich dies nicht von unserem alten Freunde Jules Guesde und ebenso wenig von unserem Freunde Vaillant glauben, der eben erst in der französischen Kammer durch das Wutgeheul der ganzen bürgerlichen Meute hindurch mit Donnerstimme den Herzensverbündeten Englands und Frankreichs, den Zaren, mit dem Namen genannt hat, der ihm gebührt!

1 Jean Jaurès war vom Pariser Korrespondenten des „Berliner Tageblattes” aufgefordert worden, zur internationalen Lage Stellung zu nehmen. Sein Schreiben an die Redaktion erschien im „Berliner Tageblatt und Handelszeitung”, Nr. 346 vom 10. Juli 1908.

 

“Les classes possédantes, qui en mille ans d’histoire, à la moindre rébellion de leurs esclaves, n’ont reculé devant aucun acte de violence et aucune infamie …, ces classes possédantes crient depuis toujours à la violence et à la terreur … des esclaves. Rosa Luxemburg et la Commune (11)

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/7/7b/Rote-Fahne-1918.jpg

” … Qui n’est pas écœuré d’entendre les gardiens du Capitole de l’anarchie bourgeoise, ceux là-même qui ont transformé en quatre ans l’Europe en un champ de ruines, crier à « l’anarchie » de la dictature des prolétaires!

Les classes possédantes, qui, en mille ans d’histoire, n’ont reculé, à la moindre rébellion de leurs esclaves, devant aucun acte de violence et aucune infamie afin de protéger ce qui constitue le garant de “l’Ordre”: la propriété privée et la domination de classe, ces classes possédantes crient depuis toujours à la violence et à la terreur … des esclaves. Les Thiers et Cavaignac qui avaient assassiné des dizaines de milliers de prolétaires parisiens, hommes, femmes et enfants, lors du massacre de juin 1848, ont ensuite submergé le monde de leurs gémissements à propos des prétendues “atrocités” de la Commune de Paris. …

Mais il y a quelqu’un d’autre, qui a un besoin pressant de faire régner aujourd’hui le terrorisme, le règne de la terreur, l’anarchie, ce sont ces Messieurs les Bourgeois, ce sont tous les parasites de l’économie capitaliste, qui tremblent pour leurs biens et leurs privilèges, leurs profits et leurs pouvoirs. Ce sont eux qui mettent sur le dos du prolétariat socialiste des menées anarchistes fictives, des prétendus projets de putsch, afin de faire déclencher au moment opportun par leurs agents, de vrais coups d’Etat, une réelle anarchie, pour étrangler la révolution prolétarienne, pour faire sombrer dans le chaos la dictature socialiste et ériger pour toujours sur les ruines de la révolution la dictature de classe du capital.

Vous, Messieurs les Bourgeois et vous du Vorwärts, fidèles serviteurs du capital condamné à disparaître, vous spéculez comme ceux qui sont menacés de faillite sur la dernière carte : sur l’ignorance, sur l’inexpérience politique des masses. Vous attendez le bon moment, vous rêvez des lauriers des Thiers, Cavaignac et Gallifet.

C’est un jeu dangereux. Le jour, l’heure sont à la dictature du prolétariat, au socialisme. Celui qui s’oppose au char de la révolution socialiste sera laissé à terre, les membres brisés.

Rosa Luxemburg, un jeu dangereux, Die rote Fahne, le  24 novembre 1918. Traduction Dominique Villaeys-Poirré, le 30.11.2021

Le 8 novembre 1918, la République socialiste est proclamée en Allemagne par le courant de Rosa Luxemburg, par la voix de Karl Liebknecht. Rosa Luxemburg, elle, n’est libérée que le 9 novembre. Aussitôt arrivée à Berlin, elle reprend son action. En particulier l’écriture d’articles. Un réel combat s’engage pour la publication d’un journal du courant révolutionnaire: Die Rote Fahne. Il faudra attendre le 18 novembre pour parvenir à ce but. Rosa Luxemburg y fait paraître ses trois premiers articles : “der Anfang”, “Das alte Spiel”, “Die Ehrenpflicht”. Le 24, elle rédige un article intitulé “Un jeu dangereux” qui s’appuie fondamentalement sur les expériences révolutionnaires précédentes, en particulier sur celle de la Commune. Nous sommes déjà au 16ème jour de la révolution en Allemagne.

Pour comprendre de manière générale les réflexions de Rosa Luxemburg sur la Commune dans les articles rédigés durant cette période (entre le 8 novembre1918 et le 14 janvier 1919), il est important de pouvoir les replacer dans le contexte concret du déroulement de la révolution. Il convient aussi de bien se convaincre qu’il ne s’agit pas de “paroles en l’air”, mais de réflexions fondées et s’intégrant étroitement à la révolution et à l’action de la Ligue spartakiste. Ces réflexions n’en prennent que plus de poids et plus d’importance.

Dominique Villaeys-Poirré, le 31.01.2021


Au jour le jour. Rosa Luxemburg dans la révolution en Allemagne

Le travail ci-après s’appuie sur la démarche et sur les indications du site “Rosa Luxemburg dans la révolution” ainsi que sur un travail personnel poursuivi depuis de nombreuses années.

sources :ici

8 novembre 1918. Rosa Luxemburg apprend qu’elle va être libérée

Rosa Luxemburg a appris le 8 novembre qu’elle allait être enfin être libérée. C’est l’une des dernières à recouvrer la liberté et c’est ainsi  qu’elle ne sera pas à Berlin pour proclamer avec Liebknecht la République socialiste. Quelle image et quel symbole, cela aurait représenté ! Prévenue trop tardivement, elle passe la nuit du 8 encore en prison.

9 novembre 1918 au matin. Rosa Luxemburg appelle Mathilde Jacob.

Le 9 au matin, elle appelle Mathilde Jacob, cette femme extraordinaire qui l’a accompagnée durant toute la détention, qui a sorti les textes majeurs écrits clandestinement durant cette période, et qui mourra … en camp de concentration. Un destin “allemand”, le destin fatal de tant de proches de Rosa Luxemburg. Elle lui demande de la tenir informée et cherche à rejoindre la capitale.

1er mort de la révolution à Berlin : Erich Habersaath, ouvrier de 24 ans lors d’une manifestation devant une caserne, Chausseestrasse, il est atteint déjà par les balles d’un officier.

9 novembre. Télégramme à Paul Löbe, Breslau

Elle adresse un  télégramme à Paul Löbe, “je suis dans les bureaux du syndicat des transports. Vous pouvez me joindre à tout moment cette nuit ou demain avant le meeting. Il est absolument indispensable que nous nous concertions avant la manifestation.” Paul Löbe est député, il est sur la ligne majoritaire et peu enclin à favoriser Rosa Luxemburg. Elle prononce un discours sur la Place de la cathédrale devant plusieurs milliers de personnes mais  n’est pas invitée à prendre la parole lors du meeting à la Jahrhunderthalle. Elle cherche ensuite à partir pour Berlin mais les trains sont réquisitionnés pour les militaires.

10 novembre  1918, 22 heures. Elle finit par trouver un train et arrive à Berlin. Elle se rend au journal Die rote Fahne.

Rosa Luxemburg, après bien des péripéties, parvient à rejoindre Berlin à 22 heures et est accueillie par Mathilde Jacob, elle se rend aussitôt dans les locaux du journal Die Rote Fahne. Le 9 novembre était paru le premier numéro de ce qui allait être le journal de la révolution : die Rote Fahne. Des travailleurs avaient occupé pour cela les locaux d’un journal berlinois. Seuls le titre et la première page relevaient du nouveau journal. Pour la parution de ce deuxième numéro, Rosa Luxemburg doit convaincre les ouvriers d’assurer l’impression. Il faudra maintenant plus d’une semaine pour que le N°3 puisse paraître.

11 novembre  1918. Fondation de la Ligue Spartakiste

Depuis le groupe L’Internationale en 1915, le courant de Rosa Luxemburg s’est structuré. Devenu le groupe Spartakus, il a fait paraître «les « Lettres de Spartacus ». Pour la première fois depuis longtemps il peut se réunir légalement. Ils sont environ 50 participantEs et créent la Ligue spartakiste qui reste dans un premier temps au sein de l’USPD, parti opposant au groupe social-démocrate majoritaire. 13 militants forment la direction : Willi Budich Käte Duncker, Hermann Duncker, Hugo Eberlein, Leo Jogiches, Paul Lange, Paul Levi, Karl Liebknecht, Rosa Luxemburg, Franz Mehring, Ernst Meyer, Wilhelm Pieck, August Thalheimer

Du 11 au 17 novembre  1918. Faire paraître Die rote Fahne, un combat en soi

Le Conseil des ouvriers et des soldats exige de l’imprimeur » Scherle « l’impression du quotidien Die rote Fahne sous la direction de publication de Madame Rosa Luxemburg ». Sans succès, refus des ouvriers et employés du journal. La Ligue propose d’acheter le journal, en vain. Finalement, un accord est trouvé avec une autre publication. Rosa Luxemburg commence parallèlement à travailler à la reparution de la revue théorique l’Internationale, qui n’avait pu être publiée qu’une fois en 1915. Elle travaille avec Käthe et Hermann Düncker à la parution de publications spécifiques, vers les jeunes, les femmes, les soldats. Elle communique avec Clara Zetkin qui est à Stuttgart. Clara Zetkin est l’une des militantes les plus proches de Rosa Luxemburg depuis les années 90 et l’une des principales figures du courant spartakiste. Elle est malade mais veut venir à Berlin. Rosa Luxemburg  lui écrit : « je suis absolument opposée à ce voyage ». Elles communiquent donc par téléphone, télégramme et par courrier (peu car Rosa Luxemburg est prise par le temps). Mais on sait ainsi qu’elle est absolument opposée à ce que la Ligue constitue un parti à part, La Ligue doit pour elles rester dans un premier temps au sein de l’USPD. Le 13 novembre Paul Wieszorek, Commandant de la Volksmarine, force armée progressiste est abattu.

Le 18 novembre  1918. Parution des articles de Rosa Luxemburg « Der Anfang »,  « Das alte Spiel », “Eine Ehrenpflicht”

Die Rote Fahne va donc pouvoir reparaître après une semaine de silence forcé, préjudiciable dans cette phase si importante des débuts de la révolution. Elle ne comporte que 4 pages du fait du manque de papier. Rosa Luxemburg en assure la direction et en rédige une grande partie. Elle publie dans le journal des articles de fond qui lui permettent de transmettre sa conception de la révolution socialiste, ses analyses au quotidien de la situation et son action. Cela reste une source indispensable pour comprendre la révolution en Allemagne et son échec. L’article « Der Anfang » (Le commencement), pourrait s’intituler « Ce n’est qu’un début », le contenu : l’essentiel reste à faire, le prolétariat n’a pas pris le pouvoir. Son deuxième article, « Das alte Spiel » est prémonitoire, elle y montre comment les forces au pouvoir crient à l’anarchie, au terrorisme pour mieux justifier ensuite l’assassinat de la révolution. Le troisième article est essentiel : Le « Devoir d’honneur », titre de cet article, ce devoir, c’est pour la révolution la libération des prisonniers sociaux et l’abolition de la peine de mort.

Le 20 novembre  1918. Contre les élections  pour une assemblée nationale

Le courant de Rosa Luxemburg s’oppose à des élections à ce stade de la révolution. Rosa Luxemburg expose les arguments : ces élections sont voulues par les forces bourgeoises. Elles s’appuient sur les notions illusoires et n’ont pour but que de renforcer le pouvoir de la bourgeoisie. Elle y expose la notion de dictature du prolétariat. Elle reprendra ses arguments dans un autre article : Assemblée nationale ou République des conseils.

Le 21 novembre  1918. Meetings à Berlin

Le 21 novembre, Rosa Luxemburg renoue avec ce qui a toujours été l’une de ses actions essentielles. Elle parle dans l’un des trois grands meetings organisés par le courant spartakiste à Berlin.

Le 24 novembre  1918. « Un jeu dangereux”

C’est dans cet article que l’on trouve les références aux précédentes expériences révolutionnaire, en particulier à la Commune, elle forme le fondement même de son argumentation. Elle y démontre de manière prémonitoire ce qui va réellement se passer: comment ceux qui sont responsables des pires massacres, de l’exploitation, de la guerre, accusent les révolutionnaires de semer la terreur, de putchisme pour semer la haine et préparer le massacre des forces révolutionnaires. Peu après, on verra en effet les premières affiches qui appellent expressément au meurtre des leaders du courant spartakiste. Rappelons que la “social-démocratie majoritaire” avec Ebert, Scheidemann, Noske est alors au pouvoir.

Affiche placardée début décembre 1918 : Travailleurs, citoyens! La patrie est menacée d’un effondrement proche. Sauvez-là! Elle n’est pas menacée de l’extérieur, mais de l’intérieur. Par le groupe Spartacus. Abattez leurs dirigeants. Tuez Liebknecht! Alors, vous aurez la paix, la liberté et le pain.

Le 1er décembre est créée officiellement par Eduard Stadler la Ligue antibochévique, financée par des dons importants, parmi les donateurs, la Deutsche Bank. Son but, combattre “la conspiration judéo-bolchévique”. Elle est l’auteur des affiches et des tracts comme celui-ci, imprimés massivement.

Source  : ici (à la date du 2 décembre)

 

 

 

 

 

La répression de la Commune dans Martinique, l’un des plus beaux articles de Rosa Luxemburg.”Et nous vous avons vue, vous aussi, oh République, en larmes ! C’était le 23 mai 1871, quand le soleil glorieux du printemps brillait sur Paris, des milliers d’êtres humains pâles dans des vêtements de travail étaient enchaînés …”. Rosa Luxemburg et la Commune (4)

” … Et nous vous avons vue, vous aussi, oh République, en larmes ! C’était le 23 mai 1871, quand le soleil glorieux du printemps brillait sur Paris, des milliers d’êtres humains pâles dans des vêtements de travail étaient enchaînés ensemble dans les rues, dans les cours de prison, corps contre corps et tête contre tête ; les mitrailleuses faisaient crépiter par les meurtrières leurs museaux sanguinaires. Aucun volcan n’avait éclaté, aucun jet de lave n’avait été versé. Vos canons, République, ont tiré sur la foule compacte, poussant des cris de douleur – plus de 20.000 cadavres ont recouvert les trottoirs de Paris !”

En 1902, la Martinique est ravagée par une irruption volcanique qui cause des milliers et des milliers de morts. Toutes les puissances impérialistes de l’époque rivalisent dans l’aide pseudo-humanitaire (que nous connaissons si bien aujourd’hui!). Rosa Luxemburg dénonce, avec ces mots, ces puissances qui ont massacré en France, aux Philippines, en Russie …,  ceux qui exploitent et massacrent dans leurs pays et dans les colonies, en particulier la France en 1871 lors de la Commune.

Ecouter Sabrina Lorre lire Martinique : http://comprendre-avec-rosa-luxemburg.over-blog.com/2018/09/sabrina-lorre-lit-rosa-luxemburg-martinique-et-fanon.html


L’article de Rosa Luxemburg

Des montagnes de ruines fumantes, des tas de cadavres mutilés, une mer fumante, partout où l’on se tourne boue et cendres, c’est tout ce qui reste de la petite ville prospère perchée comme une hirondelle sur la pente rocheuse du volcan. Depuis quelque temps, on avait entendu le géant en colère gronder et s’emporter contre la présomption humaine, contre la suffisance aveugle des nains à deux jambes. Au grand cœur dans sa colère même, un véritable géant, il avait prévenu les créatures insouciantes qui rampaient à ses pieds. Il fumait, répandant des nuages ardents ; dans son sein il y avait un bouillonnement et un fourmillement, des explosions semblables à des coups de fusils et au tonnerre du canon. Mais les seigneurs de la terre, ceux qui ordonnent à la destinée humaine, ont maintenu la foi inébranlable en leur propre sagesse.

Le septième jour du mois, une commission expédiée par le gouvernement a annoncé à la population inquiète de Saint-Pierre que tout était en règle dans le ciel comme sur la terre. Tout est en règle, aucune cause d’alarme ! comme ils l’avaient dit, intoxiqués par les danses de salon, à la veille du serment du Jeu de paume à l’époque de Louis XVI, alors qu’une lave ardente s’accumulait avant l’éruption du volcan révolutionnaire. Tout est en ordre, la paix et la tranquillité règnent partout ! comme ils le disaient il y a 50 ans à Vienne et à Berlin à la veille de l’éruption de mars. Mais, le vieux titan souffrant de la Martinique n’a prêté aucune attention aux rapports de l’honorable commission, après que la population ait été rassurée le septième jour par le gouverneur, il fit éruption au cours des premières heures du huitième jour et il a enterré en quelques minutes, le gouverneur, la commission, la population, les maisons, les rues et les bateaux sous les exhalaisons ardentes de son cœur indigné.

Le travail a été radical. Quarante mille vies humaines fauchées, une poignée de réfugiés sauvés, le vieux géant peut gronder et bouillonner en paix, il a manifesté sa puissance, il s’est affreusement vengé de cet affront à sa puissance primale. Et maintenant, dans les ruines de la ville détruite, un nouvel arrivant s’invite en Martinique, un invité encore inconnu, jamais rencontré auparavant : l’être humain. Ni maître, ni serf, ni noir, ni blanc ; ni riche, ni pauvre, ni propriétaire de plantation ou esclave salarié, l’être humain survient sur l’île brisée et minuscule, l’être humain qui ressent seulement la douleur et constate seulement le désastre, qui cherche seulement à aider et secourir. Le vieux Mont Pelé a réalisé un miracle! Oubliés les jours de Fachoda, oublié le conflit de Cuba, oubliée “la Revanche” ; les Français et les Anglais, le Tsar et le Sénat de Washington, l’Allemagne et la Hollande donnent de l’argent, envoient des télégrammes, tendent une main secourable. La confrérie des peuples contre la haine brûlante de la nature, une résurrection de l’humanisme sur les ruines de la culture humaine s’est manifestée. Le prix du retour à l’humanité fut élevé, mais le tonnerre du Mont Pelé a capté leur attention.

La France pleure sur les 40.000 cadavres de l’île minuscule, et le monde entier s’empresse de sécher les larmes de la République. Mais comment était-ce quand, il y a quelques siècles, la France a versé le sang à torrents pour prendre les Petites et les Grandes Antilles ? En mer, au large des côtes de l’Afrique de l’Est existe l’île volcanique de Madagascar. Il y a 15 ans, nous vîmes comment la République aujourd’hui inconsolable et qui pleure la perte de ses enfants, a alors soumis les indigènes obstinés à son joug par les chaînes et l’épée. Nul volcan n’y a ouvert son cratère, ce sont les bouches des canons français qui ont semé la mort et de la désolation. Les tirs de l’artillerie française ont balayé des milliers de vies humaines de la surface de la terre jusqu’à ce que ce peuple libre se prosterne face contre terre et que la reine des “sauvages” soit traînée, comme trophée, dans la “Cité des Lumières”.

Sur la côte asiatique, lavée par les vagues de l’océan, se trouvent les souriantes Philippines. Il y a six ans, nous y avons vu les Yankees bienveillants, le Sénat de Washington au travail. Il n’y a pas là-bas de montagne crachant le feu et pourtant le fusil américain y a fauché des vies humaines en masse ; le cartel du sucre du Sénat qui envoie aujourd’hui des dollars-or par milliers à la Martinique pour sauver des vies, avait auparavant envoyé des canons et des canons, des vaisseaux de guerre et des vaisseaux de guerre ; des millions et des millions de dollars-or sur Cuba pour semer la mort et la dévastation.

Hier et aujourd’hui, très loin dans le sud de l’Afrique, où il y a quelques années encore, un petit peuple tranquille y vivait de son travail et en paix, nous avons vu comment les Anglais y ont tout ravagé. Ces mêmes Anglais qui sauvent la mère et l’enfant en Martinique, nous les avons vus piétiner brutalement des corps humains et même ceux d’enfants avec leurs bottes de soldats, se vautrant dans des mares de sang et semant la mort et la dévastation.

Ah, et les Russes, le Tsar de toutes les Russies, aidant et pleurant – une vieille connaissance ! Nous vous avons vus sur les remparts de Prague, où le sang polonais encore chaud coulait à flots faisant virer le ciel au rouge de ses vapeurs. Mais c’était autrefois. Non ! Maintenant, il y a seulement quelques semaines, nous avons vu les Russes bienveillants sur les routes poussiéreuses, dans des villages russes ruinés, confronter une foule de loqueteux en révolte et tirer sur des moujiks haletants, nous avons vu le sang rouge des paysans se mélanger à la poussière du chemin. Ils doivent mourir, ils doivent tomber parce que leurs corps sont tordus par la faim, parce qu’ils réclament du pain et encore du pain !

Et nous vous avons vus, vous aussi, oh République, en larmes ! C’était le 23 mai 1871, quand le soleil glorieux du printemps brillait sur Paris, des milliers d’êtres humains pâles dans des vêtements de travail étaient enchaînés ensemble dans les rues, dans les cours de prison, corps contre corps et tête contre tête ; les mitrailleuses faisaient crépiter par les meurtrières leurs museaux sanguinaires. Aucun volcan n’avait éclaté, aucun jet de lave n’avait été versé. Vos canons, République, ont tiré sur la foule compacte, poussant des cris de douleur – plus de 20.000 cadavres ont recouvert les trottoirs de Paris !

Et vous tous – Français et Anglais, Russes et Allemands, Italiens et Américains – nous vous avons vus tous ensemble pour une première fois dans une entente fraternelle, unie dans une grande ligue des nations, aidant et vous entraidant les uns les autres : c’était en Chine. Là, vous aviez oublié toutes les querelles entre vous, là aussi vous aviez fait la paix des peuples – pour le meurtre et l’incendie. Ah ! Combien d’individus sont tombées sous vos balles, comme un champ de blé mûr haché par la grêle ! Ah ! Combien de femmes jetées à l’eau, pleurant leurs morts dans leurs bras froids et fuyant les tortures mêlées à vos embrassades ardentes !

Et maintenant, ils se tournent tous vers la Martinique d’un même mouvement et le cœur sur la main, ces meurtriers bienveillants aident, sauvent, sèchent les larmes et maudissent les ravages du volcan. Mont Pelé, géant au grand cœur, tu peux en rire ; tu peux les mépriser, ces carnivores pleurants, ces bêtes en habits de Samaritains. Mais un jour viendra où un autre volcan fera entendre sa voix de tonnerre, un volcan qui grondera et bouillonnera et, que vous le vouliez ou non, balayera tout ce monde dégoulinant de sang de la surface de la terre. Et c’est seulement sur ses ruines que les nations se réuniront en une véritable humanité qui n’aura plus qu’un seul ennemi mortel : la nature aveugle.

“En lisant cela, je me suis dit quel bonheur qu’en 1871, les travailleurs socialistes de France n’aient pas été aussi sages, sinon, ils auraient dit : les enfants, allons nous coucher, notre heure n’a pas encore sonné, la production n’est pas encore suffisamment concentrée pour que nous puissions rester à la barre”. Rosa Luxemburg en 1898 au Congrès de Stuttgart. Rosa Luxemburg et la Commune (3)

« … Mais, si nous partons du principe que nous pouvons faire aboutir pleinement les intérêts du prolétariat , alors il serait  impossible de faire des déclarations telles celles de Heine dernièrement  selon laquelle nous pouvons faire également des concessions dans le domaine du militarisme ; puis celle de Konrad Schmidt dans l’organe officiel de la social-démocratie majoritaire au parlement bourgeois et justement la déclaration de Bernstein  selon laquelle, une fois à la barre, nous ne serons pas en mesure, même dans ce cas, de nous passer du capitalisme. En lisant cela, je me suis dit quel bonheur qu’en 1871, les travailleurs socialistes de France n’aient pas été aussi sages, sinon, ils auraient dit : les enfants, allons nous coucher, notre heure n’a pas encore sonné, la production n’est pas encore suffisamment concentrée pour que nous puissions rester à la barre. Mais au lieu du formidable spectacle, de la lutte héroïque, nous en aurions vu  un autre, les travailleurs n’auraient pas été des héros, mais de simples vieilles femmes. Je crois que le débat pour savoir si une fois au pouvoir, nous serons en mesure de socialiser la production, si elle est déjà mûre pour cela, est purement académique. Nous ne devons nourrir aucun doute sur le fait que ce que nous voulons c’est conquérir le pouvoir politique. Un parti socialiste doit toujours se montrer à la hauteur de la situation, il ne doit jamais se dérober à ses propres tâches. Aussi, devons-nous clarifier pleinement nos positions sur ce qu’est  notre but ultime, nous le réaliserons contre vent, tempête et quel que soit le temps . »

Discours sur la tactique  Congrès de Stuttgart 03.10.1898

Rosa Luxemburg a 28 ans. Elle vient d’arriver, en mai, en Allemagne après cinq ans d’exil en Suisse. L’Allemagne est pour elle, le lieu où il convient de combattre. En à peine six mois, elle a pris une place majeure et au premier Congrès du parti social-démocrate allemand auquel elle participe, elle lance le combat contre le réformisme, son premier combat pour le « but final », la prise du pouvoir par les prolétaires. Le courant réformiste vient de se structurer, Edouard Bernstein en est la voix et la caution. Les premières grandes mesures réformistes sont prônées par les hommes de ce courant, Heine qui veut faire voter le budget militaire (déjà !), Schippel qui rejette l’idée de « milice ». Le courant réformiste veut aller au socialisme au lent pas des réformes, pour lui, la situation n’est pas mûre (un grand thème que reprendra souvent Rosa Luxemburg, maturité des conditions économiques, maturité des masses). Ce premier discours, salué par les applaudissements, pose les bases d’une pensée et d’une action qu’elle mènera jusqu’à l’ultime jour de sa vie, abrégée par ceux-là mêmes qu’elle combat dans ce premier discours. On y trouve cette première référence directe à la Commune : “En lisant cela, je me suis dit quel bonheur qu’en 1871, les travailleurs socialistes de France n’aient pas été aussi sages, sinon, ils auraient dit : “les enfants, allons nous coucher, notre heure n’a pas encore sonné, la production n’est pas encore suffisamment concentrée pour que nous puissions rester à la barre. Mais au lieu du formidable spectacle, de la lutte héroïque, nous en aurions vu  un autre, les travailleurs n’auraient pas été des héros, mais simplement de pauvres vieilles femmes.”

http://comprendreavecrosaluxemburgdocumentsetdossiers.over-blog.com/2019/08/spd-annee-1898-chronique-de-la-friedricht-ebert-stiftung.html